La reprise de la lutte de classe

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Avec les années 80, l’économie capitaliste s’enfonce dans une impasse de plus en plus complè­te, l’histoire s'accélère.   Les caractéristiques profondes et fondamentales de  la décadence capitaliste sont mises à nu. En ce sens, les années 80 sont bien des  "années de vérité" où  les véritables enjeux de  la vie de  la société apparaissent de plus en plus au grand jour : guerre généralisée et destruction de  l'humanité,   ou révolution communiste internationale.

Les deux termes de cette alternative existent de façon constante dans  la vie de  la société depuis  l'aube de  la décadence :   "l'ère des guerres et des révolutions prolétariennes" qu'avait défini  l'Internationale Communiste.  Mais ils ne se posent pas de façon symétrique et ne pèsent pas du même poids à tout moment sur l'avenir qui se profile. Depuis  68,  le prolétariat, seule classe porteuse d'une solution historique à la décadence du capitalisme,  a ressurgi sur la scène de  l'histoire, ouvrant un cours à des affrontements de classe. Cela ne signifie pas que les conflits inter impérialistes se sont tus. Au contraire, ils n'ont jamais cessé,et, avec les années 80, c'est à 1'exacerbation de ces antagonismes qu'on assiste,  à une inféodation croissante de toute  la vie économique aux nécessités militaires, à la poursuite et à  l'accen­tuation de la barbarie capitaliste avec ses monceaux de cadavres et de destruction que vien­nent encore une fois d'illustrer dernièrement la poursuite de  la guerre au Liban et  les hideux massacres perpétrés dans le renouveau de la guerre Irak Iran.  Mais cela signifie que le prolé­tariat,  par sa combativité, par sa non adhésion à  l'idéologie dominante,  par sa non soumission à la classe capitaliste,  barre  la route à la généralisation de ces conflits en une troisième conflagration mondiale. ([1])

Cette affirmation du caractère déterminant de la lutte du prolétariat dans la situation actuelle peut paraître gratuite quand on regarde  le tableau désolé et sans perspectives que nous offrent les médias bourgeois. Mais la compréhension des grandes tendances qui carac­térisent une situation et sa dynamique, ne peut se suffire de  l'apparence superficielle et mystifiée des choses présentée par la classe dominante. C'est que la lutte du prolétariat, en tant que lutte d'une classe exploitée,ne peut suivre un cours  linéaire, ne peut dévelop­per graduellement sa force. Expression du rapport de forces entre deux classes antagoniques, la lutte de classe suit un cours sinueux,  en dents de scie,  fait d'avancées,  de reculs durant lesquels  la classe dominante s'efforce d'effacer et de détruire toute trace des avancées précédentes. Cette tendance est exacerbée dans  la période de décadence où la forme de domi­nation politico-économique de  la bourgeoisie qu'est le capitalisme d'Etat tend en permanence à absorber toute manifestation de la vie sociale. Pour autant, la lutte de classe subsiste comme moteur de  1'histoire et 1'on ne peut comprendre pourquoi la situation de décomposition accélérée dans laquelle la crise historique du système a jeté  la société,  perdure sans dé­boucher dans une boucherie généralisée,  si l'on ne saisit pas que le prolétariat a constitué et continue d'être  l'entrave déterminante à l'aboutissement des tendances guerrières du capitalisme.

