Où va la lutte de classe ? : vers la fin du repli de l'apres-Pologne

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" Les révolutions prolétariennes, par contre,comme celles du XIX° siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, revien­nent sur ce qui semble déjà accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n'abattre leur adversaire que pour lui permet­tre de puiser de nouvelles  forces dans la terre  et se redresser à nouveau formidable en face d'elles, reculer constamment à nouveau devant l'immensité infinie de leurs propres buts, jusqu'à ce que soit  créée la situation qui rende impossible tout retour en arrière et que les circonstances elles-mêmes crient:" Hic Rhodus, hic salta" ([1])

MARX, Le    18   Brumaire.

Années de vérité, les années 80 ont commencé marquées par la lutte proléta­rienne. La grève de masse d'Août 80 en Pologne montra d'emblée, par la puis­sance de son choc contre l'Etat/que la lutte ouverte entre prolétariat et clas­se dominante était devenue et, devrait de plus en plus devenir la caractéristi­que première de la période à venir. Cependant, les ouvriers polonais se sont retrouvés isolés. De 1980 à 1982 le nombre des luttes ouvrières, en particulier dans les pays les plus industrialisés,  n'a cessé de diminuer de façon générale.

Comment comprendre ce recul au moment même où s'accélère l'aggravation de la crise mondiale du capitalisme ?  Quelles   sont les  perspectives de la lutte de classe ?

1968-1982, 15 ans de crise économique et de luttes ouvrières

C'est seulement envisagée dans ses di­mensions MONDIALE ET HISTORIQUE que la lutte prolétarienne peut être comprise, car elle n'est pas une mosaïque de mouve­ments nationaux sans passé ni avenir. Pour comprendre le mouvement actuel de la lutte de classe mondiale il. faut d'abord le resituer dans son cadre historique et plus particulièrement dans le mouvement général commencé par la rupture de 1968.

De la compréhension de la dynamique des rapports entre classes dans ces années de crise économique ouverte du capitalisme décadent, on pourra dégager des perspectives pour la lutte de classe.

On peut, dans les grandes lignes, dis­tinguer quatre périodes entre 1968 et 1982 suivant les caractéristiques majeu­res du rapport de force entre prolétariat et bourgeoisie : ([2])

1968-1974 : développement de la lutte de classe ;

1975-1977   :   reflux,   contre-offensive de   la   bourgeoisie   ;

1978-1980   :   reprise   de   la   lutte   ;

1980-1982   :   reflux,   contre-offensive.

1968-1974 :   RUPTURE AVEC UN DEMI-SIECLE DE CONTRE-REVOLUTION TRIOMPHANTE

Le coup de tonnerre des 10 millions de grévistes en France en  Mai-Juin   68  ouvrit une   période de luttes  prolétariennes   qui rompait   ouvertement   avec  50  ans  de  contre-révolution.  Depuis  le  milieu  des   années 20,  les   ouvriers   du   monde   entier  avaient vécu, marqués par l'écrasement  de la vague révolutionnaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Le stalinisme, le fas­cisme, 1'anti-stalinisme, l'anti-fascisme, l'idéologie des mouvements de libéra­tion nationale, la démocratie bourgeoise avaient maintenu les prolétaires dans un état d ' atomisation , de soumission maté­rielle et idéologique, voire d'embrigade­ment derrière les drapeaux des différents capitaux nationaux.

Des "penseurs" à la mode, à la veille de 1968, ne théorisaient-ils pas la "dis­parition de la classe ouvrière" dans "l'embourgeoisement" et la soi-disant "société de consommation"?

La vague de luttes de 1968 à 1974 qui a touché, à des degrés divers, presque tous les pays (développés ou non) a cons­titué, par elle-même, un éclatant démenti à toutes les théorisations de la "paix sociale éternelle"  et, ce ne fut pas là son moindre apport.

De Paris à Cordoba, en Argentine, de Dé­troit à Gdansk, de Shanghai à Lisbonne, 1968-1974 fut la réponse de la classe ou­vrière aux premières secousses de la cri­se économique mondiale dans laquelle le capitalisme commençait à s'enfon­cer depuis l'achèvement, au milieu des an­nées 60, de vingt ans de reconstruction d'après-guerre.

