Sur la publication des textes de «l'Internationale» sur la guerre d'Espagne

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Le milieu révolutionnaire en France des années 30 constituait un véritable microcosme des courants révolutionnaires existants. Alors que le trotskysme allait perdre son caractère prolétarien pour devenir une authentique force contre-révolutionnaire, quelques rares groupes se maintenaient dans cette période sur des positions de classe. La gauche communiste italienne fut l'expression la plus authentique d'une cohérence et fermeté révolutionnaires.

La confusion ambiante, à laquelle céda le groupe "UNION COMMUNISTE", n'allait malheureusement pas lui permettre de passer positivement le test des événements d'Espagne. Né dans la confusion, il disparut en 1939 dans la confusion, sans avoir donné un apport substantiel au prolétariat.

L'un de ses fondateurs (Chazé), plus de quarante ans après, a réédité avec une préface, un recueil de textes de son organe "L'Internationale". Malheureusement, en restant souvent fixés sur des positions qui ont fait faillite (conseillisme, anarchisme), en soufflant parfois pessimisme et amertume, de vieux militants prolétariens illustrent de façon tragique la coupure entre les anciennes générations révolutionnaires usées et démoralisées par la contre-révolution et les nouvelles générations qui souffrent d'une difficulté à se réapproprier les expériences passées. Que le bilan critique du passé fasse grandir la flamme nouvelle des prolétaires qui n'ont pas connu l'ambiance étouffante de la contre-révolution.

La guerre en Espagne (1936-1939) a suscité de nombreuses études depuis quelques années, souvent malheureusement sous forme universitaire ou de "mémoires" de caractère équivoque. C'est bien souvent la voix "Frente Popular", "POUMiste", trotskyste, anarchiste qui se faisait entendre. Toutes ces "voix", ces "visions" multiples se confondaient en un chœur pour chanter qui les mérites du "Frente Popular", qui la vertu des collectivisations, qui le courage des "combattants antifascistes".

La voix des révolutionnaires, par contre, ne pouvait que faiblement se faire entendre. La publication dans la REVUE INTERNATIONALE du CCI puis dans une édition de poche française de texte de Bilan ([1]) consacrés à cette période est venue combler faire résonner -faiblement certes- la voix des révolutionnaires internationalistes. Cet intérêt pour les positions de classe, exprimées dans le plus total isolement, est un signe positif ; peu à peu, et trop lentement encore, se desserre et se fissure l'étau de fer idéologique que la bourgeoisie mondiale a fixé sur le prolétariat pour annihiler sa capacité théorique et organisationnelle à surgir sur son seul terrain, où s'exprime sa véritable nature : la révolution prolétarienne mondiale.

C'est donc avec un grand intérêt que le petit milieu révolutionnaire internationaliste a vu paraître en français Chroniques de la révolution espagnole, recueil de textes de l'Union Communiste parus de 1933 à 1939, et dont H.Chazé qui les republie aujourd’hui était un des principaux rédacteurs.

ORIGINES ET ITINERAIRE POLITIQUE DE L'"UNION COMMUNISTE"

L'Union Communiste était née en 1933. Sous le nom de Gauche Communiste, elle avait regroupé en avril de cette année les anciennes Oppositions du 15ème rayon de Courbevoie, de Bagnolet ([2]), ainsi que le groupe de Treint (ancien dirigeant du Parti Communiste Français, avant son exclusion) qui avait scissionné de la Ligue communiste trotskiste de Frank et Molinier. En décembre, 35 exclus de la Ligue, presque tous issus du "Groupe juif" se fondaient dans la Gauche Communiste pour fonder l'Union Communiste.

Ce groupe se prononçait contre la fondation d'une 4ème Internationale, contre le "socialisme en un seul pays". Groupe révolutionnaire, l'Union Communiste (UC) gardait d'un héritage trotskyste beaucoup de confusions. Non seulement elle se prononçait pour la "défense de l'URSS", mais ses positions se démarquaient mal de l'antifascisme ambiant. En février 1934, elle demandera des milices ouvrières, reprochant au PCF et à la SFIO (socialistes) de ne pas vouloir constituer un "Front unique" pour battre le "fascisme". En avril 1934, elle verra avec satisfaction la "Gauche socialiste" de Marceau Pivert "prendre une attitude révolutionnaire", poussée "à poser le problème de la conquête révolutionnaire du pouvoir" (L'Internationale n°5, organe de l'UC). En 1935, elle prendra contact avec la "Révolution prolétarienne" ([3]), des pacifistes, des trotskystes, tous "antifascistes", pour préconiser un rassemblement de ces organisations. En 1936, elle participera à titre consultatif à la Création du nouveau parti trotskyste (Parti Ouvrier Internationaliste).

