Le deuxième congres du parti communiste internationaliste (Internationalisme n°36, juillet 1948)

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Le texte d'Internationalisme n°36 (juillet 1948) publié ci-dessous est une critique des faiblesses politiques et organisationnelles du Parti Communiste Internationaliste à ses débuts.  Nous avons déjà ré­édité à plusieurs reprises des articles polémiques d'Internationalisme contre le PCI  (Voir les Revues Internationales n°32, 33, 34 notamment). Le texte ci-dessous, en passant  en revue l'ensemble des positions du PCI à son  2ème Congrès, permet de donner une idée précise de ce qu'étaient  les orientations de ce groupe. Les faiblesses critiquées à l'époque existent encore aujourd'hui -flou sur les questions nationale et syndicale, sur le rôle, la fonction et  le fonctionnement de 1'organisation révolutionnai­re, absence de perspectives claires sur la période, etc.- et n'ont fait que s'accentuer jusqu'à provo­quer la dislocation quasi-totale du principal continuateur du PCI, Programme Communiste, 1'an dernier (Voir la Revue Internationale n°32). Elles ne sont pour autant pas les faiblesses du seul PCI-Programme Communiste et ces questions doivent être abordées par 1 'ensemble des  groupes révolutionnaires. C'est pourquoi nous republions ce texte à 1'occasion de la discussion suscitée par 1' "Adresse aux groupes politiques prolétariens" (Revue  Internationale n°35) que le CCI a lancée face à  la  crise et  à la  dis­persion actuelles du milieu révolutionnaire (Voir l'article de réponse aux réponses à  'adresse dans ce numéro). L'avant-propos, extrait de la réédition précédente de ce texte,   fait allusion  à plusieurs textes : nous n'en republions ici qu'un seul ; les autres textes se  trouvent dans le Bulletin  d'Etudes et de Discussion  de Révolution  Internationale n°7, juin 1974.

AVANT-PROPOS

Les textes que nous publions plus loin sont des controverses souvent passionnés qui ont agité les extraits ([1]) et des articles parus dans "Internationalisme", organe du groupe Gauche Communiste de France. Ces textes, qui datent de près de 30 ans, totalement inconnus pour la grande majorité des militants, présentent cependant un grand intérêt aujourd'hui encore.

La lutte révolutionnaire du prolétariat pour son un mouvement historique. Une fois surgies, on ne saurait concevoir les luttes comme un commencement nouveau telle que le prétendent tant de groupes qui viennent de surgir ([2]) , mais seulement comme leur continuation et leur dépassement. L'histoire de la lutte révolutionnaire n'est pas une addition de moments morts mais tout un mouvement vi­vant qui se poursuit et se continue contenant en lui son"passé". Il ne saurait y avoir de dépassement sans contenir les acquis des expériences passées. En publiant ces écrits vieux de 30 ans, nous entendons contribuer à une meilleure connaissance d'une période particulièrement obscure et ignorée, celle qui suit la 2ème guerre mondiale, et les débats et  controverse souvent passionné qui ont agité les faibles groupes révolutionnaires d'alors. Si la proche perspective est aujourd'hui tout autre qu'alors, les problèmes soulevés dans la discussion, leur compréhension et solution demeurent toujours au centre de la préoccupation des groupes et militants révolutionnaires d'aujourd'hui. Tels sont : les problèmes de l'analyse de la période historique que nous vivons, les guerres impérialistes, la nature et la fonction des syndicats, les mouvements dits de libération nationale, le parlementarisme, les problèmes de la révolution prolétarienne, les tâches des révolutionnaires, les rapports Parti Classe, et tout particulièrement celui du moment historique de la constitution du Parti

LA GAUCHE ITALIENNE : MYTHE ET REALITE

Le PCI (Programme Communiste) prétend être la continuation organique ininterrompue de la Gauche Italienne, continuation à la fois organisationnel et politique. C’est là un mythe. Seule l’ignorance de la plupart des propres membres du PCI et le silence prudent des autres lui donnent force et un semblant de vérité. Une fois exclue du PC, la Gauche Italienne se constitue en Fraction à l’étranger (Pantin 1929). Jusqu'en 43-45, la Frac­tion à l'étranger sera la seule organisation de la Gauche Italienne. En Italie même ne subsistera au­cun groupe organisé et les anciens militants seront dispersés et réduits par la répression à une inac­tivité totale. Quand en 43-45 se constitue en Ita­lie le PCI, cela se fait indépendamment de la Frac­tion et séparément d'elle - aussi bien sur le plan organisationnel que politique.  Le PCI ne s'est d'ailleurs jamais réclamé comme continuité organi­que de la Fraction et est toujours ambigu quant à considérer la Fraction comme une expression et continuité de la Gauche Italienne. Il s'ensuit que la continuité organique tant réclamée a existé avec un trou d'interruption de près de 20 ans (et quels 20 ans !) , ou bien qu'elle n'a jamais existé et n'est qu'un mythe qu'elle entretient pour des rai­sons de convenance particulière et de mystifica­tion.

L'activité de la Fraction Italienne jusqu'à sa dissolution en 1945 constitue une très importante contribution au développement de la théorie commu­niste, de même que ses prises de position politi­ques face aux événements sont profondément enracinées sur le terrain de la classe révolutionnaire et c'est autour de la Fraction Italienne que vont se former des groupes en Belgique et en France pour constituer la Gauche Communiste Internationale.

Il est nécessaire de prendre connaissance des po­sitions de la GCI, de lire leurs textes, et tout particulièrement la revue BILAN, même dans leur forme de "balbutiement" (comme ils le disaient eux-mêmes) pour se rendre compte et mesurer tout le recul et régression que représentent les positions politiques actuelles du PCI par rapport à la GCI.

LA CRISE ET LA FIN DE LA "GAUCHE COMMUNISTE INTER­NATIONALE".

La GCI ne représente pas, en vérité, tout le cou­rant de la Gauche Communiste issu de la 3ème Inter­nationale, mais seulement une de ses branches ; les autres branches sont la Gauche Allemande, la Gauche Hollandaise et aussi la Gauche Anglaise. Mais elle se présente d'une façon plus homogène, plus organi­sée et dans une certaine mesure plus cohérente. Ce­la lui permettra de résister plus longtemps à la pression terrible qu'exercent sur les révolutionnaires les défaites successives du prolétariat, la dégénérescence de l'I.C, le triomphe de la contre-révolution stalinienne en Russie et l'ouverture d'un cours de réaction généralisée et enfin la guerre impérialiste. Subissant cette écrasante pres­sion des événements, la GCI s'efforce de dégager les enseignements, afin qu'ils puissent servir de matériaux programmatiques pour et dans la reprise de la lutte de classe du prolétariat. Un tel travail pour si grand qu'ait été l'effort et le mérite de la GCI, n'allait pas sans défaillances et vacilla­tions.