Cette première grande période de lutte posa, dès ses débuts, tous les problèmes auxquels le prolétariat devait se confron­ter dans les années suivantes : 1'encadrement syndical et des partis bourgeois dits "ou­vriers", les illusions dans les possibili­tés d'une nouvelle prospérité capitaliste, dans le mécanisme de la démocratie bour­geoise, la vision nationaliste de la réa­lité de la lutte de classe. Bref, les dif­ficultés à développer son autonomie et son auto organisation face aux forces politi­ques de l'Etat bourgeois.

Presque partout les luttes ouvrières durent s'affronter, souvent violemment, non seulement aux gouvernements locaux, mais aussi et surtout aux forces d'encadrement de la bourgeoisie : syndicats, partis de gauche.

Mais, ces affrontements sont restés gé­néralement dans le cadre des illusions d'une époque  où les réalités de la crise économique étaient encore à leurs premiers développements.

Le capitalisme venait de connaître, pen­dant vingt ans, une période de relative stabilité économique. L'idée qu'un retour à la situation précédente était possible dominait encore la société. Et cela, d'autant plus qu'en 1972-73; le capital occi­dental, pour sortir de la récession de 70-71, se débarrassa des contraintes des taux de change fixes et de la convertibi­lité du dollar en or et  connut une crois­sance sans précédent.

Entre 1968 et 1974, le chômage augmente sensiblement dans beaucoup de pays occi­dentaux, mais le niveau de celui-ci reste encore relativement bas ([3]).L'attaque su­bie par la classe ouvrière dans cette pé­riode se situe surtout au niveau des prix à la consommation ([4])

Devant la montée de la lutte de classe, les forces de gauche de la bourgeoisie ont su, en un premier temps, radicaliser leur langage et réadapter 1eurs structures, afin de pouvoir garder, d'une façon ou d'une autre, le contrôle des 1uttes. L'exem­ple des syndicats italiens pendant 1'"au­tomne chaud" de 1969 est peut-être un des plus significatifs et spectaculaires: après avoir été violemment contestés par les assemblées d'ouvriers en lutte, ils savent instaurer des "conseils d'usine" formés de délégués de base pour mieux asseoir leur pouvoir dans les usines.

Cela s'avère insuffisant. Devant la nouvelle accentuation de la crise économique en 74-75, la bourgeoisie devra imposer encore de nouveaux sacrifices aux exploités. Se reposant sur les illusions encore for tes quant à la possibilité d'un "retour à la prospérité d'antan" (illusions dont elle est elle-même prisonnière) elle va développer la perspective de "la gauche au pouvoir".

A travers cette première vague de luttes, le prolétariat mondial a affirmé son re­tour au centre de l'histoire. Mais  l'évo­lution de la situation objective ne permet pas encore à la classe révolutionnaire de posséder la force et l'expérience pour comprendre les perspectives et résoudre les problèmes que pose la lutte.

1975-1978 : CONTRE-OFFENSIVE DE LA BOURGEOISIE, LA GAUCHE AU POUVOIR

La récession de 74-75, que la presse appelait "le choc pétrolier", marque le véritable début des effets réels de la crise. Il se produit un changement profond dans la vie sociale. Les restrictions sur le niveau de vie des travailleurs devien­nent de plus en plus sensibles. Le chômage augmente irréversiblement en Europe et, s'il diminue momentanément aux Etats-Unis, il reste toujours à un niveau élevé. En 76, les partis de gauche ont déjà formé des gouvernements aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne. En France, la gau­che accroît ses triomphes électoraux et lance la campagne "ne pas faire de grèves pour ne pas effrayer la population et per­mettre le triomphe de la gauche.

En Italie, après ses victoires électorales retentissantes, le PCI pratique le partage du pouvoir par le "compromis historique" avec le gouvernement démocrate-chrétien.

Le nombre de grèves diminue de façon générale dans la majorité des pays.

La réalité des faits se charge, cepen­dant, de détruire peu à peu les illusions. La crise économique ne cesse de s'appro­fondir. Les triomphes électoraux des par­tis de gauche n'y changent rien. Les ap­pels aux sacrifices se multiplient alors que leur efficacité apparaît de moins en moins évidente.

Dès 1978, les signes qui annoncent la fin de cette période de repli  se font jour.

