Introduction au texte "les causes économiques, sociales et politiques du fascisme"

See also :

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

L’article que nous reproduisons à la suite a été publié en novembre 1933 dans le n°11 de "Masses" qui était un mensuel éclectique situé à la gauche de la social-démocratie française. Il a été écrit par A. Lehmann membre des "groupes communistes, ouvriers" allemands héritiers du K.A.P.D. Si nous le republions aujourd'hui, c'est pour permettre à nos lecteurs de situer le degré de clarification à laquelle était parvenue la gauche communiste qui s'est dégagée de la III° Internationale et le recul considérable représenté par les courants "conseillistes" ou "bordiguistes" qui s'en réclament aujourd’hui.

Cet article comporte un certain nombre de faiblesses, qui avaient cours parmi des éléments de la gauche allemande, dans la compréhension du fascisme et qui le conduit à considérer que le fascisme est appelé à s'étendre à tous les pays.  S'il fait ressortir les conditions générales qui permettent le fascisme  (période de déclin du capitalisme, existence d'une crise économique aiguë)  il ne comprend pas les conditions particulières qui l'on fait apparaître  en Italie et en Allemagne et nulle part ailleurs  (défaite brutale de la classe ouvrière après un mouvement puissant, et mauvaise part dans la répartition du gâteau impérialiste).

Bien que moins précise dans la compréhension des conditions générales, la gauche italienne, à la même époque (après la 2° guerre, elle reprend à son compte l'aberration de la "mondialisation du fascisme"), a pu faire une analyse beaucoup plus juste de ces conditions particulières ce qui lui a permis de faire apparaître "l'antifascisme"  comme le grand ennemi  du prolétariat. On ne trouve pas dans ce texte, par contre, de dénonciation du danger antifasciste.

Autre faiblesse est celle de l'analyse de la dégénérescence de la révolution russe et de la IIIe Internationale.

Dans cet article, ces phénomènes sont présentés comme essentiellement  des conséquences de la situation existant en Russie même (arriération, poids de la paysannerie)  et non comme un produit du recul  de la Révolution à l'échelle mondiale.

Malgré ces faiblesses, cet article comporte un nombre important de points forts qui encore aujourd'hui en font une analyse bien plus valable que celles de la plupart des groupes actuels se réclamant de "l’ultragauche", points forts qu'on peut énumérer ainsi :

  • compréhension de la période ouverte par la 1° guerre mondiale comme celle du déclin du mode de production capitaliste lié à la disparition des marchés extra-capitalistes;
  • impossibilité pour la bourgeoisie, dans cette phase de déclin,  d'accorder des réformes réelles au prolétariat ce qui conduit à un renforcement considérable de l'Etat, à l'intégration des syndicats et à la fin de toute utilisation du parlement pour la lutte des travailleurs;
  • transformation de la nature des crises : les crises cycliques laissant la place à la crise permanente dont les phases aiguës conduisent,  en 1'absence de réaction prolétarienne, à la guerre impérialiste;
  • dénonciation de toutes les politiques frontistes et "antifascistes";
  • caractère prolétarien de la Révolution russe ainsi que de la III° Internationale (contrairement aux idées commençant à se développer à l'époque, particulièrement dans la gauche Hollandaise);
  • nature capitaliste (même si ce terme n’est plus utilisé explicitement dans 1'article)  du régime existant en Russie et rejet de toute politique de "défense de l'U.R.S.S." par le prolétariat;
  • caractère nécessairement mondial de la Révolution Prolétarienne;
  • nécessité pour la classe ouvrière de se donner un parti basé sur un programme clair et cohérent, fraction la plus consciente et nécessairement minoritaire de la classe, ne pouvant se substituer à elle dans la prise du pouvoir et ne pouvant être crée qu'au moment d'une montée révolutionnaire de la lutte et non dans "une période de recul,  comme le veut le volontarisme trotskyste et plus tard "bordiguiste".

Ces points constituent l'axe autour duquel s'est constitué aujourd'hui le Courant Communiste International. Il fait apparaître la continuité existant entre le mouvement révolutionnaire qui se développe actuellement et celui du passé,  marquant l'unité historique de la lutte prolétarienne au-delà de la terrible période de contre-révolution dont nous sortons.

Un grand nombre de courants  "modernistes" rejettent cette continuité. Ces courants veulent faire "du neuf" ...

Mais, aujourd'hui, en se refusant tout passé," ils s'interdisent tout avenir" (dans le camp prolétarien tout au moins). Pour notre part, nous savons qu'on ne pourra aller au-delà des acquis de la gauche communiste qu'en partant de ces acquis et non en les rejetant. C'est pourquoi, nous nous réclamons hautement de cette continuité.

