Critique de«Lénine philosophe» de Pannekoek

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LES CONCLUSIONS DE HARPER SUR LA REVOLUTION RUSSE ET L'ASPECT DE LA DIALECTIQUE MARXISTE QU'IL A CRU BON DE LAISSER DANS L'OMBRE...

Il y a trois façons de considérer la révolution russe :

a) La première est celle des "socialistes" de tout poil, droite, centre et gauche, révolution­naires et Cie (en Russie), indépendants et tutti quanti, ailleurs.

Avant la révolution, leur perspective était : la révolution russe sera une révolution bourgeoise dé­mocratique, au sein de laquelle, -démocratie bour­geoise,- la classe ouvrière pourra lutter "démocra­tiquement" pour "ses droits et libertés".

Tous ces messieurs étaient, en plus de "révolu­tionnaires démocrates sincères", de fervents dé­fenseurs du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", et arrivaient à la défense de la nation par le détour d'un internationalisme à sens unique partant du pacifisme et aboutissant à la lutte con­tre les agresseurs et les oppresseurs. Ces gens là étaient des"moralistes" dans le plus pur sens du terme, défendant le "droit" et la "liberté", avec un grand D et un grand  L des pauvres et des oppri­més.

Bien entendu, quand la première révolution, celle de février éclata, ce fut un torrent de larmes de joie et d'allégresse, la confirmation de la sainte perspective, enfin, la sainte révolution tant at­tendue.

Ils avaient seulement oublié que le coup de pou­ce donné par l'insurrection générale de février ne faisait qu'ouvrir les portes à la vraie lutte de classe des classes en présence.

Le tzar tombé, la révolution bourgeoise en voie d'accomplissement au sein même de la vieille auto­cratie, signifiait le pourrissement de cet appa­reil, et la nécessité de son remplacement : février ouvre la porte à la lutte pour le pouvoir.

Au sein de la Russie même, quatre forces se ré­vèlent en présence :

  1. l'autocratie, bureaucratie féodale gouvernant un pays où le grand capital est en train de s'installer,
  2. la bourgeoisie et petite bourgeoisie, grand capital, directeurs d'industrie et élite intellectuelle, moyenne propriété fonciè­re, etc...
  3. la grande masse de la paysan­nerie pauvre à peine sortie du servage.
  4. les intellectuels et petite bourgeoisie prolétarisés par la crise du régime et du pays, et le grand prolétariat industriel.

Les éléments "réactionnaires" (les soutiens du régime tsariste), s'étaient convaincus de l'inéluctabilité et de la nécessité de l'introduction du grand capitalisme industriel en Russie, et ils n'aspiraient pas à autre chose qu'à être les gérants et les gendarmes du grand capital financier étranger, au prix d'un conservatisme social à eux favorable, le maintien du système bureaucratique impérial, la "libération" du servage, nécessaire à fournir une main- d'oeuvre à l'industrie, tout en maintenant le haut contrôle de la bureaucratie et de la no­blesse sur la moyenne paysannerie, considérée com­me une classe de métayers.

Ceci était, évidemment, déjà, la "révolution bourgeoise". Mais les forces sociales qui entraient sur l'arène de l'histoire ne tenaient pas compte des desideratas de la bureaucratie. Le capital in­troduit en Russie, cela signifiait, d'un côté le prolétariat, de l'autre la classe capitaliste, qui ne se compose pas que des possesseurs de capitaux, mais de toute la classe sociale qui dirige effec­tivement l'industrie et administre la circulation des capitaux.

L'importation du capital eut pour conséquence de révéler aux classes dirigeantes russes, dans le sens le plus large du terme, toutes les possibili­tés énormes de développement que pouvait fournir le capitalisme à la Russie.

Se créaient donc,au sein de ces classes, deux ten­dances ambivalentes : la première, nécessité de se servir du capital financier étranger pour le déve­loppement capitaliste en Russie ; la deuxième, une tendance à l'indépendance nationale, et donc, à se libérer de l'emprise de ce capital.

