La tache de l'heure formation du parti ou formation des cadres. Internationalisme (août-1946)

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Après la présentation, le texte que nous publions ci-dessous est un article paru dans "Internationalisme" n°12 en Août 46.

 Présentation

Aujourd'hui, 36 ans après, il présente un intérêt, non seulement comme témoignage d'une période historique, celle qui s'est ouverte au lendemain de la guerre, mais aussi un intérêt d'actualité, quant au fond du débat soulevé dans ce texte sur le moment où s'ouvre la nécessité et la possibilité d'un processus de la constitution du parti.

Pour ceux qui nient purement et simplement la nécessité du parti politique de classe, les questions de son rôle, de sa fonction et du moment de sa constitution, ne présentent évidemment aucun intérêt.

Il en va tout autrement pour ceux qui ont compris et acceptent l'idée du Parti comme une nécessité qui se manifeste pour la classe ouvrière dans sa lutte historique contre l'ordre capitaliste. Pour ces militants et dans le cadre de la compréhension de cette nécessité, situer le problème de la constitution du Parti dans le cours historique est une question de la plus grande importance, car elle se rattache à la conception-même qu'on a du Parti: le Parti est-il le produit de la stricte vo­lonté d'un groupe de militants ou le produit de la classe en lutte?

Dans le premier cas, le Parti peut se construire et exister dans n'importe quel moment, dans le deuxième cas son existence et sa construction sont nécessairement liées aux périodes de flux et de reflux de la lutte de classe du prolétariat.

Dans le premier cas, nous avons à faire à une vision volontariste, idéaliste de l'Histoire, dans le second, à une vision matérialiste, déterministe de l'Histoire et de sa réalité concrète.

Que l'on ne s'y trompe pas. Il ne s'agit là nullement de spéculations abstraites. Loin d'être un débat oiseux sur les mots et les noms à donner à l'organisation, Parti ou Fraction (groupe), ce dé­bat implique des démarches diamétralement opposées. La démarche erronée, la non compréhension du mo­ment historique de la proclamation du Parti, implique nécessairement la conséquence pour l'organisa­tion révolutionnaire, de vouloir être ce qu'elle ne peut pas encore être, et de ne pas être ce qu'elle devrait être. En prenant des vessies pour des lanternes, en s'agitant en guise d'agir, en se drapant de"principes" devenus des dogmes à la place d'une ferme défense des positions politiques claires, acquises à la lumière de l'examen critique des expériences, une telle organisation, à la recherche à tout prix d'une audience immédiate, se trouve non seulement en porte-à-faux de la réalité présente mais compromet encore plus son devenir en négligeant ses vraies tâches à plus long terme, et ouvre toutes grandes ses portes à l'opportunisme et à toutes sortes de compromissions politiques.

C'est là-dessus que portait la critique d'Internationalisme en 46, et 36 années d'activité du Parti bordiguiste sont là pour confirmer pleinement la validité de celle-ci.

Certaines formulations d'Internationalisme peuvent prêter le flanc à des malentendus. Il en est ainsi de la formulation: "Le Parti, c'est l'organisme politique que se donne le prolétariat au tra­vers de l'activité duquel le prolétariat unifie ses luttes..." (page 2). Ainsi formulé, cela laisse­rait entendre que le Parti est l'unique moteur de cette unification des luttes, ce qui ne correspond pas à la position exacte défendue par Internationalisme comme le montre une lecture attentive de la Revue. Ce qu'on doit comprendre dans cette formulation c'est qu'une des tâches majeures du Parti est d'être un facteur, le facteur conscient oeuvrant comme tel dans le processus de l'unification des luttes de la classe en les orientant "vers une lutte frontale en vue de la destruction de l'Etat et de la société capitaliste et à l'édification de la société communiste" (ibid).

En ce qui concerne une troisième guerre, elle ne s'est pas réalisée selon la perspective d'Interna­tionalisme, en une guerre généralisée mais en une succession de guerres localisées et périphériques dites de "libération" et d'"indépendance" nationale ou de décolonisation, mais toujours sous l'égi­de et les exigences des intérêts des grandes puissances en lutte pour l'hégémonie mondiale.

Il reste néanmoins fondamentalement vrai que la seconde guerre mondiale a débouché, comme l'avait annoncé Internationalisme, sur une longue période de réaction et de profond reflux de la lutte de classe qui a duré jusqu'à la fin de la période de reconstruction.

Certains lecteurs pourront peut-être être choqués par les termes de "formation de cadres" qu'Inter­nationalisme annonçait comme "la tâche de l'heure" à l'époque. Sous ce terme on entend aujourd'hui la formation de forces d'encadrement du prolétariat. A l'époque et sous la plume d'Internationalisme, la "formation des cadres" signifiait que la situation ne présentait pas les conditions nécessaires pour permettre aux révolutionnaires d'exercer une large influence dans les masses ouvrières, et de ce fait, le travail de recherche et d'élaboration théorique prenait inévitablement le pas sur le travail d'agitation.

