Rapport sur la situation internationale : (2ème partie)

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

LE RAPPORT DE FORCES ENTRE CLASSE OUVRIERE ET BOURGEOISIE

"Le coup de force du 13 décembre 1981 a mis fin à 1'épisode le plus important depuis  un  demi-siècle du long combat entre classe ouvrière mondiale et capital. Depuis le resurgissement historique de la lutte prolétarienne à  la  fin des années 60, jamais la classe ouvrière n 'était allée en effet aussi loin dans la combativité, la solidarité et 1'auto-organisation. Jamais elle n'avait employé avec au­tant d'ampleur cette arme essentielle de sa lutte dans la période de décadence du capitalisme : la grève de masse. Jamais elle n'avait  infligé à la bourgeoisie de telles craintes, ne l'avait contrain­te à déployer autant de moyens de défense. Aujourd'hui, le prolétariat est muselé en Pologne. Une nouvelle fois, il a versé son  sang et, contrairement à ce qui  s'était passé en 1970 et 1976, c'est pour subir une exploitation décuplée, une misère accrue proche de la  famine, une terreur déchaînée. C'est donc par une défaite pour la classe ouvrière que  se clôt cet épisode. Mais  au moment où la coa­lition de toutes  les forces bourgeoises et la force des armes  l'obligent à quitter la scène en Polo­gne, il importe que le prolétariat mondial tire  un maximum de leçons de l'expérience qu'il vient de vivre. Il importe qu'il puisse répondre, et avec lui  son avant-garde communiste, à la question : Où en sommes-nous ? Quelle perspective pour la lutte de classe ?", (Revue Internationale n°29 "Après la répression en Pologne : perspectives des luttes de classe mondiales", 2ème trim.82) .

OU EN EST LA LUTTE DE CLASSE?

Par la grève de masse, les ouvriers de Pologne ont donné en Août 80 une réponse aux questions po­sées dans la lutte, et non résolues par leurs frè­res de classe d'Europe occidentale :

-   la nécessité de l'extension de la lutte (grè­ves des dockers de Rotterdam en automne 79) ,

-   la nécessité de son auto organisation (sidé­rurgie en Grande-Bretagne au printemps 80) ,

-   l'attitude face à la répression de l'Etat (lutte des sidérurgistes de Longwy-Denain en hiver 79).

Leur combat a ainsi confirmé ce que les grèves de 78-80 en Europe occidentale annonçaient : la fin du reflux de la lutte de classe, reflux qui avait marqué le milieu des années 70.

Il a montré au prolétariat mondial la véritable nature -capitaliste- des soi-disant "pays socialis­tes", levant ainsi une mystification déjà bien en­tamée, mais jusque là toujours vivace au sein de la classe ouvrière.

Ce combat a constitué concrètement un frein aux tensions impérialistes, paralysant le dispositif militaire russe en Europe de l'Est, montrant; à l'en­semble de la bourgeoisie mondiale la combativité du prolétariat au coeur de l'Europe.

Cependant, les ouvriers de Pologne sont restés isolés, l'appel que constituait leur lutte n'a pas été entendu. La question à laquelle ils ne pouvaient répondre par eux-mêmes c'est celle de la générali­sation des combats de classe, l'entrée dans la lut­te des prolétaires des autres pays.

La défaite en Pologne n'est pas uniquement une défaite des ouvriers de Pologne, elle est celle de l'ensemble du prolétariat. Elle est l'expression de la faiblesse du prolétariat mondial. Les mysti­fications qui ont permis à la bourgeoisie de dé­voyer la lutte de classe et d'imposer la répression sont fondamentalement les mêmes auxquelles se sont trouvés confrontés les ouvriers d'Europe occiden­tale : démocratisme, nationalisme, syndicalisme. Ce sont les mêmes qui ont permis à la bourgeoisie d'imposer un recul des luttes aux ouvriers d'Euro­pe de l'Ouest, dont la défaite en Pologne est le résultat.

Le prolétariat d'Europe occidentale est au coeur du monde capitaliste. Fraction du prolétariat mon­dial ayant le plus d'expérience, il est aussi con­fronté aux mystifications bourgeoises les plus éla­borées. Si la lutte en Pologne a pu faire prendre conscience de la nature capitaliste des pays de l'Est, seule la lutte du prolétariat occidental pourra réellement purger la conscience des ouvriers du monde entier des illusions démocratiques, nationalistes et syndicalistes qui sont une entrave à la lutte du prolétariat partout.

Après les grèves de 78 à 80, on a assisté à un recul des luttes en Europe occidentale. La contre-offensive de la bourgeoisie a commencé à la fin des années 70 avec la réorganisation de l'appareil politique (gauche dans l'opposition), le dévelop­pement du syndicalisme de base, les campagnes idéologiques de désorientation du prolétariat. Toute cette stratégie, orchestrée de manière de plus en plus organisée et unifiée au niveau mondial, a abouti à un affaiblissement de la lutte ouvrière en Europe de l'Ouest. De plus, l'absence de réac­tion ouvrière claire contre la participation di­recte des contingents français et italiens au Li­ban ainsi que du contingent britannique au conflit des Malouines, dans le contexte d'un alourdisse­ment constant des budgets militaires et des bruits de bottes assourdissants répercutés par les médias, a pu faire douter certains de la capacité du prolé­tariat d'Europe occidentale à assumer ses respon­sabilités historiques, à s'opposer à la réponse bourgeoise à la crise du capitalisme : la guerre impérialiste généralisée.

La première et la seconde guerre mondiale ont été déterminées par la capacité de la bourgeoisie à mettre à profit les faiblesses du prolétariat européen pour l'embrigader derrière ses objectifs impérialistes.

Aujourd'hui, avec le recul du prolétariat mondial concrétisé par la défaite en Pologne, et les tam­bours guerriers qui résonnent, vient se profiler sur la classe ouvrière le spectre des années 30 et de la seconde guerre mondiale. Tirer le bilan de ce recul des luttes de classe ne doit pas nous ame­ner à des conclusions alarmistes. La bourgeoisie a entamé une nouvelle offensive contre le proléta­riat, mais les conditions, les raisons et la natu­re même de cette offensive en montrent les limites.