LES CAUSES ECONOMIQUES, SOCIALES ET  POLITIQUES   DU  FASCISME, CAUSES  ECONOMIQUES

Pour saisir les causes profondes du fascisme, il faut considérer le changement de structure du capitalisme qui s'est produit dans les dernières décades. Jusque dans les premières années du siècle s’est développé le capitalisme encore progressif où la concurrence jouait entre les éléments capitalistes privés ou les sociétés anonymes, le rôle de moteur du progrès économique. L'accroissement plus ou moins régulier de la productivité était absorbé assez facilement par les nouveaux débouchés ouverts dans la période de la colonisation par les méthodes de l’impérialisme actif. L'organisation politique correspondant à cette structure atomisée du capitalisme, était la démocratie bourgeoise qui donnait aux différentes couches capitalistes le moyen le plus approprié de régler leurs contradictions d’intérêts. La situation prospère du capitalisme permettait d’accorder aux ouvriers certaines concessions politiques et matérielles et créait dans la classe ouvrière les conditions du réformisme et l'illusion que le Parlement était un moyen  de progrès pour la classe ouvrière.

Les possibilités d'une accumulation du capital toujours de plus en plus importante, qui s'étaient manifestées dans cette première phase, trouvèrent leur fin dans la concurrence de plus en plus acharnée des capitalismes nationaux qui se heurtaient dans les dernières tentatives possibles de conquête de nouveaux terrains d’expansion capitaliste., Ces rivalités causées par la restriction des débouchés aboutirent à la guerre mondiale. Les mêmes causes avaient aussi amorcé la transformation de la structure du capitalisme par la concentration progressive du capital avec prépondérance du capital financier. La guerre et ses conséquences accélérèrent ce processus. L’inflation surtout, par la dépossession des classes moyennes permit dans une grande échelle, le développement du capital monopoliste, l’organisation du capital dans de vastes trusts et cartels, horizontalement et verticalement, et qui dépassaient même le cadre national. Les différentes cruches du capitalisme perdirent leur caractère spécial (financier, industriel, etc.) pour se fondre dans une masse d'intérêts de plus en plus uniformisés.

Comme les domaines d'action de ces trusts et cartels dépassaient le cadre des Etats, le capitalisme se trouva dans la nécessité d'influencer la politique économique de l'Etat de la façon la plus rapide. La liaison entre les organes des intérêts économiques capitalistes et l'appareil d'Etat devint donc plus étroite, l'intermédiaire du parlement devint superflu.

Avec une telle structure, le capitalisme n'a plus besoin du parlementarisme qui ne subsiste dans une première période que comme une façade derrière laquelle s'accomplit la dictature de ce capital monopoliste, Cependant, ce parlementarisme a encore pour la bourgeoisie l'utilité de maintenir les masses prolétariennes dans les illusions réformistes formant ainsi pour la dictature du capital, une base politique sur laquelle elle peut s'appuyer. Mais l'aggravation de la crise mondiale, l'impossibilité d'ouvrir de nouveaux débouchés enlèvent peu à peu tout intérêt pour la bourgeoisie dans le maintien de cette façade parlementaire. La dictature directe et avouée du capital monopoliste devient une nécessité pour la bourgeoisie elle-même. Il se montre que le système fasciste est la forme du gouvernement la mieux appropriée aux besoins du capital monopoliste. Son organisation économique est la plus favorable pour la solution des contradictions internes de la bourgeoisie, tandis que son contenu politique permet à la bourgeoisie de s'appuyer sur une nouvelle base qui remplace ainsi le réformisme devenu de plus en plus incapable de maintenir les illusions des masses.

BASES  SOCIALES

L'impossibilité pour la bourgeoisie de conserver le réformisme comme base politique, résulte de l'aggravation considérable des oppositions de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat. Depuis la guerre, le réformisme n'était plus en Allemagne qu'un jeu stérile. Chaque jour la classe ouvrière allemande perdait un peu plus de ce qui restait des "conquêtes" du réformisme. Le prestige du réformisme sur les masses ne subsistait que grâce à une puissante organisation bureaucratique. Mais les dernières attaques les plus violentes contre le niveau de vie des ouvriers, jetant ceux-ci dans la misère la plus insupportable sapait rapidement l'influence du réformisme dans les masses ouvrières et mettait à nu les oppositions de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie.

Parallèlement à ce processus au sein de la classe ouvrière se produisait dans les différentes couches de la petite bourgeoisie, un processus de radicalisation. Les paysans étaient endettés, réduits à la misère et passaient par endroit à des actions terroristes. Les commerçants ressentaient les contrecoups de l'appauvrissement des masses et de la concurrence des grands magasins et des coopératives. Des intellectuels désorientés par l'incertitude du lendemain, des étudiants sans avenir, des anciens officiers déclassés étaient tournés vers toute possibilité aventurière. Des employés prolétarisés et frappés par le chômage et des fonctionnaires licenciés étaient prêts à se laisser entraîner par une démagogie radicale. Un anticapitalisme vague et utopique se développait dans ces couches hétérogènes dépossédées par la grande bourgeoisie. Leur anticapitalisme était réactionnaire, puisqu'il voulait rétablir une étape périmée du capitalisme. Ainsi, ils devenaient malgré leur radicalisme, un facteur conservateur et avec cela un instrument facile dans les mains du capitalisme monopoliste. En réalité, pour cette masse petite-bourgeoise radicalisée et inconsciente, incapable de jouer un rôle indépendant dans l'économie, placée devant l'antagonisme croissant contre le prolétariat et la bourgeoisie, la question était de faire un choix entre l'un et l'autre. Il lui fallait choisir entre le capital monopoliste -cependant responsable de sa situation désespérée- et le prolétariat facteur révolutionnaire historique. La haine de la révolution prolétarienne qui supprimerait les classes, l'attachement aux privilèges des classes petite-bourgeoises -privilèges qui cependant n'étaient plus qu'un souvenir- jeta ces classes moyennes radicalisées dans les bras du capital monopoliste, fournissant ainsi à celui-ci la base sociale suffisamment large, susceptible de remplacer dans ce rôle le réformisme qui menaçait d'autre part de s'effondrer.