1978-1980 : LA DEUXIEME VAGUE DE LUTTES, LA POLOGNE

Au début 1981, nous parlions de cette "deuxième vague de luttes (...) où l'on voit tour à tour les mineurs américains en 78, les ouvriers de la sidérurgie en France début 79, les travailleurs du port de Rotterdam à l'automne 79, les ouvriers de la sidérurgie en Grande-Bretagne début 80, ainsi que les métallurgistes brésiliens durant toute cette période... reprendre le chemin du combat!

C'est à cette deuxième vague de luttes qu'appartient le mouvement présent du prolétariat polonais" ("La dimension internationale des luttes ouvrières en Pologne" (Revue Internationale N°24 ).

Les luttes ouvrières qui précédent celles de Pologne sont moins nombreuses que celles de 68-74. Mais 1orsqu'on les envisage dans leur ensemble, on s'aperçoit qu'elles résu­ment, en un peu plus d'un an, l'essentiel de l'expérience de la première vague de luttes.

En se heurtant aux syndicats pour les dé­border, comme les mineurs des USA, en se donnant dans la grève une forme d'auto organisation indépendante .des syndicats, com­me les travailleurs du port de Rotterdam, en tentant de porter la lutte vers les cen­tres du pouvoir et de force de la classe, comme les sidérurgistes français et leur "marche sur Paris", en faisant de la soli­darité l'axe de leur combat, comme les si­dérurgistes britanniques et leurs piquets de grève volants, les ouvriers,1ors de ces batailles,ont repris certains problèmes de la lutte au niveau où les avaient laissés les affrontements de la première vague.

La grève de masse en Pologne apporta dans la pratique d'importants éléments de répon­se à ces problèmes. La grève de masse  a démontré la capacité du prolétariat à s'u­nifier, à se battre sans distinction de ca­tégories ou de secteurs de production. Elle a mis en évidence la capacité d'auto organisation par les assemblées et les comités de délégués à une échelle inconnue pendant la première vague. Et surtout, elle a illustré concrètement comment; en s'unifiant par la généralisation et en s'auto organisant, le prolétariat peut parvenir à développer une force et une maîtrise de soi capable d'af­fronter et de faire reculer les gouverne­ments les plus totalitaires.

Mais, en développant cette force, en désarçonnant et faisant reculer le gouvernement national, et avec lui le bloc militaire so­viétique, le prolétariat s'est trouvé porté à un niveau supérieur d'affrontement avec l'Etat. Jamais, depuis les années 20, la classe ouvrière n'avait imposé un tel rap­port de force politique à la bourgeoisie. Les luttes en Pologne ont démontré concrètement qu'à ce degré de confrontation en­tre les classes, les choses ne se jouent plus au niveau national. La bourgeoisie a affronté les prolétariats polonais avec la contribution de toutes ses forces économi­ques, mi1itaires et idéologiques dont elle dispose au niveau international. Même s'ils n'en ont pas toujours eu conscience, les ouvriers ont été mis devant la réalité des conséquences de leur propre force : s'ils voulaient pouvoir répondre à la riposte de la bourgeoisie, s'ils voulaient aller plus loin dans leur combat, seul moyen de ne pas reculer, il leur fallait LA GENERALISATION INTERNATIONALE de la lutte prolétarienne.

Cette généralisation était indispensable non seulement pour d'évidentes raisons mi­litaires et économiques, mais d'abord et surtout parce qu'elle conditionnait l'évo­lution de la conscience même des ouvriers en Pologne. Les ouvriers en Pologne sont restés prisonniers de deux mystifications importantes : le nationalisme et les illu­sions sur la démocratie bourgeoise (lutté" pour un syndicat légal, etc.). Or, seule la lutte massive des ouvriers des autres pays de l'Est et surtout celle des princi­paux pays industrialisés d'Occident, pou­vait apporter au prolétariat de Pologne, dans les faits, la démonstration pratique:

1°) de la possibilité d'unification inter­nationale du prolétariat et donc de se dé­barrasser des perspectives nationales et de percevoir le caractère diviseur et anti-prolétarien de l'idéologie nationale,

2°) du caractère illusoire et dictatorial de la "démocratie" bourgeoise, avec ses syndicats et ses Parlements à l'occidenta­le.