Aujourd'hui, la situation est bien différente de celle des années 30. C'est ce que nous démontrons dans la partie qui suit.

LA DIFFERENCE ENTRE LES ANNEES 30 ET LA PERIODE ACTUELLE

1. Le prolétariat n'est pas vaincu aujourd'hui.

La génération de prolétaires qui se trouve con­frontée à la crise ouverte du capitalisme qui com­mence en 1929 et va déboucher sur la guerre de 1939-45 est la même qui a vécu 1' écrasement de la vague révolutionnaire des années 1917-23. De cet échec le prolétariat mondial en sort avec un poten­tiel de combativité profondément diminué, notamment là où la perspective révolutionnaire s'est manifes­tée avec le plus de force, en Allemagne et en Rus­sie.

Mais, même dans les pays où cet écrasaient n'a pas été aussi violent, comme pour les démocraties occidentales (France, Grande Bretagne, USA), la combativité du prolétariat s'est trouvée profondé­ment affectée par son déboussolement idéologique lié à la défaite de la révolution et à l'effondre­ment de la 3ème Internationale qui en a découlé.

L'échec de la révolution est une défaite du pro­létariat mondial et c'est au niveau mondial que le prolétariat a été affaibli. Tel fut le facteur es­sentiel qui a permis à la bourgeoisie d'organiser l'embrigadement des prolétaires dans la seconde guerre mondiale.

Aujourd'hui, la situation est bien différente. La génération de prolétaires qui se trouve confron­tée à la crise du capital qui, de nouveau, a ressurgi de manière ouverte, ne se relève pas de la défaite d'une vague révolutionnaire. Dans la pério­de du second après-guerre, la bourgeoisie a assuré son contrôle sur le prolétariat bien plus grâce aux illusions permises par la relative prospérité liée à la reconstruction que par la répression di­recte. Ainsi, alors que l'aggravation lente mais inexorable de la crise entame ces illusions, le potentiel de combativité de cette nouvelle généra­tion de prolétaires demeure intact.

Le prolétariat, bien que déboussolé par son man­que d'expérience -produit de 50 années de contre-révolution-, n'en est pas pour autant démoralisé et surtout il n'est pas embrigadé derrière la dé­fense de l'Etat, laquelle ouvre le chemin à la guerre. De ce point de vue, la condition première de l'éclatement d'une 3ème guerre mondiale est ab­sente.

2. La marge de manoeuvre de la bourgeoisie s'est restreinte

Cependant, la différence entre la situation pré­sente et celle des années 30 ne se situe pas seule­ment au plan des conditions historiques de la lut­te du prolétariat.

L'histoire ne se répète pas : depuis son entrée dans la période de décadence, le capitalisme a continué de se transformer. Et si les causes de sa crise ouverte sont fondamentalement les mêmes, les caractéristiques de son développement ont changé. Cette réalité se traduit au niveau des formes de contrôle que la bourgeoisie essaye d'é­tablir sur le prolétariat.

Malgré toutes les politiques de capitalisme d'Etat systématisées depuis les années 30, la cri­se économique présente ne fait que s'aggraver. Cet­te aggravation montre de manière limpide la réelle inefficacité, dans la période actuelle, des politi­ques d'étatisation de 1'économie qui, lors de la crise des années 30, avait permis à la bourgeoisie d'obtenir le répit lui permettant de parachever l'embrigadement du prolétariat pour la guerre.

En effet, pour qu'une mystification soit à même de jouer son rôle vis-à-vis du prolétariat, il faut qu'elle s'appuie sur un semblant de réalité. L'"ef­ficacité" des mesures de capitalisme d'Etat dans les années 30 qui ont permis à la bourgeoisie de redresser provisoirement la situation économique est avant tout liée à leur nouveauté. Les illusions sur l'économie ont permis à la bourgeoisie d'asseoir les illusions politiques, de désamorcer la comba­tivité ouvrière. Le capitalisme d'Etat s'est caché derrière le mythe de 1'Etat-social : national-socia­liste en Allemagne, populaire en France ou en Es­pagne, Etat-providence ou Welfare state aux USA. L'Etat social est le volet politique destiné au prolétariat, corollaire du capitalisme d'Etat sur le plan économique, qui a permis jusqu'à aujourd'hui à la bourgeoisie de maintenir la classe ouvriè­re dans les fers de la contre-révolution derrière l'étendard de la démocratie.

Grâce aux mesures de capitalisme d'Etat, la bour­geoisie a pu contenir momentanément les manifesta­tions les plus flagrantes de la crise économique et grâce au Welfare state, elle a pu éviter la cri­se politique. Mais la crise qui se développe au­jourd'hui, malgré l'intervention intensive de l'Etat dans la vie économique, tend à rendre cadu­ques les illusions liées au Welfare state et, de manière générale, les illusions démocratiques. La bourgeoisie ne parvenant plus à réellement frei­ner les effets de la crise, toute la base de son contrôle sur le prolétariat durant des décennies se trouve donc sapée; elle est ainsi poussée vers la crise politique.

La crise économique du capitalisme pousse au­jourd'hui la bourgeoisie dans une impasse face à; la classe ouvrière. Elle pousse les deux classes vers l'affrontement parce que les armes idéologi­ques de la bourgeoisie sont rendues caduques par la faillite économique de son système. Durant les années 30, la bourgeoisie avait pu faire croire que l'effondrement de 1929 exprimait uniquement la faillite du capitalisme privé, ce qui lui per­mettait ainsi de préserver l'essentiel : l'idée que l'Etat se posait au-dessus des classes, qu'au sein de l'Etat la classe ouvrière avait sa place, qu'elle pouvait y défendre ses intérêts. La crise économique montre aujourd’hui à l'évidence, ainsi que l'ont toujours proclamé les révolutionnaires, que tout cela n'est qu’illusion.

Dans la réalité pratique de son existence, le prolétariat commence à voir l'Etat pour ce qu'il est : un instrument de coercition au service d'une classe, la classe dominante. Ainsi tendent à deve­nir caduques toutes les mystifications qui ont mas­qué aux yeux du prolétariat la réalité totalitaire de l'Etat capitaliste.

