Les théories des crises dans la gauche hollandaise

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Dans cette troisième partie, noue traitons un des aspects les plus importants des fondements théoriques de la gauche hollandaise. Dès le début de son existence à l'aube de ce siècle, la gauche hollandaise a donné une interprétation du matérialisme historique qui allait devenir une caractéristique marquante de l'Ecole marxiste hollandaise"(A.Pannekoek, H.Gorter, H.Roland-Holst). Cette interprétation de la méthode marxiste est souvent appelée le "spontanéisme". Nous montrerons dans cet, article que ce terme n'est pas approprié. La position de Gorter et Pannekoek sur le reflet de la spontanéité a permis à la gauche hollandaise de comprendre les changements imposés à la lutte ouvrière avec l'ouverture de la période de décadence du capitalisme. Nous verrons en même temps certaines faiblesses chez Pannekoek qui sont poussées à leurs conséquences les plus absurdes par les "conseillistes" d'aujourd’hui..

Le marxisme a été un apport décisif pour la théorie socialiste dans la mesure où, contrairement aux socialistes utopiques, il ne partait pas de présupposés arbitraires ou dogmatiques. La théorie marxiste en effet part "des individus réels, de leur action et des conditions matérielles d'existence dans lesquelles ils vivent, conditions matérielles qu'ils ont trouvées toutes prêtes et qu'ils ont crées par leur propre action" ([1]). Qu'on se rappelle de la formulation sur le matérialisme historique dans la "Préface à la contribution à la critique de l'économie politique" de Marx :

"Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des honnies qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants ou, ce qui n'en est que l'expression, juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une période de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on. peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse- des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi; il faut au contraire, expliquer cette conscience par les contra dictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et lei rapports de production. Une formation sociale ne disparait jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société.

C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre; car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de le devenir. A grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production social« contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui nait des conditions d'existence sociale des individus : cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine. "

(Contribution à la Critique de l'Economie Politique. Ed. Sociales 1966. Préface. p.4,5)

LA CONTRIBUTION DE LA GAUCHE HOLLANDAISE AU MATERIALISME HISTORIQUE

On peut mettre en relief deux aspects fondamen1 taux du matérialisme historique en fait indissolublement liés :

1.              Qu'il existe un rapport entre l'être et la conscience ou en d'autres termes entre l'infrastructure et la superstructure;

2.                              Qu'il y a une relation nécessaire entre le développement des forces productives et les rapports de production.

De l'antagonisme entre les forces productives et les rapports de production, nous pouvons déduire la nécessité objective d'une société communiste. La théorie marxiste pour qui l'être détermine la conscience permet de comprendre aussi comment les ouvriers agissent subjectivement dans le processus de la révolution. L'"Ecole marxiste hollandaise" a toujours mis l'accent sur ce facteur subjectif, sur le rapport entre l'être et la conscience, sur le rapport entre l'infrastructure et la superstructure. Rosa Luxemburg s'est également attachée à clarifier la question du développement de la conscience de classe. En 1904, elle s'opposa à Lénine qui défendait la position de Kautsky selon laquelle la conscience est apportée de l'extérieur dans la lutte de classe et non un produit de la lutte elle-même. Pour Rosa Luxemburg, cette question était capitale face â la bureaucratisation de la Social-Démocratie allemande. En s'appuyant sur l'histoire du mouvement ouvrier en Russie, elle montra que seule l'initiative créatrice des larges masses prolétariennes peut mener à la victoire :

"Dans ses grandes lignes, la tactique de lutte de la Social-Démocratie n'est en général pas à "inventer"; elle est le résultat d'une série ininterrompue de grands actes créateurs de la lutte de classe souvent spontanés, qui cherche son chemin. L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes".

Rosa Luxemburg. "Questions d'organisation dans la Social-Democratie russe". Article paru en 1904 dans l'"Iskra" et dans la "Neue Zeit" Marxisme contre  Dictature, Ed. Spartacus 1946 p.24

Rosa Luxemburg et la gauche hollandaise défendaient cette position sur le rôle de la spontanéité des masses qui n'a rien à voir avec la position spontanéiste des conseillistes d'aujourd'hui. Le "spontanéisme" néglige complètement la tâche des éléments les plus conscients dans la classe : que la conscience une fois surgie de l'expérience de la lutte devienne le point de départ pour les luttes futures. Les spontanéistes et les conseillistes se réclament de l'expérience prolétarienne pour la rejeter ensuite.