C'est dire les difficultés énormes qu'eut l'UC à se définir comme une organisation prolétarienne.

Dans la confusion ambiante qui traduisait le poids  de la contre-révolution, les militants révolutionnaires se réduisaient à peu, et leur marche vers une  clarification des positions de classe se heurtait à e, mille obstacles. Dans l'introduction à Chroniques de la révolution espagnole, H.Chazé le reconnaît et jette un œil critique sur le passé :

"Sur la nature et le rôle contre-révolutionnaire de l'URSS, nous avions au moins dix ans de retard par rapport à nos camarades hollandais (communistes de conseils) et à ceux de la gauche allemande."

Il ajoute que ce retard allait amener des membres de l'UC à abandonner :

...les uns pour chercher des auditoires chez Doriot en 34-35, d'autres parce que dans l'UC ils ne pouvaient jouer au "number one", d'autres encore tout simplement parce que notre évolution rapide les effrayait. Départs sur la pointe des pieds ou après discussion, courte et amicale. Quelques années après, presque tous ces camarades étaient ou dans la Gauche socialiste de Marceau Pivert ou chez les "staliniens de gauche" du groupe qui éditait 'Que Faire ?". ([4]).

L'UC s'était donc constituée dans la plus grande hétérogénéité politique. Néanmoins elle fut capable, et c'est là son mérite, de se rattacher progressivement aux positions de classe, en rejetant la "défense de l'URSS" et le Front Populaire défini à très juste titre comme "front national".

        Cette clarification s'était-elle vraiment opérée totalement ? Les évènements d'Espagne, si déterminants par le  massacre du prolétariat espagnol la guerre du prolétariat impérialiste espagnole allaient-ils amener l'UC à rompre définitivement avec les confusions du passé et en faire une aide sûre de la conscience révolutionnaire ?

C'est ce qu'affirme H.Chazé dans sa préface :

"Après quarante années de franquisme, les travailleurs espagnols ont commencé à affronter les pièges de la démocratie bourgeoise dans un contexte de crise économique et sociale mondiale.(...) la lutte de classe ne se laisse pas piéger durablement...à condition toutefois que les travailleurs tiennent compte des enseignements des luttes passées. C'est pour les aider à briser la camisole de force de l'encadrement que nous publions cette chronique de la révolution de 1936-37.".

De quelle "aide" s'agit-il ?

LES "ENSEIGNEMENTS" DE LA "REVOLUTION ESPAGNOLE" : "L'INTERNATIONALE" EN 1936-37

A la lecture des textes de L'Internationale, force est de constater que les positions exprimées n'aident pas à briser la camisole de force de 1`'encadrement. L'Internationale croit, tout comme les trotskystes, que la révolution a commencé en Espagne. Elle affirme en octobre 1936, après l'insurrection du 18 juillet des ouvriers de Barcelone, puis celle de Madrid : "l'armée, la police, la bureaucratie étatique se sont coupées et l'intervention directe du prolétariat a pulvérisé les morceaux républicains. Le prolétariat a créé de toutes pièces et en quelques jours ses milices, sa police, ses tribunaux, et il a jeté les bases d'un nouvel édifice économique et social" (N°23). L'UC voit surtout dans les collectivisations et la fondation des milices la base de la "Révolution espagnole".

Pour soutenir cette "révolution", l'UC fonde à la fin de l'année 1936 un "Comité pour la révolution espagnole" auquel participent trotskystes et syndicalistes. Comme le rappelle H.Chazé, ce soutien était aussi militaire bien que l'UC n'ait pas participé formellement aux milices espagnoles : "Quelques camarades techniciens spécialisés dans les fabrications d'armements, membres de la Fédération des ingénieurs et techniciens m'avaient demandé de m'informer auprès des responsables de la CNT pour savoir s'ils pouvaient être utiles. Ils étaient prêts à quitter leur emploi en France pour travailler en Catalogne."