Dans une période générale de recul, chaque nouvel événement devait produire une nouvelle réduc­tion numérique de l'organisation, et provoquer de graves perturbations politiques. Aucun groupe révo­lutionnaire ne peut prétendre être à l'abri et pré­senter une garantie à l'influence pernicieuse des événements. Pas plus que d'autres, la GCI n'y a échappé. La guerre d'Espagne a été une première secousse, provoquant discussion et scission, l'appro­che et l'éclatement de la seconde guerre mondiale a profondément ébranlé la GCI, provoquant des di­vergences gui allèrent se creusant, ouvrant une cri­se profonde en son sein. Les textes que nous publions ci-dessous donnent une idée assez exacte des diver­gences qui opposaient les tendances, et qui de­vaient aboutir à la dissolution des Fractions et leur absorption par le nouveau Parti créé en Italie d'une part, et au   surgissement de la Gauche Com­muniste de France et sa séparation d'avec la GCI d'autre part.

LA DISSOLUTION DES FRACTIONS.

Les deux premiers textes portent essentiellement sur la question de la dissolution de la Fraction Italienne. C'est alors une question centrale, non seulement parce que la dissolution signifiait un arrêt brusque de clarification nécessaire des pro­blèmes débattus mais aussi parce que cela consti­tuait un abandon de positions défendues de façon acharnée par la Fraction durant toute son existen­ce, et touchant à la conception même du Parti et impliquant une analyse fausse de la période et de la perspective.

L'existence du Parti est étroitement liée et con­ditionnée par la période et l'état de la lutte de classe du prolétariat. Autant dans une période de développement des luttes la classe sécrète en son sein l'organisation politique : le Parti ([3]) organe de mobilisation politique de la classe, autant les défaites décisives ouvrant une longue période de recul entraînent inévitablement la disparition ou la dégénérescence du Parti. Dans de telles pério­des, quand la contre-révolution a eu raison de la classe et de ses organisations, vouloir reconsti­tuer le Parti à nouveau relève d'une conception volontariste et mène à l'aventurisme et au pire opportunisme. C'est contre une telle conception volontariste de construction artificielle, préconi­sée par Trotski que la Gauche Communiste a livré, dans les années 30, les plus violentes batailles.

La proclamation du PCI en Italie s'est faite sans s'embarrasser d'aucune analyse du moment ni de la perspective. Tout comme les trotskystes, cela fut un acte de pur volontarisme. Mais plus fondamental encore est le fait que la constitution du nouveau Parti, le PCI d'Italie, s'est faite sans aucun lien ni organisationnel, ni politique, avec la Fraction Italienne de la Gauche Communiste. La Fraction est cet organisme révolutionnaire vivant qui surgit et subsiste une fois que l'ancien Parti a été happé dans l'engrenage de la contre-révolution et détruit comme organisation de classe.

La Fraction ne saurait "se dissoudre" pour renter ensuite et individuellement dans un Parti, constitué à part et indépendamment d'elle. Ceci est par définition impossible et politiquement in­concevable. La dissolution de la Fraction Italien­ne et l'entrée de ses membres dans le PC d'Italie, formé hors et indépendamment d'elle, constituaient le pire liquidationnisme et un suicide politique. On comprend que la GCF se soit catégoriquement re­fusée à s'associer à une telle politique et qu'elle l'ait critiquée violemment.

La continuité organique de la Fraction n'existe pas aujourd'hui. Elle a été coupée, interrompue par cinquante ans de réaction. Cependant, la ques­tion de la dissolution garde tout son intérêt pour les révolutionnaires qui surgissent aujourd'hui. Ces groupes sont le produit et l'expression de la nouvelle période que nous vivons de reprise de lut­tes de classe. Ils sont donc les noyaux du futur Parti. Ce futur Parti ne sera pas un surgissement spontané du néant mais bien le résultat du dévelop­pement et de l'accentuation de la lutte de classe et de l'oeuvre de groupes révolutionnaires exis­tants. On ne saurait parler de la dissolution de ces groupes précédant un hypothétique Parti, sorti on ne sait trop d'où. Une telle vision enlève tou­te signification et toute valeur à l'activité de ces groupes. Au contraire, on doit voir dans l'exis­tence et l'activité de ces groupes les matériaux avec lesquels se construira le futur Parti. Leur dissolution et la constitution du Parti ne sont pas des actes séparés dans le temps mais un acte simul­tané. On peut, avec plus de raisons, parler de leur transformation en Parti que de leur "dissolution" parce qu'ils sont des éléments constitutifs du fu­tur Parti. Loin d'être prétention et auto flatterie, cette vision donne le sens et la gravité de la res­ponsabilité que portent les groupes et leur activi­té, et qu'ils doivent savoir assumer pleinement. Toute autre vision est bavardage et dilettantisme.

Le PCI prétend à une continuité invariante de son programme et de ses positions. Sa pratique politi­que serait irréprochable et est donnée en exemple de pureté révolutionnaire. La lecture des textes que nous publions fait table rase de cette légende. C'est avec surprise et étonnement que beaucoup de lecteurs apprendront la véritable histoire et la somme de confusions et d'erreurs sur lesquelles se constitue le PCI. De la proclamation du Parti à l'analyse de la période de l'après-guerre, des élucubrations sur l'économie de guerre à la participa­tion au Comité anti-fasciste à Bruxelles, de la participation aux élections à la prise de position sur la question des syndicats, tout annonce un éclectisme et un opportunisme politique. Cela donne toute la mesure qui sépare le PCI de la Fraction et l'énorme régression du premier par rapport à la seconde. C'est avec intérêt qu'on lira les criti­ques acerbes qu'en fait INTERNATIONALISME. On doit constater que ces critiques se sont avérées pleine­ment justifiées et restent valables aussi aujour­d'hui en face des erreurs invariables du PCI.

Juan.

LE DEUXIEME CONGRES DU P.C.I. EN ITALIE (1948)

Sur la base de divers compte-rendus, écrits et oraux, on peut se faire une idée assez précise de ce qu'a été le Congrès du PCI d'Italie,

Nous avons d'abord celui publié dans notre der­nier Internationalisme, qui donne une idée assez complète des débats du Congrès.

Dans la Battaglia Communista) organe du PCI d'I­talie et dans Internationalisme, organe de la fraction belge, nous trouvons des articles trai­tant des travaux du Congrès.

Enfin la réunion publique organisée par la frac­tion française.

L'impression générale qui se dégage est comme l'a écrit le camarade Bernard en tête de son ar­ticle, que cela " aurait pu ne pas être un Con­grès car les problèmes traités l'ont été d'une manière plutôt étriquée  ".

Pour s'en convaincre, il suffit de lire la presse du PCI d'Italie, et de ses sections en Belgique et en France. Le délégué de France a dit dans son compte-rendu oral :"Le Congrès n'a traité d'aucun des problèmes fondamentaux  n'a fait aucune analyse poussée de  l'évolution actuel­le du capitalisme et de ses perspectives. De tout son ordre du jour, il n'a discuté que les possibilités d'action du parti dans la situation pré­sente"

De son côté, la fraction belge, dans son dernier bulletin, consacre au Congrès un article d'une petite page ronéotypée dans lequel elle se conten­te de donner "résumées grosso modo les deux tendances qui se révélèrent au Congrès"  et de conclure que celui-ci a décidé "d'entreprendre une discussion approfondie sur l'analyse du capi­talisme dans son stade actuel".