Au contraire l'"Ecole marxiste hollandaise" a approfondi les positions défendues par Rosa Luxemburg sur le rôle de la spontanéité dans la développement de la conscience de classe. Gorter, Pannekoek et Roland-Holst ont trouvé dans le travail de Joseph Dietzgen (un Social-Démocrate de la première génération) un développement de la pensée marxiste selon laquelle l'être détermine la conscience. Ils ont écrit beaucoup d'articles sur les positions de Dietzgen et Gorter a traduit son œuvre la plus importante : "L'essence du travail intellectuel humain" ([2]) en hollandais.

La gauche hollandaise pensait qu'il était nécessai­re de souligner les aspects subjectifs du matérialisme historique parce que :

"Les grandes révolutions dans les modes de production (du féodalisme au capitalisme, du capitalisme au socialisme) se produisent parce que de nouvelles nécessités transforment l'esprit de l'homme et produisent une volonté; quand cette volonté se traduit en actes, l'homme change la société pour répondre aux nouveaux besoins".

PANNEKOEK ("Le marxisme comme action" dans "Lichtstrahlen" n°6. 1915)

Ces lignes furent écrites au moment où les forces productives sont entrées clairement en contradiction avec les rapports de production capitalistes; la première guerre mondiale a démontré de la façon la plus horrible la décadence du capitalisme.

La Social-Democratie, d'où sa trahison, s'est montrée incapable de s'adapter aux besoins du prolétariat dans la période de décadence, à l'époque des guerres et des révolutions sociales.

"L'heure a donc sonné aujourd'hui pour souligner l'autre aspect négligé jusqu'alors du marxisme par­ce que le mouvement ouvrier doit se réorienter, doit se libérer de l'étroitesse et de la passivité de la période révolue pour surmonter sa crise".

(ibidem)

Cependant, en soulignant l'aspect subjectif du marxisme, Pannekoek a négligé l'aspect objectif du matérialisme historique. Les contradictions qui se manifestent dans l'infrastructure de la société pendant la période de décadence du capitalisme sont négligées, niées, repoussées dans l'avenir (nous verrons plus loin la critique de Pannekoek des différentes théories des crises et les effets de sa critique sur les épigones conseillistes d'aujour­d'hui). Pannekoek craignait que certaines théories des crises puissent amener la classe ouvrière à attendre passivement un effondrement "automatique" du système capitaliste. Dans l'article cité ci-dessus de 1915, Pannekoek souligne que le marxisme a deux aspects : "l'homme est le produit de circonstances, mais à son tour il transforme les circonstances". Selon Pannekoek, ces deux aspects sont "également justes et importants; c'est seulement par leur liaison étroite qu'ils forment une théorie cohérente. Mais bien entendu dans des situations différentes l'un ou l'autre de ces deux aspect prévaut". (Idem).

Ainsi, dans la période difficile des lois anti-socialistes de 1878 à1890, quand Bismarck mit hors la loi la Social-Démocratie, l'idée était de laisser mûrir les circonstances. Le cours fortement fataliste qu'avait pris le matérialisme historique pendant ces années a été, selon Pannekoek délibérément entretenu jusque pendant les années précédant la première guerre mondiale. Kautsky disait qu'un vrai marxiste était celui qui laissait mûrir les circonstances. Le besoin de nouvelles méthodes de lutte menaçait les habitudes routinières des dirigeants du parti. Pannekoek avait raison lorsqu'il soulignait la nécessité de mettre l'accent sur l'élément subjectif dans le matérialisme historique, mais, ce faisant, il sous-estimait l'évolution objective du capitalisme. Le prolétariat devait agir consciemment, poser de nouveaux problèmes, les soulever et les résoudre dans l'expérience de la lutte. Bien sûr, mais pourquoi ? Quels sont ces nouveaux problèmes ? Pourquoi sont-ils soulevés ? Pourquoi le besoin d'une nouvelle société, du communisme ? Le capitalisme peut-il encore se développer ? Qu'a-t-il à offrir à l'humanité ?

Chez Pannekoek, nous ne trouvons en général pas de réponse, ou quand elles existent elles sont insuffisantes, ou même fausses. Il n'avait pas vu clairement que le changement objectif dans le capitalisme, la décadence posait la nécessité de l'activité de masse du prolétariat. Alors que le développement progressif des luttes pour des réformes menées par les syndicats et les parlementaires socialistes, était adéquat dans la période précédente, il n'est plus approprié dans la période de décadence.