RACINES POLITIQUES

La synthèse de ces deux aspects contradictoires du fascisme : dépendance du capital monopoliste et enrôlement des masses petite-bourgeoises s'opéra sur le plan politique dans le développement du parti national-socialiste. Ce parti se développa grâce à une démagogie effrénée et aux subsides de l’industrie lourde. Sur le plan idéologique, ce parti exprimait le désespoir des masses petite-bourgeoises par un langage radical et révolutionnaire, allant même jusqu'à la propagande pour certaines formes d'expropriations (banques, juifs, grands magasins), sa liaison avec le capital monopoliste s'exprimait par la propagande pour la collaboration des classes, pour l'organisation corporative hiérarchisée contre la lutte de classe et le marxisme.

L'inconsistance du contenu idéologique de la démagogie nazi se manifeste dans la propagande raciste. Le mécontentement des masses était détourné contre le traité de Versailles, bouc émissaire du capitalisme et contre les juifs considérés comme représentants du capital international et comme promoteurs de la lutte de classe. Ce tissu de stupidités incohérentes ne pouvait trouver prise que sur l’esprit des petits bourgeois, que leur rôle secondaire dans l'économie rendait incapable de comprendre la moindre des choses aux faits économiques et aux événements historiques dans lesquels ils étaient plongés.

Les paysans et les petit-bourgeois radicalisés formèrent toujours la grande masse du parti national-socialiste. Ce ne fut qu'à mesure que la subordination au capital monopoliste devint plus claire que la bourgeoisie elle-même vint renforcer les cadres nazis et lui fournit des officiers et des chefs. Mais jusqu’à l'avènement d'Hitler au pouvoir, il fut impossible au parti national-socialiste de mordre sérieusement sur la classe ouvrière, ainsi qu'en témoignent les élections aux conseils d'entreprises. Jusqu'à la fin, les nazis eurent toujours beaucoup de difficultés pour pénétrer dans les bureaux de pointage des chômeurs (Stempelstelle), seulement quelques centaines de milliers de mercenaires purent être recrutés pour les S.A. et les S.S. parmi les employés en chômage et le lumpen prolétariat, cependant qu'il y avait des millions de chômeurs sans aucun moyens d'existence.

Mais si la classe ouvrière ne se laissa pas, ou presque pas, contaminer par la démagogie fasciste, elle n'en fut pas moins incapable de s'opposer au développement du parti national-socialiste. Elle ne réussit pas à dissocier le bloc de classes réactionnaires en formation. Les tentatives des grands partis ouvriers d'utiliser telle ou telle divergence apparente entre le capital monopoliste et les nationaux-socialistes. Surtout le prolétariat ne comprit pas que la partie se jouait non entre la démocratie et le fascisme, mais en réalité entre la révolution prolétarienne et le fascisme. C'est donc l'incapacité révolutionnaire du prolétariat qui permit le développement politique du fascisme et l'avènement d'Hitler.

Pour voir comment cela fut possible, il faut examiner en détails le contenu idéologique et tactique des principales tendances du mouvement ouvrier.

LES  TENDANCES  ET LES  ORGANISATIONS DE LA CLASSE OUVRIERE, LE REFORMISME

Le réformisme s'était développé parmi la classe ouvrière dans la période de montée du capitalisme. Ces racines se trouvaient dans la possibilité pour la bourgeoisie d'accroître rapidement l'appareil de production, cette production accrue étant en général facilement écoulée dans les débouchés nouveaux. Il en résultait pour la classe ouvrière un rapide développement en nombre et en puissance. La bourgeoisie avait besoin pour assurer le développement accru de la production d'une classe ouvrière docile et satisfaite. Elle pouvait facilement obtenir ce résultat en abandonnant à la classe ouvrière une faible partie des profits toujours plus élevés que lui assurait le développement de l'impérialisme. Mais même lorsque la bourgeoisie ne voulut plus -et fut impuissante à accorder à la classe ouvrière une puissance importante- et put remplir son rôle en arrachant à la classe ouvrière tous les avantages accordés autrefois, même alors le réformisme conserva dans la classe ouvrière une puissance importante et put remplir son rôle comme base politique du capitalisme. Cela tient à l'organisation politique syndicale et étatique du réformisme qui s'étant développé pendant les années de prospérité subsista tant qu'elle fut d'un intérêt quelconque pour le capitalisme. L'organisation politique (social-démocratie) avait pour méthode essentielle la pratique parlementaire. Son action avait pour but de faire croire aux ouvriers qu'ils devaient attendre paisiblement, toute amélioration de leur sort qui serait décidée par le parlement, suivant les principes démocratiques. Toutes les fois que la social-démocratie prit la part la plus active dans le massacre des ouvriers révolutionnaires, elle justifia ses trahisons en se présentant comme défenseur de la démocratie. L'organisation syndicale se donnait comme but la discussion avec les entrepreneurs des contrats de tarifs, en utilisant en dernier ressort l'arbitrage de l'Etat. Elle excluait la grève tant qu'elle pouvait le faire et, en cas de grèves spontanées, elle s'efforçait de ramener les ouvriers au travail par toutes les manœuvres possibles, même parfois en s'associant à la direction de la grève. Les bureaucrates syndicaux nombreux, bien payés, embourgeoisés, régnaient sur les ouvriers par le moyen de la gestion des institutions d'assistance de toute sorte (maladie, chômage, etc.). La participation à ces institutions et aux différents avantages syndicaux retenaient les ouvriers dans l'obéissance et permettait la persistance du pouvoir des bureaucrates malgré les trahisons répétées et toujours plus cyniques.

