Révolution ou guerre.

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Dans le précédent numéro de la "Revue Internationale", nous soulignions l'importance de la décennie qui s'ouvrait et que nous appelions "Les années de vérité". Nous mettions notamment en avant le pas qualitatif que la bourgeoisie était en train d'accomplir dans ses préparatifs vers une nouvelle guerre mondiale :

"D'une certaine façon, les années 70 furent des années d'illusion. Face à la crise qui se développait, la bourgeoisie s'est cramponnée pendant des années à l'espoir qu'il y avait des solutions  Aujourd'hui, la bourgeoisie déchante. De façon sourde mais lancinante, elle découvre qu'il n'y a pas de solution à la crise... Réalisant qu'elle est dans une impasse, il ne lui reste plus que la fuite en avant. Et, pour elle, la fuite en avant, c'est la marche vers la guerre...

Aujourd'hui, avec le constat de la faillite totale de son économie, la bourgeoisie est en train de prendre une conscience plus claire de la situation et agit en conséquence. D'une part, elle renforce encore ses armements... Mais, elle n'agit pas seulement sur le terrain des armements, elle a également entrepris de créer une psychose de guerre afin de préparer l'opinion à ses projets de plus en plus bellicistes".

("Années 80, les années de vérité")

A la suite du battage provoqué autour de la prise d'otages de Téhéran, nous mettions en particulier en évidence l'intensification de la campagne idéologique du bloc occidental et notamment des USA :

"Si un des objectifs des USA dans la crise actuelle est le renforcement de son bloc sur le plan de la cohésion internationale, un autre objectif bien plus important encore réside dans la mise en place d'une psychose de guerre... Depuis longtemps, on n'avait vu se développer un tel torrent d'hystérie guerrière... Auprès d'une population rationnellement peu favorable d l'idée d'une intervention extérieure,... qui, depuis la guerre du Vietnam était échaudée de ce genre d'aventure, les agissements "barbares" de la "République islamique" sont un thème excellent pour les campagnes bellicistes de la bourgeoisie américaine. Si Khomeiny a trouvé dans le Shah un épouvantail efficace pour ressouder l'unité nationale menacée, Carter, qu'il ait voulu délibérément la crise actuelle en laissant entrer le Shah comme il semblerait, ou qu'il l'ait seulement utilisé, a trouvé

C'est en ce sens qu'on ne peut considérer cette intervention comme une simple opération de politique intérieure de l'URSS, uniquement destinée, comme l'ont prétendu certains, à remettre de l'ordre au sein de son bloc ou même au sein de ses frontières face aux désordres provoqués par l'agitation islamique. L'enjeu réel est bien plus important et motivait le prix à payer d'une résistance meurtrière de la part des guérilleros afghans. En réalité, la "pacification des rebelles féodaux" était surtout un prétexte permettant à l'URSS d'améliorer une position militaire et stratégique qui n'avait cessé de se dégrader ces dernières années : profitant de la décomposition de la situation politique en Iran qui, en d'autres temps, avait reçu du bloc US la "mission" de faire le gendarme dans la région, l'URSS a pris le risque d'une crise internationale grave afin de transformer l'Afghanistan en base militaire. C'est pour cela que le battage fait par le bloc occidental, et en premier lieu les USA autour de l'Afghanistan, n'est pas comme c'est le cas pour celui organisé autour des otages de Téhéran, du simple "vent-. Même s'il fait partie, lui aussi, de la campagne idéologique qui avait déjà débuté auparavant, il recouvre une réelle préoccupation du bloc US face à l'avancée russe et traduit donc une réelle aggravation des tensions inter-impérialistes, un pas de plus vers une nouvelle guerre mondiale.

LA CAMPAGNE BELLICISTE DES USA ET DU BLOC OCCIDENTAL

Cependant, malgré la gravité pour le bloc US de l’installation massive des troupes russes en Afghanistan, celui-ci n'a pu rien faire pour l'empêcher. Aujour­d'hui, il essaye de compenser et d'utiliser ce recul partiel de sa puissance par une intensification étourdissante de la campagne belliciste afin que, lorsque ce sera nécessaire, il puisse envoyer ses corps expéditionnaires sans craindre les remous intérieurs. Les décisions officielles de Carter de constituer une force d'intervention de 110 000 hommes et de recenser les jeunes en vue d'une éventuelle mobilisation -décisions prises au moment où la campagne était à son paroxysme- sont une expression claire de cette politique de la bourgeoisie. De fait, l'enchaînement des évènements d'Iran et d'Afghanistan permet de faire la constation suivante : tout s'est passé comme si les USA prévoyant l'intervention russe en Afghanistan (les satellites d'observation et les "experts" servent à quelque chose !) avaient sciemment provoqué la prise d'otages de Téhéran en laissant entrer le Shah alors qu'ils avaient été prévenus des réactions que cela pouvait provoquer. Cela leur permettait de laisser pourrir un peu plus la situation en Iran afin d'isoler les éléments extrémistes et d'obliger les "modérés" à reprendre les choses en main en faveur du bloc US (la tournure "antirusse" des évènements étant une garantie par l'intervention de l'URSS contre un pays "frère" en islam). C'est à cela que Bani Sadr s'emploie aujourd'hui.