THEORIE DES CRISES

Les réponses aux questions posées ci-dessus se trouvent dans les théories marxistes des crises. En cherchant à déterminer les lois objectives du développement du capitalisme, ces théories essaient d'évaluer si les crises qui se produisent sont des crises de croissance d'un mode de production dans une période ascendante et prospère ou, au contraire, si ces crises sont des expressions d'un système en déclin qui doit être remplacé consciemment par une nouvelle classe révolutionnaire.

En partant des théories des crises, nous pouvons déduire certaines conséquences programmatiques importantes, même s'il est vrai que la conscience de la nécessité d'accélérer l'évolution historique du capitalisme par la lutte n'est jamais le produit d'arguments "purement économiques" Les théories des crises clarifient le processus de la lutte de classe. Mais en même temps, cette clarification est un besoin important de la lutte. Une théorie des crises donne aux révolutionnaires des arguments précieux contre l'idéologie bourgeoise, dans leur tâche de stimulation de la conscience de classe qui se développe par et dans la lutte. Avec la théorie des crises, la classe ouvrière a pu comprendre, par exemple, que les idées proudhoniennes sur l'autogestion n'abolissent pas en fait l'esclavage salarial. La théorie marxiste des crises a combattu les illusions réformistes en montrant que les réformes ne signifiaient rien d'autre qu'une relative amélioration de la situation de la classe ouvrière, et, en même temps, poussaient le développement capitaliste vers sa décadence finale. Aujourd'hui, la théorie des crises montre à la classe ouvrière que la lutte pour défendre son niveau de vie ne peut plus être une lutte pour des réformes puisque le capitalisme ne peut plus offrir d'améliorations durables.

Cette unité fondamentale des deux aspects objectif et subjectif du matérialisme historique apparaît très clairement dans l'œuvre de Rosa Luxemburg. Elle ne met pas simplement l'accent sur le rôle de la spontanéité des masses dans le développement des nouvelles méthodes de lutte, elle dit aussi pourquoi ces nouvelles tactiques sont nécessaires. Dans un cours donné à l'Ecole centrale du Parti en 1907, elle souligne que "les syndicats les plus forts sont complètement impuissants" contre les conséquences du progrès technique sur le salaire :

"La lutte contre la chute du salaire relatif n'est plus une lutte sur le terrain de l'économie marchande mais devient un assaut révolutionnaire contre l'existence même de cette économie; c'est le mouvement socialiste du prolétariat. D'où les sympathies de la classe capitaliste pour les syndicat -qu'elle avait d'abord combattus furieusement- dès que la lutte socialiste commence et dans la mesure où les syndicats se sont retournés contre le socialisme.

ROSA LUXEMBURG.("Introduction à l'économie polit. que Ed. Antropos. 197U, p.. Z48

Dans l'"Accumulation du capital", Rosa Luxemburg trace les 1imites historiques de la production capitaliste dans la maturation croissante du marché mondial. Déjà dans le "Manifeste Communiste", nous trouvons l'idée que les crises cycliques qui, aux yeux de Marx et Engels étaient une manifestation de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, ne peuvent être surmontées que par la conquête de nouveaux marchés, par la création du marché mondial. Dans 1"Idéologie allemande", ils appellent cette création du marché mondial "une interdépendance universelle, cette première forme naturelle de coopération mondiale historique des individus", une pré condition de la révolution mondiale qui mènera au "contrôle et à la gestion consciente de ces forces nées de l'interaction des hommes, les ont éblouis et dominés jusqu'à nos jours".

Dans "Le Capital", Marx dit explicitement :

"En exposant ainsi la réification des rapports de production et comment ils deviennent autonomes vis a vis  des agents de la production, nous ne montrons pas dans le détail comment les interférences du marché mondial, ses conjonctures, les mouvements des prix de marché, les périodes du crédit, les cycles de l’industrie et du commerce, les alternances de prospérité et de crise, apparaissent à ces agents comme des lois naturelles toutes puissantes, expression d'une domination fatale, et qui se manifestent à eux sous l’aspect d'une nécessité aveugle. Nous ne le montrerons pas parce que le mouvement réel de la concurrence se situe en dehors de notre plan et que nous n'avons à étudier ici que l'organisation interne du mode de production capitaliste, en quelque sorte dans sa moyenne idéale".