Dès l'ouverture du cours révolutionnaire, les pays qui avaient investi des capitaux en Russie, tels la France et l'Angleterre et bien d'autres en­core, comprirent surtout le danger du point de vue des intérêts de "leurs" capitaux. Or, on sait que la mentalité du possédant, en général, est la pleu­trerie, la peur,et, par réaction le déchaînement et l'explosion de la force dont il peut disposer.

Ces pays savaient très bien qu'un gouvernement dé­mocratique sauvegarderait leurs intérêts, mais com­me tout capitaliste, ils voyaient dans l'installa­tion d'un quelconque putsch réactionnaire, la possi­bilité de dicter leur politique et celle d'avoir effectivement la mainmise sur un territoire extrê­mement riche. Les pays étrangers misaient donc sur tous les tableaux, soutenaient tout le monde, Kerinsky et Dénikine, les bandes réactionnaires et le gouvernement provisoire, etc.. Les uns rece­vaient de l'argent, des armes et des conseillers techniques militaires, les autres recevaient les "conseils désintéressés" de la part d'ambassadeurs ou autres consuls. De plus, à travers cette grande bagarre pour le pouvoir, se faisaient jour avec d'autant plus d'acuité les luttes pour la prépondé­rance d'influence, les rivalités d'impérialismes, unis pour un jour, se tirant dans le dos et com­plotant par derrière contre l'allié, etc..

Le terme le plus adéquat pour caractériser la géographie politique de la période qui va de la première révolution (février) à la seconde, (octo­bre), c'est le marasme, le chaos, où l'histoire contemporaine n'a pu mettre son nez que très peu de temps grâce aux publications, par le gouverne­ment bolchevik,de tous les accords secrets offi­ciels.

b) La guerre impérialiste elle-même était dans une impasse, les cadavres pourrissaient dans les "no man's land" séparant les tranchées d'un front couvrant tout l'est de l'Allemagne et de l'Empire Austro-Hongrois, et le sud de ces mêmes pays, sans que la guerre, ne sembla être en passe de trouver une issue.

Dans ce chaos général, un petit groupe politique qui avait représenté l'internationalisme révolu­tionnaire aux conférences de Zimmerwald et de Kienthal, et qui avait posé comme principe premier de la renaissance d'un mouvement ouvrier révolu­tionnaire sur le cadavre de la IIème Internatio­nale :

Le prolétariat devra AVANT TOUT proclamer son internationalisme en entrant en lutte, QUOI QU'IL ARRIVE contre sa propre bourgeoisie, ayant bien en vue que ce mouvement n'est qu'un mouvement international du prolétariat qui doit, pour permet­tre de réaliser le socialisme, s'étendre aux prin­cipales puissances bourgeoises.

La seule divergence qui existait entre sociaux-démocrates et le noyau de la future Internationa­le Communiste était ce point fondamental :les so­ciaux-démocrates pensaient réaliser le socialisme par des"progrès dans l'élargissement de la démocra­tie intérieure" du pays, et de plus ils pensaient que la guerre était un "accident" dans le mouve­ment de l'histoire, et que pendant la guerre, plus de luttes de classe, qui devaient être mises à la naphtaline, en attendant la victoire sur le méchant ennemi qui venait empêcher cette "lutte" de s'opé­rer "pacifiquement".

(Il faudrait avoir plus de place et montrer les manifestes des différents partis, S.D, S.R etc.. de l'époque de la guerre de 1914 à 1917-et des extraits d'articles de journaux de ces par­tis destinés aux troupes russes en France, et où le "socialisme" y était défendu avec une ardeur., vraiment héroïque).

La gauche qui commença à se regrouper après les deux conférences de Suisse, avait ses assises po­litiques les plus solides autour de la personnali­té de Lénine, à l'époque presque totalement isolé, de ses propres ex-partisans du parti bolchevik et même dans la gauche de la social-démocratie, con­sidéré comme un illuminé, Lénine proclamait en substance :

"... Prêcher la collaboration des classes,   reni­er la révolution sociale et  les méthodes révo­lutionnaires,   s1adapter au nationalisme bour­geois 3   oublier le caractère changeant des fron­tières nationales et des patries,   ériger en fé­tiche  la légalité bourgeoise,   renier l'idée de classe et  la lutte de classe par crainte d1éloi­gner la "masse de  la population"  (lisez  :   la pe­tite bourgeoisie)  voilà,   sans nul doute  la base théorique de  l’opportunisme .."

