Les conditions de la révolution crise de surproduction, capitalisme d'état et économie de guerre

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(EXTRAIT DU RAPPORT SUR LA  SITUATION INTERNATIONALE, 5ème  Congrès  de RI)

La compréhension de la critique de la "théorie des maillons faibles" ne doit pas nous faire oublier ce qu'ont fait les ouvriers polonais. En effet, cette lutte a montré au prolétariat international  ce qu'était un mouvement de masse, a posé la question de l'internationalisation même si elle ne pouvait y répondre, et donc du contenu révolutionnaire de la lutte ouvrière à notre époque qui ne peut être indépendant de l'internationalisation. Le CCI a largement traité la question de l'internationalisation et de la lutte de classe en Pologne ([1]). Par contre nous avons insuffisamment posé la ques­tion du contenu révolutionnaire de la lutte auquel s'était heurté sans pou­voir le comprendre les ouvriers polonais. Pourtant cette question s'est po­sée, et en particulier à propos de la question"économique" quand, pour la première fois, les ouvriers ont commencé à critiquer Solidarité"de façon ouverte et directe: lorsque au nom de l'économie nationale" et de l"autogestion" il s'est opposé directement aux grèves qui se sont développées durant l'été 81. Durant ces grèves, pour employer leurs propres termes, les ouvriers étaient prêts "à mettre au placard" les dirigeants de "Solidarité" les plus populaires, Walesa et Cie, et à continuer les grèves  "jusqu'à la Noël et même plus s'il le fallait". La seule chose qui les ait arrêtés, c'est la question des perspectives. Dans la situation de pénurie générali­sée qui domine dans les pays de l'Est, les ouvriers polonais livrés à eux-mêmes ne pouvaient pas les mettre en avant. Cette situation ne manquera pas de se reposer, mais dans les pays développés, l'existence tout à la fois d'une surproduction généralisée et d'une technicité productive ultradéveloppée pourra permettre aux ouvriers de mettre en avant leur propre pers­pective révolutionnaire et internationaliste.

Le développement actuel de la lutte de classe et des conditions objectives, la crise du capita­lisme qui la détermine, signent la faillite des conceptions idéalistes qui niaient  le caractère fondamental  de la "crise catastrophique" du capitalisme, comme base objective de la Révolution Com­muniste Mondiale.

Cette faillite est la faillite de toute une conception de la révolution dont le moteur serait "idéologique", conception qui  n'est en fait que le rejet de la théorie marxiste où les rapports de production déterminent l'ensemble des rapports so­ciaux. C'est la faillite des théories de" l'Inter­nationale  Situationniste" qui  déclarait en  1969 contre l'analyse de la crise que faisait Révolution Internationale que la  "crise économique était la présence eucharistique qui soutendait toute une religion". C'est la faillite des pauvres concep­tions du FOR selon lesquelles seule la"volonté" est le moteur de la révolution.  C'est, en­fin, la faillite des théories  issues de Socialisme ou Barbarie selon  lesquelles le capitalisme d'Etat et le militarisme sont une troisième voie, une solution historique aux contradictions du ca­pitalisme.

Affirmer que la catastrophe historique est la base objective et nécessaire de la révolution communiste ne suffit pas. Il  faut encore montrer, et cela est aujourd'hui vital, pourquoi et com­ment elle l'est.  C'est l'objet de cette étude.

Il n'est pas étonnant que les groupes cités ci-dessus aient tous de la transformation révolu­tionnaire de la société une conception"autogestionnaire". La situation historique ne signe pas seulement la faillite des conceptions idéalistes déjà citées. Mais aussi  la faillite des conceptions populistes, misérabilistes et tiers-mondistes, animées en particulier par les théories des  "mail­lons faibles" et de "l'aristocratie ouvrière", dé­fendues particulièrement par le courant bordiguiste.

Nous devons montrer non seulement que la cri­se est nécessaire parce qu'elle paupérise de façon absolue la classe ouvrière et la pousse à la ré­volte, mais surtout comment elle mène à la révo­lution parce qu'elle est la crise d'un mode de production, la crise d'un rapport social où la na­ture de la crise, la surproduction, pose à la fois la nécessité de la révolution, et sa possibilité, où cette nature de la crise désigne d'un même mou­vement, le sujet et l'objet de la révolution, la classe exploitée et la fin des sociétés d'exploi­tation et de pénurie.

Dans un premier temps, il  faut cerner le mieux possible la nature du bond qualitatif que franchit la crise économique en plongeant les mé­tropoles industrialisées dans la récession et la surproduction généralisée.  La période de décaden­ce du capitalisme n'est pas un moment figé, une éternelle répétition mais possède son histoire, son évolution. Pour comprendre les bases objecti­ves de la lutte de classe aujourd'hui, nous devons donc situer l'évolution de la surproduction, du capitalisme d'Etat et de leur rapport réciproque. C'est ainsi que nous pourrons mieux cerner la nature et le contenu de ce qu'on appelle "le pas qualitatif de la crise économique11 et de ses con­séquences pour la lutte de classe.

En montrant que sous ses différents aspects, surproduction, capitalisme d'Etat, militarisme, ce pas qualitatif de la crise du capitalisme ne s'effectue pas seulement par rapport aux années70 mais aussi et surtout par un pas qualitatif par rapport à toute l'évolution de la décadence du capitalisme. En montrant que la crise actuelle est aussi  la crise des moyens dont la bourgeoisie a usé pour faire face à la crise de son système et de toute l'importance historique que revêt cette situation.

"L’anatomie de l'homme est une clé pour l'anatomie du singe" disait Marx, c'est à dire que la forme supérieure de développement d'une espèce révèle dans sa forme achevée quelles étaient les tendances et les voies de développement des for­mes embryonnaires dans les espèces inférieures. Il en est de même de la situation historique actuelle qui  "révèle" dans la plus haute expres­sion de décadence, toute la réalité et la vérité de l'époque qui va de la première guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui.

SURPRODUCTION ET CAPITALISME D'ETAT

Le capitalisme d'Etat n'a jamais été l'ex­pression de la santé, de la vigueur du capitalis­me, l'expression d'un nouveau développement histo­rique et organique du capitalisme, mais seulement:

-    l'expression de sa décadence;

-    l'expression de sa capacité à réagir vis-à-vis de cette décadence.

C'est pour cela que nous devons essayer d'a­nalyser dans la situation actuelle, les rapports qu'entretiennent la crise du capitalisme et le capi­talisme d'Etat, sous leurs divers aspects : social, économique et militaire.

Nous commencerons par ce dernier.

1-1.  SURPRODUCTION ET ARMEMENT

La crise de surproduction n'est pas seulement la production d'un excédent sans débouchés, mais aussi la destruction de cet excédent.