Que nous sommes loin des fanfaronnades qui accompagnèrent la formation du Parti en 1945, des salutations enthousiastes et grandiloquentes sur la " reconstruction du premier Parti de classe dans le monde par le prolétariat italien", et de tout le bluff qui a continué pendant deux années autour de l1 activité et des succès de masses de ce Parti.

Aujourd'hui, le résultat de trois années d'ac­tivisme a ramené les camarades à plus de modestie et à des réflexions plutôt amères malgré certains jeunes néophytes comme la déléguée française qui ne peut terminer son compte-rendu sans finir, comme c'est la tradition en Russie, par cette phrase : " Et nous disons merci au PCI d'Italie".

LE RECRUTEMENT: OBJECTIF NUMERO UN DU PARTI

Pendant la première période, le Parti s'est laissé griser par son recrutement. A ce recrute­ment il a sacrifié la clarté des positions politiques, évitant de pousser trop à fond les problè­mes pour ne pas "gêner"la campagne de recrutement et ne pas "troubler" les adhérents déjà acquis. Farouchement et catégoriquement il a tenu a ne pas porter, ni devant les ouvriers ni devant les membres du Parti ni devant la Conférence constitu­tive de fin 1945, la discussion sur la lamentable expérience de la participation d'une de ses sec­tions et des camarades, futurs dirigeants du Par­ti, au Comité de Coalition Antifasciste italien de Bruxelles. Expérience qui a duré depuis la libération jusqu'à la fin de la guerre et que ces camarades continuèrent à revendiquer comme politi­que juste et révolutionnaire. Toujours pour ne pas "gêner" le recrutement et peut-être aussi parce qu'on a soi-même partagé cette conception (ce qui serait plus grave), on flatte les ouvriers qui faisaient partie de ces organismes militaires qu'é­taient les diverses formations armées de la Résis­tance. A leur sujet, la plateforme du Parti adoptée à 3a Conférence de 1945 dit :

" En ce qui concerne  la  lutte partisane et patrio­tique contre les allemands et les fascistes, le Parti dénonce la manoeuvre de  la bourgeoisie internationale et nationale qui avec sa propa­gande pour la renaissance d'un militarisme d'Etat officiel   (propagande qu'elle sait vide de sens) vise à dissoudre et à liquider les organisations volontaires de cette  lutte qui dans beaucoup de pays ont déjà été attaquées par  la répression armée".

Et tout en mettant en garde contre les illusions suscitées par ces organisations parmi les ouvriers, la plateforme les caractérise ainsi : " ces mouve­ments qui n'ont pas une organisation politique suffisante (à part d'être "partisane et patrioti­que", que fallait-il donc de plus au PCI ?) expri­ment tout au plus  la tendance des groupes proléta­riens  locaux à s 'organiser et à s 'armer pour con­quérir et conserver  le contrôle des situations  locales et donc du pouvoir".

Ainsi, pour ne pas risquer sa popularité et les possibilités de son recrutement, le parti s'est gardé de les dénoncer pour ce qu'elles étaient ré­ellement, et pour le rôle qu'elles jouaient, et a préféré flatter les ouvriers de "ces tendances qui constituent un fait historique de premier ordre".

Tout aussi bien que sur cette question, le PCI n'a pas eu le souci de pousser plus à fond l'ana­lyse de l'évolution du capitalisme moderne.

Nous trouvons, bien sûr, et même très couram­ment, l'affirmation que le capitalisme évolue vers une forme nouvelle, le capitalisme d'Etat, mais le Parti n'avait pas pour autant une idée précise de ce qu'est exactement le capitalisme d'Etat, ce que cela signifie historiquement et de ce que cela comporte comme transformations profondes des structures du système capitaliste.

Dans le § 14 où est traité le problème du capi­talisme d'Etat, la plateforme parle de "ré accu­mulation des richesses entre les mains des en­trepreneurs et des bureaucrates d'Etat qui ont leurs intérêts  liés à ces derniers  ". N'ayant vu dans le capitalisme d'Etat que l'unité de classe des Etats avec les entrepreneurs privés face au prolétariat, mais n'ayant pas vu ce qui les oppose et distingue les premiers des se­conds, la plateforme dénonce "des mots d'ordre ineptes de socialisation des monopoles qui ne servent qu'à travestir ce renforcement". Dans les nationalisations qui sont la structure écono­mique du capitalisme d'Etat, la plateforme ne voit rien d'autre qu'une manoeuvre "des puis­sants monopoles industriels et bancaires  "qui" feront payer à  la collectivité  le passif de  la reconstruction de  leurs entreprises".

Avec une telle analyse du capitalisme moderne et de ses tendances, qui n'allait pas plus loin que celle déjà énoncée en 1920, il était normal qu'on reprenne sur le plan de la politique, sans rien changer, les positions essentielles de la IIIème Internationale d'il y a 25 ans : le parle­mentarisme révolutionnaire et la politique syndi­cale.

Quels en étaient les résultats ? Après près de trois ans, le Parti enregistre la perte de la moitié de ses adhérents. Des groupes entiers de militants se sont détachés, les uns. pour former le groupe trotskyste POI, les autres la Fédéra­tion autonome de Turin, la majorité dans l'indif­férence et le dégoût de toute activité militante.

Nous avons, en somme, la reproduction de ce qui s'est passé pour les partis trotskystes dans les autres pays. Le Parti n'a pas renforcé ses posi­tions parmi les ouvriers. La fuite de la recher­che théorique, l'imprécision et l'équivoque de ses positions ne lui ont pas davantage gardé ses militants. Dans son objectif numéro un qui était de recruter à tout prix, le renforcement numérique, le Parti enregistre aujourd'hui un fiasco, un échec cuisant qu'il n'était pas diffi­cile de prévoir et de lui prédire.

UN PARTI SANS CADRES

Mais il y a encore une chose plus grave que la défection de la moitié des membres, c'est le ni­veau idéologique extrêmement bas des militants restant dans le Parti. Bernard nous parle de la " fonction scénique"  de la majorité des délégués au Congrès, de leur non-participation aux débats. Frédéric disait que les délégués ouvriers esti­maient que les analyses théoriques générales les dépassaient et   ne pouvaient   être leur fait, que ce travail incombe aux intellectuels.

Vercesi exprime cette vérité : " Pour courir derrière des chimères,   le travail d'éducation des militants qui est dans un état déplorable a été négligé  ". Encore que Vercesi porte une bon­ne part de responsabilité pour cet état déplora­ble auquel il a contribué pendant trois années par son refus de porter publiquement la discus­sion, de crainte de "troubler" les militants.