Nous vivons aujourd'hui une toute autre période, une période de crise ouverte du capitalisme et de reprise de la lutte de classe. Une telle période pose à l'ordre du jour la nécessité et la possi­bilité de regroupement des forces révolutionnaires. Cette perspective ne saurait être assurée posi­tivement par les groupes révolutionnaires existants et dispersés qu'en se dégageant résolument de toute théorisation de leur isolement passé; en ouvrant largement les portes à la confrontation des positions héritées du passé, et pas pour autant forcément valables aujourd'hui; en s'engageant cons­ciemment dans un processus de décantation, ouvrant ainsi la voie à un regroupement des forces.

C'est cela la voie ouverte aujourd'hui à la reconstruction du Parti.


 

MOMENT DE LA CONSTITUTION DU PARTI

Il existe deux conceptions sur la formation du Parti ; deux conceptions qui se sont heurtées de­puis l'apparition historique du prolétariat c'est-à-dire non son existence en tant que catégorie éco­nomique, mais dans sa tendance à se poser en tant que classe indépendante, ayant une fonction et une mission propres à assumer dans l'histoire.

Ces deux conceptions peuvent être résumées bri­èvement de la manière suivante :

La première conception stipule que la formation du Parti relève essentiellement, sinon exclusive­ment, du désir des individus, des militants, de leur degré de conscience, en un mot cette concep­tion voit dans la formation du Parti un acte subjectif et volontariste.

La deuxième conception considère la formation du Parti comme un moment de la prise de conscience, en rapport direct et étroit avec la lutte de la classe ; du rapport de forces existant entre les classes, tel qu'il résulte, dans une situation donnée, des luttes passées, de la situation économi­que, sociale et politique présente, et de l'orien­tation générale de la lutte de classe, en connexion avec les perspectives immédiates et lointaines.

La première conception, essentiellement subjec­tive et volontariste se rattache d'une façon plus ou moins consciente à une conception idéaliste de l'histoire ; le Parti cesse d'être déterminé, il devient un phénomène indépendant, libre, se déterminant lui-même, et de ce fait, le moteur déter­minant de la lutte de classe, de l'évolution de la lutte de classe.

Nous trouvons des défenseurs acharnés de cette conception dans le mouvement ouvrier, depuis sa naissance tout au long de son long développement, jusqu'à nos jours.

Weitling et Blanqui furent les figures les plus représentatives de cette tendance, à l'aube du mouvement ouvrier.

Quelle que puisse être la grandeur de leur er­reur, et la critique sévère et méritée qu'en fit Marx, nous devons les considérer, eux et leurs er­reurs, comme des produits historiques ; ce qui ne nous empêche pas de reconnaître, comme le fit Marx lui-même, leur immense apport dans le mouve­ment, par leur valeur révolutionnaire incontesta­ble, leur dévouement à la cause de l'émancipation, et leur mérite de pionniers, insufflant partout et toujours dans les masses, l'ardente volonté de destruction de la société capitaliste.

Mais ce qui fut un défaut chez Weitling et chez Blanqui, leur méconnaissance des lois objectives du développement de la lutte de classe, devait de­venir chez les continuateurs de cette conception, la base de leur activité. Le volontarisme se trans­formait chez ces derniers en un aventurisme carac­térisé.

Les représentants typiques sont incontestable­ment, aujourd'hui, le trotskisme et tout ce qui s'y rattache. Leur action et agitation ne connais­sent pas d'autres limites que celles de leur ima­gination et caprice.

On construit et on dissout des "partis" et des "internationales" à volonté ; on lance des mots d'ordre, on agite et on s'agite tout comme un ma­lade pris de convulsions.

Plus près de nous, nous trouvons les R.K.D ([1]) et ( [2]) les C.R. , qui ayant séjourné trop longtemps dans le trotskisme, d'où ils ne se sont dégagés que très tard, reproduisant encore, cette agitation pour l'agitation, c'est-à-dire l'agitation dans le vide, faisant de cela le fondement de leur existence en tant que groupe.

La deuxième conception peut être définie comme objectiviste et déterministe. Non seulement elle considère le Parti déterminé historiquement, mais encore elle considère son existence et sa consti­tution déterminées aussi immédiatement, contin­gentement, présentement. Pour que le Parti puisse exister effectivement, il ne suffit pas de démon­trer sa nécessité en général, mais il faut qu'il repose sur des conditions présentes, immédiates, telles, qui rendent son existence possible et nécessaire.