"Dans ces crises, une grande partie, non seulement des produits déjà créés, mais encore des for­ces productives existantes est livrée à la des­truction.  Une épidémie sociale éclate qui, à tou­te autre époque eut semblé absurde : l'épidémie de la surproduction." (Le Manifeste Communiste).

Ainsi, la surproduction implique un procès d'au­to-dévalorisation du capital, un procès d'auto-des­truction. La valeur du surproduit non-accumulable n'est pas figée ou stockée, mais doit être détruite.

Cette nature de la crise de surproduction s'ex­prime de façon nette et sans ambiguïté dans les rap­ports qu'entretiennent à l'heure actuelle, la crise et l'économie de guerre.

Toute la période de décadence montre que la crise de surproduction implique un déplacement de la production vers l'économie de guerre. Considérer cela comme "une solution économique" même momentanée, serait commettre une grave erreur, ayant à la racine justement l'incompréhension que la crise de surproduction est un procès d’autodestruction. C'est ce procès d'autodestruction issu de la ré­volte des forces productives contre les rapports de production, qui s'exprime dans le militarisme.

Ce déplacement de "l'économique" vers le  "mi­litaire" a pu cacher un temps la surproduction géné­rale.  Dans les années 30 et après-guerre, le milita­risme a pu faire illusion. Aujourd'hui,  la situation de l'économie de guerre dans la crise générale du capitalisme révèle toute la vérité.

Ainsi, nous assistons aujourd'hui à un dévelop­pement extrêmement important de l'armement comme par exemple aux USA où :

"Le Sénat a battu un record historique, le 4 décembre, en votant 208 milliards de dollars pour le budget de la défense pour 1932. Jamais une loi  financière américaine n'avait atteint un tel montant. Ce chiffre est supérieur de 8 mil­liards aux exigences  du Président Reagan".  (Le Monde du 9.11.81).

Mais dans la situation globale du capitalis­me mondial actuellement et en l'état dans lequel se présente la situation financière des différents Etats du monde, il faut être conscient qu'une tel­le politique de dépenses d'armement est un facteur extrêmement grave d'approfondissement de la crise économique, de la récession, comme de l'inflation.

Dans la situation actuelle, de tels budgets pour l'armement, et cela non seulement aux USA mais dans tout le bloc (en particulier en RFA et au Japon) n'ont aucun effet, même immédiat, com­me dans les années 30 ou après-guerre, de soutien d'un certain niveau de la production industrielle mais au contraire, accélère très rapidement la baisse de cette production.

Contrairement aux années 30, la politique ac­tuelle de l'armement ne créera pas d'emplois, si­non en infime partie par rapport à ceux qu'elle supprime. Situation encore renforcée par le fait que le développement de l'armement ne s'accompa­gne pas d'une politique de déficit social ou de politique des  "grands travaux" comme dans les an­nées 30, mais aujourd'hui se réalise en opposition directe à ces politiques. De plus, les emplois créés par le développement actuel  de l'armement ne concernent qu'une petite partie des ouvriers, ceux très qualifiés, ou des techniciens de forma­tion scientifique à cause du haut degré de techni­cité de l'armement moderne.

Ainsi, aujourd'hui,  le développement de l'ar­mement ne peut plus masquer la crise générale de surproduction et, de plus, l'inflation que provoque l'investissement dans l'armement est à son tour un facteur accélérateur de la crise économique du capitalisme.

"Le gouvernement de M. Reagan ne pourra se permettre des dépenses militaires qu'en impo­sant une politique monétaire plus restrictive encore, associée également à une politique fiscale restrictive  et à une limitation des dépenses publiques non militaires et de l'emploi  public. Tous ces efforts aboutiront à une augmentation du chômage. Ce qui s'annon­ce au delà du keynésianisme militaire, c'est la première dépression militaire du vingtième siècle" ("Un    nouvel  ordre militaire" - Le Monde Diplomatique - Avril  82).

Dans cette situation, le poids de l'armement existant et son développement présent sont vécus par la population et en particulier par la clas­se ouvrière, comme une cause directe de la pau­périsation générale et du chômage, en plus des menaces de guerre apocalyptique qu'il  fait pla­ner sur toute la planète. C'est pour cela que la révolte contre la guerre est contenue dans la révolte générale du prolétariat même si  la guer­re n'est pas une menace immédiate.

Il serait simpliste de considérer que la planification de la production d'un armement ul­tra-moderne est la caractéristique de l'adminis­tration "Reagan". Une telle préparation indus­trielle et conceptuelle ne se réalise pas du jour au lendemain ni en plusieurs mois. La vé­rité, c'est que l'armement qui voit le jour au­jourd'hui a été longuement préparé dans les an­nées 70 sous la responsabilité des démocrates, mais ceux-ci ne pouvaient pas en prendre la responsabilité politique sans laisser complète­ment dégarni  le front social.

Ce n'est pas pour rien si, dans une telle si­tuation historique et pour la première fois dans toute l'histoire de la décadence, c'est la droi­te, les républicains aux USA, qui  sont les ani­mateurs d'une politique de surarmement.

"L'économie d'expansion militaire est résolu­ment non républicaine aux USA. Les booms mili­taires des cinquante dernières années  -l'expan­sion de 1938, la seconde guerre mondiale, le réarmement de la guerre de Corée et de la guerre froide en 1950-1952, le boom de l'espace et des missiles de 1961-1962, la guerre du Viêt-Nam ont tous été inspirés par des gou­vernements démocrates." (Idem.)

Ce n'est pas un hasard non plus qu’aujourd’hui  le pacifisme soit un des thèmes préféré de l'opposition.  Il serait faux de ne considérer le pacifisme, ou les campagnes à propos du Salvador comme- seulement une préparation à long terme. A court terme et dans l'immédiat, elles ont bien largement contribué à isoler la lutte des ouvriers polonais mais aussi à faire passer les budgets dits  "d'austérité" au profit en particulier de 1'armement.

"Nous devons donc faire aujourd'hui  une dis­tinction entre les campagnes pacifistes d'au­jourd'hui et celles qui ont précédé la seconde guerre mondiale. Les campagnes pacifistes d'a­vant la seconde guerre mondiale préparaient directement l'embrigadement dans la guerre d'une classe ouvrière déjà embrigadée dans l'i­déologie anti-fasciste."

"Aujourd'hui ces campagnes pacifistes ont bien sur pour tâche de préparer la démobilisation vis-à-vis de la guerre, mais ce n'est pas leur tâche directe, immédiate, qui est de contrer la lutte de la classe et d'empêcher que n'écla­tent des mouvements de masse dans lés pays dé­veloppés. Le pacifisme joue aujourd'hui  le rô­le de l’anti-fascisme d'hier.