LA LUTTE REPREND DANS TOUS LES PAYS

Depuis 1968, nous avons assisté à deux avancées du prolétariat international : de 68 à 74 où la bourgeoisie a été surprise par la réémergence de cette force sociale qu'elle croyait définitive­ment enterrée, et de 78 à 80 où le mouvement a culminé en Pologne avec une grève de masse développant toutes les caractéristiques de la lutte de classe en période de décadence ([2]). Depuis la mi-83, la tendance à la reprise des luttes du prolétariat dont nous avions annoncé la perspec­tive après deux années de déboussolement et de paralysie à la suite de la défaite partielle du prolétariat mondial en Pologne ([3]), s'est réaffir­mée : en BELGIQUE, en HOLLANDE, en ALLEMAGNE, en GRANDE BRETAGNE, en FRANCE, aux ETATS-UNIS, en SUEDE, en ESPAGNE, en ITALIE etc., des grèves ont éclaté contre les mesures d ' austérité draconiennes imposées par la bourgeoisie, touchant tous les pays du coeur du monde industriel où se joue la perspective historique pour l'humanité ([4]). Dans les pays secondaires carme la Tunisie, le Maroc, la Roumanie, des émeutes et des grèves ont explo­sé. C'est une tendance internationale de résistan­ce à la logique infernale de la crise du capital qui se dessine à nouveau.

Les "Thèses sur la reprise de la lutte de clas­se" que nous publions plus loin, mettent en évidence les grandes lignes qui ont présidé à l'avan­cée du prolétariat durant les deux vagues de lut­ te précédentes et tracent les caractéristiques de celle qui ne fait que commencer.

Si prises séparément, une à une, aucune des lut­tes qui ont eu lieu dans les pays mentionnés plus haut n'est en soi profondément significative d'un grand pas en avant du prolétariat international, le contexte de crise exacerbée, de décomposition sociale, d'usure des mystifications, de fossé grandissant entre l'Etat et la société civile, le phénomène d'accélération de l'histoire constituent le terrain propice au développement de la cons­cience du prolétariat révolutionnaire. Ce sont le caractère international et historique de ces réac­tions, la compréhension du processus de prise de conscience au travers de l'accumulation de ses ex­périences, de l'évolution de ses luttes et de leur dynamique qui nous donnent la clé des perspectives qui s'ouvrent au prolétariat et existent en germe dans ce renouveau de la combativité.

EN GERME, LES TRAITS DE L'AVENIR

Aucune des luttes que nous avons vu se dévelop­per depuis l'importante grève du secteur public en Belgique en septembre 83 n'a permis réellement de faire reculer la bourgeoisie sur les mesures qu'elle voulait imposer à la classe ouvrière. Que ce soit les luttes du secteur public en Hollande ou celle des employés de la compagnie de bus Greyhound aux Etats-Unis contre la baisse des sa­laires, que ce soit celle des sidérurgistes de Sagunto en Espagne ou des ouvriers de l'usine auto­mobile Talbot-Poissy en France contre les licen­ciements, ou encore celle des postes en France contre l'augmentation des heures de travail, etc., aucune n'a obtenu de résultat, même momentanément. Cependant, le fa^t que le prolétariat résiste, qu'il ne se laisse pas imposer quasiment passivement ces mesures, comme ça a pu être le cas par exemple aux USA où, pendant 4 ans, de nombreux secteurs ont accepté sans réaction des baisses de salaire, est un signe très positif de sa non soumission aux intérêts de l'économie nationale, de sa combativité. Et la première victoire de la lutte, c'est la lutte elle-même.

Alors que les nécessites d'un développement de la perspective historique de lutte de classe vont imposer à la classe ouvrière, conformément aux caractéristiques des luttes dans la période de décadence, une extension et une auto organisation de ses combats, une confrontation radicale à l'ap­pareil syndical et à toutes les mystifications démocratiques et syndicalistes de la bourgeoisie, une politisation de son mouvement, aucune des lut­tes qui ont eu lieu n'a réellement réussi à déve­lopper pleinement ne serait-ce qu'une seule de ces caractéristiques. Cependant, examinons de plus près, à la lumière de ces nécessités, quel­ques aspects de ces divers mouvements :