Le Parti, c'est l'organisme politique que se donne le prolétariat, au travers de l'activité duquel le prolétariat unifie ses luttes, et les oriente vers une lutte frontale, en vue de la destruction de l'Etat et de la société capitalis­te, et en vue de l'édification de la société communiste.

En l'absence d'un cours de développement réel de la lutte de classe qui a ses racines, non dans la volonté des militants révolutionnaires mais dans la situation objective, en l'absence des luttes de classe ayant atteint un degré avan­cé de crise sociale, le Parti ne peut exister, son existence est inconcevable. ([3])

Le Parti ne peut se construire dans une période de stagnation de la lutte de classe. Il n'existe aucun exemple de constitution de parti révolution­naire dans ces conditions dans toute l'histoire du mouvement ouvrier. Par contre, l'histoire nous apporte une série d'exemples où les partis cons­truits dans des périodes de stagnation, ne par­viennent jamais à influencer et à diriger effecti­vement les mouvements de masse de la classe. Res­tent des formations qui n'ont de parti que le nom, et leur nature artificielle fait qu'au lieu d'être un élément de futur parti ils deviennent un handi­cap à sa construction. De telles formations sont condamnées à n'être que de petites sectes dans tout le sens du terme, et qui ne sortent de leur état de secte que pour tomber, ou dans l'aventu­risme et le donquichottisme, ou à évoluer dans le plus crasseux opportunisme. La plupart du temps elles tombent dans les deux à la fois, (voir le trotskisme).

LA POSSIBILITÉ DU MAINTIEN DU PARTI DANS UNE PÉRIODE DE REFLUX

Ce que nous venons de dire plus haut pour la constitution du Parti est également vrai pour le maintien d'un parti, après des défaites décisives, dans une période de reflux révolutionnaire prolon­gée.

C'est à tort qu'on citerait l'exemple du parti bolchevik comme démenti à notre affirmation. C'est là une vue formelle.

Le parti bolchevik qui se maintient après 1905 ne peut être considéré comme un PARTI mais comme une FRACTION du PARTI social-démocrate russe, lui-même disloqué en plusieurs fractions et tendances.

C'est à cette condition que la fraction bolchévik pouvait subsister et servir de noyau central à la constitution du parti communiste en 1917. Tel est le sens réel de l'histoire du parti bolchévik.

La dissolution de la 1ère Internationale nous montre que Marx et Engels ont eu une conscience ai­guë de l'impossibilité du maintien de l'organisa­tion internationale révolutionnaire de la classe dans une période prolongée de reflux. Il est vrai que les esprits bornés et formalistes voient dans la dissolution de la 1ère Internationale l'effet d'une manœuvre de Marx contre Bakounine.

Nous n'entendons pas entrer ici dans la question de procédure ni de justifier en tous points la ma­nière dont Marx s'y est pris.

Que Marx ait vu dans les bakouninistes un danger menaçant l'Internationale et ait entrepris une lutte pour l'écarter est absolument exact (et nous sommes de ceux qui estimons que Marx avait absolu­ment raison sur le fond. L'anarchisme depuis, a  eu l'occasion de révéler plus d'une fois sa natu­re idéologique foncièrement petite-bourqeoise).

Mais ce ne fut pas ce danger qui le convainquit de la nécessité de la dissolution de l'organisa­tion.

A maintes reprises, au moment de la dissolution et par la suite, Marx s'est expliqué à ce sujet. C'est à la fois lui faire une injure gratuite et lui attribuer une force démoniaque que de voir dans la dissolution de la 1ère Internationale le simple effet d'une manoeuvre, d'une intrigue per­sonnelle. Il faut vraiment être aussi borné que James Guillaume, pour voir dans les événements d'une importance historique, le simple produit de la volonté des individus. Au delà de la légende anarchiste il faut voir et saisir la signification de la dissolution de la 1ère Internationale.

Et on saisit cette signification en rapprochant ce fait d'autres disparitions et dissolutions des organisations politiques dans l'histoire du mou­vement ouvrier.

Ainsi, le profond changement de la situation so­ciale et politique survenu, qui se produit en Angleterre au milieu du XIXème siècle entraîne la dislocation et la disparition du mouvement chartiste.

Un autre exemple est celui de la dissolution de la Ligue Communiste après les années orageuses de la révolution de 1848-50. Tant que Marx croit que la période révolutionnaire n'est pas encore passée, en dépit de lourdes défaites et des échecs subis, il tend à maintenir la Ligue, à regrouper les ca­dres dispersés, à renforcer l'organisation. Mais dès qu'il s'est convaincu de la fin de la période révolutionnaire, de l'ouverture d'un long cours historique réactionnaire, il proclame l'impossibi­lité du maintien du parti, il se prononce pour un repli de l'organisation vers des tâches plus modes­tes, moins spectaculaires et plus réellement fécon­des : l'élaboration théorique et la formation des cadres.