C'est le trait typique de toutes ces formations artificielles qui se proclament pompeusement par­tis, de ne pas comprendre que le fondement sub­jectif du nouveau parti ne se trouve pas dans le volontarisme mais dans l'assimilation véritable par les militants de l'expérience passée et dans la solution des problèmes contre lesquels l'ancien parti s'est heurté et s'est brisé. Avoir voulu agir sur la base de la répétition d'ancien­nes formules et positions, fussent-elles celles des Thèses de Rome, sans tenir compte des change­ments fondamentaux apportés par les 25 dernières années, c'était accrocher l'action dans le vide, user en vain les énergies et gaspiller des forces et un temps précieux qui devait et pouvait utile­ment servir à la formation des cadres pour le par­ti et la lutte à venir.

L'absence des cadres et la négligence de leur formation, voilà le plus clair du bilan révélé par le Congrès du PCI.

EXISTE-T-IL UN PARTI EN ITALIE?

Numériquement très réduit par la perte de la moitié de ses membres, absence de cadres, "man­que complet d'une analyse de  l'évolution du ca­pitalisme moderne"(Vercesi), voilà pour ce qui est des conditions subjectives. Quant aux condi­tions objectives, période de concentration du capitalisme qui " a été conditionnée par la  défai­te internationale que  le prolétariat a subie et par la destruction de celui-ci comme classe  ". (Document de la CE à la suite du Congrès. Voir "Nos directives de marche" dans la Battaglia Communista du 3/10 juillet). Que reste-t-il donc des conditions nécessaires justifiant la construction du Parti ? Rien, strictement rien, sinon le volontarisme et le bluff, familiers aux trotskystes.

Au Congrès, le rapporteur Damen a essayé de justifier la proclamation du Parti. Nous laissons de coté l'argument qui veut que les ouvriers ita­liens soient "politiquement plus sains"'que ceux des autres pays. De tels arguments ne montrent rien d'autre que la persistance des sentiments na­tionalistes même chez des militants très avancés. L'ouverture d'un cours révolutionnaire ne peut que se faire à l'échelle internationale, de même la brisure avec l'idéologie capitaliste ne peut être une manifestation isolée du prolétariat révolutionnaire d'Italie en or d'un seul pays. Le patriotisme du prolétariat révolutionnaire d'Italie n'a pas plus de valeur que le patrio­tisme du socialisme en un seul pays. Cet argument donc mis à part, Damen justifie la pro­clamation du Parti par le fait qu'une fraction n'aurait pu servir de pôle d'attraction pour les ouvriers^ ce qui est vrai pour une période où les conditions pour la polarisation du prolétariat autour d'un programme révolutionnaire sont pré­sentes, mais qui n'est absolument pas le cas en Italie, ni nulle part ailleurs.

Finalement, Damen énonce que la fraction n'a de raison d'être que tant qu'il s'agit "d'oppo­sition  et de résistance idéologique à 1'opportunis­me dans le Parti  jusqu'au moment  de la  lutte ou­verte qui ne peut  être menée  que par  un  organisme politique qui  ait les caractéristiques et les tâches du  Parti?

Le même thème, nous l'avons entendu développé dans la réunion de la FFGC. Que de chemin à re­bours parcouru depuis le Congrès de la Fraction Italienne de 1935 ! C'est là un argument type du trostkysme qui, pendant les années d'avant-guerre soutenait contre nous la thèse qu'avec la mort de l'ancien Parti, la condition est donnée pour la proclamation du nouveau Parti. Alors que c'est le contraire qui est vrai, la mort de ' l'ancien Parti ou son passage à l'ennemi de classe signifiant précisément l'absence de con­ditions pour l'existence du parti révolutionnai­re. Ce Parti étant conditionné par une orienta­tion révolutionnaire se manifestant dans le pro­létariat.

Quand les camarades Vercesi et Daniels, au Con­grès, nient que le PCI puisse réellement jouer un rôle de Parti, ils ne font que reprendre la thèse que nous avons développée depuis 1945 sur l'absence de conditions de constitution du Parti, et du même coup, ils reconnaissent implicitement que le PCI ne remplit pas davantage les tâches d'une fraction, c'est-à-dire l'élaboration programmatique et la formation de cadres. Nous n'avons ici rien d'autre que la traduction en italien des artifices et du comportement des trotskystes dans les autres pays.

Pour Damen, le Parti est un fait, "un coin enfoncé dans  la crise du capitalisme".  Si cela peut le consoler, nous lui apprendrons toutefois que les trotskystes ne voient pas différemment leur parti dans les autres pays.

Pour Vercesi n'existent ni le "coin enfoncé", ni "la brisure, même minime du capitalisme", ni le parti qui n'est qu'une fraction élargie.

Malheureusement dirons-nous, il n'existe en Italie ni parti, ni fraction élargie, ni influen­ce sur les masses, ni formation de cadres. L'activité menée par le PCI tendant à compromettre l'immédiat de l'un et l'avenir de l'autre.

LA VERIFICATION DES PERSPECTIVES

Une orientation vers la fondation  du parti pouvait avoir sa raison d'être dans la période de 1943 à 1945 qui s'ouvrait avec les événements de juillet 43 en Italie, la chute de Mussolini, le mécontentement grandissant en Allemagne, et qui permettait aux militants révolutionnaires d1 espé­rer un développement d'un cours de brisure avec la guerre impérialiste et la transformation de celle-ci en un vaste mouvement de crise sociale. L'erreur fondamentale des militants du PCI et surtout de ses sections en France et en Belgique fut de persister dans cette perspective après la fin des hostilités alors que les impérialismes russe et américain sont parvenus à occuper l'Allemagne, à disperser à travers le monde et à en­cadrer dans les camps de prisonniers les millions d'ouvriers allemands, en un mot à contrôler ce foyer capital de révolte et centre de la révolu­tion européenne.

Mais loin de comprendre que la cessation de la guerre sans mouvement de révolte signifiait une défaite consommée par le prolétariat, une nouvelle période de recul ouvrant avec elle le cours vers la nouvelle guerre impé­rialiste, la GCI, au contraire, échafaudait des théories sur l'ouverture d'un cours de luttes de classes, voyait dans la fin de la guerre la con­dition de la reprise des luttes révolutionnaires où comme elle l'écrivait en corrigeant Lénine " la transformation de  la guerre impérialiste en guerre civile commence après  la fin de  la guerre".

Toute l'orientation de la GCI était basée sur cette perspective, et tous les événements étaient examinés sous cet angle. Ainsi, on pre­nait les événements sanglants d'Algérie, de Grè­ce, du Proche-Orient pour des prémisses de la crise révolutionnaire, on saluait les grèves économiques comme les mouvements de radicalisation des masses, on soutenait à fond le mouve­ment et l'action syndicale dont on se donnait pour tâche de conquérir la direction, enfin on préconisait comme tâche immédiate la construc­tion dans tous les pays du Parti de classe. En même temps on se faisait des gorges chaudes, on raillait ces "pessimistes"  que nous étions, ces "docteurs et théoriciens en chambre"  pour qui on affichait un hautain mépris.