Comme son être matériel, la conscience du prolétariat a une réalité mondiale. Elle ne pouvait se développer indéfiniment en un seul pays. Les ouvriers po­lonais ne pouvaient que poser objectivement le problème de la généralisation interna­tionale. Seul, le prolétariat des autres pays industrialisés, en particulier en Eu­rope occidentale, pourra  y apporter une réponse pratique. Ce fut là le principal enseignement du mouvement prolétarien en Pologne.

1980-1982 : LA NOUVELLE CONTRE-OFFENSIVE DE LA BOURGEOISIE, LA GAUCHE DANS L'OPPOSITION :

RECUL DES LUTTES OUVRIERES

Lorsque explose la grève de masse en Août 80 en Pologne, la bourgeoisie occidentale a déjà entamé une contre-offensive face à la nouvelle montée de la lutte de classe. Elle a commencé à réorganiser la disposition de ses forces politiques. La priorité est donnée à un renforcement de l'appareil d'encadrement du prolétariat sur le terrain même de l'usine et de la rue. Face à l'effritement des illusions, les gouvernements de gauche cèdent la place à des gouverne­ments de droite au langage "franc", ferme et menaçant...Thatcher et Reagan en devien­nent les symboles. Les partis de gauche reprennent leur place dans l'opposition pour assurer leur fonction de contrôle des mouvements prolétariens en se mettant à leur tête et les étouffant dans la logique de la défense de l'intérêt national.

La façon dont la bourgeoisie mondiale a fait face à la lutte des ouvriers en Polo­gne même, les campagnes qu'elle a développées internationalement pour mieux en ca­cher le véritable contenu et la profonde portée, illustrent les caractéristiques les plus essentielles de cette contre-of­fensive.

En Pologne même, ce fut la construction de l'appareil de "Solidarnosc" avec la collaboration, le soutien financier et les conseils expérimentés de tous les syndi­cats du bloc US, soutenus par leurs gouver­nements. Cette gauche dans l'opposition "à la polonaise" sut exploiter le senti­ment "anti-russe" de la population pour enfermer les prolétaires dans une vision nationaliste de leur lutte. Elle sut dé­tourner systématiquement les luttes ouvri­ères contre l'intensification de l'exploi­tation et de la misère, en combats pour une "Pologne démocratique". Elle sut main­tenir l'ordre et saboter ouvertement les grèves au nom des intérêts de l'économie nationale et de la paix sociale'(Bydgoszcz) sans trop perdre de sa crédibilité:

-grâce au développement d'un appareil de base du syndicat, capable de prendre la tête des mouvements qui s'opposaient à la direction syndicale, tout en les maintenant dans le cadre syndicaliste,

-grâce au langage "anti-Solidarnosc" que développa le gouvernement qui fit de ses dirigeants des victimes et des martyrs et redora son blason.

Complémentarité et partage du travail entre gouvernement et opposition pour fai­re face au prolétariat, complémentarité et partage du travail au sein des forces de gauche entre les directions "modérées" et une base politique et syndicale  "radicale" La Pologne fut un laboratoire vivant pour la construction de la contre-offensive de la bourgeoisie.

La façon dont la bourgeoisie affronte les luttes des sidérurgistes belges au dé­but 1982, celles des ouvriers italiens en janvier 1983, constitue presque une cari­cature schématique de ce qu'elle fit en Po­logne: durcissement du gouvernement devenu plus "de droite", radicalisation du langage de la gauche dans l'opposition, utilisa­tion du syndicalisme de "base" ou de "com­bat" pour mieux contrôler les mouvements qui tendent à mettre en question le carcan syndical.

Sur le plan international, Va campagne organisée par la bourgeoisie occidentale à propos de la Pologne est un exemple typique de la série de campagnes idéologiques orchestrées internationalement et ayant comme objectif conscient le déboussolement, la désorientation des prolétaires. ([5])

Pour dénaturer l'exemple de la réponse des ouvriers polonais à la crise économi­que mondiale, pour détruire la tendance des ouvriers du monde entier à se recon­naître dans la combativité des prolétaires polonais, la bourgeoisie occidentale, avec la collaboration explicite de celle de l'Est, à coup de "Reagan show" le Pape en tête/développe le thème "La lutte des ou­vriers polonais n'a rien à voir avec votre situation ; son objectif c'est vivre comme en Occident . Nous ne nous battons pas pour abolir l'exploitation mais pour avoir un régime comme le votre".