3. Une illustration de ces différences : la question du chômage

Le krach de 1929 va précipiter des millions de prolétaires dans le démènent le plus total. De 1929 à 1934, le chômage ne cesse de s'accroître. Mais la mise en place des mesures de capitalisme d'Etat va permettre ensuite de le réduire momenta­nément : politique des grands travaux aux USA (Tennessee Valley Authority), développement de l'économie de guerre en Allemagne et en Grande-Bretagne, sans que pour autant le taux de chômage ne redescende jamais au niveau d'avant 1929. Mais cela va permettre à la bourgeoisie de renforcer l'idée qu'il existe une solution réelle à la cri­se du capital : l'intervention de l'Etat. De plus, la mise en place par l'Etat d'allocations-chômage, d'aide aux chômeurs sous différentes formes -aide qui n'existait pas auparavant- , va permettre de renforcer au sein du prolétariat la confiance dans l'Etat, protecteur des ouvriers face au capitalis­me privé et "sauvage".

Durant les années 30, la bourgeoisie a pu ainsi désamorcer la bombe sociale que constituait le chô­mage. Après les luttes déterminées des chômeurs, notamment aux USA en 1930, 31, 32, la politique de l'Etat va permettre de résorber la combativité ou­vrière et de préparer l'embrigadement idéologique du prolétariat derrière l'Etat de gauche, démocra­tique, qui défend les ouvriers face au grand capi­tal ([1]). C'était ainsi préparer le futur embrigade­ment dans la guerre impérialiste.

Aujourd'hui, la situation est radicalement dif­férente. Le chômage se développe régulièrement, inexorablement, sans que la bourgeoisie n'ait de mesure économique à sa disposition pour l'endiguer ni d'illusion politique pour le faire accepter. D'ores et déjà dans les pays développés, le niveau de chômage atteint des taux qui étaient ceux de la fin des années 30. Comme l'a montré l'échec des politiques de relance durant les années 70, au­cune relance future ne pourra le résorber; au con­traire, face à la concurrence exacerbée sur le marché mondial, les investissements ont pour ob­jectif bien plus l'augmentation de la productivi­té que l'élargissement de la production.

De plus, à l'inverse des années 30, l'Etat capi­taliste ne peut plus asseoir son contrôle sur sa soi-disant "générosité" par le renforcement de la protection sociale des chômeurs; au contraire, il ne peut qu'attaquer les "acquis" du Welfare state, mis en place après la crise de 1929 et perfection­nés durant la reconstruction. L'Etat capitaliste n'a plus les moyens économiques de sa politique de mystification du prolétariat, politique qui lui a permis d'assurer sa domination jusqu'à aujourd'hui. Dans la pratique, la bourgeoisie est ainsi amenée à détruire les bases de son contrôle idéo­logique sur le prolétariat.

4. La question de la guerre

Une des caractéristiques des années 30 consis­tait dans la préparation à la seconde guerre mon­diale d'une part par l'augmentation des programmes militaires, et d'autre part par le développement de conflits localisés à la périphérie tels que les conflits entre la Chine et le Japon, l'inva­sion italienne en Ethiopie, la guerre en Espagne, l'Anschluss de l'Allemagne nazie sur l'Autriche.

De ce point de vue, sommes-nous dans la même situation que celle qui précéda la seconde guerre mondiale ?

L'augmentation, ces dernières années, des pro­grammes militaires dans tous les pays -et notam­ment ceux les plus puissants, qui étaient déjà les plus armés- montre que, comme dans les années 30, la pression de la crise pousse la bourgeoisie vers des tensions impérialistes croissantes. Chaque bloc renforce effectivement de manière accélérée son dispositif militaire.

Par ailleurs, certains conflits se déployant à la périphérie rappellent les conflits qui ont pré­cédé la seconde guerre mondiale : l'invasion de l'Afghanistan avec la présence directe de 100 000 soldats russes, l'intervention israélienne au Li­ban pour expulser la présence soviétique de la ré­gion, les différents conflits en Afrique et en Asie, où le bloc russe se bat par soldats cubains, libyens ou vietnamiens interposés, et même la guer­re entre l'Irak et l'Iran qui a fait déjà 300 000 morts et blessés, où l'URSS n'est pas présente mais qui a pour but de restaurer efficacement le dispositif militaire du bloc occidental affaibli en Iran, face à l'offensive russe en Afghanistan.

Tous ces conflits sont, en effet, l'expression des tensions impérialistes réelles qui déchirent le monde.

Cependant, -et là réside toute la différence en­tre la situation présente et celle des années 30- d'autres conflits ouverts, tels que ceux du Sal­vador ou des Malouines, bien qu'ils se situent dans le contexte de l'impérialisme mondial, ne sont pas l'expression de réelles rivalités impéria­listes, ni locales, ni mondiales. Ces "guerres" servent d'abord à alimenter le matraquage idéolo­gique intense auquel la bourgeoisie soumet le pro­létariat. Tous ces bruits de bottes sont amplifiés démesurément par les vociférations des médias qui étalent dans tous les foyers les horreurs de la guerre, semant la crainte d'une 3ème guerre mon­diale.

Les événements de Pologne montrent le but d'un tel battage. Les grèves en Pologne ont été le pré­texte d'une propagande hystérique des deux blocs, l'URSS dénonçant les "ingérences inacceptables" de l'Occident, les USA et leurs alliés poussant des cris d'orfraie devant la menace d'une inter­vention russe. L'histoire se répétait-elle, la Pologne où avait débuté la seconde guerre mondia­le serait-elle à l'origine d'une troisième ?

En réalité, derrière cette façade belliciste se cachait le fait que les deux blocs travaillaient en sous mains ensemble pour mater les luttes ou­vrières en Pologne. Par l'envoi de crédits, l'oc­cident a permis à la bourgeoisie de l'Est de tenir face au prolétariat, grâce à sa propagande rela­yée par ses radios style Free Europe ou BBC inter­national en Polonais, l'occident a accrédité le danger d'une intervention russe pour intimider les ouvriers de Pologne. En occident même, la bour­geoisie a tout fait pour en faire un problème po­lonais afin d'isoler le prolétariat en claironnant que la grève de masse en Pologne créait un danger de guerre, elle a répandu l'idée que la lutte de classe menait à la guerre impérialiste.