"...La bourgeoisie abuse  les peuples en jetant sur le brigandage impérialiste  le voile de  l’an­cienne idéologie de  la "guerre nationale".   Le prolé­tariat démasque  le mensonge en proclamant  la trans­formation de  la guerre impérialiste en guerre ci­vile.   C'est  le mot d'ordre indiqué par les résolu­tions de Stuttgart   de Baie,   qui prévoyaient,  non la guerre en général,  mais bien cette guerre-ci, et qui parlaient non pas de la "défense de   la pa­trie",  mais  "d'accélérer la faillite du capitalis­me" et d'exploiter à cet effet  la crise produite par la guerre,   en donnant  l'exemple de  la Commune. La Commune a été  la transformation de  la guerre nationale en guerre civile.

Cette transformation n'est pas facile à faire et ne s'opère pas au gré de tel ou tel parti. Et c'est précisément ce qui correspond à l'état ob­jectif du capitalisme en général, et de sa phase terminale en particulier. C'est dans cette direc­tion et dans cette direction seulement, que doi­vent travailler les socialistes. Ne pas voter les. crédits de guerre,   ne pas approuver le "chauvinisme" de SON pays et des pays alliés, mais au contraire, combattre avant tout autre le chau­vinisme de  SA bourgeoisie,  et ne pas se canton­ner dans les moyens  légaux  lorsque  la crise  est ouverte et que  la bourgeoisie elle-même a annulé la  légalité créée par elle, voilà la LIGNE DE CONDUITE qui MENE à  la guerre civile et qui amè­nera fatalement à un moment ou à un autre de l'in­cendie qui embrase  l'Europe. .. "

"...   La guerre n'est pas un accident,   un  "péché" comme pensent  les curés   (qui prêchent  le patri­otisme,   l'humanité et  la paix,   au moins aussi bien que  les opportunistes),  mais une phase iné­vitable du capitalisme,   une forme de 'la vie capi­taliste    aussi  légitime que  la paix.   La guerre actuelle est une guerre des peuples.   De  cette vérité il ne résulte pas qu'il faille suivre   le courant  "populaire" du chauvinisme,  mais que pendant  la guerre,   à  la guerre,   et sous des as­pects guerriers,   continuent à exister et continue­ront à sa manifester  les antagonismes sociaux qui déchirent  les peuples... "

"... A bas  les niaiseries sentimentales et  les soupirs imbéciles après  "la paix à tout prix"! L'impérialisme a mis en jeu  le sort de   la civi­lisation européenne.   Si cette guerre n'est pas suivie d'une série de révolutions victorieuses, elle sera suivie à bref délai d'autres guerres. La fable de  la "dernière guerre" est un conte creux et nuisible,   un  "mythe" petit bourgeois (selon l'expression très juste du Golos).

Aujourd'hui ou demain,  pendant cette guerre ou après elle,   actuellement ou bien  lors de  la pro­chaine guerre,   l'étendard prolétarien de  la guer­re  civile ralliera non seulement des centaines de milliers d'ouvriers conscients,  mais des millions de semi-prolétaires et des petits bourgeois abêtis actuellement de chauvinisme et que  les horreurs de  la guerre pourront effrayer et déprimer,  mais surtout instruiront,éclaireront,   éveilleront,   or­ganiseront,   tremperont et prépareront à  la guer­re contre  la bourgeoisie,   celle de  "leur" pays et celle des pays  "étrangers"...."

"..  La IIème Internationale est morte,  vaincue par l’opportunisme. A bas l'opportunisme et vive l'Internationale épurée non pas seulement des "transfuges"  (comme  le désire  le Golos) mais aussi de  l'opportunisme,   la IIIème Internatio­nale  !