Parallèlement au développement de la bureaucratie syndicale, s'était développée dans l'appareil d'Etat une bureaucratie spéciale pour l'application des lois sociales, de l'assistance, des secours de chômage, etc. Il faut reconnaître dans cet organisme et sa fonction une forme auxiliaire du réformisme, qui d'ailleurs trouvait son origine dans la conjonction du réformisme parlementaire et du réformisme syndical. Ce réformisme étatique contribuait également au même rôle de maintient de la classe ouvrière dans l'ordre, l'obéissance et l'illusion.

Ainsi le réformisme persistait dans son organisation quoique ayant perdu ses racines économiques. L'idéologie du réformisme subsistait dans la classe ouvrière par survivance, mais peu à peu, elle s'effritait sous l'action de l'aggravation de l'exploitation et de la misère du prolétariat. Lorsque le prolétariat se trouva réduit à lutter pour ses intérêts les plus élémentaires, il ne parut plus possible à la bourgeoisie de maintenir cette organisation pratique de la collaboration des classes sur les bases de l'idéologie réformiste. L'organisation pratique devait être maintenue à tout prix, mais l'idéologie avait besoin d'être changée,  la bourgeoisie remplaça alors résolument le réformisme par le fascisme. Les syndicats furent d'abord intégrés purement et simplement dans le fascisme. Il ne pouvait pas être question de résistance de la part des bureaucrates puisque la réalité de l'organisation réformiste de collaboration de classe était conservée : seule était rejetée, comme un oripeau inutilisable l'idéologie réformiste. Le remplacement du réformisme par le fascisme comme soutien, du capitalisme se produisit donc de la façon la plus simple et si la bourgeoisie n'avait pas eu besoin d'hommes nouveaux, elle aurait pu conserver les services des bonzes qui ne demandaient pas mieux.

Il s'est montré dans cette circonstance que les syndicats n'étaient pas une organisation qui puisse être utile à la classe ouvrière et que cela résultait non pas d'une mauvaise direction, mais de la structure et du but même des syndicats comme organes de représentation des intérêts corporatifs dans le cadre du capitalisme; de telles organisations deviennent donc nécessairement un organe du fonctionnement normal du capitalisme et ne peuvent donc pas être utilisés dans des buts révolutionnaires.

LE  BOLCHEVISME

Le développement de la révolution russe depuis octobre 1917 a été conditionné par la contradiction entre un prolétariat très concentré, mais peu nombreux et une immense paysannerie arriéré. L'industrie russe était en général très moderne techniquement, mais sa structure économique présentait des lacunes car elle avait été organisée par le capital étranger pour des buts de guerre ou d’exportation Après l'effondrement du tsarisme, la bourgeoisie ne put pas stabiliser le pouvoir qui lui était tombé dans les mains, ne pouvant trouver aucun appui dans la paysannerie qui voulait la paix et la terre.

Le prolétariat audacieux et conscient s'empara du pouvoir d'état en octobre mais il se trouva devant des difficultés d'organisation énormes, en face d'une paysannerie arriérée et déjà satisfaite, vingt fois plus nombreuse que lui. La collectivisation des entreprises fut poursuivie par les ouvriers sur un rythme gigantesque, mais les tentatives d'organisation communiste de la répartition des produits se heurtèrent à la résistance passive et active de l'immense masse paysanne. La NEP fut un recul du prolétariat amené à composition par la paysannerie; cependant le prolétariat restait encore maître des leviers de commande de l'économie. Mais dans ce régime de compromis entre l'industrie collectivisée et l'agriculture parcellaire, la rivalité masquée, mais réelle, entre le prolétariat et la paysannerie fournit les bases du développement inouï de l'appareil d'Etat, de la spécialisation de cet appareil et de la suppression des pouvoirs des soviets. Les succès de la planification de l'économie accélèrent ce processus de cristallisation de la bureaucratie qui réussit à dominer peu à peu sans contrôle, en imposant des mesures de coercition économique, tant sur le prolétariat (rétablissement du travail aux pièces et de l'autorité des directeurs), que sur la paysannerie (concentration forcée des entreprises paysannes) et des mesures de domination politique (remplacement: des tribunaux populaires par des décisions de la police politique spéciale G.P.U.).

Un processus parallèle se poursuivit à l'intérieur du Parti communiste, organe dirigeant qui devint à la suite de crises successives, l'expression exclusive des nouveaux intérêts de classe de la bureaucratie Avec la disparition du pouvoir politique des soviets ouvriers, était disparu la dictature du Prolétariat à laquelle s'était complètement substituée la dictature de la Bureaucratie en temps que classe en formation.