Aujourd'hui toute cette perspective est par terre. Et Vercesi est absolument dans le vrai, et ne fait que reprendre la critique que nous formulions contre le PCI quand il déclare : "L’interprétation que  la guerre aurait ouvert un cycle révolutionnaire s’est révélée complète­ment fausse"'.

Si l'activité révolutionnaire n'a de valeur que pour autant qu'elle est fondée sur des précisions basées sur une ana­lyse exacte de la situation et du cours, la re­connaissance par le Congrès du non fondé de la perspective signifie la condamnation implicite et l'écroulement de toute la politique et l'ac­tivité passée du Parti, basée sur cette perspec­tive.

Toutefois, nous devons mettre en garde contre l'orientation exprimée par la tendance Vercesi postulant son analyse sur les "capacités de re­naissance de  l’économie capitaliste au travers du système de planification,  de  la disparition de crises cycliques et de  la concurrence à l’in­térieur des Etats".  Cette conception n'est pas nouvelle; elle se rattache à la vieille théorie de renforcement économique du capitalisme, théo­rie dite de l'économie de guerre, et que nous avons à maintes reprises, avant et pendant la guerre, eu l'occasion d'analyser et de combat­tre.

Aujourd'hui, un nombre croissant de militants du PCI a ressenti et compris la stérilité d'un activisme en l'absence d'une analyse de la situa­tion. Bien que cela vienne avec un retard de trois années, nous considérons ce fait comme le seul résultat positif qui s'est manifesté dans le Congrès. Nous souscrivons entièrement à l'idée de Daniels quand il déclare : " Les armes que pos­sède le mouvement sont vieilles de 25 ans et tou­tes émoussées.   Le capitalisme a transformé entre­ temps toute sa structure et toutes ses méthodes de  lutte;   le Parti de classe doit en faire autant s1il veut être un jour le guide de  la classe ou­vrière,   et en préparer le réveil".

LA VIE INTERIEURE DU PARTI DISCIPLINE OU CONSCIENCE DES MILITANTS

Nous avons à plusieurs reprises, critiqué la tendance à la bureaucratisation dans le PCI d'Italie. Faisant allusion à cette critique, la déléguée française, dans son compte-rendu, de répliquer : "assistaient  au  Congrès  et  à  ses  débats souvent passionné  pouvaient se rendre compte de  la démocratie qui règne dans  le Parti,  et de la gratuité de  l1accusation de bureaucratisation".

On pourrait avec autant de raison citer en exemple les assises des partis trotskystes et même des partis socialistes. Là aussi, on discute " librement"  et passionnément. Ce qui impor­te n'est pas la plus ou moins grande démocratie dans les Congrès, mais de savoir sur quoi est basée l'activité des militants, sur la trique de la "discipline  librement consentie"  ou sur la conviction des positions et la plus grande con­science des militants ? La camarade citait le cas où le PCI excluait des militants pour diver­gences politique, et elle ajoutait : "comme tout Parti qui se respecte". En effet, le nombre des exclusions prononcées par le PCI est frappant, mais il faut ajouter qu'au grand jamais ces ex­clusions ne sont faites après les discussions dans l'ensemble du Parti, seule méthode qui au­rait permis à ces crises d'être un moment de clarification des idées pour tous les militants, mais sont toujours prononcées par la direction.

Le Congrès a, par exemple, révélé l'existence de divergences profondes dans le Parti, mais en vain cherchera-t-on dans la presse du Parti et cela même dans les semaines précédent le Congrès la moindre discussion et controverse. Cela au­rait évidemment risqué de troubler les membres, et porter atteinte au prestige et partant, à la discipline. On préfère non moins évidemment ve­nir au Congrès pour constater, comme Vercesi : " II y a des délégués parlementaristes,   d'autres favorables à une espèce de compromis avec le centrisme   (stalinisme). La majorité est sans idées claires et suit des voies différentes se­lon  les  zones".

Plus catégorique et plus cinglant encore est Daniels, parlant pour ce qui concerne le Con­grès lui-même. Il constate : " Il y a une ten­dance au Congrès à passer sous silence  les er­reurs du passé et à renoncer à discuter  les pro­blèmes qui peuvent provoquer d'amples débats, au travers desquels  le Parti pourrait vraiment renaître à une vie nouvelle et mettre à nu tout ce qui,   sous  l'excuse de  la défense des positions traditionnelles,   cache d'opportunisme et empêche une claire élaboration idéologique et une consé­quente assimilation de  la part des militants".

C'est ainsi qu'on doit comprendre la vie inté­rieure saine de l'organisation et fonder la force, l'efficacité de l'activité de chacun des membres sur la continuelle et plus ample confrontation des idées, suscitée et entretenue par toute la vie du Parti.

Par contre, quand Maffi, grand chef du Parti, déclare s'être "abstenu de traiter tel problème" parce que " je savais que cette discussion aurait pu empoisonner le Parti", nous disons que ce sou­ci manifeste incontestablement et au plus haut point la tendance à l'ossification et à la bureau­cratisation de la vie intérieure de l'organisation.

Et c'est parce que c'est cette dernière concep­tion qui prévaut dans le PCI que nous avons pu assister à cette fin absurde du Congrès dont nous parle Bernard, où "Vercesi s'est en quelque sorte excusé d'avoir été un trouble-fête et d'a­voir amené  le trouble parmi  les militants". 'Parce que, en fin de compte, les uns pas plus que les autres n'admettent l'existence des tendances et des fractions au sein du Parti : pour les uns comme pour les autres, le Parti reste une organi­sation monolithique, homogène et monopoliste

LA QUESTION DE LA PARTICIPATION AUX ELECTIONS

Une des questions qui a provoqué les débats les plus orageux fut celle de la participation aux élections. Bien sur, personne ne préconise une po­litique de parlementarisme actif. Cela ressort moins d'une certitude de l'inutilité de l'action parlementaire que du fait que les forces présentes du Parti ne lui donnent aucune possibilité d'avoir réellement des élus. Aussi peut-on se permettre d'économiser un débat qui, de toute façon, ne se­rait que théorique, et comme tout débat théorique ne peut que "troubler inutilement le Parti". C'est pour la même raison que le Parti aux dernières élections pouvait se payer à bon marché d'être révolutionnaire à l'extrême, au point d'inviter les électeurs à ne pas voter, même pour lui. Mais nous connaissons déjà le cas d'un élu au conseil municipal qui a finalement trouvé de bonnes rai­sons pour garder son mandat d'élu. Après tout, la justification définitive de tout parlementarisme se trouve dans ces arguments théoriques donnés par Damen, pour justifier la participation du PCI à la campagne électorale. Damen dit : " Si la bourgeoisie est contrainte (?) d'adopter un mo­yen de  lutte qui peut être exploité utilement par le parti de classe pour être retourné contre elle, l'avant-garde révolutionnaire ne peut renoncer à l'utiliser et à s'infiltrer dans la composition électorale".