Marx.("Le Capital". Tome III. Ed. Sociales. p.208)

Ce projet de décrire seulement l'organisation interne du capitalisme était complètement justifié dans  la mesure où le capitalisme après les années révolutionnaires troublées de 1848-1849 était entré dans une longue période de prospérité. Marx et Engels ont conclu : "Une nouvelle révolution n'est possible que comme résultat d'une nouvelle crise. Mais elle est aussi sûre que la crise elle-même". Marx semblait se rendre compte que la période de révolution sociale n'était pas encore commencée et que le capitalisme était encore dans sa phase de développe ment progressif. "Le Capital" est une démystification de l'idéologie bourgeoise de son époque qui tentait de masquer les divisions en classes de la société et présentait le capitalisme comme un système éternellement progressif.

Il est évident que Rosa Luxemburg ne pouvait pas se contenter du plan de Marx. Elle voyait dans les mouvements de masse et dans l'impérialisme la manifestation de l'épuisement de l'ère progressive du capitalisme. Son étude de l'"Accumulation du capital" lui a permis d'écrire dans le programme du parti communiste d'Allemagne après la première guerre mondiale et dans le feu de la révolution allemande :

"la guerre mondiale a placé la société devant l’alternative : ou bien continuation du capitalisme avec comme perspectives prochaines une nouvelle guerre et la chute dans le chaos, ou bien le renversement des exploiteurs capitalistes. Par la guerre, la domination bourgeoise a fourni- la preuve négative de son droit d l'existence; elle n'est plus en état de tirer la société du terrible effondrement économique que l'orgie impérialiste a laissé derrière elle... Seule, la révolution mondiale du prolétariat peut introduire l'harmonie dans ce chaos..."

ROSA LUXEMBURG.("Que veut Spartakus ?". 1918. Collection Spartacus)

Au début de la période de décadence, tous les révolutionnaires ont senti le besoin de développer la "théorie des crises pour montrer les conséquences de la décadence sur les luttes ouvrières : Lénine, Boukharine, Luxemburg, etc., et Gorter (cf. sa brochure intitulée "L'impérialisme, la guerre mondiale et la Social-Démocratie". 1915, citée dans la première partie de cette série d'articles). Panne­koek qui a saisi les implications politiques du changement dans le capitalisme plus que d'autres est resté fermement opposé aux théories économiques qui cherchaient à déduire des causes objectives les Changements dans les méthodes de lutte prolétarienne. Comme nous allons le voir, sa critique des théories des crises a contribué malheureusement très peu au développement de la conscience de classe.

LA CRITIQUE DE PANNEKOEK A LA THEORIE DE LA CRISE MORTELLE DU CAPITALISME

Avec le reflux de la lutte révolutionnaire, le KAPD tourna son attention vers le développement d'une théorie de la "crise mortelle du capitalisme", et revint au déterminisme économique de la direction du parti Social-démocrate avant 1914.

Après des années de silence quasi-total, Pannekoek entra à nouveau dans la discussion dans la gauche communiste. En 1927, il publia un article sous le pseudonyme de Karl Horner dans "Proletarier" de la tendance de Berlin du KAPD sous le titre "Principe et tactique" (juillet-août 1927).

Réfutant la théorie de la "crise mortelle du capitalisme", voici comment Pannekoek définit la question de la crise d'une nouvelle manière :

"Quelles sont les conséquences pour le développement révolutionnaire ? Une fois de plus, la question de la crise mortelle' vient au premier plan, posée maintenant clairement : sommes nous en face d'une dépression économique qui durera assez longtemps pour que la réaction du prolétariat, conséquence de celle-ci devenue permanente mène à la révolution ?

Il est certain que la position selon laquelle le capitalisme ne peut plus revenir à une phase de prospérité et a atteint une crise finale qu'il ne peut plus surmonter est partagée par le KAPD. Parce que cette question est très importante pour la tactique du KAPD, elle requiert une observation plus approfondie".

Pannekoek fit remarquer justement que la théorie de "la crise mortelle du capitalisme" renvoie à "L'Accumulation du capital" de Rosa Luxemburg, mais dit aussi que cette théorie mène à des conclusions qui ne sont pas tirées dans "L'Accumulation du capital" parce que "le livre a été publié quelques années avant la guerre" (sic!). Ensuite Pannekoek revient à sa critique de "L'Accumulation du capital", critique publiée en 1913 et republiée dans un des numéros de "Proletarier". Dans ces critiques, Panne­koek entre dans les détails des schémas de la reproduction du capital à son niveau le plus haut tels qu'ils se trouvent dans "Le Capital", Tome: II. Nous n'entrerons pas dans le débat sur la façon dont Rosa Luxemburg et d'autres ont interprété le plan de Marx. La question essentielle est que le plan devait être corrigé, comme nous l'avons dit plus haut, question jamais abordée par Pannekoek. Celui-ci a voulu mettre en garde contre la position selon laquelle le capitalisme est parvenu à une crise finale, ce qui conduirait selon lui à l'adoption d'une tactique à court terme. Pannekoek pensait qu'une nouvelle période de prospérité n'était pas à exclure.