La IIème Internationale a accompli    sa part de travail utile. (…)

A la IIIème Internationale appartient  l'orga­nisation des forces prolétariennes pour l'offen­sive révolutionnaire contre  les gouvernements capitalistes,  pour la guerre civile contre la bourgeoisie de tous  les pays,  pour la conquête du pouvoir,  pour la victoire du socialisme..."

En comparant cela à Marx, on voit combien, con­trairement à ce qu'Harper veut bien nous faire croire, Lénine a compris le marxisme et a su Rap­pliquer au moment adéquat :

".,. Il va absolument de soi que, pour pouvoir lutter d'une façon générale, la classe ouvrière doit s'organiser chez elle EN TANT QUE CLASSE et que l'intérieur du pays est le théâtre immé­diat de sa lutte. C'est en cela que sa lutte de classe est nationale,  non pas quant à son con­tenu, mais comme le dit le Manifeste Communiste, "quant à sa forme". Mais le "cadre de l'Etat na­tional actuel", c'est à dire de l'Empire alle­mand, entre lui-même à son tour,  économiquement, "dans le cadre" du système des Etats. Le premier marchand venu sait que le commerce extérieur et la grandeur de Mr Bismarck réside précisément dans une sorte de politique internationale.

Et à quoi le Parti Ouvrier allemand réduit-il son internationalisme ? A la conscience que le résultat de son effort "sera la fraternité in­ternationale des peuples" phrase empruntée à la bourgeoise Ligue de la liberté et de la paix, et qu'on fait passer comme un équivalent de la fra­ternité internationale des classes ouvrières dans la lutte commune contre les classes domi­nantes et leurs gouvernements. " (Critique du Programme de Gotha) (1-5)

Ce qui distinguait donc cette gauche de la S.D de l'ensemble du mouvement ouvrier, c'était ses posi­tions politiques :

1- SUR LA NOTION DE LA PRISE DU POUVOIR (la querelle démocratie bourgeoise et démo­cratie ouvrière intégrale par la dictature du pro­létariat)      

2- sur la nature de la guerre et la position des révolutionnaires dans cette guerre.

Sur tout le reste, notamment sur l'organisation "économique" du socialisme, on en était encore aux mots d'ordre des nationalisations de la terre et de l'industrie, comme beaucoup gardaient en politique le mot d'ordre de la "grève générale insurrection­nelle". Quoi qu'il en soit, il est bon de rappeler que très peu nombreux étaient les militants socia­listes, même dans la gauche, qui avaient compris les positions de Lénine au cours de la guerre, et qui se rallieront APRES COUP à la Révolution Russe, quand la théorie se sera trouvée réalisée dans les faits.

Ceci est tellement vrai, que dans la querelle de Kautsky-Lénine, il n'est pas soufflé mot de la part de Kautsky, de ce côté du problème et pourtant, Lénine le fait remarquer, Kautsky avait pris posi­tion antérieurement, au Congrès de Baie, pour des positions analogues et très avancées sur le pouvoir ouvrier et sur l'internationalisme. Cependant il ne suffit pas de signer des résolutions, faut-il enco­re savoir les appliquer pratiquement. C'est là, est quand on trouve transposé du plan théorique au plan pratique qu'on voit le vrai marxiste. Toute la valeur d'un Plékhanov et d'un Kautsky, des hommes considérables dans le mouvement ouvrier socialiste de la fin du 19ème siècle, s'effondre comme statue de sel à côté de ce petit groupe de bolcheviks qui a du transposer sur le plan pratique leurs théo­ries, d'abord pour la prise du pouvoir, ensuite de­vant la guerre, face aux S.R de gauche et à la frac­tion bolchevique qui était pour la "guerre révolu­tionnaire" à Brest-Litovsk, et devant l'offensive allemande, et devant la guerre civile intérieure qui se poursuivait.

En attendant que la révolution gagne internatio­nalement, on ne pouvait faire en Russie qu'une or­ganisation bourgeoise de l'économie, mais sur le modèle du capitalisme le plus avancé : le capita­lisme d'Etat.