- par rapport à la nécessité de l'extension de la lutte, c'est-à-dire la prise de conscience que le prolétariat ne peut pas se battre de façon isolée, minoritaire, qu'il ne peut pas imposer un rapport de forces en sa faveur sans s'impliquer massive­ment dans le combat, nous ..avons assisté en Belgi­que à une tentative spontanée d'extension du mou­vement par les cheminots de Charleroi, dépassant dès le départ l'éternelle division communautaire et linguistique Flandres/Wallonie largement usée dans le passé par la bourgeoisie pour dévoyer le prolétariat. Les syndicats se sont trouvés dans l'obligation d'"étendre" la grève à tout le sec­teur public, visant par là à noyer le mouvement dans des parties moins combatives des travailleurs et à imposer la division catégorielle "secteur pu­blic"-"secteur privé". Ce n'est pourtant qu'au bout de trois semaines, après avoir impliqué plusieurs centaines de milliers de travailleurs dans un pays de 9 millions d'habitants, que la grève s'est terminée. A peine celle-ci finie que démarrait dans le paradis du Welfare State" qu'est la Hollande, une grève du secteur public également, la première depuis 1903, qui allait durer 6 semai­nes. Celle-ci a commencé sous la poussée de la combativité des cheminots et des chauffeurs de bus, et si, grâce à la collaboration étroite entre syn­dicats belges et syndicats hollandais, et entre toutes les fractions de droite, de gauche et syndi­cales de la bourgeoisie nationale, plus l'or­ganisation d'une campagne "pacifiste" en plein mi­lieu du mouvement, celui-ci a abouti dans une im­passe, ce n'est pas sans mal que la situation est rentrée "dans l'ordre".

Aux USA, des ouvriers d'autres secteurs ont sou­tenu la grève des employés du Greyhound en parti­cipant aux piquets ; les syndicats ont du organi­ser leur éternelle "aide financière" sous forme de "cadeaux de Noël" aux employés du Greyhound pour répondre au sentiment de solidarité qui se mani­festait dans la population et empêcher la réelle et seule solidarité de classe possible, celle de la lutte, de s’exprimer

- par rapport à la nécessité de l'auto organisation de la lutte, des assemblées générales ont eu lieu dans la plupart des mouvements. Mais la question de l'auto organisation pose et contient le problè­me de la confrontation aux syndicats, c'est-à-dire un pas que le prolétariat n'a pas encore franchi et qui implique un niveau de confiance en lui-même et de conscience qui n'est encore qu'en germe au­jourd'hui. Cependant, la question syndicale a été posée dans de multiples cas, dans ces tous premiers mouvements de la reprise. La plupart de ces grèves ont été déclenchées spontanément, sans attendre les consignes syndicales, ou si les syndicats ont su prendre dès le départ le mouvement sous leur res­ponsabilité, comme en Hollande ou dans les grèves en Italie, c'est bien parce qu'ils comprenaient que les mouvements auraient lieu de toutes façons. En Belgique, c'est en dehors des syndicats qu'a démarré le mouvement qu'ils n'ont pu reprendre en main qu'au bout de trois jours ; en Hollande à de nom­breuses reprises dans des assemblées générales çà et là, les consignes syndicales n'ont pas été sui­vies. En Grande Bretagne, 1200 ouvriers ont mani­festé contre des manoeuvres syndicales. Même en Suède où la grève des mineurs de Kiruna qui n'a duré qu'une journée, avait été appelée par le syndicat, la consigne de celui-ci qu'une partie seulement des mineurs fasse grève, a été débordée, et tous les mineurs s'y sont mis. Partout, en Italie, en France, en Espagne, en Hollande, en Belgique, c'est au syndicalisme de base, avec son langage radical qu'ont été laissées les choses en main, les appa­reils étant de moins en moins suivis, sinon pas du tout. L'usure de la mystification syndicale commen­ce d'ores et déjà à se faire sentir, posant les ja­lons de la future capacité de la classe à prendre en main son propre destin, de son auto organisation.