Le coup de force du 13 décembre fut le premier résultat de cette contre-offensi­ve. Les campagnes de déboussolement et l’instauration d'un climat de terreur: El Salvador, la guerre des Malouines, le ter­rorisme, les massacres du Liban, ont con­tribué à en étendre les bâti vite prolétarienne.

Cette contre-offensive de la bourgeoisie au début des années 80 n'a pas été seule­ment idéologique. La répression policière et bureaucratique a connu des développe­ments spectaculaires. Tous les gouverne­ments ont multiplié les brigades "anti­émeutes" et la collaboration internationa­le des polices face à ceux qui mettent en question "la sécurité de l'Etat".

Mais la pire forme de répression que su­bissent les ouvriers n'est autre que les effets de la crise économique: les heures de queue devant les magasins et la jungle du marché noir dans les pays de l'Est, la misère du chômage et la baisse des salaires dans les pays occidentaux.

La violente accélération de la crise en­tre 1980 et 1982 se traduit concrètement par un rapide resserrement de l'étau qui soumet les prolétaires à 1'atomisation et à la concurrence entre eux. La bourgeoisie mondiale a su en tirer momentanément le maximum de profit.

Dans les principaux pays occidentaux, le nombre des grèves diminue fortement à par­tir de 19807 En 1981, dans des pays aussi importants pour la lutte de classe que les Etats-Unis, l'Allemagne, la Grande-Breta­gne, la France ou l'Italie le nombre des grèves enregistré est le plus bas ou un des plus bas depuis plus de 10 ans.

Comme au milieu des années 70, la bour­geoisie a réussi à dresser un barrage contre la montée de la combativité ouvri­ère.

Mais les barrages du capital sont faits de matériaux périssables et les flots qu' ils ont pour tâche de contenir puisent leur source dans les plus profondes nécessités historiques de l'humanité.

Les facteurs objectifs et subjectifs sur lesquels a reposé la dernière contre-offen­sive de la bourgeoisie s'usent d'autant plus vite que la décomposition du système économique s'accélère.

PERSPECTIVES : VERS LA FIN DU REPLI

De façon générale la bourgeoisie -comme toutes les classes exploiteuses dans l'his­toire - a assuré son pouvoir:

1°) par la capacité du système économique qu'elle gère à assurer un minimum de moyens de subsistance à 1 a principale ; classe productrice et exploitée

2°) par sa domination idéologique ;

3°) par la répression.

Mais lorsque les rouages économiques se grippent et que 1'obsolescence des rapports de production est démontrée chaque jour par la réalité, ce sont les bases matérielles qui sous-tendent le pouvoir idéologique de la classe dominante qui s'effondrent. Dans ces conditions, 1a répression pour le main­tien  de 1'"ordre", pour le maintien de la "rentabi1ite", apparaît de plus en plus comme la défense barbare des privilèges d'une minorité.

Telle est la tendance depuis le début de la crise ouverte à la fin des années 60. Elle s'est accélérée avec le début des an­nées 80.

Les conditions du repli de la lutte de classe ne peuvent que s'effriter car la tendance générale n'est pas vers une plus grande union entre bourgeoisie et proléta­riat mais au contraire vers l'exacerbation de l'antagonisme entre les deux classes principales de la société.

En 15 ans, les contradictions, les ten­sions générales que provoque  la crise du capitalisme en déclin n'ont cessé de s'ex­acerber: contradiction entre, d'une part la nécessité et la possibilité du dévelop­pement des forces productives et, d'autre part, les lois et les institutions socia­les  dans   lesquelles ces forces sont uti­lisées ; contradiction entre la réalité concrète de décomposition et l'impasse d' une société en ruines d'un côté, et l'idéo­logie dominante qui chante les louanges des fondements de ce type de société de l'autre; contradiction entre les intérêts de l'immen­se majorité de la population soumise à une misère croissante et ceux de la minorité qui gère et profite du capital ; contradiction entre la nécessité objective de la révolu­tion communiste mondiale et le renforcement de la répression- capitaliste.