Seul le règlement ultérieur de la révolution in­ternationale, (QUI AVAIT EU SON POINT DE DEPART INTERNATIONALEMENT, sur les positions et devant L'EXEMPLE DES BOLCHEVIKS), permettrait la possibi­lité d'une évolution et d'une transformation de la société vers le socialisme. En dehors de cela, on pourrait citer cent exemples de fausses positions, avant et après la révolution, de ce même Lénine.

En 1905, Trotsky lui donne une sévère leçon dans "Nos différents"et c'est sur la synthèse de la po­sition de Trotsky dans "Nos différents" et de Lénine dans "Que faire ?" que s'est opérée la prise de position dans la guerre. Après la prise du pou­voir, une somme formidable d'erreurs ont été commi­ses de part et d'autres à l'intérieur du parti, chez Lénine, Trotsky etc.. Il ne s'agit pas ici de se voiler les yeux sur toutes ces erreurs, nous y reviendrons par la suite en d'autres en­droits, où il s'agira surtout des "léninistes purs". Mais les enseignements qu'on peut tirer après 30 ans de recul, alors que les conditions économiques ont changé, que les caractères se sont accentués, cette méthode est différente de celle qui consiste à faire face aux événements qui se présentent d'une façon anarchique et imprévue. Aujourd'hui on peut dire quelles furent les erreurs des bolcheviks, on peut étudier la révolution russe comme un événe­ment historique, on peut voir quels étaient les groupes politiques en présence, analyser et étudier leurs documents, leur action etc..

Mais, pour hier, avec toutes leurs positions re­tardataires, les bolcheviks, Lénine et Trotsky en tête, étaient-ils engagés dans un mouvement qui avait pour fin immédiate d'être un mouvement vers le socialisme ? Les chemins pris par les bolche­viks y conduisaient-ils ? Ou bien ceux pris par Kautsky, ou ceux pris par X, Y, ou Z ?

Nous répondons, il n'y avait qu'une seule base de départ pour que le mouvement s'engage dans la voie de la révolution socialiste, et cette base, seuls les bolcheviks, -en Russie-, (et encore pas tous, loin de là), l'avaient mis en avant et l'avaient appliquée. C'est cette base qui faisait que leur action était engagée dans une lutte de classe où le but était le renversement du capitalisme à l'échelle internationale et où les positions politi­ques générales conduisaient réellement à ce ren­versement.

Sorti de là, de ces bases qui ont présidé dans les grandes lignes à l'éclosion du mouvement bol­chevik octobriste, il y aurait bien des choses à dire, et la discussion, loin d'être close là des­sus, ne fait au contraire que commencer, mais elle ne peut avoir lieu et ne peut avoir pour bases que au minimum, le programme révolutionnaire d'octo­bre et bien entendu, au travers de ce programme, valable pour une époque et toute l'expérience du mouvement ouvrier de ces 30 dernières années.

Le mouvement révolutionnaire qui s'est engagé en 1917 en Russie A PROUVE qu'il était internatio­nal, de par les répercussions qu'il a eues en Allemagne l'année d'après.

Au début du mois de novembre 1918, les marins allemands se révoltent, les soviets se propagent dans toute l'Allemagne.

Mais quelques jours après, l'armistice était si­gné, quelques mois après, Noske avait fait son travail de répression, enfin en 1919,,.quand le 1er Congrès de l'I.C s'est tenu, -et quoique le grand mouvement provoqué par la révolution russe-alleman­de ait secoué le prolétariat encore pendant de lon­gues années,- le point culminant de la révolution était déjà dépassé, la bourgeoisie s'était ressai­sie, la paix retrouvée émoussait la lutte de clas­se peu à peu, le prolétariat refluait idéologiquement au fur et à mesure que la révolution alleman­de était brisée par morceaux. L'échec de la révo­lution allemande avait laissé la Russie isolée, devant poursuivre son organisation économique et attendre une nouvelle vague révolutionnaire.