On voit quel usage la bourgeoisie fait de sa propagande belliciste : diviser et intimider le prolétariat. Cette préoccupation est déterminante pour la bourgeoisie, dans la mesure où le prolé­tariat mondial, et notamment le prolétariat euro­péen n'est pas embrigadé dans la guerre.

Là est la différence fondamentale par rapport aux années 30. A cette époque, le prolétariat de Russie et d'Allemagne physiquement écrasé dans les années 20 était incapable de s'opposer à la guerre. En occident, les campagnes antifascistes ont réussi à permettre l'enrôlement derrière l'étendard démocratique.

Le prolétariat aujourd'hui, n'est pas embrigadé en Europe, au coeur même des contradictions capi­talistes, là où se sont déjà déchaînées deux guer­res mondiales : l'Europe qui est l'enjeu d'une éventuelle 3ème guerre mondiale. Cela se traduit dans le fait que les conflits restent à la péri­phérie où des fractions plus isolées et plus fai­bles du prolétariat peuvent être embrigadées derrière les illusions nationalistes. Mais même en Israël, où la bourgeoisie a eu beau jeu de jouer sur des spécificités historiques et locales, il est de plus en plus difficile de justifier aux yeux du prolétariat la nécessité de la guerre, contre l'ont montré les résistances parmi les sol­dats face à l'intervention au Liban en 82.

Le manque de réaction du prolétariat de diffé­rents pays d'Europe face à l'envoi de contingents professionnels aux Malouines et au Liban n'est certes pas un signe de la force de la classe ou­vrière, mais il n'exprime pas cependant une adhé­sion du prolétariat. Le seul moment où on a vu de réelle réaction de la classe ouvrière face à la guerre, c'est dans la guerre elle-même, que ce soit en 1917 sur le front de la Marne ou sur le front russe, en 1943 en Italie ou en 1945 en Alle­magne.

La lutte du prolétariat contre la guerre passe par sa lutte contre les attaques de la bourgeoi­sie sur le plan économique. C'est de cette lutte que surgira la conscience de la nécessité de me­ner le combat contre la guerre impérialiste. Car c'est à ce niveau que se concrétisera l'alternati­ve : du beurre ou des canons.

Tant que cette fraction déterminante du prolé­tariat mondial que constitue le prolétariat d'Eu­rope n'est pas vaincue sur le terrain de la lut­te pour la défense de ses conditions d'existence, il n'est pas possible de l'embrigader dans la guerre, de lui faire accepter le sacrifice de sa vie.

Le cours historique aujourd'hui n'est pas ou­vert à la guerre. Le cours à la guerre, comme dans les années 30, suppose l'écrasement au préa­lable de la seule force capable de s'opposer au déchaînement des rivalités impérialistes : le pro­létariat.

Le cours historique actuel, au contraire, est au développement des affrontements de classe dont dépendra la mise en avant de la perspective révolutionnaire.

Cependant, cela ne signifie pas que ce cours ne puisse être renversé, que la révolution soit inéluctable, qu'elle soit un fait acquis.

Dans la situation actuelle, tous les efforts de la bourgeoisie visent à défaire le prolétariat, à le démobiliser d'abord pour tenter ensuite, de l'embrigader, ouvrant ainsi un cours à la guerre.

C'est une pression permanente qui s'exerce sur la classe ouvrière et qui se traduit par les aléas, les avancées et les reculs de la lutte de classe.

Face au prolétariat, la bourgeoisie adapte ses armes aux conditions présentes

1. Pour la bourgeoisie aussi ; la fin des illusions

Durant les années 70, la bourgeoisie a vécu dans l'illusion de la répétition des années 30, dans l'illusion qu'aux mêmes maux pouvaient cor­respondre mécaniquement les mêmes remèdes. Les Etats se sont endettés pour financer les politi­ques de relance qui devaient mettre fin à la cri­se et surtout différer le plus fort de l'attaque nécessaire contre le niveau de vie des prolétaires des centres industriels du capitalisme mondial. C'était la condition essentielle pour tenter de conforter l'emprise de l'Etat sur le prolétariat des métropoles capitalistes, là où la classe ex­ploitée est la plus concentrée, là où l'essen­tiel des richesses est produit.

Cette politique économique avait son corollaire dans l'attaque idéologique menée contre le prolé­tariat -c'est-à-dire la politique de gauche au pouvoir- après le resurgissement de la lutte de classe partout dans le monde (et en particulier avec Mai 68 en France et le Mai rampant italien en 69). C'est cette politique qui a permis à la bourgeoisie d'imposer le reflux de la lutte de classe au milieu des années 70 : Programme com­mun en France, compromis historique en Italie, contrat social en Grande Bretagne, social démo­cratie au pouvoir en Europe du Nord, démocrates au pouvoir avec Carter aux USA. A la fin des an­nées 70, derrière les campagnes sur "les droits de l’homme" se cachaient les mêmes thèmes humanis­tes qui, durant les années 30, avaient permis d'embrigader le prolétariat occidental dans la guerre derrière la bannière de l’antifascisme. Cependant, l'échec des politiques de relance, qui ne parvenaient pas à résorber le chômage et ne faisaient qu1accélérer l'inflation, a réduit à néant l'illusion pour la bourgeoisie qu'il se­rait possible d'enrôler le prolétariat aussi fa­cilement. Les années 70 montrent à la bourgeoisie d'une part, que le prolétariat n'est pas dans la situation de faiblesse des années 30, et d'autre part, qu'avec l'aggravation des contradictions du capitalisme tout au long de la décadence, elle n'a plus aujourd'hui la même marge de manoeuvre sur le plan économique. Ces deux aspects se mani­festent sur le plan politique dans le rapport en­tre prolétariat et bourgeoisie.