Si, avant 1968;la bourgeoisie pouvait fai­re croire que le capitalisme était devenu un système éternel, sans crises économiques, si en 1975-78 elle a encore pu accréditer l'idée que la crise était momentanée et qu' elle serait surmontée par des économies de pétrole et les restructurations industriel­les nécessaires, si elle a pu développer à la fin des années 70 l'idée qu'en "travail­lant plus et gagnant moins" les prolétaires permettraient le recul du chômage, aujourd'hui la réalité rend quotidiennement évident qu'il ne s'agit, dans tout cela, que de mys­tifications destinées à la sauvegarde du système.

Il en est de même pour des mystifications qui pendant des décennies (et en particu­lier pendant la crise des années 30) ont pesé sur le prolétariat mondial: la nature "ouvrière" des régimes des pays de l'Est, (la Pologne a joué un rôle décisif dans la destruction de ce mensonge), le caractère "progressiste" des luttes de libération na­tionale, l'efficacité des mécanismes électoraux et des partis "ouvriers" pour empêcher l'intensification de l'exploitation et de la misère de la vie, le mythe de l'Etat-providence et protecteur.

Cela se traduit dans la réalité par le caractère de plus en plus précaire de l'ef­ficacité des grandes campagnes idéologiques de la bourgeoisie mondiale. Les prolétaires croient de moins en moins dans les valeurs idéologiques qui justifient le système capitaliste.

QU'EN EST-T-IL AU NIVEAU DE LA LUTTE OUVRIERE ELLE-MEME?

Que ce soit l'affaiblissement de la force du prolétariat en Pologne enfermé dans les impasses du nationalisme et des illusions sur la "démocratie occidentale", que ce soit l'isolement de la lutte des sidérurgistes belges au début de 1982 ou l'incapacité à s'unifier des mouvements des prolétaires en Italie au début 1983, la réalité de la lutte de classe montre clairement que la lutte ouvrière dans les années à venir con­naîtra deux problèmes essentiels et  inter­dépendants :

1°) la nécessité de généraliser la lutte,

2°) la nécessité de ne pas laisser la conduite du combat aux mains des forces de gauche du capital travaillant dans les rangs ouvriers.

LA GENERALISATION

En Août 80, les ouvriers polonais ont dé­montré, dans la pratique, deux vérités es­sentielles pour la lutte ouvrière:

-        la classe ouvrière peut étendre sa lutte, par elle-même sans recours à au­cun appareil syndical ;

-        seule, la force que donne cette extension peut faire reculer la puis­sance de 1'Etat.

Un an d'isolement international du mouve­ment en Pologne à3    en outre, démontré que la lutte ouvrière ne peut développer sa pleine puissance qu'en se généralisant par-delà les frontières nationales.

En ce sens, la perspective tracée au dé­but des années 80 par  la lutte en Pologne c'est celle de la généralisation au niveau international. Cette perspective dépend fondamentalement de l'action du prolétariat d'Europe occidentale, du fait de son nombre, de sa puissance, de son expérience, et…. de sa vie divisée en une multitude de peti­tes nations. Elle ne s'y concrétise pas du jour au lendemain. Une telle généralisation sera inévitablement précédée de toute une série de luttes à l'échelle locale, voire "nationale", expériences qui seules pour­ront en démontrer dans la pratique, le caractère vital, indispensable.

Les récentes luttes des ouvriers en Bel­gique et en Italie ont toutes deux vu se manifester nettement des tendances sponta­nées à  l'extension.  Le prolétariat européen se prépare effectivement à suivre le chemin ouvert en Pologne en août 1980. Mais il lui faut certainement encore déve­lopper sa propre expérience de lutte pour y parvenir. D'autant plus que sur ce che­min, il trouve et trouvera devant lui le barrage systématique des organisations syndicales et des forces politiques de la gauche de la bourgeoisie.

LA GAUCHE DANS LES RANGS OUVRIERS

Le mouvement en Pologne en 1981, en Bel­gique en 1982 illustre concrètement comment les forces radicales de la gauche bourgeoi­se peuvent parvenir à détourner et  con­duire dans des impasses les poussées ou­vrières vers la généralisation.