La III° Internationale et les partis communistes dans tous les pays ont suivis leur structure les répercussions de cette transformation du régime en Russie. En particulier pour le parti allemand, la bureaucratisation et l'absence de démocratie intérieure étaient extrêmes. L'influence des masses ouvrières ne pouvait pas se faire sentir sur la politique du K.P.D. Sa stratégie et sa tactique lui était imposées suivant les intérêts de la bureaucratie soviétique. Jusqu’a la NEP, la politique extérieure soviétique avait été orientée vers la révolution mondiale, quoique avec des erreurs qui, par exemple avec Radek, eurent des conséquences désastreuses sur la révolution allemande. Maintenant la théorie du socialisme dans un seul pays met au premier plan l'édification de l'appareil industriel en Russie (cette édification industrielle étant baptisée socialisme), et par conséquent donne la plus grande importance à la stabilisation et à la politique de paix dans les relations extérieures. Avec la disparition de la dictature du prolétariat en Russie, disparait aussi l'intérêt du prolétariat mondial à considérer les développements de la situation en Russie comme l'axe de la révolution mondiale„

Les Intérêts de classe de la bureaucratie ont engendré la théorie du "parti dirigeant" qui est la négation de la possibilité d’une politique de la classe ouvrière qui soit indépendante des autres classes, en particulier des classes moyennes et, par conséquent, la racine de l’opportunisme. D'autre part, l'utilisation du prolétariat mondial pour les besoins changeants de la diplomatie soviétique engendrait une coupure toujours plus grande entre les masses et le K.P.D.

La conséquence essentielle, qui résume toute l'action de la bureaucratie soviétique a été la dégénérescence du caractère de classe du mouvement révolutionnaire. Au lieu d'une idéologie de classe, le K.P.D. répandait, tant par opportunisme que pour des raisons diplomatiques, une idéologie nationaliste (mot d'ordre de la libération nationale et sociale, théorie de l'oppression de la nation allemande par l'impérialisme). Le K.P.D. croyait en faisant cette manœuvre, introduire le désarroi dans les rangs petit-bourgeois des nationaux-socialistes. La réalité, il introduisit la confusion et le désarroi dans le prolétariat; il ne peut rien opposer idéologiquement au fascisme ascendant, et l'avènement du fascisme entraîna dans les rangs des nationaux-socialistes, des militants du K.P.D. trompés par leur propre mot d'ordre de confusion nationaliste.

L'incohérence des manœuvres bolcheviques (front unique tantôt avec les fascistes, tantôt avec les sociale-démocrates) les prétentions bureaucratiques à la dictature sur les masses, l'absence d'une idéologie prolétarienne condamnaient le K.P.D. a l'impuissance. Après avoir volé de "succès" en "succès" sur le plan électoral, le K.P.D. se trouva complètement isolé des masses quand il aurait voulu agir (manifestation des nazis devant la maison Liebknecht). Il n'est même pas possible de savoir s'il voulait agir vraiment et dans quel sens.

Les racines de cette incapacité sont les mêmes que celle de la social-démocratie. Elles résultent dans les deux cas de la pénétration des idéologies bureaucratiques dans les organisations. Ce sont les idéologies du parlementarisme (mot d'ordre : pour arrêter Hitler, votez pour Thaelmann), du syndicalisme (tentatives de conquête des syndicats) et de l'opportunisme qui consiste dans la pratique de manœuvres entre les classes et entre les différentes couches de la classe ouvrière.

PETITS GROUPEMENTS BOLCHEVIQUES

La théorie du parti dirigeant et la pratique des manœuvres parlementaires syndicales et opportunistes se retrouvent dans les diverses oppositions bolcheviques. La K.P.D. (Brandler), les trotskistes et le S.A.P. ont la même idéologie fondamentale. Ils ne diffèrent que par des détails subtils et d'ailleurs changeants. Pour tous ces groupements, la tactique préconisée contre le fascisme était la même unité pour l'action du réformisme et du bolchévisme. Cette tactique ne fut pas appliquée, mais la classe ouvrière n'avait rien à espérer de 1' unité de l'incapacité avec la trahison.

PERSPECTIVES  DU MOUVEMENT OUVRIER

LES LEÇONS DE L'EXPERIENCE REVOLUTIONNAIRE

Les perspectives ne peuvent se fonder que sur des expériences. Les expériences révolutionnaires sont déjà riches en enseignements depuis la Commune de Paris à la révolution d'octobre russe, en passant par la révolution de 1905 ; ces expériences contredisent formellement la tactique et la stratégie du bolchévisme; elles ont toujours montré que la classe ouvrière était capable dans des situations objectives déterminées, d'agir d'une façon indépendante comme classe, et que dans ces situations elle créait spontanément des organes pour l'expression et l'exercice de sa volonté de classe : conseils ouvriers ou soviets. Il faut voir comment sont nés et se sont développés ces organes en Allemagne. Les premières actions ouvrières surgies en 1917, contre la volonté des bureaucrates syndicaux intégrés dans le régime de guerre, ont engendré les "hommes de confiance révolutionnaires d'entreprise" (Révolutionare Betriebsobleute).