Aucun trotskyste ne manquerait de souscrire à cette argumentation. C'est du pur et du pire Lé­nine de la Maladie Infantile du Communisme. La vérité est que le prolétariat ne peut utiliser pour sa lutte émancipatrice « le moyen de lutte politique» propre à la bourgeoisie et destinée à son asservissement. Il en était tout autrement à une période antérieure d'avant 1914 quand le prolétariat ne pouvait pas encore poser comme objectif concret immédiat, la transformation ré­volutionnaire de la société, d'où découlait la nécessité de lutter sur le terrain même du capi­talisme pour lui arracher le maximum de réformes. Le parlementarisme révolutionnaire en tant qu'ac­tivité réelle n'a, en fait, jamais existé pour la simple raison que l'action révolutionnaire du prolétariat quand elle se présente à lui, suppose sa mobilisation de classe sur un plan extra-capi­taliste, et non la prise des positions à l'inté­rieur de la société capitaliste, ce que Damen a appelle " l'utilisation" et "  l'infiltration" intérieure.

La politique du parlementarisme révolutionnai­re a largement contribué à corrompre les partis de la IIIème Internationale, et les fractions parlementaires ont servi de forteresses de l'opportunisme, aussi bien dans les partis de la IIIème qu'autrefois dans les partis de la IIème Internationale. Mais le participationniste croit avoir trouvé un argument impressionnant en décla­rant : "Le problème  abstentionniste est désor­mais dépassé, car il n'avait de raison d'être que dans une période ou une précision de prin­cipe, face au courant parlementaire du vieux parti socialiste, était nécessaire. Aujourd'hui où il n'y a plus de doute possible sur le carac­tère nettement antiparlementaire du PCI, celui-ci  peut adopter cette méthode de lutte". Voilà un raisonnement pour le moins astucieux : dans le vieux parti parlementaire nous devions être antiparlementaires mais maintenant, puis­que notre parti est antiparlementaire, alors nous pouvons faire du parlementarisme. Nous ne doutons pas que cette argumentation puisse impressionner les patriotes du parti qui, pas un instant, n'osent mettre en doute son infaillibi­lité révolutionnaire, garantie a priori et à ja­mais.

Ceux par contre, qui ont connu l'IC pour y avoir milité ou simplement pour avoir étudié son histoire, seront probablement moins enclins à ouvrir un tel crédit à n'importe quel parti, fût-il même le Parti de Damen et de Maffi.

Croit-on vraiment que le Parti Bolchevik et l'IC dans ses premières années, étaient moins sincèrement révolutionnaires que le PCI d'Ita­lie ? Ils offraient au moins autant de garantie, ne serait-ce que par le fait qu'ils exprimaient les positions programmatiques les plus avancées du prolétariat de l'époque alors que le PCI d'Italie, d'après ses propres aveux, retarde no­tablement. Cependant, toutes les précautions prises par l'IC (lire les thèses du 11° Congrès sur le parlementarisme révolutionnaire) n'ont pas empêché cette politique de devenir un levier de l'opportunisme. C'est que la dégénérescence du Parti n'est pas uniquement fonction de la situa­tion générale et de rapports de forces entre classes, mais est encore fonction de la politique pratiquée par le Parti. Le prolétariat a trop pa­yé durant ces derniers 25 ans pour que les mili­tants d'avant-garde oublient cette vérité premiè­re.

A quel point est savonneuse la pente participationniste, nous le constatons par les résultats obtenus, auxquels on se réfère volontairement à chaque ins­tant pour prouver la force et l'influence du parti.'

Le rapporteur au Congrès n'a pas manqué de ci­ter que dans telle région, la liste du Parti aux dernières élections, a obtenu quatre fois plus de voix. Comme si on pouvait parler de force et d'influence du Parti alors que la vente de la presse baisse, que l'organisation a perdu la moitié de ses membres, et que le niveau idéologi­que des membres, de l'aveu même des responsables, est "lamentable". En entendant Damen parler des victoires du Parti, on ne peut manquer de penser qu'il y a des victoires qui sont les pires des défaites.

Peut-être ne serait-il pas inutile, pour calmer un peu la fièvre des participationnistes, de leur citer l'exemple du parti trotskyste en France qui en 1946 avait également obtenu un succès groupant sur ses listes près de 70.000 voix.

Cela n'a pas empêché ce parti de voir la masse de ses électeurs fondre comme neige au soleil aux élections suivantes, et un an après, voir fondre ses propres rangs. Une bonne partie de ses militants poussant la logique à aller vers les masses à fond, a fini par aller au Rassemblement Démocratique Révolutionnaire où le nombre est plus grand et où leurs paroles peuvent avoir plus d'écho.

Car c'est exactement ainsi que raisonne le ca­marade Damen : "En participant aux élections" dit-il aux anti-participationnistes le parti a pu pénétrer dans  les grandes masses,  porter la nou­velle parole,  essayer de donner corps aux vagues aspirations de sortir des chemins battus". Pris par un noble sentiment de semer la bonne parole, l'idée ne lui vient pas à l'esprit que pour lever, la semence doit être faite en terrain approprié, sinon ce n'est qu'un gaspillage de grains et d'é­nergies. Le révolutionnaire n'a pas à s'inspirer des missionnaires  de l'Armée du Salut al­lant prêcher la parole divine dans les bordels. La conscience  socialiste ne s'acquiert pas dans n'importe quelles condi­tions, elle n'est pas le fait de l'action volon­tariste, mais présuppose une tendance de détache­ment des ouvriers d'avec l'idéologie bourgeoise, et ce n'est sûrement pas les campagnes électora­les, moments de choix de l'abrutissement des ou­vriers qui offrent cette condition.

Il y a longtemps qu'il a été mis en évidence que les racines psychologiques de l'opportunisme sont, aussi paradoxal que cela puisse paraître, son impatience d'agir, son incapacité d'accepter le temps de recul et d'attente. Il lui faut immé­diatement " pénétrer dans  les masses,  porter la nouvelle parole". Il ne prend pas le temps de regarder où il met les pieds. Il est impatient de planter le drapeau du socialisme, oubliant dans sa précipitation que ce drapeau n'a de va­leur que pour autant qu'il est planté sur un ter­rain de classe du prolétariat et non quand il est jeté sur le premier tas de fumier du capitalis­me.

Malgré l'orthodoxie léniniste, la trique de la discipline et les succès enregistrés, la résis­tance des militants contre la politique de la participation augmentait sans cesse. Cela prouve que le PCI d'Italie repose sur des éléments de ba­se très sains. Mais malgré les vives critiques, le Congrès n'a pas résolu la question. Le compro­mis accepté de renoncer à la participation aux élections de Novembre laisse cependant la ques­tion de principe ouverte. Le culte de l'unité et de " ne troublons pas  les membres de base" ont prévalu sur la clarté et l'intransigeance des positions. Ce n'est qu'un recul pour mieux sauter. Les militants révolutionnaires ne sauraient se contenter longtemps de ces demi-mesures. Avec ou sans 1 *assentiment des chefs de file, ils devront liquider ces " vieilles armes émoussées  " ou se liquider eux-mêmes en tant que révolutionnaires.