Dans cette voie, l'UC fait chorus avec les trotskystes et le PCF qui demandent des armes pour l'Espagne. L'Internationale proclame : "la non-intervention (du Front Populaire, NDLR), c'est le blocus de la Révolution espagnole". Enfin, l'UC voit dans la CNT et le POUM des organisations ouvrières d'avant-garde. Le POUM surtout, malgré "ses grossières erreurs", lui paraissait "appelé à jouer un rôle important dans le regroupement international des révolutionnaires", à condition de rejeter la "défense de l'URSS". L'Internationale, jusqu'à sa disparition, se faisait le conseiller du  POUM puis de son aile "gauche" ; elle voyait dans les jeunesses anarchistes un ferment révolutionnaire et se félicitait de voir sa revue lue en Espagne par les jeunes POUMistes et anarchistes.

Toutes ces positions, sur lesquelles nous reviendrons, étaient d'ailleurs très confuses. Dans le même article cité, on peut lire un paragraphe plus loin que l'Etat républicain qui était "pulvérisé" existait bel et bien : "il reste beaucoup à démolir, car la bourgeoisie démocratique se cramponne aux derniers morceaux du pouvoir bourgeois qui subsistent." A côté d'un appel pour l'"intervention" en Espagne, on peut lire plus loin : "la lutte pour le soutien effectif de nos camarades d'Espagne se ramène en réalité à la lutte révolutionnaire contre notre propre bourgeoisie."

L'enthousiasme pour la "Révolution espagnole" devait tomber au fil des jours. En décembre 1936, on pouvait lire dans le N°24 de L'Internationale :

"La révolution espagnole recule...La guerre impérialiste menace.(...) la faillite de l'anarchisme devant le problème de l'Etat (...) le POUM se trouve engagé dans une voie qui peut le mener rapidement à la trahison de la révolution, s'il ne modifie pas radicalement sa politique."

Le massacre des ouvriers de Barcelone en mai 1937 amènera L'Internationale à dénoncer la trahison des dirigeants anarchistes Elle soulignera que la contre-révolution a triomphé. Elle continuera cependant à voir des potentialités révolutionnaires dans l'aile "gauche" du POUM et chez "Les Amis de Durruti".

Deux ans après, à l'éclatement de la guerre, l'UC se dissolvait.

LA CONTRE-REVOLUTION EN ESPAGNE

De quelle révolution s'agissait-il donc ? H.Chazé ne cite que les collectivisations anarchistes et les "comités" de Front Populaire en 1936. S'attaquant à Révolution Internationale, organe du CCI en France, il affirme que nous parlons de contre-révolution en "niant qu'il y ait eu au moins un foyer révolutionnaire provoquant cette 'contre-révolution'", et il ajoute : "Ils affirment que le prolétariat espagnol ne s'était pas organisé en 'conseils'. Mais qu'étaient donc ces comités de toute sorte nés au lendemain du 19 juillet ? Le mot 'conseil' est le plus souvent, en France, utilisé par la bourgeoisie pour désigner les instances directoriales, juridiques et politiques.".

S'il est vrai que le 19 juillet 1936 a exprimé des potentialités révolutionnaires du prolétariat espagnol, celles-ci se sont rapidement épuisées. Ce furent justement ces comités, fondés à l'initiative bien souvent des anarchistes et POUMistes qui allaient ranger le prolétariat derrière la défense de l'Etat républicain. Très rapidement, ces comités allaient enrôler les ouvriers dans des milices qui les éloignèrent des villes pour les transporter sur le front militaire. Ainsi, la bourgeoisie républicaine conservait quasiment intact son appareil d'Etat, et en premier lieu son gouvernement, qui n'allaient pas tarder à interdire les grèves, les manifestations, au nom de "l'unité nationale" pour "la défense de la révolution". Ce rôle ouvertement contre-révolutionnaire du Front Populaire allait être pleinement soutenu par la CNT et le POUM, dans lesquels H.Chazé voit encore 40 ans après des vertus révolutionnaires.