Il n’y a vraiment pas eu nécessité de l'existence de Bakounine, ni besoin de "manoeuvres urgentes" pour que Marx, 20 ans avant, comprenne l'impossibi­lité de l'existence d'un parti et d'une internationale dans une période révolutionnaire.

25 ans après, Marx, rappelant la situation de 1850-51 et les luttes de tendances qui se produi­sirent au sein de la Ligue Communiste, écrit :

  • "La répression violente d'une révolution laisse dans les esprits des acteurs de cette révolution, de ceux en particulier qui ont été chassés de  leur patrie et jetés dans  l'exil, une commotion telle que même  les personnalités de valeur deviennent pour un temps plus ou moins long, en quelque sorte irresponsables. Ils ne peuvent s'accommoder de la marche qu'a prise  l'histoire et ils ne veulent pas comprendre que  la forme du mouvement s'est modi­fiée..." (Epilogue aux révélations sur le procès des communistes de Cologne, 8 janvier 1875)

Dans ce passage nous trouvons la pensée fonda­mentale de Marx s'élevant contre ceux qui ne veu­lent pas comprendre que la forme du mouvement, de l'organisation politique de la classe, les tâches de l'organisation, ne restent pas toujours identi­ques, elles suivent la situation et se transfor­ment, se modifient avec les changements survenus dans la situation objective. Pour réfuter ceux qui voudraient voir dans ces lignes une justification a posteriori, il n'est pas sans intérêt de citer les arguments de Marx, tels qu'il les a formulés au moment même de la lutte contre la Fraction Willich-Schapper. Dans l'exposé des motifs de sa proposition de scission qu'il a présenté au Con­seil Central de la Ligue le 15 septembre 1850 Marx disait entre autres :

  • "A la place de la conception critique, la minori­té met une conception dogmatique et à la place de la conception matérialiste une conception idéalis­te. Au  lieu de la situation réelle, c'est la sim­ple volonté qui devient la force motrice de la révolution. ..
  • .. . Vous leur dites (aux ouvriers), "il nous faut immédiatement arriver au pouvoir ou bien nous n'a­vons qu'à dormir sur nos deux oreilles."
  • . . .De même que  les démocrates ont fait du mot peuple une  entité sacrée, vous faites, vous, une entité sacrée du mot prolétariat. Tout comme  les démocrates, vous substituez à  l'évolution révolu­tionnaire, la phraséologie révolutionnaire. "

Nous dédions ces lignes tout particulièrement aux camarades tels que R.K.D, et C.R. qui pendant longtemps nous ont reproché de ne pas vouloir "construire" le parti nouveau.

Dans la lutte contre l'aventurisme du trotskisme que nous avons soutenue depuis 1932, dans la ques­tion de formation du nouveau parti et de la IVème Internationale, le R.K.D. voyait surtout on ne sait quelle "hésitation" subjective. Le R.K.D. n'a ja­mais compris la notion de "Fraction" c'est-à-dire une organisation particulière, avec des tâches particulières correspondant à une situation parti­culière dans laquelle ne peut exister ni être cons­titué le parti. Cette notion de "Fraction" le RKD n'a jamais fait d'effort pour le comprendre. Il pré­férait se livrer à la traduction simpliste étymo­logique du mot "Fraction" pour voir dans le "bordiguisme" des "redresseurs" de l'ancien parti. Ils appliquaient à la Gauche Communiste, la mesure de leur nature propre, la mesure trotskiste par excel­lence : "On est pour le redressement de l'ancien parti, ou on est pour la proclamation du nouveau parti".

La situation objective et les tâches des révolu­tionnaires, en correspondance avec la situation, cela est bien trop prosaïque, trop compliqué pour ceux qui se plaisent dans la facilité de la phra­séologie révolutionnaire, La lamentable expérience de l'organisation C.R. ne semble avoir guère profité à ces camarades. Dans l'échec de l'O.C.R. ils ne voient pas la rançon de la formation préci­pitée d'une organisation qu'ils voulaient achevée, et qui fut en réalité artificielle, hétérogène, groupant des militants sur un vague programme d'ac­tion, imprécis et inconsistant. Ils attribuent leur échec à une mauvaise qualité de l'élément humain, ne voyant surtout pas l'échec en corrélation avec l'évolution de la situation objective.

LA SITUATION PRÉSENTE

Il peut paraître étrange à première vue que des groupes se réclamant de la Gauche Communiste Inter­nationale, et qui pendant des années ont combattu avec nous l'aventurisme trotskiste de la création artificielle de nouveaux partis aient enfourché aujourd'hui ces mêmes dadas et soient devenus les champions de cette construction à un rythme accé­léré.