" Pour la bourgeoisie il  est vital  que l'unité entre la lutte contre la guerre et la crise ne se fasse pas, que l'alternative "guerre ou ré­volution" ne se pose pas"

"En cela le pacifisme est une arme particuliè­rement efficace car tout en répondant à une vé­ritable anxiété dans les populations, il  sépa­re la question de la guerre et de la crise, po­se une fausse alternative "guerre ou paix" et tente de faire renaître les sentiments nationa­listes au travers d'un pseudo-neutralisme".

"Face à la question de la guerre la fausse alternative "guerre ou paix" vient complé­ter face aux questions de la crise économique l'autre alternative "prospérité ou austérité"."

Ainsi avec la lutte "contre l'austérité" d'un coté et la lutte "pour la paix" d'un autre, la bourgeoisie occupe tout le terrain de la révol­te sociale. C'est la meilleure illustration de ce qu'on appelle la  "gauche dans l'opposition".

1.2. SURPRODUCTION ET KEYNESIANISME

De même que le militarisme n'a jamais été un champs d'accumulation pour le capital, le ca­pitalisme d'Etat sous ses aspects économiques n'a jamais été l'expression d'un développement orga­nique et supérieur du capitalisme, le produit de sa concentration et de sa centralisation, mais au contraire l'expression des difficultés rencontrées dans son processus d'accumulation, de centralisa­tion, et de concentration ([2]). Tout comme le mi­litarisme, le capitalisme d'Etat, en particulier sous ses formes keynésiennes, a pu faire illusion avant et après-guerre ainsi  que dans les années 70 Aujourd'hui, la réalité balaie le mythe.

Nous avons souvent mis en lumière l'endettement, gigantesque auquel étalent parvenus  les pays sous-dé­veloppés sans que cela leur ait jamais permis un véritable "décollage" économique. Bien au contraire, ils sont arrivés à une situation où les 3/4 des cré­dits qu'ils contractent vis-à-vis des puissances oc­cidentales ne servent qu'à rembourser les dettes pas­sées. Mais cet endettement n'est pas le privilège des pays sous-développés. Ce qui est remarquable ici, c'est que l'endettement est une des caractéristiques de l'ensemble du capitalisme, à l'Est comme à l'Ou­est ([3]), et le fait qu'il  prenne des formes plus multiples dans les pays développés ne change rien à l'affaire. Pour ce qui est du .capitalisme d'Etat comme gouvernail  de l'économie, c'est finalement cet­te politique d'endettement et de déficit qui a pris le dessus, qui s'est imposée massivement, bien plus que "l'orientation" de l'économie elle-même. C'est l'économie qui a imposé ses lois à la bourgeoisie, et non pas la bourgeoisie qui a "orienté" l'écono­mie.  (Cf. RINT N° 26).

"Les USA sont devenus "la locomotive" de l'éco­nomie mondiale en créant un marché artificiel pour le reste de son bloc au moyen d'énormes déficits commerciaux. Entre 1976 et 1980, les USA ont ache­té des marchandises à l'étranger pour 100 mil­liards de dollars, plus qu'ils n'en ont vendus. Seuls les USA -parce que le  dollar est la monnaie de réserve mondiale- pouvaient mettre en œuvre une telle politique sans qu'il  soit nécessaire de dévaluer massivement sa monnaie. Ensuite, les USA ont inondé le monde de dollars sous forme de prêts aux pays sous-développés et au bloc russe. Cette masse de papier-monnaie a temporairement créé une demande effective qui a permis au commer­ce mondial de continuer",  (RINT N026, P. 4.)

Nous pouvons prendre ici  l'exemple de la secon­de puissance économique mondiale, la RFA, pour il­lustrer un autre aspect de la relance par l'endet­tement et les déficits d'Etat :

"L'Allemagne s'est mise à jouer à la "locomoti­ve", cédant à la pression, il  faut le reconnaître, des autres pays (...). L'augmentation des dépenses publiques a en gros doublé, croissant 1,7 fois comme le produit national, A tel point que la moitié de celui-ci est dorénavant canali­sé par les pouvoirs publics (...) Ainsi, la croissance de l'endettement public a-t-elle été explosive. Stable autour de 18% du PNB au début des années 70, cet endettement est passé brus­quement à 25% en 1975, puis à 35% cette année; sa part a donc doublé en dix ans. Elle atteint un niveau inconnu depuis les années de banque­route de l'entre-deux guerre (...). Les alle­mands qui n'ont pas la mémoire courte, voient ressurgir le spectre des brouettes remplies de billets de la République de Weimar!"  ([4]) (L'Expansion, 5.11.81)

Et un peu comme dans les pays sous-développés, l'endettement est tellement fort que "le service de la dette absorbe plus de 50% des crédits nouveaux".

Voilà la face cachée de la "reprise" de la fin des années 70, le "secret révélé" de remèdes qui se sont avérés pire que le mal.

Au 4ème Congrès  International  du CCI ainsi qu'à l'occasion d'autres rapports et articles publiés depuis, nous avons largement montré que cette politique économique des années 70 était parvenue à sa fin. Les différents Etats du monde en ont tellement usé que s'ils la poursuivaient, ils iraient très vite à la catastrophe financiè­re et à l'écroulement économique immédiat. La crise du dollar   en 79 a été le premier signe de cette catastrophe, elle a été le signal  le plus net d'une nécessité de changement de politique économique, la fin des  "locomotives" et de l'en­dettement ([5]).

A la lumière du développement de la situation économique, nous pouvons déjà faire un premier bilan des résultats de la "nouvelle politique économique" dite "d'austérité".  Ici  aussi,  les USA peuvent nous servir de référence. Les plus en avant dans la politique d'endettement,  ils ont été aussi  les plus en avant dans la politi­que "monétariste". Le résultat n'est pas bril­lant; ils ont certes évité jusqu'à aujourd'hui l'effondrement, mais à quel  prix...

Dans tous les domaines de la production sauf l'armement, la production a chuté de maniè­re incroyable et d'ores et déjà,  15% de la clas­se ouvrière se trouve au chômage... Pourtant, ces derniers mois nous pouvons assister à une baisse de l'inflation dans tous les pays dévelop­pés... sauf en France. Mais ici aussi  cette bais­se de l'inflation est essentiellement due à la baisse fantastique de la production:

" La Maison Blanche n'a pas manqué de célé­brer ce succès. En réalité, pour le moment, c'est plus la récession qui  explique la consi­dérable décélération de l'inflation que celle-ci n'annonce la possibilité d'une reprise". (Le Monde de l'Economie, 6.4.82)

De toutes façons, dans les mois qui  vien­nent, la question "du financement de la crise" va se poser de manière encore plus forte pour l'ensemble du capitalisme mondial  car :

1-   La baisse de la production entraîne une baisse proportionnelle des rentrées pour l'Etat, baisse encore renforcée par les allégements fis­caux que sont obliges d'établir les différents Etats pour maintenir un minimum de production;

2-   L'augmentation des budgets militaires est une ponction considérable, pour l'ensemble des budgets ;

3-   L'augmentation du chômage est elle-même une cause de déficit du au système d'allocations.