Pour argumenter cette position, il montra la possibilité de nouvelles découvertes d'or qui pourraient stimuler à nouveau la demande et insista sur l'apparition de l'Asie Orientale comme un facteur indépendant dans la production capitaliste. Dans la mesure où Pannekoek illustra la question de l'or et de l'A­sie Orientale en se référant au capitalisme au 19ème siècle, il ne défendit pas seulement la possibilité d'une reprise économique (dans le sens où la théorie de la crise mortelle posait le problème); mais nia même que le capitalisme entrait dans une nouvelle phase différente de la phase d'ascendance et de prospérité dont le 19ème siècle faisait partie. La reprise de la production capitaliste qui eut lieu effectivement au milieu des années 30 ne fut pas le résultat de découvertes d'or ([3]) mais d'une découverte qui aboutit au même résultat .

Ce ne fut pas la découverte de nouvelles ressources d'or qui remit en mouvement le flux économique, mais la découverte du rôle stimulateur de l'Etat dans l'économie, notamment à travers l'inflation. Celle-ci de 1933 à la guerre ne stimula guère la demande en moyens de production et de consommation comme le prétend l'idéologie keynésienne de l'intervention de l'Etat, mais principalement en moyens de destruction : le matériel de guerre, belle prospérité!

Dans le même sens, l'apparition de l'Asie Orientale comme un facteur "indépendant" dans la production capitaliste, prit la forme de l'impérialisme japonais et de l'axe Berlin-Rome-Tokyo. La "nouvelle période de prospérité économique du capitalisme" prédite par Pannekoek, ne peut pas être comparée aux mouvements conjoncturels de prospérité et aux crises commerciales du 19ème siècle. La prétendue "prospérité" par l'économie de guerre au milieu des années 30 n'était qu'un moment essentiel du cycle de crise-guerre-reconstruction-crise, etc., caractéristique de la période historique de décadence du capitalisme. Mais/néanmoins, Panne­koek touche du doigt la question lorsqu'il dit que toute éventuelle prospérité doit conduire à une crise plus violente, qui provoquera à nouveau la révolution.

DECADENCE ? "CRISE FINALE"? LES CONSEQUENCES POLITI­QUES DE LA CRISE SELON LE KAPD ET LE GIC

Dans la deuxième partie de cet article, nous avons déjà vu que Pannekoek a montré depuis le début que les "Unions" n'étaient pas une organisation unitaire et qu'il était préférable d'abandonner les "unions" pour le parti. Aussi, la question de savoir si les "unions" doivent organiser ou soutenir les luttes salariales n'était pas la bonne question à ses yeux. Plus intéressante était pour lui la question de savoir si oui ou non les révolutionnaires devaient intervenir dans les luttes salariales et, dans ce cas, comment. Malgré toutes les confusions sur les taches des 'unions", nous trouvons dans un texte de la Tendance Essen du KAPD/AAUD sur la 'crise mortelle du capitalisme" des arguments très valables sur la nécessité impérieuse de transformer les luttes salariales en luttes pour la destruction du capitalisme :

"Là où l'offensive de la bourgeoisie pour réduire les salaires et les conditions de vie des ouvriers amène à une lutte économique pure de groupe d'ouvriers touchés, ceci se termine presque sans exception par une victoire pour les patrons et une défaite des ouvriers. Cette défaite des ouvriers dans de telles luttes, malgré des grèves tenaces et puissantes, trouve sa cause une fois de plus dans la réalité de la crise mortelle du capitalisme lui-même (...). Le résultat de ces luttes de défense sur les salaires dans la période de crise mortelle du capitalisme est une preuve amère mais irréversible que la lutte pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions dans le capitalisme à l'heure de sa crise mortelle sont une pure utopie et que, par conséquent, les syndicats, dont la seule tache historique est de s'occuper de la vente de la force de travail à la bourgeoisie, avec tous leurs buts, leurs moyens de lutte et leur forme d'organisation, sont devenus complètement anachroniques du 'fait du processus historique et sont par conséquent des formations contre-révolutionnaires. Les syndicats savent que leur rôle vital comme vendeurs de la force de travail prolétarienne sera dépassé dès que les bases de cet échange, le système économique capitaliste s'effondrera. Par conséquent, ils essaient de conserver les conditions de vie du capitalisme, qui sont en même temps leurs propres conditions de vie, en bradant la force de travail prolétarienne au plus bas prix".