Parce que les "recettes" héritées des années 30, tant sur le plan économique que politique, ne sont plus efficaces, parce que, dans ces conditions nouvelles pour elle, les vieilles formes de mys­tification et d'encadrement ne sont plus suffi­santes pour entraver le processus de prise de conscience politique de la classe révolutionnaire, la bourgeoisie doit, de manière urgente, s'adap­ter si elle veut conserver son contrôle sur le prolétariat. Elle est poussée à être plus intel­ligente, à renforcer et à homogénéiser son sys­tème de contrôle. Mais, dans une situation géné­rale d'affaiblissement de la classe dominante, ce renforcement est fondamentalement un renforcement de l'Etat, telle une forteresse dont on renforce­rait les défenses en construisant sur du sable mouvant.

2. Unité de la bourgeoisie et campagnes idéologiques

La nécessité de faire face à la classe ouvrière est devenue la première préoccupation de la bour­geoisie qui tend à repousser au second plan ses tensions internes, aussi bien sur le plan natio­nal qu'international.

Alors que la crise économique pousse la bour­geoisie vers 1'exacerbation des rivalités inter ­impérialistes, le fait actuel que toutes les frac­tions de la bourgeoisie se trouvent confrontées en même temps au même ennemi réel, la classe ou­vrière, -dont la force réside dans sa capacité à s'unifier et à développer sa conscience politique-les pousse à faire preuve de plus d'unité.

Ce n'est pas un phénomène nouveau, l'histoire nous donne des exemples limpides de cette réalité:

-   face à la Commune de Paris, les armées belli­gérantes de France et d'Allemagne unissent leurs efforts pour écraser l'insurrection parisienne;

-   face à la révolution en Russie et qui menace en Allemagne, la bourgeoisie met fin à la premiè­re guerre mondiale et unifie ses efforts pour écra­ser la vague révolutionnaire.

Cette unité est aussi rendue possible par des décennies de décadence, de concentration des pou­voirs au sein de l'Etat. C'est une réalité qui tend à devenir permanente et qui marque toute la situation internationale du rapport de force entre prolétariat et bourgeoisie.

Cela s'est traduit, ces dernières années, après l'échec des méthodes classiques (comme celles des années 30) par la mise en place au niveau international d'une stratégie plus adaptée de la bour­geoisie. Cette stratégie s'est manifestée non seulement dans le renforcement de son arsenal ré­pressif, mais surtout par une utilisation plus intensive et plus appropriée des campagnes idéologiques au travers d'un contrôle plus strict des médias de masse.

Les campagnes idéologiques de la bourgeoisie se sont développées internationalement sur deux thèmes essentiels, corollaires l'un de l'autre : la guerre et le pacifisme. Ces campagnes consti­tuent apparemment un paradoxe, après l'échec des campagnes d'embrigadement dans la guerre que cons­tituait l'idéologie des "droits de l'homme", à une période où le chemin vers la guerre n'est pas ouvert. Pourtant, précisément parce que ce n'est pas le problème de la guerre qui se pose dans l'immédiat au prolétariat, ce ne sont pas de réel­les campagnes pour la guerre, mais essentiellement des campagnes de déboussolement qui visent à en­traver le développement de la prise de conscience du prolétariat en lui masquant l'alternative révo­lutionnaire.

La bourgeoisie essaie d'utiliser le même réflexe de peur que lors des campagnes anti-terroristes, qui visaient à justifier et à faire accepter le contrôle policier. En étalant sur les écrans T.V. ou sur les pages des journaux les horreurs de la guerre, le but n'est pas de mobiliser la classe ouvrière vers une guerre immédiate mais de l'im­mobiliser face à l'austérité en la jetant dans les bras de la gauche "pacifiste", tout en indui­sant des sentiments nationalistes derrière l'illu­sion du neutralisme.

En effet, ces campagnes sur la guerre ne pren­nent sens et ne sont efficaces que dans la mesure où une gauche dans l'opposition est capable d'en tirer les fruits avec le pacifisme et le neutra­lisme qui en découle.

3. La gauche dans l'opposition

Face à la dégradation de son économie, le main­tien de la gauche au gouvernement devient incompa­tible avec la préservation de son image de défen­seur des ouvriers.

La gauche de l'appareil politique de la bourgeoi­sie est la fraction spécifiquement destinée à exer­cer le contrôle idéologique de l'Etat sur le pro­létariat; cela n'est possible que dans la mesure où cette gauche se réclame des traditions de la classe ouvrière au niveau politique et syndical. Ne pouvant maintenir la gauche crédible, et donc la crédibilité de l'Etat avec la gauche au gouver­nement, la bourgeoisie est obligée de se réorga­niser pour mettre la gauche dans l'opposition. Derrière cette question, c'est tout le rapport du prolétariat à l'Etat qui est en jeu.

La crise pousse au divorce de plus en plus ac­centué entre l'Etat et la société civile. Le pro­létariat, en particulier, perd ses illusions sur le Welfare state et tend à prendre conscience du rôle anti-ouvrier de l'Etat, il est contraint à perdre ses illusions démocratiques. La bourgeoisie essaie d'entraver ce processus en tentant de faire identifier l'Etat à la droite et en maintenant dans l'opposition l'illusion d'un Etat de "gauche", d'un "bon" Etat.

Dans les années 70, parce que les effets de la crise dans les pays centraux étaient encore relativement faibles, la bourgeoisie pouvait se permet­tre, à coup de campagnes électorales, de diluer le prolétariat dans la population en général. Au sein de la gauche, le rôle déterminant était joué par les partis politiques, électoraux et le travail des syndicats consistait essentiellement à rame­ner les ouvriers sur le terrain électoral. La re­lance de la combativité ouvrière à la fin des an­nées 70 va montrer que les mystifications électo­rales ne suffisent plus. La bourgeoisie devait af­fronter le prolétariat aux racines mêmes de sa luttes. Le rôle des syndicats est devenu prépon­dérant. La radicalisation du langage et de l'acti­vité syndicale à la base a pour but d'entraver, de démoraliser, de diviser, d'empêcher l'extension et l'auto organisation des grèves ouvrières. Dans les pays avancés, le syndicalisme "radical" devient le fer de lance de l'offensive de la bourgeoisie contre les ouvriers : on a pu en mesurer l'effica­cité face aux luttes ouvrières ces dernières an­nées.