On sait qu'en Italie existe déjà le Parti Com­muniste Internationaliste, qui quoique très faible numériquement, tend néanmoins à jouer le rôle du parti. Les récentes élections à la Constituante auxquelles participait le PCI d'Italie, ont révé­lé l'extrême faiblesse de son influence réelle sur les masses, ce qui nous montre que ce parti n'a guère dépassé les cadres restreints d'une fraction. La Fraction belge de son coté, lance des appels pour la construction du nouveau parti. La FFGC, récente formation sans base de principe bien définie emboîte le pas et se donne pour tâ­che pratique la construction du nouveau parti en France.

Comment expliquer ce fait? Cette nouvelle orientation? Qu'un certain nombre d'individualités ([4]) qui ont rejoint ce groupe récemment ne fassent qu'exprimer leur incompréhension, leur non assimilation de la notion de la "fraction", qu'il continuent à exprimer dans les divers groupes de la GCI les conceptions trotskistes qu'ils ont eues hier et qu'ils continuent à professer sur le Parti, aucun doute à cela.

D'autre part, il est également exact de voir dans la contradiction existant entre l'énonciation théorique abstraite et la politique pratique, concrète, dans la question de la construction du parti, une contradiction supplémentaire dans le lot des contradictions dont se sont rendus coutumiers ces groupes. Cependant tout cela n'explique pas encore la conversion de l'ensemble de ces groupes. Cette explication doit être recherchée dans l'analyse qu'ils font de la situation présen­te et les perspectives qu'ils entrevoient.

On connait la théorie sur "l'économie de guerre" professée avant et pendant la guerre par la tendan­ce Vercesi dans la GCI. D'après cette théorie, l'é­conomie de guerre et la guerre sont des périodes de plus grand développement de la production, de l'essor économique. Il en résultait qu'aucune cri­se sociale ne peut surgir pendant cette période de "prospérité". Il fallait attendre "la crise économique de l'économie de guerre", c'est-à-dire le moment où la production de guerre ne parvien­drait plus à répondre au besoin de la consomma­tion de la guerre, la pénurie des moyens matériels à la poursuite de la guerre, pour que cette crise nouvelle manière ouvre la crise sociale et la perspective révolutionnaire.

Il était logique, d'après cette théorie, de mer toute possibilité d'éclosion de convulsions socia­les pendant la guerre. De là aussi la négation absolue et obstinée de toute signification socia­le dans les événements de juillet 43 en Italie ([5]) De là également l'incompréhension totale de la si­gnification de l'occupation de l'Europe par les forces armées des alliés et Russes, et plus parti­culièrement l'importance qu'acquérait la destruc­tion systématique de l'Allemagne, la dispersion du prolétariat allemand transformé en prisonnier de guerre, exilé, disloqué rendu momentanément inoffensif et incapable de tout mouvement indépen­dant.

Pour ces camarades, la reprise de la lutte de classe, et encore plus précisément, l'ouverture d'un cours ascendant de la révolution ne pouvait se faire qu'après la fin de la guerre, non parce que le prolétariat était imprégné d'une idéologie nationaliste patriotique mais parce que les condi­tions objectives d'une telle lutte ne pouvaient exister dans la période de guerre. Cette erreur démentie par l'histoire (la Commune de Paris et la révolution d'Octobre) et partiellement dans cette guerre-ci (se rappeler les convulsions so­ciales des événements de 43 en Italie et certai­nes manifestations de l'esprit défaitiste dans l'armée allemande au début de 45 devait être fa­talement doublée par une erreur non moins grande que la période de l'après-guerre ouvre automati­quement un cours de reprise de luttes de classe et de convulsions sociales.

La formulation théorique la plus achevée de cet­te erreur a été donnée par la Fraction belge dans l'article de Lucain publié dans l'Internationa­liste. D'après son schéma, dont il veut de force faire endosser à Lénine la paternité, la transformation de la guerre impérialiste en guerre ci­vile, reste vraie, à condition que l'on élargisse cette position à la période de l'après-guerre. En d'autres termes, c'est dans la période d'après-guerre que se réalise la transformation de la guerre en guerre civile.

Une fois cette théorie systématisée et postulée, tout deviendra simple et il ne restera plus qu'à examiner l'évolution de la situation et des événe­ments au travers et partant d'elle.