"Des révolutionnaires existaient, nous le savions, et ils se manifestèrent notamment au cours des journées de mai 37." affirme-t-il dans sa préface. Mais que des individus soient restés révolutionnaires, qu'ils aient lutté les armes à la main contre le gouvernement républicain en mai 37, ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt. La leçon ineffaçable de ces évènements, c'est qu'anarchistes et POUMistes ont mené par leur politique le prolétariat au massacre. Ce sont eux qui mirent fin en juillet 36 à la grève générale ; ce sont eux qui poussèrent les ouvriers hors des villes ; ce sont eux qui soutinrent la "Généralité de Catalogne" ; ce sont eux qui firent de ces "comités" des instruments contraignant les ouvriers à produire d'abord, revendiquer ensuite.

Voila le triste bilan de cette politique "révolutionnaire" où les "comités" furent un instrument aux mains du capitalisme. Rien à voir avec les "conseils ouvriers", véritables organes de pouvoir qui surgissent d'une révolution. Ce n'est pas une question de mot !

Mais le plus grave dans la position de l'Union Communiste, toujours défendue par H.Chazé aujourd'hui, ces son appel aux armes pour l'Espagne, la sous-estimation sinon la négation du caractère impérialiste de la guerre en Espagne. H.Chazé est encore tout fier de rappeler que son organisation se mit à la disposition de la CNT pour l'aider à fabriquer des armes. Ignore-t-il que ces armes servirent à jeter dans le carnage les ouvriers ? Il se plaint que le gouvernement Blum n'ait pas donné des armes. L'URSS en a donné. A quoi ont-elles servi, sinon ² en mai 37 ? De cela, H.Chazé ne pipe mot. Il préfère cacher la nature contre-révolutionnaire de cette politique en la définissant comme une "solidarité de classe avec les travailleurs espagnols en lutte".

On ne peut qu'être peiné de voir un vieux militant comme H.Chazé conserver la même confusion que L'Internationale en 1936-39. En affirmant encore aujourd'hui que la position de défaitisme révolutionnaire dans la guerre en Espagne était "insensée", il nie le caractère impérialiste de cette "guerre civile". "Cette guerre est bien une guerre de classe" affirmait L'Internationale en octobre 36. H.Chazé le réaffirme aujourd'hui. Ces mêmes articles de L'Internationale montrent pourtant clairement le caractère impérialiste de la guerre : "D'un côté Rosenberg, ambassadeur soviétique à Madrid est l'éminence grise de Caballero ; de l'autre côté, Hitler et Mussolini prennent la direction des opérations...Dans le ciel de Madrid, les avions et aviateurs russes combattent les avions et aviateurs allemands et italiens" (N°24, 5 décembre 1936). Ce passage pourtant très clair ne suffit pas à éclairer l'UC (et H.Chazé aujour­d'hui)qui se demande : "La guerre civile d'Espagne se transformera-t-elle en guerre impérialiste ?". H.Chazé ne voit la transformation en guerre impérialiste qu'après mai 37, comme si ce massacre n'était pas la conséquence du carnage impérialiste commencé en juillet 36 !

"MENSONGE", "FALSIFICATION", "AMALGAME" ?

La préface de H.Chazé aux Chroniques de la révolution espagnole est l'occasion pour lui de se livrer à un règlement de comptes contre Bilan et Communisme, organes respectifs à l'époque des fractions italienne et belge de la gauche communiste, dite "bordiguiste". Il affirme : "une poignée de jeunes bordiguistes belges, dès 1935 et donc avant de publier Communisme, pratiquaient allègrement le mensonge, la falsification de textes et l'amalgame... Ils continuèrent à propos de l'Espagne dans Communisme et furent épaulés par la direction de l'organisation italienne des bordiguistes qui publiait Bilan, et bien souvent en utilisant les mêmes procédés indignes de militants révolutionnaires". Et il conclut : "la position 'a priori' de la direction bordiguiste la conduisit à un monstrueux refus de la solidarité de classe avec les travailleurs espagnols en lutte".(Préface, p.8).