Mais l'histoire est ainsi faite qu'un mouvement ouvrier ne peut être victorieux par étapes. La Ré­volution russe n'étant qu'une victoire partielle, le résultat final du mouvement qu'elle a déchaîné ayant été une défaite à l'échelle internationale, la "soi-disant" construction du "socialisme" en Russie devait surtout être l'image de cette défai­te du mouvement ouvrier international.

L'I.C tenant ses congrès à Moscou montrait déjà que la révolution était stoppée, le reflet de cet­te défaite se traduit, dans l'étude des congrès, qui marquent à chaque nouveau congrès, un nouveau recul du mouvement ouvrier international, sur le plan théorique à Moscou, physiquement à Berlin.

De nouveau, les révolutionnaires se trouvaient mis en minorité puis exclus. L'Internationale Com­muniste, après la IIème et la 1ère, les partis com­munistes après tant d'autres partis "socialistes", "ouvriers" et autres, voyaient leur idéologie embourgeoisée peu à peu.

Mais à côté de ce recul du mouvement ouvrier, deux phénomènes marquant se produisent, un parti ouvrier dégénéré gardait le pouvoir d'un Etat pour lui seul et le capitalisme dans une nouvelle ère, se trouvait entré en 1914 et, par la suite replon­gé, au fur et à mesure du recul du mouvement ou­vrier, dans des crises internes à un degré bien plus élevé qu'auparavant.

C'est pensons nous, l'analyse de ces deux phéno­mènes que seule la Fraction Italienne de la G.C (en publiant "Bilan", dont le nom seul est tout un programme, de 1933 à 1938), a su dégager d'une fa­çon claire, et qui aurait du permettre de donner naissance à un nouveau mouvement ouvrier révolu­tionnaire.

c) Devant cette dégénérescence du mouve­ment ouvrier, devant l'évolution du capitalisme mo­derne, devant l'Etat stalinien russe, devant les problèmes qui se sont posés aux insurrections de soviets, il y a une troisième position qui consis­te à ne pas se fatiguer dans une recherche trop approfondie des pourquoi et des comment HISTORIQUES ET POLITIQUES de ces 30 dernières années, et à tout mettre sur le dos d'une "tête de turc". Les uns choisissent comme "tête de turc" Staline, et font de 1'antistalinisme qui les conduit à la par­ticipation à la guerre dans le camp américain "démocratique" ; d'autres choisissent un "dada" quelconque. Le "dada" varie selon les besoins de la mode politique. En 1938-42, la mode était de mettre sur le dos du fascisme la guerre et la dégénéres­cence de la société dues au maintien du système ca­pitaliste dans son ensemble. Aujourd'hui c'est le stalinisme qui sert de "tête de turc". Alors les théories et les théoriciens fleurissent : Burnham, contre la bureaucratie, Bettelheim pour, etc.. Sartre et la "liberté" et toute la clique des écri­vains salariés des partis politiques de la bour­geoisie et du journalisme moderne pourri d'arri­vistes. Dans le tableau, l'accusation de Harper con­tre le "léninisme", dont le "stalinisme serait le produit fatal", n'est qu'une pièce à conviction de plus et une surenchère.

Dans une heure ou le "marxisme" subit sa plus grande crise (espérons seulement que c'est une cri­se de croissance), Harper ne fait que mettre un peu plus de confusion là où il y en a déjà de trop.

Quand Harper affirme :

".., Mais non, on ne trouve rien chez Lénine qui indiquerait que  les idées sont déterminées par la classe. Les divergences théoriques chez lui planent dans  l'air. Bien entendu,une opinion théorique ne peut être critiquée qu'à l'aide d'arguments théoriques. Mais quand les conséquences sociales sont mises au premier plan avec une tel­le violence, on ne devrait pas laisser dans  l'om­bre l'origine sociale des conceptions théoriques. Ce coté essentiel du marxisme, visiblement, n'exis­te pas chez Lénine. . "

("Lénine als philosophe" -Harper La science de la nature -Lénine-)

Il va ici plus loin que la simple confusion, plus loin que ne pourrait l'être, entraîné par la polé­mique, un excès de langage. Harper est un de ces nombreux marxistes qui ont vu dans le marxisme l'affirmation plus d'une méthode philosophique et scientifique en théorie, mais qui restent dans le ciel astronomique de la théorie sans jamais l'ap­pliquer à la pratique historique du mouvement ou­vrier. Pour ces "marxistes" la "praxis" est encore un objet de philosophie, pas encore un sujet agissant.