Ainsi l'analyse de la situation présente serait celle d'une situation de transformation en guerre civile. Partant de cette analyse centrale, on pro­clamera la situation en Italie particulièrement avancée, justifiant la constitution immédiate du Parti, on verra dans les troubles aux Indes et en Indonésie ou dans d'autres colonies, dont les fi­celles sont étroitement tenues par les divers im­périalismes en compétition et par la bourgeoisie indigène, la manifestation du commencement de la guerre civile anti-capitaliste. Le massacre impé­rialiste en Grèce fera aussi partie de la révolu­tion en marche. Inutile de dire que l'idée ne leur viendra pas de mettre un seul instant en dou­te le caractère révolutionnaire des grèves en Amérique et en Angleterre, et même celles de France. Récemment l'Internationaliste a salué la formation de cette petite chapelle qu'est la CNT en France, comme un indice "entre autres" de l'é­volution révolutionnaire de la situation en France. La FFGC ira jusqu'à prétendre que la re­conduction du tripartisme gouvernemental s'est faite en fonction de la menace de classe du prolétariat, et insistera sur la haute signification objective qu'acquiert l'adhésion de quelques cinq camarades du groupe "Contre le Courant" ([6]) à leur groupe.

Une telle analyse de la situation, avec la pers­pective de batailles de classe décisives dans le proche avenir, conduit tout naturellement ces groupes à l'idée de la nécessité urgente de cons­truire le plus rapidement possible le Parti. Cela devient la tâche présente, la tâche du jour, si­non de 1'heure.

Le fait que le capitalisme international ne sem­ble nullement inquiet de cette menace de lutte du prolétariat qui pèserait sur lui, et se livre tranquillement à ses affaires, à ses intrigues diplomatiques, à ses rivalités internes, à ses conférences de paix dans lesquelles il étale publi­quement ses préparatifs de guerre prochaine, tout cela ne pèse pas lourd dans l'analyse de ces grou­pes.

On n'exclue pas complètement l'éventualité d'une prochaine guerre, d'abord parce que cela peut ser­vir de thème de propagande et ensuite parce que se souvenant de l'aventure de 37-39, où également on niait la perspective de la guerre mondiale, on préfère être plus prudent cette fois-ci et se lais­ser une porte de sortie pour le cas échéant. De temps à autre on dira,à la suite du PCI d'Italie, que la situation en Italie est réactionnaire, mais cela ne portera pas à conséquence et restera une phrase épisodique, sans rapport avec l'analyse fondamentale de la situation qui mûrit "lentement mais sûrement" vers des explosions révolutionnai­res décisives.

Cette analyse est également partagée par d'au­tres groupes comme le CR qui oppose à la perspec­tive objective de la 3ème guerre impérialiste cel­le de la révolution inévitable, ou encore celle du RKD qui, plus prudent, se réfugie dans la théorie du double cours, de la croissance parallèle et si­multanée du cours de la révolution et du cours de la guerre. Le RKD n'a évidemment pas encore compris que la croissance du cours vers la guerre est en premier lieu conditionnée par l'affaiblissement du prolétariat et 1'éloignement de la menace de la ré­volution, à moins d'épouser la théorie de la ten­dance Vercesi avant 39 pour qui la guerre impéria­liste n'est pas une lutte d'intérêt entre les dif­férents impérialistes, mais un acte de plus haute solidarité impérialiste en vue du massacre du pro­létariat, une guerre de classe directe du capita­lisme contre la menace révolutionnaire du prolé­tariat. Les trotskistes qui donnent également la même analyse, paraissent infiniment plus logiques avec eux-mêmes, car pour eux il n'y a pas néces­sité de nier la tendance vers la 3ème guerre, la prochaine n'étant   pour eux que la lutte armée généralisée entre le capitalisme d'une part et le prolétariat groupé autour de"l'Etat Ouvrier" russe de 1 ' autre.

En fin de compte, ou on confond d'une façon ou d'une autre la prochaine guerre impérialiste avec la guerre de classe, ou on minimise la menace de la guerre en la faisant précéder d'une indispensa­ble période de grandes luttes sociales et révolutionnaires. Dans le deuxième cas, l'aggravation des antagonismes inter impérialistes, l'accélération des préparatifs de guerre auxquels nous assistons est expliquée par une myopie, une inconscience dans laquelle se trouve, le capitalisme mondial et ses chefs d'Etat.

On peut rester bien sceptique sur une analyse basée sur nulle autre démonstration que son désir propre, s'accordant le bénéfice d'une clairvoyan­ce tandis qu'on attribu-2 généreusement à l'ennemi de classe un aveuglement total. Le capitalisme mondial a plutôt donné des preuves d'une conscien­ce autrement plus aiguë des réalités que le prolétariat. Sa conduite en 43 en Italie et en 45 en Allemagne, prouve qu'il a diablement bien assimilé les enseignements de la période révolutionnaire de 1917, bien mieux que ne le fit le prolétariat et son avant-garde. Le capitalisme a appris à ma­ter le prolétariat non seulement par la force mais à écarter le danger en utilisant le mécontentement même des ouvriers et en dirigeant ce mécontente­ment vers un sens capitaliste. Il a su faire, avec les armes d'hier du prolétariat, des chaînes contre lui. Il suffit de constater que le capita­lisme se sert volontiers aujourd'hui des syndi­cats, du marxisme, de la Révolution d'Octobre, du socialisme, communisme, anarchisme, du drapeau rouge, du 1er mai, comme moyens les plus efficaces pour duper le prolétariat. La guerre de 39-45 fut menée au nom de "l'antifascisme" qui a été déjà expérimenté dans la guerre espagnole. Demain c'est sous le drapeau de la lutte contre le fas­cisme russe ou au nom de la Révolution d'Octobre que les ouvriers seront, une fois de plus, jetés sur le champ de bataille.