Au moment de l'établissement de l'état de guerre en Pologne, les conséquences de l'isolement international du mouvement apparurent dans toute leur violence. La nécessité de faire appel aux ouvriers des autres pays apparaissait comme une question cruciale. "Solidarnosc" et ses tendances radicales surent détourner cette nécessité vers des appels...aux gouvernements de la bourgeoisie occidentale (voir les banderoles  de décembre 1981 aux portes des chantiers de Szczecin).

En Belgique, lorsque dans les assemblées des sidérurgistes des différentes villes en grève  se sont manifestées de plus en plus de critiques aux directions syndicales et des poussées vers une unification directe et  l'extension de la lutte, les tendances radicales du syndicat ont su prendre la tête de ces mouvements et les    canaliser dans des actions "unifiées" sous  le contrôle des  centrales syndicales soigneusement isolées de tous les autres secteurs de la classe ouvrière.

Le prolétariat, jusqu'à son émancipation définitive, trouvera devant lui, dans ses rangs, ces habiles forces de la classe dominante. Mais poussé par la nécessité de réagir à l’attaque du système en crise, il apprend et apprendra à les contrer et à les détruire de la même façon qu'il a tout appris : par l’expérience de la lutte.

Il faudra, certainement, encore beaucoup de combats, de défaites partielles, momentanées, pour que la classe ouvrière parvienne à prendre systématiquement ses affaires en main  et aller vers la généralisation. C'est un processus qui se déroule à l’échelle mondiale et dans lequel, constamment, les luttes ouvrières, comme dit Marx, "reviennent sur ce qui semble accompli pour le    recommencer  à  nouveau".

VERS   LA  REPRISE   DES   LUTTES

Les hésitations, les reculs momentanés sont inévitables dans le développement de la lutte d'une classe exploitée. Ce Qu'il faut comprendre c'est qu'au travers de ses hauts et ses bas, la tendance générale de la lutte ouvrière depuis 15 ans, renforcée avec l'entrée dans les années 80, va dans le sens d'un dégagement de l'idéologie dominante, vers des heurts de plus en plus violents avec les forces de gauche du capital et vers la généralisation des combats.

Le développement de la crise économique est devant nous. Ses effets, l'attaque qu'ils constituent contre la classe ouvrière mondiale, iront s'accentuant, contraignant les prolétaires à hisser leur combat à des niveaux de plus en plus élevés, globaux, généraux.

Le chômage, effet principal de la crise, qui frappe les ouvriers comme une des pires formes de répression (qu'il soit effectif le ou sous forme de menace) peut, momentanément  constituer un facteur de frein à la lutte.         En mettant les ouvriers en concurrence en­tre eux pour les postes de travail, il peut rendre plus difficile l'unification du pro­létariat. Mais il ne peut l'empêcher. Au contraire la lutte  contre les licenciements, contre les conditions de vie des chômeurs   constituera une des bases luttes ouvrières à venir. Ce qui en un premier temps peut constituer un frein 'se' transformera en accélérateur contraignant les ouvriers, chômeurs et non chômeurs, à envisager leur lutte de façon toujours plus générale, à assumer toujours plus le contenu politique, social et révolutionnaire de leur combat.

La gravité même de la crise du système, son ampleur poussent les luttes ouvrières à, comme le disait Marx, " reculer constamment   à   nouveau  devant 1 ' immensité infinie   de   leurs   propres buts,    jusqu'à   ce   que   soi t créée   enfin    la    situation qui    rende   impossible    tout retour   en   arrière   et   que les   circonstances   elles mêmes   crient   "Hic  Rhodus, tic  saita."