De tous ces budgets, il  n'y a guère que les systèmes d'allocations qui  puissent être remis en cause ainsi que tous les autres budgets dits "sociaux"; la baisse de la production entraîne... la baisse de la production.

"S'étant présenté comme le champion de l'é­quilibre pendant sa campagne, M.Reagan est en train de battre tous les records : on prévoit un déficit d'une centaine de milliards en l982 et plus l'année suivante"  (Le Monde, 3.4.82),

En fait le capitalisme est "coincé": pour fai­re face à l'effondrement et à la catastrophe fi­nancière, il  provoque l'effondrement de la produc­tion avec le seul avantage, et encore ce n'est pas certain, de pouvoir le contrôler,  l'accompagner.

Quand les économistes  interprètent les politi­ques de Reagan ou de Thatcher comme "moins étatistes", c'est une absurdité. Ce n'est pas parce que la politique économique de l'Etat change d'orien­tation qu'elle n'est plus d'Etat, au contraire.  Si avec le jeu keynésien, c'est tout un aspect du ca­pitalisme d'Etat qui  a changé, cela ne veut pas dire que le capitalisme d'Etat est mort, et que le système économique est abandonné à son sort. Ne pouvant plus repousser l'effondrement dans une fui­te en avant, l'Etat n'abandonne pas pour autant la partie.  Il  se résout à la seule politique écono­mique qui lui reste : accompagner, ralentir, homo­généiser à l'ensemble de la planète l'effondrement du capitalisme.

Ainsi,  les différents Etats du monde organi­sent-ils la descente dans la récession généralisée, et cela de façon mondiale.  Nous pouvons tirer quel­ques implications d'une telle situation historique.

1- Avec la fin du keynésianisme qui soutenait le capital à un niveau d'activité artificiel, c'est aussi sa capacité à polariser la "richesse" à un pôle de nations et la "pauvreté" à un autre gui s'épuise. La situation en Belgique offre à une petite échelle peut-être, mais caricaturalement, une illustration frappante de ce processus :

La Belgique est devenue l'homme malade de l'Europe. Sa prospérité au lendemain de la guer­re que ses voisins qualifiaient "d'insolente" s'est progressivement dégradée au point qu'au­jourd'hui, sa situation est devenue au sens lit­téral  du terme, catastrophique. Un déficit bud­gétaire quintuple de celui de la France, une balance des paiements de plus en plus déséqui­librée, un endettement intérieur et extérieur extraordinairement élevé, un chômage touchant 12% de la population active, et surtout, une désindustrialisation croissante, risquent de faire de cette nation, autrefois plaque tournante de l'Europe, un pays sous-développé. Une chose est certaine et de nature à inquiéter tous les européens : pour la Belgique, mais aus­si  pour les Dix, l'heure de la vérité a sonné". (Le Monde,  23.2.82)

2- Durant les années 70, les déficits de l'Etat et l'endettement ont été une des armes les plus efficaces pour enrayer la "lutte de classe dans les pays développés et illusionner les ouvriers des pays de l'Est. La fin de cette situation et la mise en place dans les pays développés d'un"Etat forteresse", d'un Etat policier et militariste à outrance Nui  accompagne le capitalisme dans sa chute en faisant directement payer la crise aux ouvriers parce qu'il  ne peut plus faire autre chose, pose d'autres conditions objectives.

Nous assistons donc aujourd'hui à un change­ment qualitatif dans les conditions objectives par rapport aux années 70. Mais ce n'est pas seu­lement par rapport aux années 70 que la situation actuelle implique un changement qualitatif, mais aussi  par rapport à toute la période de décadence. Par rapport aux années 30, la bourgeoisie ne possède pas les moyens économiques d'un encadrement de la classe ouvrière. Les années 30 étaient la période de"grande envolée" du capitalisme d'Etat, en particulier sous ses aspects keynésiens. Si l'on prend l'exemple des USA dans les années 30, on constate que :

" L'écart qui séparait à ce moment la production de la consommation fut attaqué de 3 côtés à la fois   :

1°.  Contractant une masse de dettes sans cesse accrue, l'Etat exécuta une série de vas­tes travaux publics  (...)

2°. L'Etat augmenta le pouvoir d'achat des masses laborieuses   :

a)    En introduisant le principe d'ac­cords collectifs garantissant des salaires mi­nimum et édictant des limitations de la durée du travail, tout en renforçant la position gé­nérale des organisations ouvrières et notamment du syndicalisme

b)    en créant un système d'assurance contre le chômage et par d'autres mesures so­ciales destinées à empêcher une nouvelle réduc­tion du niveau de vie des masses.

3°. De plus l'Etat tenta, par une série de mesures telles que des limitations imposées à la production agricole et des subventions destinées à soutenir les prix agricoles, d'aug­menter le revenu de la population rurale de façon à permettre à la majorité des exploitants de rejoindre le niveau de vie des classes moyennes urbaines". (Le Conflit du Siècle, Sternberg.p.389).

Dans les années 30, les mesures du"New-Deal" .furent prises après le plus fort de la crise éco­nomique. Aujourd'hui non seulement  le "New-Deal" des années 70 est derrière nous alors que le plus fort de la crise est devant nous sans possibilité d'issue dans  la guerre, mais encore nous n'avons pas assisté dans les pays développés à cette vague de syndicalisation et d'embrigadement idéo­logique qui a aussi caractérisé les années 30. Au contraire, dés le milieu des années 70, on assis­te à une désyndicalisation générale, contraire­ment aux années 30 ou comme le rapporte  Sternberg dans Le Conflit du siècle :

" Du fait des modifications décisives qui s'é­taient opérées sous l'égide du New-Deal  dans la structure sociale américaine, la situation du syndicalisme changea du tout au tout. Le New-Deal encouragea en effet le mouvement syndical  par tous les moyens (...). Au cours d'un bref espace de temps qui  va de 1933 à 1939, le nombre de syndiqués a fait plus que tripler. A la veille de la deuxième guerre mondiale, il y a plus de deux fois plus de cotisants qu'aux meilleurs moments d'avant la crise, bien plus "qu'à aucun moment de l'histoire syndicale amé­ricaine".  (Ibid, p. 395)

3-. La situation historique actuelle est une réfutation totale de la théorie du capitalisme d'Etat comme "solution" aux contradictions du ca­pitalisme. Le keynésianisme a été le principal écran qui cachait la réalité du capitalisme déca­dent. Avec sa faillite et du fait que les Etats ne peuvent plus que se résoudre à accompagner le capitalisme dans son effondrement, le capitalisme d'Etat apparaît clairement pour ce qu'il a tou­jours été : une expression nette de la décadence du capitalisme.