On chercherait en vain des arguments étayant des accusations aussi graves. Ce qui est sûr, c'est que Bilan et Communisme, lors de la guerre en Espagne, ont défendu sans concession aucune au courant ambiant, "interventionniste", les positions internationalistes. Ils ont refusé de soutenir un camp impérialiste ou un autre, et affirmé inlassablement que seule la lutte sur les "fronts de classe" contre toutes les fractions bourgeoises, anarchistes et POUMistes inclus, pourrait mettre fin au massacre sur les "fronts militaires" impérialistes. Au refrain classique de tous les traîtres au prolétariat "faire la guerre d'abord, la révolution ensuite", le courant "bordiguiste" opposait le seul mot d'ordre interna­tionaliste "faire la révolution pour transformer la guerre impérialiste en guerre civile". Cette position sans concession, seule la Gauche italienne et belge avec le Groupe des Travailleurs Marxistes du Mexique ([5]) l'a défendue avec fermeté contre le courant de démission et de trahison gagnant même les petits groupes communistes de gauche, à gauche du trotskysme Une telle position ne pouvait que laisser isolée la Gauche communiste italienne et belge. Ce choix, elle l'a fait délibérément, pour ne pas trahir le prolétariat international.

Ce qui se cache derrière les mots "falsification", "mensonge", "amalgame", c'est une intransigeance politique que le groupe Union Communiste n'a pas su adopter. L'UC se situait-ans un marais indéfini où elle essayait de concilier tant bien que mal des positions de classe et des positions bourgeoises. Ce fut la raison de la rupture définitive entre la Gauche italienne et l'UC, qui jusqu'alors conservaient quelques liens. Le courant "bordiguiste" pensait même que l'UC avait passé la barricade lors du massacre en Espagne ([6]).

La guerre en Espagne, parce que, dès le début, elle préparait le second grand massacre impérialiste, a été un test décisif pour toutes les organisations prolétariennes. Si l'UC n'est pas passée dans le camp ennemi en 1939, comme les trotskystes, par ses confusions, son manque de cohérence politique, elle a été condamnée à disparaître sans avoir pu donner de véritables contributions au prolétariat.

H.Chazé croit sans doute beaucoup nous blesser en nous présentant comme les héritiers des "falsificateurs" "...nos censeurs de 36 ont des héritiers qui sévissent dans leur journal Révolution Internationale". Passons sur la réduction du CCI à RI, procédé habituel employé pour nier la réalité internationale de notre courant. Loin de nous sentir atteints nous ne pouvons qu'être flattés d'être présentés comme les "héritiers" des "censeurs" de l'UC. L'héritage de la Gauche communiste italienne et belge, que H.Chazé présente comme "monstrueux", est un très riche héritage de fidélité et de fermeté révolutionnaires, qui lui a permis pendant la 2ème Guerre Mondiale de se perpétuer comme courant prolétarien. Ce que Bilan, Communisme ont dénoncé, c'est précisément le mensonge d'une guerre impérialiste présentée aux ouvriers espagnols comme une "guerre de classe". Ce qu'ils ont dénoncé, c'est la plus gigantesque falsification historique qui a travesti le massacre d'ouvriers sur les fronts militaires, en mai 37, comme une "révolution ouvrière". Le pire amalgame, c'était, et c'est toujours aujourd'hui, de confondre terrain capitaliste et terrain prolétarien, là où ils s'excluent, le terrain prolétarien étant la destruction de l'Etat capitaliste, le terrain capitaliste, celui de l'embrigadement du prolétariat derrière la cause ennemie, au nom de la "révolution".

Les leçons de la Gauche communiste ne sont pas un héritage mort. Demain, comme hier, les prolétaires peuvent parfaitement être entraînés en dehors de leur terrain de classe et être appelés à mourir pour la cause ennemie. Dans une situation aussi difficile que celle de l'Espagne 36, il est décisif de comprendre -quelles que soient les difficultés rencontrées par le prolétariat sur un terrain militaire où s'avancent les armées capitalistes- que les fronts militaires ne peuvent être abattus que si le prolétariat y oppose fermement et résolument son front de classe. Un tel front ne peut s'affermir que s'il se dresse contre l'Etat capitaliste et ses partis "ouvriers". Le prolétariat n'a pas d'"alliances" momentanées et "tactiques" à nouer avec eux : il doit, seul, par ses propres forces, se battre contre ses prétendus "alliés" qui l'immobilisent pour le massacre et le condamnent à un nouveau mai 37. Le prolétariat d'un pays donné n'a d'alliés que dans sa classe qui est mondiale.