Cette stratégie globale de la gauche dans l'op­position telle qu'elle se concrétise dans les pays centraux (USA, RFA, GB, Belgique, Hollande) n'est pas contredite par l'arrivée de la gauche au pou­voir dans certains pays.

En effet, la bourgeoisie n'est pas une classe homogène, elle est divisée et éprouve des diffi­cultés à surmonter ses tensions internes. Au sein de l'Etat, ces tensions se manifestent et se tra­duisent au niveau de la souplesse de l'appareil politique. Le partage des tâches qu'impose la né­cessité de mettre la gauche dans l'opposition im­plique une homogénéisation de la bourgeoisie der­rière l'Etat qui peut se heurter à la faiblesse idéologique de certains secteurs de la droite tra­ditionnelle. La venue de la gauche au gouvernement en France a mis en lumière cette faiblesse et a surpris la bourgeoisie mondiale. Au coeur de l'Eu­rope industrielle, ce "raté" de la bourgeoisie constitue un affaiblissement important de sa capa­cité d'encadrement du prolétariat. La gauche au gouvernement doit assumer directement la politique d'austérité nécessaire au capital national. Ce fai­sant, la gauche en vient à montrer le même visage que la droite et perd de son pouvoir de mystifica­tion et de contrôle sur une fraction du prolétariat mondial qui, dans l'histoire, s'est distingué par son sens politique et qui n'a pas oublié l'expé­rience des grèves de Mai 68, qui a marqué la repri­se historique des luttes du prolétariat après 50 années de contre-révolution.

L'arrivée des socialistes au gouvernement en Grè­ce, en Suède ou en Espagne, ne peut avoir la même importance parce que le prolétariat de ces pays joue un rôle moins central. D'ailleurs, l'arrivée de la gauche au pouvoir dans ces pays n'a pas cons­titué une surprise pour la bourgeoisie. La situa­tion a été préparée parce que la bourgeoisie ne pouvait faire autrement. La faiblesse de la droite dans ces pays est une faiblesse congénitale : poids du passé fasciste en Espagne ou de la dictature militaire en Grèce, inexpérience de la droite en Suède où la social-démocratie a monopolisé le pou­voir pendant des décennies. Néanmoins, la droite, dans ces pays comme partout, sera amenée à revenir au gouvernement dans le cadre du partage des tâches droite au pouvoir/gauche dans l'opposition, partage des tâches qui tendra de plus en plus à s'imposer dans le futur canne une nécessité face au développement de la lutte de classe. Ce n'est que par une cure d'opposition que cette droite peut se re­structurer afin de pouvoir assumer efficacement sa fonction future à la tête du gouvernement.

Parce que tout développement de la lutte de clas­se dans un pays (et surtout dans un pays central) a des répercussions internationales, la bourgeoisie doit se serrer les coudes au niveau international. Avec la lutte de classe en Pologne nous avons vu comment la bourgeoisie est capable de surmonter ses divisions impérialistes pour affronter de manière unie le prolétariat et pour rendre crédible le my­the de 1'"opposition" de la gauche sous sa forme syndicale au travers de Solidarnosc. Cette "vie" de Solidarnosc en Pologne, en opposition à toute la rigidité de l'appareil stalinien, n'a été rendue possible que grâce à l'union de toutes les forces de la bourgeoisie mondiale face aux ouvriers.

L'offensive que mène la bourgeoisie maintenant n'a pas pour but d'embrigader la classe ouvrière, parce que ce n'est pas possible, mais d'abord de l'affronter, d'entraver sa marche vers l'unité, de l'endetter et de la démoraliser. Dans ces conditions, l'impact d'une telle offensive ne peut se mesurer à court terme. Mais d'ores et déjà, on peut en mesu­rer l'efficacité dans le recul de la lutte de classe en 1981 et 1982, recul qui s'est concrétisé et ac­centué par la défaite en Pologne, renforçant le déboussolement du prolétariat mondial.

Cependant, parce que celui-ci, et notamment sa fraction d'Europe occidentale, au coeur des rivali­tés impérialistes mondiales, n'est pas embrigadé dans la guerre impérialiste, son potentiel de com­bativité est fondamentalement intact, et ceci mal­gré sa défaite partielle en Pologne, malgré toutes les illusions qui continuent de peser encore sur lui. Parce qu'elle le contraint à lutter, à abandonner ces illusions, la crise du capitalisme est la meil­leure alliée du prolétariat.

"Ce qui  est important,   ce n 'est pas ce que pense tel  ou  tel prolétaire,   ou même le pro­létariat dans son  ensemble à  un moment donné de  son histoire,   mais  ce  qu 'il  sera  contraint historiquement de faire,   conformément à  son être."

K. Marx, "La Sainte Famille".

QUELLES PERSPECTIVES?

Si, jusqu'à présent, le prolétariat des pays cen­traux avait subi moins brutalement que ses frères de classe de la périphérie les rigueurs de l'austérité, l'enfoncement du capitalisme dans la crise contraint la bourgeoisie à une attaque de plus en plus sévère du niveau de vie de la classe ouvrière au sein de la plus importante concentration industrielle mondiale, celle d'Europe occidentale.

Dans la mesure où la condition subjective essen­tielle est satisfaite -le prolétariat n'étant pas écrasé- il possède en son centre aussi un énorme po­tentiel de combativité; l'approfondissement accélé­ré de la crise est la condition objective nécessaire à l'ouverture d'une période révolutionnaire. Cette crise, que le prolétariat vit carme une contrainte, le pousse à généraliser ses luttes et sa conscience, à mettre pratiquement en avant la perspective révo­lutionnaire.

1. La question du chômage et la généralisation des luttes

De plus en plus, c’est la question du chômage qui signifie le plus clairement pour la classe ou­vrière dans les pays développés ce qu'est la cri­se : .32 millions de chômeurs pour les pays de l'OCDE, c’est-à-dire toute la population active de RFA, de Belgique et des Pays-Bas réunis. Et pas d'amélioration devant nous; de ce point de vue, le pire de la crise est à venir.