Ce constat ne revêt pas seulement un intérêt théorique et polémique, à l'encontre de ceux qui se représentaient le capitalisme d'Etat comme une "troisième voie".  Il  est devenu d'une extrême im­portance du point de vue des conditions objectives et de leur lien avec les conditions subjectives de la lutte de classe par rapport à la question de l'Etat.

Considérer que le capitalisme d'Etat a été une expression de la décadence du capitalisme ne suffit pas. Le capitalisme n'a pu "s'installer" pour des décennies dans la décadence qu'après avoir cassé les reins du prolétariat révolution­naire, et dans cette tâche, le capitalisme d'Etat a été à la fois un des plus grands résultats et un des plus puissants moyens de la contre-révolu­tion. Pas seulement du point de vue militaire, mais surtout du point de vue idéologique.

Dans la vague révolutionnaire du début du siècle, dans les années 30 ou durant la recons­truction, la question de l'Etat est toujours au centre de l'illusion politique du prolétariat et de la mystification idéologique de la bourgeoisie. Que ce soit l'illusion que l'Etat, même transitoi­re est l'outil  de la transformation de la société, le représentant de l'unité et de la collectivité prolétarienne comme dans la révolution russe; que ce soit le mythe de la défense de l'Etat "démocra­tique" contre11!'Etat fasciste" dans les années 30 et la guerre; que ce soit encore l'Etat "social" de la reconstruction ou enfin l'Etat "sauveur" de la gauche au pouvoir des années 70, toujours le prolétariat est amené à penser que tout se joue dans la "forme" de l'Etat, qu'il  ne peut s'expri­mer qu'au travers d'une forme particulière de l'Etat. Toujours, la bourgeoisie entretient dans la classe ouvrière un esprit de délégation de pou­voir à un représentant ou à un organe de l'Etat et également un esprit et une attitude "d'assis­té". Ce sont ces mythes largement diffusés par la pensée dominante et ces illusions constamment en­tretenues dans la classe ouvrière que Marx combat­tait déjà en déclarant :

"Parce que (le prolétariat) pense dans la for­me de la politique, il aperçoit la raison de tous les abus dans la volonté, tous les moyens d'y remédier dans la violence et dans le ren­versement d'une forme d'Etat déterminée", (souligné dans le texte. Gloses critiques mar­ginales à l'article : "Le roi de Prusse et la réforme sociale par un prussien", Marx 1844, "Ed, Spartacus, p. 87).

Durant toutes les dernières décennies, la classe ouvrière a vécu toutes les formes possibles et inimaginables de la dernière forme de l'Etat bourgeois, le capitalisme d'Etat -"stalinien, fas­ciste, démocratique" et "keynésien". Des Etats fas­cistes ou keynésien, il ne reste pas grand chose comme mystification; le peu d'illusions qui  res­tait sur l'Etat stalinien a été balayé par la lut­te des ouvriers polonais. Par contre, l'Etat "dé­mocratique et keynésien" a maintenu les illusions finalement les plus fortes sur le prolétariat.

La fin de l'Etat keynésien dans les pays dé­veloppés donc clés, ne veut pas dire   que la ques­tion de l'Etat est réglée. Au contraire, elle com­mence à se poser réellement avec la mise en place du combat ouvert, celui  qui  rejette la gauche dans l'opposition et s'apprête à affronter la classe ouvrière. Mais dans ce combat, le proléta­riat aura eu l'expérience des diverses formes d'Etat que pouvait revêtir le capitalisme décadent et des diverses façons dont il  s'est fait happer dans ses diverses formes.

Dans l'unité des conditions objectives où le capitalisme d'Etat n'apparaît pas comme une forme supérieure mais comme une forme décadente et dans les conditions subjectives constituées par l'expé­rience du prolétariat, c'est la question de la destruction de l'Etat par le prolétariat qui est posée.

Dans ce combat, notre tâche est, premièrement de rappeler au prolétariat son expérience passée, deuxièmement, de le mettre en garde contre toute prétendue facilité à mener le combat, en montrant justement à travers 1'expérience que si le capita­lisme d'Etat est une expression décadente, il est en même temps l'expression de la capacité de la bourgeoisie à s'adapter, à réagir et à ne pas lâ­cher le morceau facilement.

1.3. L'ETAT FORTERESSE

Si  l'on doit tirer une première conclusion des rapports entre la crise économique, le mili­tarisme et le capitalisme d'Etat avec toutes les implications tant objectives que subjectives que nous avons tenté de tracer sur chacun de ces points, nous devons mettre en avant :

1°. L'Etat de la bourgeoisie; n'abandonne, pas la partie; il  se transforme en Etat-forteresse, policier et militarisé à outrance.

2°. Ne pouvant plus jouer sur les aspects économiques et sociaux du capitalisme d'Etat pour repousser et reporter les échéances de la crise, 1'Etat-forteresse n'attend pas non plus les bras croisés que le prolétariat lui  livre l'assaut en se cantonnant purement dans sa"forteresse ". Au contraire, il prend l'initiative du combat en dehors de sa forteresse, sur le terrain où tout se joue : le terrain social. Telle est la profon­de signification de ce qu'on appelle aujourd'hui la "gauche dans l'opposition", mouvement que l'on peut voir aujourd'hui de façon évidente dans les principales métropoles industrialisées.

3°. Ne pouvant plus jouer sur les aspects éco­nomiques et sociaux pour repousser et reporter les échéances de la lutte de classe, et en plus de la gauche dans l'opposition qui prépare le terrain, l'Etat développe deux aspects essentiels de sa po­litique :

-    la répression et le quadrillage policier;

-    de vastes campagnes idéologiques de plus en plus spectaculaires -véritable terrorisme idéologi­que- sur toutes les questions que pose la situation mondiale : guerre, crise et lutte de classe.

Telle   est la profonde signification des cam­pagnes "pacifistes", de "solidarité" avec la Polo­gne, des campagnes sur le Salvador, du conflit des Iles des Malouines et des incessantes campagnes an­ti-terroristes.

4°. La question de l'Etat, de ses rapports avec la lutte de classe et de sa destruction ne peut-être véritablement posée que dans les pays dé­veloppés, là où l'Etat est le plus fort tant du point de vue matériel qu'idéologique.

Même si l'anachronisme des structures étati­ques dans les pays développés ou encore dans les pays de l'Est, formes issues de la contre-révolution, est peu adapté pour faire face à la lutte de clas­se, l'expérience nous a montré comment en Pologne la bourgeoisie pouvait retourner cet anachronisme, cette faiblesse, en moyens de mystification contre la lutte tant que les ouvriers des pays développés ne rentraient pas eux-mêmes dans le combat. La lut­te pour la "démocratie en Pologne" en est la meil­leure illustration.