("Proletarier,"1922)

Pannekoek prêta attention attentivement à cet argument économique. L'article de Pannekoek "Principe et tactique" eut un tel succès dans les organisations de la gauche communiste allemande et hollandaise de la fin des années 20 que certaines tendances commencèrent à voir une contradiction entre discuter la théorie des crises et discuter de la conscience de classe. Certaines tendances ignorèrent complètement tout besoin d'élaboration théorique sur les crises. Mais tous arrivèrent à la position sur "la crise du capitalisme", "la décadence du capitalisme", formulée dans le programme de 1920 du KAPD d'où tous venaient. Ce fut aussi le cas avec le groupe des Communistes Internationalistes (GIC) auquel Pannekoek contribua régulièrement à partir de 1926. Dans ces prises de positions, le GIC écrit :

"Le développement du capitalisme mène à des crises toujours plus violentes qui s'expriment elles-mêmes dans un chômage toujours croissant et une dislocation toujours plus forte de l'appareil de production, de sorte que des millions d'ouvriers se retrouvent hors de la production et en proie d la famine. L'appauvrissement croissant et l'incertitude toujours croissante de l'existence contraint la classe ouvrière d commencer la lutte pour le mode de production communiste..."

Lorsque P. Mattick fit adopter par les IWW (Indus-trial Workers of the World) la théorie de Grossman de la baisse tendancielle du taux de profit dans leur programme après 1929 (voir "La crise mortelle du capitalisme", Chicago. 1933), Pannekoek étendit sa critique de Rosa Luxemburg à la théorie de Mat­tick de la crise à travers un exposé qu'il fit au GIC et qui fut publié. Il mettait à nouveau en garde sur le fait que l'effondrement final, dont parlait Mattick pouvait arriver plus tard que prévu et que, fondamentalement, seule la classe ouvrière pouvait mettre fin au capitalisme. Le GIC fut d'accord avec les conséquences politiques de la critique de Pannekoek, conséquences avec lesquelles nous pensons aujourd'hui que les groupes et les éléments révolutionnaires peuvent être globalement d'accord. Dans une brochure de 1933 sur "les mouvements de l'économie capitaliste", le GIC s'engage dans une discussion style "l'oeuf ou la poule" qui continue encore aujourd'hui entre ceux qui défendent la théorie de la crise à travers la saturation des marchés (Rosa Luxemburg) et ceux qui défendent la théorie de la crise à travers la baisse tendancielle du taux de profit (Boukharine/Lénine, Grossman/Mattick). Dans cette brochure, le GIC se présente lui-même comme un avocat de l'explication par la baisse tendancielle du taux de profit mais en même temps insiste sur un fait souligné par l'autre théorie de la saturation des marchés :

"Le monde entier a été relié en un immense atelier. Ceci signifie que les crises au niveau actuel de spécialisation, ont un caractère international".

Nous pouvons dire que dans ses grandes lignes, le GIC suit la théorie économique de P. Mattick. Mais, en même temps, le GIC fait la même mise en garde que Pannekoek :

"Particulièrement à l'époque actuelle où nous entendons parler beaucoup de "crise mortelle" du capitalisme, de la "crise finale" dans laquelle nous nous trouvons, il est important d'être attentif à la caractéristique essentielle de la crise actuelle. Celui qui ne l'est pas subira toutes sortes de désillusions et de surprises tant vis à vis des mesures par lesquelles les classes dominantes essaient de subsister que du développement futur du système capitaliste. Un effondrement "absolu" est attendu, sans se rendre compte de ce que cela signifie. Il faut dire que le capitalisme est plus fort que prévu parce que l'effondrement "absolu" n'est pas venu, parce qu'une grande partie de la vie économique continue à fonctionner. La transition du capitalisme au communisme n'est pas par conséquent un processus automatique mais sera toujours reliée au degré développement de la conscience de la classe ouvrière.