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, 1ibération nationale, reconstruction, revendica­tions "économiques", participation ouvrière à la gestion, contrôle ouvrier, et autres slogans du même acabit, sont devenus les moyens les plus efficaces du capitalisme pour la destruction de la conscience de classe du prolétariat. C'est avec ces slogans qu'on mobilise les ouvriers dans tous les pays. Les troubles qui éclatent de ci de là, et les grèves restent dans ce cadre et ont pour résultat un plus grand enchaînement des ouvriers à 1'Etat capitaliste.

Dans les colonies, les masses se font massacrer dans une lutte, non pour la destruction de l'Etat mais pour sa consolidation, son indépendance à l'égard de la domination d'un impérialisme au bé­néfice d'un autre impérialisme. Aucun doute pos­sible sur la signification du massacre en Grèce, quand nous voyons l'attitude protectrice que prend la Russie, quand nous voyons Jouhaux deve­nir l'avocat de la CGT grecque en conflit avec le gouvernement. En Italie les ouvriers "luttent" contre la monarchie au nom de la république, ou se font massacrer mutuellement pour la question de Trieste. En France, les ouvriers donnent le spectacle écœurant de défiler en bleu de travail au pas cadencé, dans le défilé militaire du 14 juillet. Telle est la réalité prosaïque de la si­tuation présente.

Il n'est pas vrai que les conditions pour la re­prise de la lutte de classe, se présentent dans l’après guerre. Quand le capitalisme a "terminé" une guerre impérialiste mondiale qui a duré 6 ans sans voir l'embrasement d'une révolution, cela signifie la défaite du prolétariat et que nous ne sommes pas à la veille de grandes luttes révolutionnaires mais à la veille d'une d'une défaite. Cette défaite a eu lieu en 45, dans la destruc­tion physique du centre de la révolution que re­présentait le prolétariat allemand, et elle fut d'autant plus décisive que le prolétariat mondial n'avait même pas pris conscience de la défaite qu'il venait de subir.

Le cours vers la 3ème guerre impérialiste mon­diale est ouvert. Il faut cesser de jouer à l'au­truche et chercher à se consoler en ne voulant pas voir la gravité du danger. Dans les conditions présentes, nous ne voyons pas la force susceptible d'arrêter ou de modifier ce cours,La pire chose que peuvent faire les faibles forces des groupes révolutionnaires c'est de lever le pied dans un cours de marche descendant. Fatalement ils abouti­ront à se briser le cou.

La Fraction belge croit être quitte en disant que, si la guerre éclate, cela prouverait que la formation du parti aurait été prématurée. Quelle naïveté ! Cela ne se fera pas impunément, il fau­dra payer chèrement l'erreur.

En se jetant dans l'aventurisme de la construction prématurée et artificielle de partis, on com­met, non seulement une erreur d'analyse de la si­tuation, mais on tourne le dos à la tâche présente des révolutionnaires, on néglige l'élaboration critique du programme de la révolution, on aban­donne l'oeuvre positive de formation de cadres.

Mais il y a encore pire, et les premières expé­riences du parti en Italie sont là pour nous le confirmer. Voulant à tout prix jouer au parti dans une période réactionnaire, voulant à tout prix faire du travail de masse, on descend au niveau de la masse, on lui emboîte le pas, on participe au travail syndical, on participe aux élections parle­mentaires, on fait de l'opportunisme.

A l'heure présente, l'orientation de l'activité vers la construction du Parti ne peut être qu'une orientation opportuniste.

Que l'on ne vienne pas nous reprocher d'abandon­ner la lutte quotidienne des ouvriers, de nous ex­traire de la classe. On ne reste pas avec la classe parce qu'on s'y trouve physiquement et encore moins en voulant garder à tout prix la liaison avec les masses, 1iaison qui, en période réactionnaire, ne peut être maintenue qu'au prix d'une politique op­portuniste. Que l'on ne vienne pas nous reprocher de vouloir nous isoler dans notre tour d'ivoire, nous accuser de tendre vers des sectes de doctri­naires qui renoncent à toute activité, après nous avoir accusés d'activisme dans les années 43-45.