Les conseils d'ouvriers de 1918 furent la suite directe de ce mouvement. L’effondrement militaire de l'Allemagne donne prématurément des possibilités inouïes de développement à ces conseils, mais leur clarté politique n'était pas suffisante. La conscience la plus claire des nécessités révolutionnaires, représentée par le groupe Spartacus, n'était pas encore assez développée pour que le mouvement des conseils ; quelques illusions anarchistes et aussi des habitudes héritées d'une longue pratique réformiste. L'échec du mouvement des conseils en 1919 fut, pour une grande part, le résultat d'une conscience insuffisante de la nécessité de la dictature du prolétariat.

Dans la situation instable du capitalisme qui dura jusqu’à 1923, se manifesta la nécessité pour les ouvriers d'avoir des organisations révolutionnaires sur la base de la production et il naquit un peu partout en Allemagne des organisations d'entreprises, qui formées tout à fait spontanément en s'opposant aux syndicats contre-révolutionnaires, formèrent à ce moment un courant politique très important. Les tentatives révolutionnaires furent terminées en 1923 par l’action brutale de la Reichwehr écrasant les ouvriers déjà démoralisés par la tactique doublement absurde du Parti communiste qui proposait le front unique national aux fascistes de Reventlov contre l'impérialisme français et participait d'autre part, au gouvernement parlementaire de Saxe avec les social-démocrates.

Depuis 1924, la stabilisation passagère du capitalisme et l'absence de perspectives révolutionnaires entraîna la disparition des courants radicaux, permit un nouveau développement du réformisme appuyé sur l'appareil d'Etat et inaugura l'ère des "succès" parlementaires du bolchévisme. Cette consolidation apparente du réformisme et ces succès illusoires du bolchévisme n'empêchèrent pas, avec l'approche et le développement de la crise depuis 1929, la croissance du mouvement fasciste, et l'abaissement du niveau de vie de la classe ouvrière toujours de plus, en plus frappée par un chômage sans issue. Dans les masses naissaient en même temps, qu'une certaine méfiance dans les partis existants. une certaine effervescence tendant au front unique de classe, mais dans l'ensemble subsistait encore l'attente que les grandes organisations pourraient encore agir efficacement. L'avènement du fascisme sans aucune résistance, sonna le glas des illusions dos ouvriers.

VERS L'ORGANISATION DU PROLETARIAT

Ainsi la pression des conditions économiques conduisit la bourgeoisie à détruire des organisations qui, cependant, étaient en fait seulement capables de freiner et de paralyser tout mouvement révolutionnaire de classe. Cet aspect dialectique de l'avènement du fascisme nous fait apercevoir à travers le déchaînement de la terreur et la dispersion de l'ancien mouvement ouvrier, les racines d'un progrès et les bases du mouvement rénové. La destruction des anciennes organisations ouvre de nouvelles perspectives pour un nouveau mouvement de classe. Le prolétariat se trouve débarrassé des partis soi-disant prolétariens, mais effectivement réactionnaires, des illusions paralysantes du réformisme politique et syndical et dû parlementarisme. Aussi les illusions bolcheviques sont ébranlées : la masse des prolétaires révolutionnaires ne croît plus qu'il soit nécessaire que toute son action soit dirigée par un parti de révolutionnaires professionnels au-dessus de la classe ouvrière; elle n'a plus confiance dans les méthodes de bluff de l'agitation bolchevique qui ne conduisent qu'à des actions stériles.

La pratique de la lutte illégale conduit les ouvriers à développer ces nouvelles formes de travail. Les ouvriers révolutionnaires forment à l'usine et dans les bureaux de pointage de petits groupes dans lesquels les provocateurs ne peuvent pas entrer. La diffusion des tracts couverts de mots d'ordre d'agitation et de bluff est remplacée par l'élaboration de matériel de discussion et d'éducation politique prolétarienne. Les bureaucrates du Parti communiste ne peuvent plus imposer des points de vue sans discussion.

Cependant ce travail de groupement et d'éducation de classe se fait encore de façon sporadique et avec une insuffisante clarté politique. Il est pourtant nécessaire que la clarté programmatique la plus grande possible soit le point de départ de tout travail. Les éléments révolutionnaires: des plus conscients, déjà rassemblés dans des noyaux formés par un travail tenace préparatoire, aideront ce processus de clarification et de rassemblement parmi les groupes qui sont nés des débris des anciennes organisations, mais sont encore à la recherche d'une nouvelle idéologie. Les noyaux communistes-ouvriers se sont développés, dans, la période d'aggravation de la crise. Par ces noyaux s'est réalisée la synthèse, de l'expérience de la lutte illégale des ouvriers radicaux  pendant les différentes tentatives révolutionnaire depuis 1917 avec l'ardeur révolutionnaire de jeunes que le développement des événements avait éclairé sur la nécessité de rompre avec les méthodes du réformisme et du bolchévisme. Ils portent dans leur clarté idéologique les leçons du passé et dans leur volonté de lutte les espoirs de l'ouvrier.