- par rapport à la question de la politisation du mouvement, c'est-à-dire l'établissement d'un rap­port de forces du prolétariat face à l'Etat comme on a pu le voir pleinement développé en août 80 en Pologne, cette question contient la capacité du prolétariat à s'organiser et à étendre lui-même sa lutte. On n'en est pas encore là. Mais d'ores et déjà la question de l'Etat est posée dans les grè­ves des fonctionnaires qui sont de moins en moins mystifiés par le caractère soi -disant "social" de l'Etat, dans la résistance aux mesures d'austérité que la crise impose à chaque Etat de prendre con­tre les ouvriers. Elle est par exemple clairement posée dans la confrontation à Sagunto en Espagne entre sidérurgistes et forces de l'ordre, des for­ces de l'ordre "socialistes". La démystification du caractère réactionnaire des syndicats en tant que rouages de l'Etat fait aussi partie des jalons de cette prise de conscience politique.

Ce qu'on peut conclure de ces quelques éléments, c'est qu'au tout début de cette reprise, la clas­se ouvrière se heurte aux obstacles sur lesquels elle avait échoué lors de la vague de 78-80 : face à la nécessité de l'extension, les syndicats proposent une fausse extension catégorielle ; face à la nécessité de l'auto organisation, les syndica­listes de base proposent des comités de grève syn­dicaux "à la base" ; face à la nécessite de la so­lidarité active, les syndicats proposent le sou­tien "matériel" inefficace aujourd'hui ; face au problème de la politisation, les syndicats propo­sent la fausse radicalisation verbale du syndica­lisme "de combat" dont les gauchistes se font les fervents porteurs. Ainsi, tous les ingrédients de la précédente vague sont déjà présents.

En réalité, la mise en place de la gauche dans l'opposition face à la précédente vague de luttes en 78-80, la "radicalisation" soudaine des partis de gauche et des syndicats après des années de langage "responsable" en vue d'accéder au pouvoir, la réapparition du syndicalisme de base et des gauchistes en son sein ont été les anti-corps sécrétés par la bourgeoisie contre le prolétariat et qui l'ont momentanément déboussolé. Aujourd'hui, ces anti-corps existent dès le début des luttes, tentant d'en saboter la dynamique dès l'origine, mais, en même temps, dédorant leur blason.

En ce sens, ce troisième mouvement de reprise ne peut être que plus difficile au départ, le pro­létariat occidental se heurtant à la bourgeoisie la plus forte et la plus expérimentée du monde, contrairement à ce qui se présentait en Pologne en 80. Il se fera de façon relativement lente, mais cette difficulté même est porteuse de le­çons plus profondes.

Lorsqu'une vague de luttes reprend à l'échelle internationale, on ne peut s'attendre automati­quement à ce qu'un pas qualitatif s'opère à son début. Avant que la progression ne se marque, le prolétariat doit souvent revivre dans la pratique les difficultés auxquelles il a été confronté, et c'est la dynamique même de la lutte combinée à l'accumulation des expériences favorisée juste­ment par  l’accélération de la crise qui permet­tra à la conscience de s'épanouir plus largement.

Les conditions de la révolution communiste ont été définies par Marx et Engels, dès l'origine .du mouvement ouvrier : crise économique interna­tionale, internationalisation des luttes. Au­jourd'hui, les conditions de la généralisation des combats de la classe ouvrière qui contient la perspective révolutionnaire, se réunissent. Il y aura encore des avancées et des reculs. Les enjeux de l'histoire ne sont pas joués d'avan­ce, mais ils sont en train de se jouer. Les or­ganisations révolutionnaires doivent être à même de reconnaître la dynamique de la perspective historique, afin d'assumer dans leur classe la fonction déterminante pour laquelle elle les a sécrétées.

CN.


[1] Voir l’article"conflits inter-impérialistes et lutte~de classe":"l’histoire s'accélère", in Revue Internationale n° 36, 1er trimestre 84.

[2] Voir tous les articles sur la lutte de classe en Pologne, ses enseignements et ses implications, in Revue Internationale n° 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29

[3] Voir l'article "Où va la lutte de classe ? Vers la fin du repli de 1'après-Pologne", in Revue Internationale n° 33, 2e trimestre 83.

[4] Voir l'article "Le prolétariat d'Europe de l'ouest au coeur de la généralisation de la lutte de classe" in Revue Internationale n° 31,.4e trimestre 82.

 

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