LE PROBLEME SYNDICAL

C’est assurément la position prise sur le problè­me syndical qui présente le fait saillant du Con­grès.

Quelle était la position antérieure du PCI ? La plus platement orthodoxe, une copie conforme des thèses de l'IC.

" Le travail au sein des organisations économiques syndicales des travailleurs, en vue de leur déve­loppement et de  leur renforcement,  est une des premières tâches politiques du Parti."

"   Le parti aspire à  la  reconstruction  d'une con­fédération syndicale unitaire,   indépendante des commissions d'Etat et agissant avec les méthodes de la lutte de classe et de  l'action directe con­tre le patronat,  depuis  les revendications  locales et de catégories jusqu'aux revendications généra­les de classes  ... Les Communistes ne proposent et ne provoquent la scission des syndicats du fait que  les organismes de direction seraient conquis ou détenus par d'autres partis  "   (Plateforme du PCI - 1946).

C'est sur cette base qu'a été fondé le travail dans les syndicats et allant jusqu'à la participa­tion, là où cela a été possible, surtout en pro­vince et dans les petits syndicats, dans les com­missions et directions syndicales. Il a soutenu sans réserves les luttes revendicatives économi­ques considérant ces luttes comme " une des pre­mières tâches politiques du Parti".

Cette conception fut longtemps un principe pour la GCI. Une des raisons de l'hostilité de la GCI à notre égard était notre position antisyndicale. Nous ne pouvons donc qu'exprimer notre satisfac­tion de voir le PCI abandonner aujourd'hui la plus grande partie de ses vieilles positions con­cernant l'organisation syndicale, et les revendi­cations économiques.

Nous ne pouvons que souscrire à cette définition:

" Le Parti affirme catégoriquement que  le syndicat actuel est un    organe fondamental de  l'Etat capi­taliste y   ayant pour but d’emprisonner le proléta­riat dans  le mécanisme productif de  la collecti­vité nationale  "  ou encore " la classe ouvrière, au cours de son attaque révolutionnaire3  devra dé­truire  le syndicat comme un des mécanismes  les plus sensibles de  la domination de classe du capi­talisme".  Nous souscrivons d'autant plus volontiers que nous retrouvons là, non seulement les idées que nous avons défendues depuis longtemps, mais la reproduction jusqu'à nos propres termes et expressions ([4]).

Remarquons cependant que dans la question syndi­cale, comme dans bien d'autres questions, le PCI a laissé une fois de plus une petite fenêtre ouver­te permettant à l'occasion la repénétration de ces mêmes idées qu'on vient de rejeter par la porte.

Par exemple quand le PCI déclare "son indiffé­rence concernant la question    formelle de  l'adhé­sion ou non du travailleur au syndicat", il ne fait que prendre une position passive qui cache mal son attachement affectif au syndicat. Dire que "ce serait pêcher par abstraction que propa­ger le mot d'ordre de  la sortie des syndicats; mot d'ordre concevable seulement quand les situa­tions historiques poseront les conditions objec­tives pour le sabotage du syndicat", c'est cher­cher des prétextes sophistiqués pour ne pas cho­quer les sentiments arriérés des masses. Si on est convaincu que le syndicat est et ne peut désormais être qu'un organisme d'Etat capitaliste, avec la fonction d'emprisonner les ouvriers au service de la conservation du régime capitaliste, on ne peut rester "indifférent"  au fait que l'ouvrier en fait ou non partie organiquement, pas plus que nous ne restons indifférents au fait que les ouvriers fassent ou non partie des maquis, des comités de libération nationale, des partis ou toutes autres formations politiques du capitalis­me.

Il n'est jamais venu à l'esprit d'un militant sérieux que l'abandon par les ouvriers des forma­tions politiques du capitalisme dépend de ce qu'il lancera ou non le mot d'ordre. Il sait parfaite­ment que cela sera le résultat des conditions ob­jectives; mais cependant cela ne l'empêche pas, mais au contraire, exige de lui de faire de la propagande et d'appeler les ouvriers à déserter ces organisations de la bourgeoisie. La désertion des organisations du capitalisme n'est pas seule­ment une manifestation mais également une condi­tion de la prise de conscience des ouvriers. Et cela reste valable aussi bien pour les organisa­tions syndicales que pour les organisations politiques. De toutes façons, l'indifférence en matiè­re de positions politiques n'est que le camoufla­ge d'un acquiescement effectif et honteux.

Mais il y a mieux. Le PCI dénonce les syndicats mais préconise le rassemblement des ouvriers dans la fraction syndicale. Qu'est-ce donc que cette fraction syndicale ?

" C'est  -dit d'abord le document de la CE déjà cité- le réseau des groupes d'usines du parti qui agissant sur la base unitaire de son programme etc ...constituent la fraction syndicale".

On serait tenté de croire à la première lecture qu'il s'agit tout simplement de cellules du Parti, mais à examiner de plus près, on s'aperçoit qu'il s'agit de toute autre chose. Premièrement, on comprend difficilement pourquoi l'ensemble des cellules d'usines se constitueraient en un orga­nisme à part, séparant et divisant l'unité du Parti en deux : d'un côté les ouvriers groupés à part dans les cellules d'usines et d'un autre cô­té les non-ouvriers groupés on ne sait exactement où, mais également à part.

Deuxièmement, la gauche italienne s'est toujours opposée dans l'IC à l'introduction de cet­te structure des cellules d'usines, voyant en el­les une tendance à l'ouvriérisme et un moyen bu­reaucratique d'étouffer la vie idéologique du Parti ([5]). Il serait vraiment surprenant que le PCI rompe aujourd'hui avec cette position tradi­tionnelle et plus que jamais valable. Troisième­ment, quelles peuvent donc être les tâches spé­cifiques des membres ouvriers du Parti distinctes des taches de l'ensemble du Parti, et finalement on ne comprend pas que cet organisme centralisé, unifié sur le plan de l'ensemble du pays, consti­tuerait et porterait précisément le nom de ... fraction syndicale.

En vérité la fraction syndicale n'est pas les cellules d'usines du Parti, mais bien une organi­sation séparée, distincte du Parti créée par ce­lui-ci et dirigée par lui. Certainement le Parti ne se fait pas trop d'illusions sur l'ampleur que peut prendre cette organisation dans l'immé­diat : " dans  la situation actuelle, c'est la réduction de  la fraction syndicale aux seuls mem­bres du parti et_ à quelques sympathisants, agis­sant dans  l'usine ou dans  le syndicat,  qui se vérifiera le plus souvent". Mais ce n'est pas pour cela que le Parti crée cette organisation; il la destine à une fonction bien plus importante :

" II ne dépend pas d’un effort volontariste du Parti mais de  l'évolution de  la situation géné­rale et de la dynamique des  luttes sociales,   que des prolétaires, syndiqués ou non, inscrits ou non à d'autres partis, se rassemblent  autour de nos groupes  d'usine".