Dans un premier temps, la bourgeoisie a pu uti­liser la croissance lente du chômage pour diviser et intimider la classe ouvrière. "Accepter les li­cenciements pour sauver l'entreprise", "les chô­meurs sont des privilégiés", "expulser les travail­leurs immigrés pour maintenir l'emploi" : autant de mensonges qui volent en éclats devant le déve­loppement accéléré du chômage.

Jusqu'à présent, la bourgeoisie a pu limiter l'impact du chômage sur la combativité du prolé­tariat, d'abord en versant des allocations, ensui­te en développant l'illusion que le chômage est un sacrifice nécessaire pour mettre fin à la crise. Cette situation va s'éroder, la bourgeoisie est obligée de s'attaquer toujours plus au niveau de vie des chômeurs, corme à celui de tous les au­tres prolétaires, car la crise s'approfondit inexo­rablement.

L'ensemble du prolétariat est touché par le chô­mage, par delà les divisions nationales, ethniques, de corporation; le chômage montre aux prolétaires ce qui les menace tous et pose ainsi la base de l'unité de la classe ouvrière.

Le problème du chômage, dans tous les pays indus­trialisés, se pose au niveau international; il mon­tre que quels que soient les mensonges de chaque bourgeoisie nationale, la situation est la même partout.

Par son accroissement inévitable le chômage ne peut que pousser le prolétariat à la lutte. Lutter ou sombrer dans la misère du chômage, c'est l'al­ternative qui se pose concrètement aux ouvriers. Les files de chômeurs devant les soupes populaires donnent une image de ce qui attend toute la classe ouvrière. Les prolétaires luttent et lutteront, ne serait-ce que parce que c'est leur survie qui est en jeu.

Tous les mensonges de la bourgeoisie se démas­quent sous la pression de la crise et par la résis­tance de la classe ouvrière. Le développement de la crise dans la période actuelle ne peut se tra­duire que par un affaiblissement de la bourgeoisie et par le renforcement du prolétariat dans la lut­te historique qui les oppose. La dynamique de cet­te lutte dépend de la capacité de la bourgeoisie à faire face à son ennemi de classe.

Durant toutes les années 70, on peut dire que dans ses luttes le prolétariat a plus montré sa combativité que la conscience de ses buts et des moyens d'y parvenir. Ce phénomène s'est vérifié encore en Pologne où l'énorme combativité du prolé­tariat révélée par le caractère massif de son com­bat et par sa capacité à braver la menace de la répression est venue se heurter aux pires illusions démocratiques bien classiques -pluralisme, syndica­lisme, nationalisme- qui ont fini par épuiser la dynamique de la grève de masse : l'extension et 1'auto-organisation.

La grève de masse en Pologne a illuminé la scène mondiale durant les premiers mois par la force de sa dynamique, sa rapidité. Si cette dynamique montre la vitalité du prolétariat, elle a été aus­si rendue possible par la faiblesse locale de la bourgeoisie faiblesse liée aux spécificités des pays de l'Est dont la rigidité de l'appareil poli­tique laisse peu de place à des forces d'opposi­tion destinées à encadrer et à mystifier le pro­létariat. La bourgeoisie du bloc russe n'a pu sur­monter cette faiblesse congénitale pour faire fa­ce à la lutte de classe en Pologne qu'avec l'aide de la bourgeoisie mondiale, tant sur le plan éco­nomique que politique, ce qui lui a permis de "faire vivre" avec Solidarnosc l'illusion d'un syndicalisme indépendant.

D'une façon similaire, l'explosion de la lutte de classe en mai 68 en France a aussi été facili­tée par la surprise et l'impréparation de la bour­geoisie qui vivait encore dans l'illusion d'un prolétariat passif, tel qu'elle l'avait connu du­rant 40 ans.

Le prolétariat d'Europe de l'Quest se trouve aujourd'hui dans une situation différente. En ef­fet, 15 ans de crise économique et de lutte de classe ont permis à la bourgeoisie, avertie, de se préparer, de réorganiser, d'adapter son appa­reil politique pour tenter de faire face au déve­loppement prévisible de la lutte de classe. Le prolétariat d'Europe de l'Ouest doit faire face à la fraction la plus expérimentée de la bourgeoi­sie mondiale, aux mystifications les plus élabo­rées, à l'appareil d'encadrement le plus sophistiqué dont la carte de la gauche dans l'opposition constitue un des éléments les plus importants.

2. L'obstacle syndical et la généralisation de la conscience

Depuis la reprise de la lutte de classe en 1968, tous les combats significatifs de la classe ou­vrière ont été marqués par le débordement, à des degrés divers, de l'appareil syndical.

Les syndicats sont le fer de lance de l'appa­reil de contrôle de la classe dominante sur le prolétariat. Dans tous les lieux de travail, ils organisent le quadrillage de l'Etat avec pour tâ­che d'abord d'empêcher la lutte ouvrière de se déclencher, ensuite de la saboter. Ils sont les troupes avancées de la bourgeoisie sur le front de la lutte de classe.

En 1917, la question de la guerre impérialiste a joué un rôle central dans la prise de conscien­ce du prolétariat. Cependant, dans la question de la généralisation de la révolution en Europe occidentale, l'obstacle syndical est revenu au premier plan.

Dans les conditions actuelles, où le chemin vers la guerre n'est pas ouvert, la question syndicale est centrale dans la prise de conscience générale du prolétariat, parce que c'est l'obstacle essen­tiel auquel il se confronte le plus directement dans sa lutte et à chaque moment de celle-ci.

Aucune lutte ne peut dépasser le cadre national sans développement de la grève de masse, avant tout sans débordement de l'appareil syndical. La question nationale et la question syndicale sont intimement liées. Le prolétariat en Pologne a posé implicitement la question de la générali­sation internationale sans pouvoir y répondre, car cette question est liée à la capacité à dépasser les illusions sur le syndicalisme, la gauche et la démocratie. Par sa situation et son expérien­ce spécifique, la classe ouvrière de Pologne, seu­le, ne pouvait y répondre.