R. V.

"F.ENGELS DIT QUE LA VICTOIRE DEFINTIVE DU PROLETARIAT SOCIALISTE CONSTITUE UN BOND QUI FAIT PASSER L'HUMANITE DU REGNE DE L'ANIMALITE A CELUI DE LA LIBERTE. MAIS CE "BOND" N'EST PAS ETRANGER AUX LOIS D'AIRAIN DE L'HISTOIRE, IL EST LIE AUX MILLIERS DE MAILLONS DE L'EVOLU­TION QUI LE PRECEDENT, EVOLUTION DOULOUREUSE ET ËIEN TROP LENTE. ET CE BOND NE SAURAIT ETRE ACCOMPLI SI, DE L'ENSEMBLE DES PREMISSES MATERIELLES ACCUMULEES PAR L'EVOLUTION, NE JAILLIT PAS L'ETINCELLE DE LA VOLONTE CONSCIENTE DE LA GRANDE MASSE POPULAIRE JAMAIS LA VICTOIRE DU SOCIALISME NE TOMBERA DU CIEL COMME LE FATUM ANTIQUE, CETTE VICTOIRE NE PEUT ETRE REMPORTEE QUE GRACE A UNE LONGUE SERIE D'AFFRONTEMENTS OPPOSANT LES FORCES ANCIENNES AUX NOUVELLES, AFFRONTEMENTS AU COURS DESQUELS LE PROLETARIAT INTERNATIONAL FAIT SON APPRENTISSAGE (...) ET TENTE DE PRENDRE EN MAIN SES PROPRES DESTINEES, DE S'EMPARER DU GOUVERNAIL DE LA VIE SOCIALE. (...)

LA CLASSE OUVRIERE NE DOIT JAMAIS AVOIR PEUR DE REGARDER LA VERITE EN FACE, MEME SI CETTE VERITE CONSTITUE POUR ELLE L'ACCUSATION LA PLUS DURE, CAR SA FAIBLESSE N'EST QU'UN ERRE- MENT ET LA LOI IMPERIEUSE DE L'HISTOIRE LUI REDONNE LA FORCE, LUI GARANTIT SON SUCCES FINAL."(Rosa Luxembourg, "La crise de la social-démocratie")



[1] "Voici Rhodes, c'est ici qu'il faut sauter". Proverbe latin inspiré d'une fable d'Esope qui signifie : c'est le moment de montrer ce dont on est capable.

[2] Il n'est pas toujours aisé dé déterminer de façon précise des périodes dans l'his­toire. Il n'y a pas une simultanéité stricte de la crise sociale dans tous les pays. Suivant le développement économique, suivant la situation géographique, suivant les conditions politiques caractérisant telle ou telle zone de la planète, les tendances générales internationales de la lutte de classe s'y manifesteront plus ou moins rapide­ment avec plus ou moins d'ampleur et d'intensité. En ce sens, dire "Telle année marque la fin de la période de repli de la classe et commence une période de reprise" ne veut pas dire que l'année en question tous les ouvriers du monde ont brisé leur atomisation pour engager le combat. Ce dont il s'agit, c'est de déterminer des points de repère indispensables pour dessiner les tendances générales du mouvement mondial. Par ailleurs, la vie de la lutte de classe dans les pays les plus industrialisés qui concentrent les forces les plus nombreuses et les plus expérimentées du prolétariat et de la bourgeoi­sie a inévitablement une place prépondérante dans la détermination de telles périodes.

[3] Le taux de chômage moyen des pays industrialisés du bloc occidental tourne autour de 3% à la fin des années 60;  (il dépasse aujourd'hui les 10%). En 1974 il n'a augmenté que de 1 ou 2 points. En 1975, année la plus noire de la récession de 74-75  il est au­tour de 5% en moyenne.

[4] Entre 1968 et 1975 l'inflation, mesurée par l'indice des prix à la consommation, passe de 4,2 à 9,1 aux USA, de 5,3 à 11,8 au Japon, de 2,9 à 6% en Allemagne, de 4,1 à 11,3% dans l'ensemble de l'OCDE.

[5] Il nous a souvent été reproche par certains de nos critiques d'avoir une vision machiavéliste de l'histoire lorsque nous parlons de telles campagnes. Nous avons lon­guement répondu à cette question dans les articles "Machiavélisme, conscience et unité de la bourgeoisie" dans le n°31 (4e trimestre 82)  de cette revue. Pour ceux qui ont la mémoire courte rappelons que de telles campagnes n'ont rien de nouveau. Dès la fin de la Seconde guerre mondiale, dans la période de la "guerre froide", les deux nouvelles puissances militaires qui se partageaient le monde devaient se livrer à de gigantesques campagnes idéologiques internationales au sein de leur bloc pour incruster dans le cer­veau des populations les nouvelles alliances impérialistes: les ennemis d'hier étaient devenus    alliés, et les alliés ennemis. 40 ans après il serait candide de croire que la bourgeoisie serait devenue, aujourd'hui, moins manipulatrice.

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