Mais de plus, les évènements d'Iran permettaient de mettre sur les rails une campagne en deux temps :

-    d'abord, on "chauffe" l'hystérie guerrière au nom de la défense de citoyens américains menacés ou de la riposte aux "affronts" infligés à l'honneur de la nation";

-    ensuite, au moment où l'URSS entre en action, on relance de plus belle une campagne qui commençait à s'essouffler en désignant cette fois le véritable 'ennemi" : l'URSS (la bourgeoisie US n'avait que faire d'un Khomeiny sinon de l'utiliser comme épouvantail pour la mise en branle de sa campagne).

Même s'il faut se garder d'un trop grand machiavélisme me dans l'analyse des situations politiques, la bourgeoisie étant toujours à la merci d'éléments impondérables, même si l'ensemble de l'opération n'a pas été planifiée avec autant de précisions, il est important de mettre en évidence l'ampleur de la campagne idéologique actuelle qui n'a nullement été improvisée et qui était en préparation depuis plusieurs mois, notamment depuis la "découverte" soudaine et tapageuse à la mi-79 de troupes russes à Cuba qui s'y trouvaient depuis... des années.

Et tout montre que les bourgeoisies des USA et de son bloc ne sont pas prêtes à abandonner cette campagne, qu'elles sont décidées à utiliser au maximum la situation actuelle pour développer la plus grande emprise idéologique possible sur les populations afin de s'assurer de la précieuse "solidarité nationale" nécessaire à toutes les guerres.

C’est ainsi que l'embargo sur les céréales et le boycott des Jeux Olympiques ont une fonction non pas (ou très peu) de pression directe sur l'URSS (qui a acheté ailleurs ce qui lui manquait et qui peut se passer des Jeux Olympiques) mais bien d'entretien de la tension belliciste et de mobilisation  des esprits au sein du bloc US. Même si le rôle des révolutionnaires n'est pas de , faire un choix entre les blocs impérialistes, même s'il ne leur appartient pas, comme l'ont fait à une époque Bordiga et ses fidèles, de juger "plus dangereux" l'un que l'autre et "d'estimer préférable la défaite du plus fort" (sic !), il leur revient par contre de dénoncer les mensonges et les dangers des campagnes idéologiques de la bourgeoisie et d'insister plus particulièrement sur les thèmes les plus mystificateurs comme ils l'ont fait notamment entre les deux guerres à propos de l'"anti-fascisme".

Aujourd'hui un des chevaux de bataille du bloc US est sa prétendue "faiblesse" militaire face à une URSS de plus en plus "armée, agressive". En réalité, la "supériorité" militaire du bloc russe est un pur mensonge destiné à la propagande : le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), dont les travaux font autorité et qu'on ne peut soupçonner de sympathies pro-russes, parle à ce sujet dans son rapport pour 1979, "d'exercice de propagande particulièrement réussi" de la part des médias des pays occidentaux. C'est vrai que, ces dernières années, les dépenses d'armements de l'URSS et de son bloc n'ont cessé d'augmenter : en 1958, celles de la Russie représentaient 20,3% des dépenses mondiales, en 1978 : 25,5%. Mais, même à cette dernière date, elles étaient encore (très faiblement) inférieures à celles des USA : 25,6%. Par contre, les dépenses totales de l'OTAN représentaient n 1978 42,8% des dépenses mondiales contre 28,6% pour le Pacte de Varsovie soit la moitié plus (chiffres du SIPRI).

Bien que significatives, ces données doivent être complétées par les faits suivants :

1.          Elles ne rendent pas compte de l'accumulation d'armements au cours de la période précédente bien plus considérable pour l'OTAN que pour le Pacte de Varsovie (en 1968, les dépenses de l'OTAN représentent 56,2% du total mondial contre 25,3% pour celles du Pacte de Varsovie).

2.          Elles ne concernent que les deux alliances militaires officielles et excluent donc des pays comme la Chine (laquelle à elle seule dépense 10,5% du total mondial) qui appartiennent sans conteste au bloc américain, alors que le seul pays important du bloc russe à n'être pas affilié au Pacte de Varsovie est le Vietnam.