C'est la raison précise pour laquelle la propagande des principes est nécessaire".

("De bewegingen van het kapitalistische  bedrijfsleven" - Permaterial GIC, 6.Jg n°5)

Dans ce sens, le GIC, dans les années suivantes s'est attaché à analyser les mesures de la bourgeoisie qui menaient au développement de l'économie guerre. Il a montré que la "planification" économique abaissait le niveau de vie de la classe ouvrière sans réellement surmonter la crise. Voici la conclusion d'un article sur "la'planification' économique en Hollande" :

"Il est clair que les rapports de propriété sont entrés en conflit avec les forces productives. Et en même temps, ceci montre clairement que le problème ne peut être résolu sur la base de la production capitaliste. Le problème ne peut être résolu qu'à partir d'une 'économie' mondiale basée sur la division internationale du travail, sur des fondements communistes"

("Radencommunisme", mai 1936)

Un deuxième article sur cette question démystifia les "plans de travail" sociaux-démocrates qui s'inscrivaient dans la tendance à l'étatisation, suivant en cela l'exemple de l'organisation fasciste ­du capital. Le GIC a montré que les Sociaux démocrates dans le gouvernement avec plein pouvoir stimulèrent la défense nationale alors qu'en même temps, l'économie de guerre créait de nouvelles conditions de lutte pour les ouvriers : les luttes purement économiques devenaient inutiles contre la politique organisée des prix; les luttes pour la conservation du système légal bourgeois-démocratique agonisant devenaient inutiles. Les articles du GIC sur l'Allemagne montrèrent comment la Social-Démocratie et la politique étrangère de l'URSS durant la période de la République de Weimar amenèrent la "planification" économique et la défaite des luttes ouvrières et conservèrent la puissance militaire de l'Allemagne qui pouvait être perfectionnée par les Nazis en une machine de guerre fonctionnant pleinement.

PANNEKOEK AUX EPIGONES CONSEILLISTES

Revenons au "dédain" de Pannekoek pour les théories économiques de la crise. Dans "Les conseils ouvriers" écrit pendant la 2ème guerre mondiale, il traite de façon cohérente et globale la question des limites du développement capitaliste. Partant de l'idée développée dans "Le Manifeste Communiste", l'expansion du capitalisme à l'échelle mondiale, Panne­koek arrive à la conclusion que la fin du capitalisme approche :

"Lorsque les centaines de millions de gens qui vivent dans les plaines fertiles de l'Asie de l'Est et du Sud seront poussés dans le cercle du capitalisme, la tâche principale du capitalisme sera remplie".

(P. Aartsz: "Les Conseils ouvriers", ch..II par. 6)

Il est intéressant de voir que Marx posait la même question dans une lettre à Engels du 8 octobre 1858 :

"La véritable mission de la société bourgeoise est de créer le marché mondial, du moins dans ses grandes lignes et de développer la production sur cette base. Comme le monde est rond, cette mission semble être achevée avec la colonisation de la Californie et de l'Australie et l'ouverture du Japon et de la Chine. La question difficile pour nous est la suivante : sur le continent, la révolution est imminente et adoptera immédiatement un caractère socialiste. Ne sera-t-elle pas nécessairement étouffée dans ce petit coin, puisqu'a une échelle beaucoup plus grande, le mouvement de la société bourgeoise est encore dans sa phase d'ascension ?"

("Textes sur le collectivisme", Ed.Moscou, p.343)

Mais dans ses articles sur la Chine de ces mêmes années, publiés dans le "New York Daily Tribune: Marx répond à cette question par la négative.

Aujourd'hui, 120 ans plus tard, les épigones de Pan­nekoek continuent à défendre l'idée que le capitalisme a encore une grande tâche à remplir en Asie ([4]).

Alors que Marx montrait dans les années 1850 que l'attente américano-britannique concernant le développement du commerce avec l'ouverture de la Chine était grandement exagérée, à l'heure actuelle, la bourgeoisie du bloc américain est déjà parvenue à cette conclusion concernant la réouverture récente de la Chine au bloc occidental : la bourgeoisie occidentale ne fournit qu'équipements militaires en préparation d'une troisième guerre mondiale et voit même ses échanges diminuer vu l'étroitesse du marché chinois. Aujourd'hui, la crise est là. Personne de sensé n'oserait prétendre qu'elle n'existe pas.