Le sectarisme n'est pas l'intransigeance de principes, ni la volonté d'études critiques, ni même le renoncement momentané à un large travail extérieur. Le vrai caractère du sectarisme est sa transformation du programme vivant en un système mort, les principes guidant l'action en dogmes, que cela soit braillé ou chuchoté.

Ce que nous proclamons nécessaire dans la pério­de réactionnaire présente, c'est le besoin de fai­re des études objectives, de comprendre la marche des événements, leurs causes, et oeuvrer pour les faire comprendre à un cercle d'ouvriers forcément restreint dans une période de réaction.

La prise de contact entre les groupes révolu­tionnaires de divers pays,la confrontation de leurs idées, la discussion internationale orga­nisée en vue de la recherche d'une réponse aux problèmes brûlants, soulevés par l'évolution, un tel travail est autrement plus fécond, et se rat­tache autrement à la classe, que la vaine agita­tion creuse, dans le vide.

La tâche de l'heure des groupes révolutionnaires est la formation des cadres, tâche moins tapageuse, moins portée à des succès faciles, immédiats et éphémères, et infiniment plus sérieuse, car la formation des cadres aujourd'hui est la condition et la garantie du FUTUR PARTI DE LA REVOLUTION.

Marco.

[1] R.K. D. -Communistes Révolutionnaires d’Allemagne- , Groupe  trotskiste autrichien qui  s'est oppose à la fondation d'une 4ème Internationale  lors de  la Conférence Internationale qui  l'avait proclamée en 1938,   l'estimant  largement prématurée.   Ce groupe en exil prendra de plus en plus de distance par rapport à cette Internationale   (et notamment en ce qui concerne  la participation à  la 2ème guerre sous prétexte de défense de  l'URSS) et finalement contre  la théorie de  l'Etat ouvrier dégénéré,   chère au trotskisme. Ce groupe en exil avait  le mérite politique incontestable de mener une campagne intransigeante contre la guerre impérialiste et contre toute participation,   sous quelque prétexte que ce soit.   A ce  titre  il a pris contact avec la Fraction de  la Gauche Communiste Italienne et Française durant  la guerre et a participé à la publication,   en mai 45,   d'un tract en commun avec  la Fraction française,   adressé aux ou­vriers et aux soldats de tous les pays,   et en plusieurs  langues,   dénonçant  la campagne chauvine  lors de la "libération" de  la France et appelant au défaitisme révolutionnaire et à  la fraternisation.   Après  la guerre ce groupe s'est rapidement orienté vers  l'anarchisme dans  lequel  il finit par se dissoudre.

[2] Le C.R. (Communistes Révolutionnaires)   est un groupe de trotskistes français que  le R.K.D.   a réussi à détacher du trotskisme vers  la fin de la guerre et qui a suivi une évolution identique au R.K.D.  Ces deux groupes ont participé à  la Conférence Internationale en  47-48 réunie en Belgique à  l'initiative du groupe de  la Gauche Hollandaise, qui réunissait tous  les groupes restés internationalistes et qui rejétaient toute participation à la guerre.

[3] Il faut absolument se garder contre une erreur couramment commise et qui consiste à identifier le Parti avec 1'activité toujours possible et nécessaire des groupes révolutionnaires et le déterminisme avec un fatalisme impuissant et désespéré. La tendance Vercesi de la G.C.I., est tombée dans cette erreur pendant la guerre.

Considérant que les conditions du moment ne permettaient, ni l'existence d'un parti, ni l'entreprise d'une large agitation dans les masses, elle a conclu à la condamnation de tout travail révolutionnaire et a nié la possibilité de l'existence même des groupes révolutionnaires. Elle a oublié que les hommes ne sont pas simplement des produits de l'histoire mais que... "Les hommes font leur propre histoire."(Marx)

L'action des révolutionnaires est forcément limitée par les conditions objectives. Mais cela n'a rien à voir avec les cris désespérés du fatalisme : quoi que tu fasses tu n'arriveras à rien.

Le marxisme révolutionnaire au contraire dit : "En prenant conscience des conditions existantes et agissant dans leurs limites dans un sens révolutionnaire, on fait de sa participation une force complémentaire réagissante qui à son tour influence et est susceptible de modifier le cours de événements." (Trotsky - "Cours nouveau"-)

[4] Il s'agit des anciens membres de  l'Union Communiste,   groupe qui publiait  "L'Internationale" dans  les années 30 et qui a disparu à  la déclaration de  la Guerre en  1939.

[5] Chute du régime de Mussolini et refus des masses ouvrières à continuer  la guerre.

[6] Un petit groupe qui s'est constitué après la guerre qui a connu une existence éphémère, et dont les membres, après un bref passage au P. CI s’est perdu dans la nature.