N'y a-t-il pas une philosophie à tirer de cette période révolutionnaire ?

Si certainement. Je dirai même que pour un marxis­te, on ne peut tirer de philosophie que d'un mou­vement de l'histoire, pour en tirer les leçons pour la suite du mouvement historique. Or, que fait Harper ? il philosophe sur la philosophie de Lénine en l’enlevant de son contexte historique. S’il n’y avait que cela, il aurait été amené seulement à exprimer une demi-vérité. Mais voilà qu’il veut appliquer cette conclusion, cette demi-vérité, à un contexte historique qu’il ne s’est même pas donné la peine d’examiner. Là il nous fournit la preuve qu’il n’a pas fait mieux, sinon pire que Lénine dans « Matérialisme et Empiriocriticisme ». Il a parlé du marxisme, et la montré dans sa position par rapport au problème de la connaissance.  Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce que Harper a dit ; il y a surtout à dire que l’aspect principal de la position du problème de la PRAXIS et de la connaissance, pour un marxisme, ne se fait pas en dehors de l’aspect politique immédiat que revêt la « praxis » véritable révolutionnaire, c'est-à-dire le développement du mouvement de la pensée et de l’action révolutionnaire !!! Or Harper répète comme une litanie : « Lénine n’était pas un marxiste !!! Il n’a rien compris à la lutte de classe !!! », et il s’avère que, point par point Lénine suit les enseignements de Marx, dans le développement de sa pensée politique révolutionnaire pratique.

La preuve que Lénine a compris et appliqué à la révolution russe les enseignements du marxisme, est contenue dans la « préface » de Lénine au « lettres de Marx à Kugelmann », où il a puisé l’enseignement que Marx a tiré de la commune de Paris ; on trouve encore une curieuse analogie entre les texte de Lénine que nous avons cité et ce passage de Marx, critique du programme de Gotha « I-5 ».

 

Lénine et Trotski sont en plein dans la ligne du marxisme révolutionnaire. Ils ont suivi ses enseignements pas à pas. La théorie de « Révolution permanente » de Trotski n’est autre que la leçon du Manifeste Communiste et du marxisme en général, son aspect non dégénéré : la révolution russe en reproduit d’ailleurs fidèlement les schémas et obéit à ce marxisme. On a oublié une seule chose, chez Harper comme chez tant d’autres marxiste : la perspective valable pour les révolutions du 19° siècle, pendant la période ascendante du capitalisme,  et sur laquelle encore se trouve à cheval la révolution russe, est-elle valable pour la période dégénérescente de cette société ?

Lénine avait bien dégagé la nouvelle perspective en parlant d’une nouvelle période dite « des guerres et des révolutions » ; Rosa avait bien dégagé l’idée que le capitalisme entré dans une époque de dégénérescence, cela n’a pas empêché l’I.C. et à sa suite tout le mouvement ouvrier trotskiste et autre opposition de gauche de resté sur l’ancienne perspective, ou d’y revenir, comme Lénine le fit après l’échec de la révolution allemande. Harper pense bien qu’il y a une nouvelle perspective, mais il prouve par son analyse de Lénine et à travers lui de la révolution russe, qu’il n’a pas su après tant d’autres l’a dégager et qu’il s’est perdu dans des tas de considérations vague ou fausses comme tant d’autres avant lui.
 

Et ce n’est pas un hasard que se soient les héritiers d’une partie du bagage idéologique de « Bilan » qui lui répondent, comme ils répondent d’ailleurs au « léninistes » pure.
 

Les « pro » et les « anti » Lénine oublient seulement une chose c’est que si les problèmes d’aujourd’hui ne se comprennent qu’à la lueur de ceux d’hier ils sont cependant différent.

Philippe