LA VOIE DU DEFAITISME OU LA VOIE DE LA REVOLUTION ?

H.Chazé explique qu'il a voulu republier les textes de L'Internationale pour aider à "briser la camisole de force de l'encadrement". Sa tentative va malheureusement dans le sens opposé. Non seulement il ne bouge pas d'un iota par rapport aux positions de l'UC et montre une incapacité à faire un bilan sérieux des évènements de l'époque, mais qui plus est, tout au long de la préface aux Chroniques de  la révolution espagnole, il se dégage ici et là un ton nettement défaitiste. Alors qu'aujourd'hui, l'activité et l'organisation des révolutionnaires est une donnée fondamentale à comprendre pour la lutte du prolétariat, un instrument qui sera décisif dans la maturation de la conscience de classe, H.Chazé préconise la voie du "communisme (ou socialisme) libertaire" qui précisément a fait lamentablement faillite en Espagne. Il rejette toute possibilité et nécessité d'une organisation prolétarienne de révolutionnaires en affirmant : "la notion du parti (groupe ou groupuscule), seul porteur de la 'vérité' révolutionnaire, contient en germe le totalitarisme". Quant à la période actuelle, H.Chazé nourrit le plus noir pessimisme en affirmant n'avoir "pas trop d'illusions sur le contexte international, guère différent de ce qu'il était en 1936, malgré le nombre de grèves sauvages, dures, longues, contre la politique d’"austérité à sens unique du patronat des pays industrialisés." (...) "les forces contre-révolutionnaires se sont accrues partout dans le monde". Si nous sommes encore dans une période de contre-révolution, à quoi bon serviront les "leçons" que H.Chazé veut donner à ses lecteurs ? H.Chazé fait partie de ces vieux militants dont l'immense mérite a été de résister au courant contre-révolutionnaire. Mais comme beaucoup qui ont traversé la période la plus noire de l'histoire du mouvement ouvrier, tragiquement impuissants, il en a gardé une immense amertume, un désabusement sur la possibilité d'une révolution prolétarienne. Non, les leçons que H.Chazé veut donner, son pessimisme, ne sont pas nôtres([7]).Aujourd'hui, depuis plus de dix ans, s'est close la longue nuit de la contre-révolution. Le prolétariat a ressurgi sur le terrain de la lutte de classe. Face à un capitalisme en crise qui voudrait le mener, comme dans les années 30, à une boucherie impérialiste, il garde une combativité intacte, il n'est pas battu. Malgré le poids des illusions qui pèsent sur lui, que souligne d'ailleurs à juste raison H.Chazé, il est une force immense qui attend son heure pour se dresser et proclamer à la face du monde capitaliste "J'étais, je suis, je serai.".

Roux/Ch.



[1] Voir Revue Internationale n° 4, 6 et 7.

"La contre-révolution en Espagne", UGE 1979, avec une préface de Barrot dont nous critiquons le contenu dans ce numéro. Les éditions "Etcetera" à Barcelone ont publié en 1978 la traduction de certains textes de Bilan  sur l'Espagne: "Textos sobre la revolucion espanola, 1936-39".

[2] Rayon : organisation de base du PCF. Courbevoie, Bagnolet: banlieues ouvrières de Paris.

[3] "La révolution prolétarienne" : revue syndicaliste révolutionnaire.

[4] "Que Faire ?", dirigée par Ferrat, était une scission du PCF, partisane du "Front Unique" avec la SFIO socialiste. Après la guerre, Ferrat intégra le parti de Léon Blum.

[5] Voir les textes publiés dans les Revues Internationales n° 10, 19 et 20.

[6] La question espagnole entraîna la rupture entre Bilan et la Ligue des Communistes Internationalistes  de Belgique en 1937. De cette dernière sortit la Fraction belge qui publia jusqu'à la guerre la revue Communisme. L'attitude face à la guerre d'Espagne fut à l’origine de la scission. Sur le fond, la LCI avait les mêmes positions que l'Union Communiste de H.Chazé et Lastérade.

[7] Le recueil de textes de L’Internationale préfacé par H.Chazé a trouvé des admirateurs