Les conseillistes actuels, comme "Daad en Gedacht" laissent partout entendre que le capitalisme est libéré des crises, sinon en paroles, du moins par leur silence sur la crise actuelle. Exagération de notre part ? C'est ce que prétend Cajo Brendel (cf. Wereld Revolutie) en réponse à nos critiques :

"Je pense que je connais les positions de"Daad en Gedacht" d'une certaine façon. Je voudrais savoir où "Daad en Gedacht" n'a jamais écrit quelque chose qui puisse justifier cette position. Autant que je sache, "Daad en Gedacht" prend exactement la position opposée en disant qu'il ne peut y avoir de capitalisme libéré des crises (...). C'est une chose de dire qu'il ne peut y avoir de capitalisme sans crises et tout à fait une autre de parler de "crise permanente" ou "crise mortelle" du capitalisme ou quelque chose comme ça. Déjà, dans les années 30, le GIC non seulement présumait mais aussi prouvait avec des arguments que la crise permanente n'existe pas. Je suis toujours d'accord avec ceci, mais quiconque 'traduit' cela en la croyance à un capitalisme sans crises montre à mon avis qu'il n'a rien compris d cette position..."

Nous pensons aussi connaître un peu les positions de "Daad en Gedacht" pour autant qu'on les trouve dans des publications ! Peut-être ne lisons-nous pas très bien, mais nulle part, nous ne trouvons qu'il ne peut y avoir de capitalisme sans crises. A part la brochure "Beschouwingen over geld en goud" (une répétition de la théorie marxiste de la valeur-travail et des fonctions de la monnaie et de l'or), nous n'avons trouvé un seul article sur les sujets économiques durant ces dix dernières années. Ce silence sur la crise semble être un des principes de ce groupe !

Qu'entendons-nous donc par "crise permanente" et "crise mortelle", termes qui furent développés par la gauche allemande ? Défendrions-nous l'idée que l'effondrement, la mort du capitalisme serait aussi certain qu'un phénomène physique dans un laboratoire? Telle n'est pas notre pensée.

Si le terme de "crise permanente" signifie quelque chose, c'est parce qu'il se réfère à toute une période du. capitalisme, la période de décadence, dans laquelle le cycle crise-guerre-reconstruction-crise... a remplacé le cycle périodique et conjoncturel de crises commerciales et de prospérité dans la période ascendante du capitalisme. Il n'y a pas, bien sûr, de "crise mortelle" au sens d'un effondrement automatique du capitalisme; le capitalisme ne saurait trouver d'issue que dans la guerre mondiale, si le prolétariat n'agit pas dans un sens révolutionnaire.

Le capitalisme pourrait sortir de la crise s'il était encore dans une période de développement, parce qu'il pourrait encore pénétrer de nouvelles aires géographiques, possibilité que suggère Cajo Brendel dans son livre sur l'Espagne et la Chine. Mais Cajo Brendel et Daad en Gedacht ne sont pas intéressés à cette question. Leur étude de multiples préten­dues "révolutions bourgeoises" (Espagne 36, Chine) part d'un cadre national et non de l'internationalisme qui était déterminant pour Marx et Pannekoek (cf. "Les Conseils Ouvriers"), même si Pannekoek fit une réponse différente à cette question.

C'est de cet internationalisme dont nous nous revendiquons, celui de Pannekoek, de la gauche communiste internationale dont la gauche hollandaise fut une partie avant de dégénérer lentement.

A l'heure où la crise ouverte du capitalisme mondial est une réalité criante, il est important d'approfondir les apports de la gauche hollandaise. Si elle est restée tâtonnante, multiple et diverse dans son élaboration de la théorie de la crise capitaliste, elle a du moins exposé les problèmes et contribué à l'enrichissement de la théorie marxiste même si elle ne les a pas résolus. Elle a surtout maintenu l'essentiel : sa fidélité de classe à la révolution communiste, à l'internationalisme, aux principes prolétariens.

F.K



[1] Marx-Engels: Idéologie Allemande - Ed. Soc. p45

[2] Traduction "Champ Libre", 1973, avec une préface de Pannekoek.

[3] 'Parce que l'or est le seul de s produits du travail à avoir le pouvoir spécifique d'acheter sans avoir d'abord été vendu, il peut ainsi être le point de départ du cycle et le mettre en mouve­ment". (Karl Horner: "Principe et Tactique"- Proletarier  1927)

[4] Voir la critique du CCI sur les "Thèses sur la révolution chinoise" de Cajo Brendel dans "Les épigones - du conseillisme"(II), Revue Internationale n°2)