De toutes façons, la faiblesse ou l'inadap­tation des pays peu développés est largement com­pensée par l'unité de la bourgeoisie mondiale et de ses différents Etats face à la classe ouvrière.

Dans le même sens, il  serait dangereux et er­roné de croire que les Etats des pays développés sont affaiblis devant la lutte de classe à cause de la profonde unité qu'a manifestée la bourgeoisie de ces pays, contrairement à des pays moins déve­loppés où la bourgeoisie peut jouer sur ses divi­sions pour dévoyer les ouvriers.

Face aux enjeux de la situation mondiale et de la lutte de classe, ce n'est pas tant les divisions "régionales" par exemple qui seront l'axe du tra­vail  de la bourgeoisie contre le prolétariat. L'a­xe essentiel  du travail de sape de la bourgeoisie ne peut être qu'une fausse division de classe entre droite et gauche, et cette capacité de mettre en place cette fausse vision dépend justement de la force de la bourgeoisie, de la force de son unité.

1-4.  SURPRODUCTION ET DEVELOPPEMENT TECHNIQUE

Nous avons essayé de montrer dans les premiè­res parties de ce rapport comment la surproduction était aussi destruction, gaspillage, et impli­quait pour le prolétariat 1'intensification de 1'exploitation et un rabaissement de ses conditions d'existence. Cet aspect de la critique de l'économie est extrêmement important, premièrement pour comprendre bien sûr l'évolution de la crise, et deuxièmement pour notre propagande. En effet, la bourgeoisie n'a pas manqué (déjà en Pologne)et ne manquera pas de mettre en avant que la lutte des ouvriers aggrave la crise économique et se fait donc "au détriment de tous". A ce point, nous de­vons déjà rétorquer : tant mieux si le prolétariat accélère la crise économique et l'effondrement du capitalisme sans laisser le temps à la bourgeoisie et à la crise de détruire une grande partie des moyens de consommation et de production, parce que justement, la crise de surproduction est aussi  une destruction.

Mais en montrant comment la crise de surpro­duction est destruction, nous n'avons montré qu'un aspect de la crise historique et catastrophique du capitalisme. En effet, la crise de surproduction ne détermine pas seulement une destruction mais aussi  un développement technique important (nous verrons plus tard que ce n'est nullement contradictoire, au contraire). Ce que nous montre le dé­veloppement de la crise de surproduction, c'est que la surproduction ne s'accompagne pas seulement d'une destruction ou "gel" des marchandises et des forces productives, mais que le capital, pour com­penser la surproduction générale et la baisse du taux de profit dans une situation de concurrence acharnée, tend à développer la productivité du ca­pital. Ainsi, ces dernières années, à côté de la désindustrialisation de vieux secteurs comme la sidérurgie, le textile, la construction navale, etc., nous avons vu se développer d'autres sec­teurs de pointe déjà mentionnés plus haut, le tout accompagné par une centralisation des capitaux.

Ainsi, de la même manière que toutes les me­sures prises pour faire face à la crise de surpro­duction, en particulier le keynésianisme, n'ont fait que provoquer une crise de surproduction en­core plus gigantesque, le développement technique n'a fait, lui, que pousser à son extrême la contra­diction entre les rapports de production et le développement des forces productives.

En effet, durant cette dernière décennie, en particulier, nous avons pu voir un développement assez fantastique des moyens techniques sur tous les "fronts" :

1°. - développement et application à la pro­duction des automatismes, de la robotique, de la biologie;

-    développement et application de l'in­formatique à la gestion et à l'organisation;

-    développement des moyens de communica­tion : transports (aéronautique en particulier), communication audio-visuelle, télématique et télétraitement.

2°.  Et pour animer l'ensemble de ces forces, des moyens d'énergie ("à la hauteur", en particu­lier le nucléaire).

Pour la bourgeoisie, dans son idéologie c'est une troisième "révolution industrielle" qui est à l'ordre du jour. Mais pour elle, cette troisiè­me "révolution industrielle", premièrement ne peut pas ne pas provoquer des bouleversements sociaux importants, et deuxièmement ne peut se réaliser sans guerre mondiale, sans un "nettoyage" gigantesque et un repartage du monde. Les politiques écono­miques et militaires du monde capitaliste actuel sont mises-en place en fonction de cette perspecti­ve et pas seulement pour taire face aux données" immédiates de la crise économique

De façon immédiate, la bourgeoisie mondiale s'efforce de maintenir un tant soit peu la produc­tion et d'éviter un effondrement économique brutal. Mais ici, que ce soit dans les domaines sociaux, économiques ou militaires, nous devons comprendre que la bourgeoisie n'agit pas au coup par coup, qu'elle s'est donnée une perspective, et nous au­rions tort de ne pas en tenir compte. Nous aurions tort et paierions cher le fait de crier victoire simplement parce que le taux de chômage a augmenté de façon incroyable et de nous contenter de dire : "Ah ! que les économistes sont bêtes." Nous aurions tort de ne pas tenir compte et accorder toute son importance à ces phénomènes et idéologies actuel­les. Cela non seulement pour critiquer la bourgeoi­sie par rapport à la Question de ce qu'elle appel­le la Restructuration" -et qui est en fait le chômage- mais encore pour renverser son argumenta­tion quant à l'avenir de cette "troisième révolu­tion industrielle" et qui est notre propre vision de ce qui est en jeu dans l'époque actuelle de 1'histoire humaine.

Le développement de certaines techniques de productivité du travail dans les secteurs qui sur­vivent n’est en rien contradictoire avec le développement de la crise économique.  "Car le dé­veloppement technique s'est investi essentielle­ment dans les secteurs improductifs :

1°. Premièrement militaire : la "guerre des Falklands" et les moyens techniques ultramodernes (satellites électroniques, etc..) mis en oeuvre nous ont donné une petite idée de cette fameuse "troisième révolution industrielle";

2°. Deuxièmement, dans les secteurs des "services" : bureaux, banques, etc..

Ainsi, le développement de la productivité (qui n'est en fait, pour l'essentiel que potentiel) s'accompagne d'une désindustrialisation générale et ne compense pas, loin s'en faut, la chute verti­gineuse de la production. C'est le cas de la prin­cipale puissance mondiale qui assure, à elle seule, un tiers de la production mondiale, les USA :

"Divisant l'ensemble de la force de travail en deux catégories -celles qui produisent des biens de consommation ou d'équipement et cel­les qui produisent des services-, l'hebdomadai­re "Business Week" montre que les emplois dimi­nuent dans la première catégorie au profit de la seconde : 43,4% en 1945 ... 33,3% en 1970... 28,4% en 1980... 26,2% en prévision pour 1990 et augmentent en proportion inverse dans le se­cond secteur : respectivement, 56% en 1945, 66,7% en 1970, 71,6% en 1980, 73,8% en prévi­sion pour 1990 (...). Le grand patronat améri­cain s'est engagé depuis quelques années dans une sorte de grève de l'investissement produc­tif". (Le Monde Diplomatique, mars 1982).