Pendant la période précédent la terreur fasciste, dominée par les illusions réformistes et bolcheviques, ces noyaux étaient numériquement faibles en rapport aux grandes organisations de masse, mais ils étalent habitués à l'action de propagande illégale et leurs liaisons étaient solidement établies à travers toute l'Allemagne. Dégagés du sectarisme dans lequel s'étaient éperdus les débris, des organisations radicales depuis 1923, ils ont poursuivi leur action de propagande idéologique parmi les éléments les plus avancés au sein de la classe ouvrière. Grâce à leur habitude du travail illégal ils ont continué leur action malgré la terreur sans aucune interruption et n'ont subi que peu de perte. Sous le régime de terreur, ils se sont accrus de façon considérable, cependant  que les grandes organisations, péniblement reconstituées, piétinent encore. Actuellement, la quantité de matériel diffusé en Allemagne par les noyaux communistes-ouvriers est comparable à celle de n'importe quelle autre organisation.

Ces noyaux qui doivent être l'armature idéologique du prolétariat, devront intégrer de nouveaux éléments pas à pas en évitant de diluer la clarté des principes. Tout nouveau noyau doit être intérieurement ferme et clair afin que n’éclate pas ultérieurement des contradictions masquées.

Dans la phase actuelle du capitalisme, la tactique des communistes est déterminée par son emploi dans une situation prérévolutionnaire ou révolutionnaire. Dans la situation actuelle prérévolutionnaire, la tâche est de créer  les fondements d'un parti communiste révolutionnaire. Les noyaux communistes  en formation doivent agir sur la classe ouvrière pour accélérer le développement des conditions de la lutte révolutionnaire : lutte pour la clarification de la conscience de classe, destruction de la vieille idéologie conservatrice, réformiste (ou bolchevique), compréhension de la nécessité de l'organisation de classe d'après le principe des conseils, propagande des méthodes révolutionnaires de lutte. Cette action au sein de la classe ne deviendra efficace que par la participation permanente à la pratique de la lutte pour l'existence du prolétariat sur tous les terrains, car les ouvriers n'apprennent réellement: que par l'expérience directe.

Dans la situation révolutionnaire le but est la destruction des positions des pouvoirs de la bourgeoisie par des actions de classe, la conquête des moyens de production, l'édification du pouvoir des conseils prolétariens sur les terrains économique et politique, et le commencement de la reconstruction socialiste de la société en général. Tous ces buts ne pourront se réaliser au cours de la révolution que par la liaison la plus étroite de  la classe prolétarienne avec le parti révolutionnaire qui n'est autre que la partie la plus claire et là plus: active de la classe.

Le but du travail du parti ne peut être de s'élever au-dessus de la classe, à titre de chef, comme un Comité Central bolchevique, pour commander la révolution mais le parti révolutionnaire ne peut être qu'un levier du développement de l'activité propre du prolétariat.

Les forces actuelles du communisme de gauche doivent être conscientes qu'elles ne peuvent pas constituer à n'importe quel moment : le parti révolutionnaire, mais que c'est seulement au cours de la lutte révolutionnaire des masses qu'ils veulent développer, dans un nouveau travail de reconstruction, les bases de ce parti, "que la révolution ne peut vaincre sans un grand parti révolutionnaire". Mais inversement, dans une situation "devenant révolutionnaire", ce parti ne peut se développer, et s'ancrer largement dans la classe ouvrière!

La question fondamentale de la tactique révolutionnaire d'un noyau communiste dans la classe n'est pas : comment rassembler le plus, vite possible,  le plus possible de puissance derrière l'organisation pour abattre l'adversaire grâce à l'intelligence supérieure de la direction de l'organisation? Non la question fondamentale est : comment dans chaque étape de la lutte pratique peuvent être développés et poussés en avant la conscience, l'organisation et la capacité d'action de la classe prolétarienne, de telle façon que la classe dans son ensemble puisse, en réciprocité avec le parti communiste révolutionnaire, accomplir sa tâche historique.

La tâche des noyaux communistes révolutionnaires est donc double : d'une part, la clarification idéologique comme fondement du développement du parti révolutionnaire; d'autre part, la préparation des bases des organisations d'entreprise par le rassemblement des ouvriers révolutionnaires de conscience évoluée. L'exploitation capitaliste, de plus en plus aigue obligera les ouvriers à défendre leur existence même, et à entrer dans la lutte, même dans les conditions les plus difficiles. Faute d'organisation, les ouvriers en lutte créeront des organes de direction de lutte comme par exemple, des comités d'action. Le rôle des noyaux d'entreprise sera de participer à ces mouvements, de les clarifier en leur donnant un contenu politique.et dé travailler à leur extension à l'échelle nationale et internationale.

Dans la mesure où ces luttes s'étendront, la classe ouvrière entrera dans la lutte pour le pouvoir politique. Ces organisations de lutte, devenues permanentes, prennent un caractère spécial : elles deviennent des organes pour la conquête du pouvoir prolétarien et enfin les seuls organes de la dictature du prolétariat. Ces conseils -organes issus directement de la base des usines, et des organisations de chômeurs et toujours révocables- auront un rôle double : les conseils politiques devront poursuivre l'écrasement de la bourgeoisie et l'affermissement de la dictature du prolétariat; les conseils économiques la transformation sociale de la production.