Par contre, le prolétariat d'Europe occidentale, parce qu'il n'est pas dans la même situation d'i­solement, parce qu'il a accumulé depuis des dé­cennies toute une expérience de luttes où il s'est confronté aux syndicats, à la gauche, parce qu'au­jourd'hui plus que jamais la crise le pousse à lut­ter, parce que son potentiel de combativité est in­tact, se trouve aujourd'hui dans des conditions meilleures qu'il n'en a jamais connues pour clari­fier aux yeux du prolétariat mondial la véritable nature des syndicats, de la gauche et de la démo­cratie.

Le prolétariat d'Europe occidentale est le mieux placé pour balayer les obstacles qui se dressent devant lui et l'ensemble du prolétariat mondial, obstacles visant à l'empêcher de mettre en avant dans ses luttes la perspective révolutionnaire.

Ce prolétariat n'est plus dans la situation de mai 68 et n'est pas dans celle de la Pologne 80. La gauche dans l'opposition et le développement du syndicalisme de base ont rendu plus difficile le débordement de l'appareil syndical, débordement sans lequel la dynamique de la grève de masse ne peut s'enclencher. C'est dans la lutte que le pro­létariat doit faire le dur apprentissage du fait que la gauche et les syndicats sont ses ennemis. Cette prise de conscience ne peut se faire du jour au lendemain; le chemin vers la généralisa­tion sera marqué par des avancées et des reculs, c'est-à-dire par des moments de déboussolement, manifestation de rupture avec les illusions.

Cependant, le creux de ces deux dernières années n'est pas dû uniquement à l'offensive politique de la bourgeoisie, il est aussi la manifestation inhérente aux difficultés mêmes du processus de prise de conscience du prolétariat. Jusqu'à pré­sent, depuis la reprise de 68, le niveau de cons­cience contenu dans la combativité du prolétariat était empreint des illusions sur la possibilité de sortir de la crise économique. Ces illusions ne peuvent que tomber. Alors que toute l'activité de la bourgeoisie tend à enfermer, à isoler les lut­tes derrière le contrôle syndical afin de les me­ner dans l'impasse, toute l'expérience d'échecs du prolétariat qui n'obtient rien dans ces grèves isolées, le pousse de plus en plus à assumer les aspects politiques contenus dans la base écono­mique de ses luttes. Parce que le problème est gé­néral, le prolétariat est poussé à généraliser ses luttes et sa conscience.

De sa capacité à clarifier ces questions dans ses luttes futures où il sera obligé de se con­fronter aux syndicats -et donc de développer son auto organisation-, dépend sa capacité à dévelop­per la grève de masse et à mettre en avant prati­quement la perspective révolutionnaire par la gé­néralisation.

La perspective révolutionnaire n'est pas seule­ment une question théorique, c'est avant tout une question pratique. Fn mai 68, la question de la révolution a été posée par les ouvriers en grève -bien qu'ils n'aient pu y répondre pratiquement -donnant ainsi une perspective pour toute la pério­de qui s'ouvrait. Dans les années qui ont suivi, la bourgeoisie par sa contre-offensive a tout fait pour masquer la nécessité de la révolution et sur­tout sa possibilité.

C'est dans la capacité du prolétariat européen à lutter, à montrer concrètement qu'il est possible d'opposer une alternative à la barbarie capitaliste par la généralisation de ses luttes, que va se développer la conscience dans la classe ouvrière mondia­le non seulement de la nécessité de la révolution communiste, mais surtout de sa possibilité.

3. L'importance du prolétariat d'Europe de l'Ouest

C'est l'écrasement du prolétariat allemand qui a fait échouer l'extension de la révolution nas­se, c'est 1 'embrigadement du prolétariat d'Europe qui a permis la première et la seconde guerre mon­diale, c'est le réveil de la lutte de classe en Europe qui marque la fin de la période de contre-révolution, c'est le recul du prolétariat europé­en face aux mystifications de la gauche au pouvoir qui détermine le reflux des années 70, c'est l'usu­re de ces mystifications qui permet la reprise de la lutte de classe à la fin des années 70, et c'est la contre-offensive de la bourgeoisie notamment en Europe avec la gauche dans l'opposition qui est à l'origine du recul de 1981-82.

Aujourd'hui plus que jamais, le rôle du proléta­riat d'Europe de l'Ouest est crucial, tant sur le plan des conditions objectives dans lesquelles se développe sa lutte (évidence de la nature de la crise comme crise de surproduction rendant possible la révolution), que des conditions subjectives (expérience des mystifications bourgeoises les plus sophistiquées).

Des affrontements de classe de demain, de la ca­pacité du prolétariat d'Europe à tirer les leçons de ses échecs et de ses victoires dépend la pers­pective révolutionnaire et l'avenir de l'humanité.

Rosa Luxemburg disait : "Le prolétariat est la seule classe qui parvient à  la  victoire après  tou­te une série de défaites".

La défaite des ouvriers en Pologne est de celles qui annoncent les perspectives futures de la lutte de classe. Manifestation de la force de l'en­nemi, cette défaite a conduit à une désorientation du prolétariat mondial. Cependant, les luttes qui l'ont précédée dans ce pays ont été un élément de clarification pour l'ensemble du prolétariat mon­dial sur la nature des pays de l'Est et des mystifications staliniennes.

A une échelle bien plus grande encore, la lutte du prolétariat en Europe occidentale devra être une clarification pour l'ensemble du prolétariat mondial; elle seule pourra donner un sens, une perspective, une unité à toutes les luttes de la classe ouvrière face à la crise économique, face à la guerre, face à la barbarie du capital sous toutes ses formes.

Parce qu'aujourd'hui, le terrain pour le dévelop­pement des luttes et de la prise de conscience du prolétariat est celui d'une crise économique inexo­rable et non celui de la guerre impérialiste, par­ce que le prolétariat n'a pas subi de défaite his­torique, jamais les conditions n'ont été aussi bien réunies pour la mise en avant d'une perspective ré­volutionnaire.

Plus que jamais, l'avenir appartient au prolé­tariat, et dans cet avenir, le prolétariat du coeur du monde capitaliste, de la vieille Europe, a un rôle essentiel à jouer.



[1] En Allemagne,   l'Etat nazi  impose son image   "populaire" grâce en particulier au développement de l'éco­nomie de guerre qui permet de relancer l'embauche.