D'autre part, le développement de la produc­tivité quand il s'effectue dans la production, provoque premièrement un chômage gigantesque et, deuxièmement, développe pour les ouvriers qui con­servent du travail une déqualification du travail, et des conditions de travail très pénibles et très policières   . Seule une infime minorité de techniciens très qualifiés y trouvent "son compte".

Quant à la question de la "révolution indus­trielle" elle-même, la bourgeoisie est conscien­te parce qu'elle y est directement confrontée, que le marché mondial, tel qu'il est aujourd'hui, déjà sursaturé par l'ancien état de la produc­tion, ne peut offrir le tremplin pour son dévelop­pement.

Dans son idéologie, seule une guerre mondia­le "pourrait préparer le terrain" pour un dévelop­pement et une application sur une large échelle, des techniques de production moderne. De toute fa­çon, elle n'a pas le choix.

C'est pour cela que l'essentiel de la prépa­ration de cette "fameuse révolution industrielle" s'effectue sur le terrain militaire, c'est là que s'est développé et appliqué tout ce que l'huma­nité a produit de meilleur du point de vue scien­tifique.

Il en va donc de même pour le développement de la productivité et de la surproduction : toutes deux sont dans le cadre du système bourgeois pure destruction. C'est ce que nous devons dire à la classe ouvrière. Non seulement cela, mais aussi, qu'au travers du développement des moyens techni­ques actuelles et de la surproduction, le capita­lisme a poussé à ses extrêmes limites l'antagonis­me entre les forces productives et les rapports de production.

"A l'époque où l'homme avait besoin d'un an pour confectionner une hache en pierre, de plusieurs mois pour fabriquer un arc, ou faisait un feu en frottant pendant des heures deux morceaux de bois l'un contre l'autre, 1'entrepeneur le plus rusé et le plus dénué de scrupules n'aurait pu extorquer d'un homme le moindre surtravail. Un certain niveau de pro­ductivité du travail est nécessaire pour que l'homme puisse fournir du surtravail". (Rosa Luxemburg. Introduction à l'économie politique, p.255).

En effet, pour qu'un rapport d'exploitation puisse s'implanter et diviser la société en clas­ses, un certain niveau de productivité était né­cessaire. Il fallait qu'à côté du travail nécessai­re pour assurer la subsistance des producteurs puisse se développer un surtravail assurant la subsistance des exploiteurs et permettant l'accumu­lation des forces productives.

Toute l'histoire de l'humanité depuis la dis­solution de la communauté primitive jusqu'à nos jours est l'histoire de l'évolution du rapport en­tre travail nécessaire et surtravail -rapport dé­terminé lui-même par le niveau de productivité du travail- déterminant telle ou telle société de classe, tel ou tel rapport d'exploitation entre producteurs et exploiteurs.

Notre époque historique qui commence au dé­but du siècle a totalement renversé ce rapport en­tre travail nécessaire et surtravail. Avec le dé­veloppement technique, la partie du travail cons­titué par le travail nécessaire est devenue infime par rapport au surtravail.

Ainsi, si l'apparition du surtravail a pu permettre dans certaines conditions l'apparition de la société de classes, son développement histo­rique par rapport au travail nécessaire a complè­tement renversé la problématique des sociétés d'ex­ploitation et pose la nécessité et la possibilité de la révolution communiste, la possibilité de la société d'abondance, sans classes et sans exploitation.

La crise historique du capitalisme, la crise de surproduction déterminée par le manque de mar­chés solvables a poussé cette situation jusqu'à son extrême. Pour faire face à la surproduction, la bourgeoisie a développé la productivité du travail qui, à son tour, a aggravé la crise de surproduc­tion et cela de manière d'autant plus forte que la guerre mondiale n'était pas possible.

Aujourd'hui, cette révolte des forces produc­tives contre les rapports de production bourgeois, s'exprimant dans la surproduction, la productivité du travail et leurs rapports réciproques, a atteint un point culminant et éclate au grand jour.

LES CONDITIONS DE LA LUTTE DE CLASSE DANS LES PAYS DEVELOPPES

"Tant que le prolétariat n’est pas encore assez développé pour se constituer en classe, que, par conséquent, la lutte même du prolétariat avec la bourgeoisie n'a pas encore un caractère politi­que, et que les forces productives en se sont pas encore assez développées dans le sein de la bourgeoisie elle-même pour laisser entrevoir les conditions matérielles nécessaires à l'affran­chissement du prolétariat et à la formation d'une société nouvelle, ses théoriciens ne sont que des utopistes (...) et ils ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le coté subversif qui renversera la société ancienne". (Misère de la Philosophie, Marx).

C'est à partir de la situation que nous venons de décrire dans les points précédents que nous pou­vons comprendre que la crise économique n'est pas seulement nécessaire pour la révolution parce qu'el­le exacerbe la misère de la classe ouvrière, mais aussi et surtout parce qu'elle pose tout autant la nécessité de la révolution qu'elle en révèle la pos­sibilité. C'est pour toutes ces raisons que la crise économique du capitalisme n'est pas une simple "crise économique" au sens strict du terme, mais la crise d'un rapport social d'exploitation qui con­tient la nécessité et la possibilité de l'abolition de toute exploitation : elle est dans ce sens la crise de l'économie tout court.

De ce point de vue, ce n'est que dans les pays développés que sont posées les conditions objecti­ves et subjectives de l'initiative révolutionnai­re, de la possibilité de la généralisation inter­nationale de la lutte de classe et c'est de ces pays que dépend fondamentalement toute la dyna­mique révolutionnaire. Cela n'est rien d'autre que ce que les révolutionnaires ont toujours pen­sé ;

" Quand Marx et les socialistes imaginaient la révolution à venir, ils pensaient toujours qu'elle surviendrait dans le coeur industriel du monde capitaliste, d'où elle communiquerait à la périphérie. C'est ainsi que s'exprime en­core F. Engels dans une lettre à Kautsky du 12 novembre 1882, où il traite des différentes étapes d'une transformation ainsi que du problème posé par la pensée socialiste par les colonies, des puissances impérialistes : du moment que l'Europe sera réorganisée, ainsi que l'Amérique du Nord, ces ensembles posséde­ront une puissance si colossale et donneront un tel exemple que les pays semi civilisés ne pourront que se laisser entraîner par eux, ne fût-ce que sous la pression de leurs besoins économiques". (Le Conflit du Siècle. Steinberg, P. 242).