De ces textes, il ressort clairement que la fraction syndicale a une double fonction. Dans l'immédiat " agissant dans  l'usine ou dans  le syndicat", et de servir dès à présent de noyaux autour desquels se rassembleront demain les ou­vriers de toutes les tendances, de tous les par­tis, en quelques sorte des embryons de soviets.

Il est à remarquer que le PCI qui craint de "pêcher par abstraction"  en préconisant la dé­sertion des syndicats en l'absence des conditions objectives nécessaires, ne craint cependant pas le péché de bluff en constituant aujourd'hui les em­bryons de futurs soviets.

D'une part, le parti a renoncé à son action dans les syndicats et à l'illusion de pouvoir agir, actuellement, dans les masses, d'autre part il reprend la même action syndicale et le travail des masses, non directement mais par l'intermé­diaire d'une organisation spéciale créée à cet­te fin :1a fraction syndicale. Aussi ne pourrait-on rien lui reprocher, chacun a son compte et tout le monde est content.

Ainsi le pas en avant fait dans la question a été immédiatement suivi de deux pas en arrière ([6])

Finalement l'erreur d'hier a été doublée d'une confusion d'aujourd'hui. En ajoutant la confusion nouvelle à l'erreur passée, ça ne fait toujours qu'une confusion dans l'erreur et on n'a pas avan­cé d'un iota.

CONCLUSIONS

Nous venons de faire l'examen des travaux du P.C.I. Si on ne peut pas parler de son apport dans la clarification des problèmes fondamentaux de l'époque, de l'avis même de ses partisans on peut constater que le plus clair de son travail consis­tait dans le bouleversement total qu'il a apporté dans les positions et l'orientation prises à sa Conférence constitutive.

On trouverait difficilement un autre exemple dans les annales des groupes politiques, où une plate­forme constitutive se trouve être aussi profondé­ment malmenée et infirmée, dans un laps de temps aussi court.

Notre époque peut avec raison être caractérisée par ces changements brusques et la rapidité de son cours. Mais on ne saurait attribuer à cela le vieillissement surprenant de la Plateforme du P.C.I. car elle était déjà hors du cours et frappée de sénilité à sa naissance. Cette constatation faite par les délégués eux-mêmes au Congrès n'est pas le fait du hasard. Elle a ses racines, entre autre, dans la suffisance et la prétention de dé­tenir seule    la vérité révolutionnaire, haus­sant les épaules à la seule idée de pouvoir ap­prendre quelque chose dans la confrontation d'idées avec d'autres groupes révolutionnaires dans les divers pays.

Deux ans et demi ont suffi pour ne laisser sub­sister intactes aucune des pages de la Platefor­me de Décembre 1945. C'est une leçon sévère mais qui pourrait être salutaire si les camarades de la CCI comprennent et acceptent cette leçon. A cette seule condition l'expérience pourrait ne pas avoir été vaine.

Pour finir, et dans la mesure où il nous est pos­sible et permis de juger de loin et de formuler un avis, nous estimons prématurée la conclusion tirée par le camarade Bernard qui dit" "pour les militants sincèrement révolutionnaires  il n'y a pas d'autre voie que  la scission et la création  d'un  nouveau regroupement politique qui ait comme tâche fonda­mentale la recherche et la formulation des bases idéologiques pour la formation future du vrai par­ti de classe". Nous ne méconnaissons pas les im­menses difficultés auxquelles peuvent se heurter ces camarades dans l'atmosphère qui règne dans le PCI. Mais il est incontestable que le PCI d'Ita­lie reste à ce jour la principale organisation ré­volutionnaire prolétarienne et probablement la plus avancée en Italie. Tout comme après la Confé­rence de 1945 nous estimons qu'en son sein sont rassemblés un grand nombre de militants révolu­tionnaires sains, et de ce fait cette organisa­tion ne peut être considérée comme perdue d'avan­ce pour le prolétariat.

En 1945 nous écrivions que derrière le patriotisme et l'apparence d'unité existent des diver­gences réelles qui ne manqueront pas de se mani­fester et de se cristalliser en tendances opportu­nistes et révolutionnaires. Aider à cette cristal­lisation, contribuer à dégager les énergies révo­lutionnaires afin qu'elles puissent trouver leur maturation et leur expression la plus avancée, tel nous paraît être encore aujourd'hui la tâche la plus urgente du révolutionnaire sincère.

 (Bulletin de Mai 1948 sur le Congrès du P.C.I. d'Italie).



[1] Faute de place, nous ne pouvons pas publier toujours des articles in extenso. Nous savons combien cela est insatisfaisant, souvent gênant, comportant le risque de la déformation et nous sommes les premiers à le déplorer. Nous nous efforcerons autant que possible de 1'éviter, la meil­leure solution  étant  certainement la publication d'un  recueil  des principaux articles  de  cette revue. Un souhait à réaliser.

[2] Voir cette "théorisation" chez les dissidents bordiguistes et situationnistes comme le"Mouvement Communiste", "Négation", et tout particulièrement dans "Invariance" n°2 nouvelle série.

[3] Il  est peut-être nécessaire d'insister sur  une autre erreur couramment commise et qui consis­te à lier l'existence du Parti à  la période révolutionnaire et insurrectionnelle. Cette "idée" qui ne conçoit 1 'existence du Parti qu'uniquement  en période de révolution est source de bien des confusions.

a)      Elle confond le Parti avec les Conseils. Ces derniers parce qu'ils sont 1'organisation spé­cifique de la classe pour la conduite de la révolution et la prise du pouvoir - ce qui n'est pas la  fonction du Parti  - ne peuvent apparaître et  exister qu'uniquement dans la révolution.

b)      Une  telle idée reviendrait  à dire qu'il  n'a jamais existé dans  l'histoire de Parti  de la classe ouvrière.   Ce qui  est  une pure absurdité.

c)      C'est ignorer les raisons du surgissement du Parti  dans la  classe et ses fonctions,   dont  une principale est d'être  un facteur actif dans le processus de prise de conscience de la  classe.

d)      "L'organisation des ouvriers en classe donc en Parti" (Marx) signifie un caractère constant, de 1'existence du Parti, que seule une période de défaite et de réaction profonde vient à mettre en question.

Une période de reprise et de développement des  luttes de classe du prolétariat ouvre le pro­cessus de la reconstruction du Parti.   Ne pas le comprendre c'est maintenir les pieds sur les freins au moment où la  route amorce une longue montée.

[4] Voir notamment nos thèses sur les problèmes actuels du mouvement ouvrier. INTERNATIONALISME n°31, Février 1948.

[5] Voir par exemple l'article  "LÀ NATURE DU PARTI" publié par Bordiga en 1924.

[6] Pour qu'on ne nous accuse pas de déformation intentionnelle de la pensée du PCI, nous citerons l'explication donnée par la Fraction Belge sur ce point : "s'il y a des ouvriers qui ne veulent pas adhérer au Parti, encadrer ceux-ci dans les frac­tions syndicales du Parti, qui seront peut-être aussi demain les bases pour la création de nouveaux syndicats".