PERSPECTIVES DU CAPITALISME

Ces principes d'organisation et ces perspectives de développement de l'activité de classe sont justifiés non seulement par l'expérience historique de  la classe ouvrière, mais aussi par les perspectives du capitalisme.

Les perspectives du capitalisme sont dominées par l'approfondissement et l'élargissement de la crise dans le monde entier, il est maintenant visible pour tout le monde que la crise actuelle est de toute autre portée que les criées cycliques qui faisaient partie du fonctionnement normal du capitalisme. Il est clair que la crise actuelle est devenue une crise du régime même ou plutôt une étape de dégénérescence du capitalisme. Les tentatives faites pour surmonter la crise sont accompagnées à leur début de l'enthousiasme de la bourgeoisie (et de la social-démocratie), mais elles s'effondrent quelques mois après, comme c'est le cas actuellement pour l'expérience Roosevelt. Le capitalisme ne peut plus que modifier la répartition des débouchés, c'est-à-dire remplacer le secteur le plus éprouvé par la crise par tel autre secteur jusqu'alors moins atteint; mais il ne peut pas créer de nouveaux débouchés. Les tentatives de nouvelle répartition des débouchés n'ont finalement pour résultat que d'étendre à tous les pays et à toutes les branches de l'économie, les désastres de la crise, de soumettre les ouvriers du monde entier à une exploitation également aggravée et servir de prélude à l'extension du fascisme à de nouveaux pays.

Les tentatives de répartition nouvelle, des débouchés produisent dans le monde entier des violentes contradictions internationales. Les capitalismes nationaux se heurtent dans la politique douanière et monétaire la plus insensée. Les antagonismes deviennent de plus en plus aigus et les points de friction, les sources de conflit de plus en plus nombreux. Cette aggravation des rapports politiques internationaux réagit à son tour sur les conditions économiques qui l'ont engendrée et rendent ces conditions plus insurmontables. Il en résulte que le fascisme ne peut pas trouver la moindre base économique de stabilisation. C'est pourquoi, pour détourner l'attention des masses de leur propre misère, toujours croissante, il suscite à son tour de nouvelles difficultés internationales.

Ainsi l'impossibilité, pour le capitalisme, de surmonter les difficultés économiques et l'aggravation des contradictions sur le terrain international, ouvrait la voie au fascisme dans tous les pays et, cependant, excluent l'éventualité de la stabilisation du fascisme. La solution de cette contradiction dialectique ne peut être trouvée que dans la révolution prolétarienne. Cependant une solution peut être recherchée par la bourgeoisie dans une nouvelle guerre mondiale si le prolétariat ne prend pas l'initiative de l'action décisive. Mais la guerre mondiale elle-même n'est pas une solution et le dilemme qui se posera inéluctablement est celui prévu par Marx : Communisme ou barbarie.

Les perspectives révolutionnaires doivent donc être envisagées à l'échelle mondiale. Les fluctuations cycliques de la conjoncture, se produisant.sur le champ de la crise permanente du capitalisme dégénérescent, détermineront, dans les années qui viennent, des aggravations encore plus brutales et encore plus insupportables pour la classe ouvrière,

La nécessité, pour la classe ouvrière, de défendre ses intérêts les plus élémentaires produira inéluctablement les conditions d'une nouvelle époque de luttes à l'échelle mondiale.

En présence du développement mondial du fascisme, on ne doit pas considérer la situation des prolétaires d'Allemagne comme une situation spéciale, exigeant principalement des actions de solidarité avec des moyens plus ou moins utopiques; mais la question fondamentale qui se pose pour le prolétariat international est la suivante : comment utiliser au mieux les leçons politiques et organisations de l'expérience allemande pour que, dans une nouvelle époque de lutte, l'adversaire de classe trouve devant lui le prolétariat mondial mieux armé idéologiquement et organisatoirement .

La réponse est claire et découle de ce qui a été dit pour l'action en Allemagne. Les mêmes principes idéologiques et d'organisation doivent être, dès à présent, appliqués dans le monde entier par les communistes révolutionnaires qui ont su tirer les leçons de l'expérience récente de la honteuse trahison du réformisme et de l'effondrement du bolchevisme. Des noyaux de révolutionnaires clairvoyants doivent se constituer et s'attaquer opiniâtrement à la tâche de la clarification idéologique et de l'organisation nouvelle de la classe ouvrière.

Ces organisations nouvelles doivent établir leurs liaisons internationales pour jeter les bases de la formation de la IV° internationale par le même processus de la transformation des noyaux en parti qui doit se produire dans la conjoncture révolutionnaire.

Jeter dès maintenant le mot d'ordre de constitution de la IV° internationale est aussi inconséquent que de préconiser la constitution immédiate du nouveau "véritable parti de la classe ouvrière". En réalité, ce mot d'ordre des Trotskistes et du S.A.P. ne peut aboutir qu'à la reconstitution provisoire du bolchevisme, qu'à une internationale 3 et demi qui sera, comme un appendice honteux de la III° internationale, destinée à sombrer, comme celle-ci, dans le même fiasco.

Le prolétariat a autre chose à faire que de réaliser des caricatures historiques. Sa tâche est de vaincre la bourgeoisie et de réaliser le communisme. A nous de préparer les armes qui lui permettront de vaincre.

A. LEHMANN