Le processus de la révolution communiste n'est pas autre chose que le processus de l'uni­fication de la lutte du prolétariat à l'échelle mondiale. La lutte des ouvriers des pays moins développés, en particulier la lutte des ouvriers des pays de l'Est, fait partie intégrante de ce processus. Mais du point de vue des conditions subjectives et objectives, ce n'est que des pays développés que peut être impulsée la dynamique révolutionnaire de ce processus. Cette compréhen­sion est vitale pour l'unité de la classe ouvriè­re mondiale, elle ne remet pas en question cette unité, au contraire. L'être de la classe ouvrière a toujours été révolutionnaire, même quand les conditions objectives ne l'étaient pas. C'est cette situation qui a déterminée la grande tragé­die du mouvement ouvrier. Mais jamais les grandes luttes  révolutionnaires n'ont été vai­nes, sans conséquences historiques. Les luttes des ouvriers de 1848 ont montré la nécessité de l'autonomie du prolétariat; les luttes de la Commune de 1871, la nécessité de détruire de fond en comble l'Etat bourgeois. Quant à la ré­volution russe et la vague révolutionnaire des années 1917-23, qui se sont déroulées dans des conditions historiques mûres mais défavorables (la guerre), elles sont une source inépuisable d'enseignements pour le prolétariat. La reprise de la lutte ouvrière au coeur du capitalisme dans la fin de la contre-révolution a déjà commencé à confirmer quelle sera la dynamique révolution­naire de notre époque dans des conditions de cri­se économique généralisée.

ANNEXE 1 : SURPRODUCTION ET CRISE AGRICOLE

La crise agricole est une question que nous avons rarement traitée; pourtant aujourd'hui le dé­veloppement de la crise générale du capitalisme implique aussi un développement de la crise agri­cole qui ne pourra pas ne pas avoir de conséquen­ces importantes sur la condition de vie ouvrière. De plus, au travers de la crise agricole, on peut voir une illustration frappante des deux aspects de la crise historique du capitalisme, première­ment son caractère généralisé, deuxièmement, sa nature de surproduction.

Sur l'aspect généralisé de la crise agraire, F. Sternberg écrit dans "Le conflit du siècle" :

"La crise de 1929 se caractérise ... de plus par sa nature à la fois industrielle et agrai­re... C'est là un autre phénomène spécifique de la crise de 1929 qui ne s'était jamais pro­duit au cours des crises du 19ème siècle... La catastrophe de 1929 frappe les USA aussi violemment que l'Europe et l'ensemble des pays coloniaux. De plus, elle n'est pas seulement une crise céréalière, mais ses effets touchent à toute la production agricole... Celle-ci, dans ces conditions, ne peut qu'aggraver en­core la crise industrielle", (p. 334-335)

Et sur l'illustration de la nature de la crise générale qu'apporte la crise agricole, on ne sau­rait être plus clair que l'auteur déjà cité :

"Nulle part en effet, le caractère particulier de la crise capitaliste n'éclate aussi nette­ment que dans la crise agricole. Sous le règne des formes d'organisation sociale qui précédè­rent le capitalisme, les crises avaient été marquées par un déficit de la production et, étant donné le rôle prépondérant tenu alors par la production agricole, par un déficit de la production des denrées alimentaires. (...) Mais pendant la crise de 1929, on pro­duisait trop de denrées alimentaires et les fermiers, menacés par centaines de milliers d'être chassés de leurs fermes ... tandis que les gens des villes ne parvenaient pas, dans bien des cas, à acheter les denrées indispen­sables", (p.336).

Nous aurions tort de sous-estimer la question de la crise et de la surproduction agricole tant dans nos analyses que dans nos interventions et notre propagande.

Dans nos analyses de la crise, parce que la cri­se en se développant va devenir une donnée de plus en plus importante dans la condition ouvrière. Jusqu'à aujourd'hui, c'est à dire durant les années 70, la surproduction agricole a pu être masquée et épongée par les aides, et les subventions des dif­férents Etats qui maintenaient ainsi les prix et donc la production agricole. A l'heure actuelle, cette politique de soutien, tout comme la produc­tion industrielle touche à sa fin, et ou du moins, est considérablement réduite. Il suffit de consi­dérer la situation de la surproduction agricole en Europe et tous les remous qu'elle a provoqués ces derniers mois pour s'en convaincre. Cela vaut pour l'Europe mais aussi pour les USA qui sont un des premiers producteurs agricoles du monde, ainsi :

"Les agriculteurs américains s'arrachent les cheveux. 1982 sera, disent-ils, leur pire an­née depuis la grande dépression... La crise est due essentiellement à la surproduction comme si les progrès techniques dont le Middle West avaient tant profité, commençaient à se retourner contre lui... En 1980, ils assu­raient à eux seuls 24,3% des ventes mondiales de riz, 44,9% du blé, 70,1% du mais et 77,8% des arachides. Actuellement, un hectare culti­vé sur trois "travaille" pour l'exportation. Les américains sont donc très sensibles au ré­trécissement des marchés extérieurs provoqué par les difficultés de l'économie mondiale". (Le Monde).

Du point de vue de notre propagande, une telle situation de surproduction dans le domaine de l'a­limentation illustre on ne peut mieux l'anachronis­me total de la perpétuation du capitalisme et ce que l'humanité serait capable de réaliser, débarrassée du système marchand et du secteur d'armement, des secteurs improductifs;!'humanité se trouve dans une situation inconnue jusqu'à aujourd'hui où :

"La production actuelle de céréales à elle seu­le' pourrait fournir à chaque homme, femme et enfant, plus de 3 000 calories et 65 g de pro­téines par jour, ce qui est bien supérieur aux besoins, même calculés largement. Pour éliminer la malnutrition, il suffirait de réorienter réellement 2% de la production céréalière mon­diale vers ceux qui ont besoin".(Banque Mon­diale : "Rapport sur le développement dans le monde").


 



[1] Voir Revue Internationale n°23 et n°27.

[2] Il est intéressant de noter ici le parallèle que fait Keynes lui même entre le militarisme et les mesures de capitalisme d'Etat qu'il préconisait:

"Il est semble-t-il politiquement impossible pour une démocratie capitaliste d'organiser les dépenses à l'échelle nécessaire pour réaliser les expériences grandioses qui con­firmeraient ma démonstration - sauf dans des conditions de guerre". (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie).

[3] Voir Annexe II.

[4] Voir Annexe II, (graphiques sur l'endettement).

[5] Cette réalité vaut autant pour les pays de l'Est que pour ceux de l'Ouest. Mais il est intéressant de noter que la limitation des crédits de la part du bloc occidental qui fait partie de la politique générale dite d'"austérité" ait été présentée comme une mesure de "solidarité" vis-à-vis des "polonais".