3.  Elles ne disent rien de la qualité des armements eux-mêmes ni de leur nombre ; or, l'énorme retard technologique de l'URSS sur les USA fait que ses armes sont beaucoup moins perfectionnées, efficaces et fiables, qu'elles coûtent à qualité égale beaucoup plus cher pour être fabriquées et qu'elles demandent à 'puissance égale un nombre bien plus grand d'hommes dans leur mise en œuvre. C'est ainsi que :

- pour un nombre de missiles (terrestres et sous-marins) moins élevé (1700 contre 2400), les USA peuvent lancer entre 2 et 3 fois plus de têtes nucléaires (7700 contre 3100) que l'URSS (une fusée américaine peut emporter jusqu'à 14 charges atomiques) ;

-                  les 415 bombardiers "stratégiques" américains peuvent larguer 5400 bombes atomiques alors que les 180 bombardiers russes ne peuvent en larguer que 1900 ;

-                  sur les 12000 ogives nucléaires américaines, 10400 sont sur support mobile (sous-marins et avions) donc pratiquement invulnérables, alors que sur les 5000 ogives russes moins de 3000 sont dans le même cas ;

-                  pour servir ces arsenaux nucléaires il faut 75000 militaires américains contre presque 400000 militaires russes alors que, contrairement à la légende, l'OTAN a toujours eu plus d'hommes sous les armes que le Pacte de Varsovie, même si l'URSS a plus de soldats que les USA.

Cette énorme supériorité du bloc américain se retrouve également dans le domaine des armements classiques : est-ce un hasard si, avec des armes américaines, Israël a toujours gagné ses guerres contre les pays arabes armés par l'URSS, si, en 1973, ce pays a stoppé au bout de 10 km les 2000 chars syriens lancés sur Haiffa, ces mêmes chars qui équipent le Pacte de Varsovie et dont on agite tellement "la menace contre l'Europe occidentale" ? Ou bien faut-il croire que Jehova est plus fort qu'Allah ?

En réalité, l'écrasante supériorité militaire du camp occidental n'est nullement d'origine mystérieuse. Comme le signalait déjà Engels, la supériorité militaire traduit toujours la supériorité économique. Et celle du bloc de l'Ouest est également écrasante. Qu'on en juge :

- Total pour 1978 des PNB des pays du Pacte de Varsovie : 1 365 milliards de dollars ;

- Total pour les pays de l'Alliance Atlantique : 4 265 milliards de dollars.

Et si on inclut le PNB des autres pays importants (plus de 20 milliards de dollars) du bloc de l'Ouest, on arrive à 6 200 milliards de dollars, alors que le bloc de l'Est se résume au Pacte de Varsovie (faut-il compter les 8,9 milliards de dollars du PNB du Vietnam ou les 3,6 de celui de l'Ethiopie ?).

Encore une donnée : parmi les douze pays économiquement les plus puissants du monde, il n'y en a que deux du bloc de l'Est : l'URSS (3ème rang) et la Pologne (12ème rang) alors que tous les autres sont entièrement intégrés dans le bloc de l'Ouest

Et c'est bien à cause de cette énorme faiblesse économique que l'URSS apparaît comme la puissance "agressive" dans la plupart des conflits locaux. Comme ce fut le cas de l'Allemagne en 1914 et

en 1939, c'est le pays qui a été le plus mal servi dans le partage d'un gâteau impérialiste déjà. trop restreint qui a tendance à vouloir remettre en cause ce partage.

C'est là une constante de la période de décadence du capitalisme qui traduit à la fois le caractère inéluctable de la guerre impérialiste et son absurdité du simple point de vue économique bourgeois (sans parler de son absurdité pour l'humanité).

En effet au siècle dernier, au moment du capitalisme ascendant, les guerres pouvaient avoir une réelle rationalité et notamment les guerres coloniales. Certains pays pouvaient se lancer dans des opérations guerrières en ayant la garantie que cela rapporterait sur le plan économique (nouveaux marchés, matières premières, etc.). Par contre, les guerres du 20ème siècle traduisent l'impasse dans laquelle se trouve le capitalisme. Le monde étant entièrement partagé entre grandes puissances impérialistes, les guerres ne peuvent signifier la conquête de nouveaux marchés, donc d'un nouveau champ d'expansion pour le capitalisme. Elles aboutissent à un simple repartage des marchés existant qui ne s'accompagne nullement d'une possibilité plus grande de développement des forces productives mais au contraire d'une destruction massive de celles-ci dans la mesure où :

- elles mettent aux prises non des pays avancés et des pays arriérés, mais les grandes puissances entre elles, ce qui suppose un niveau d'armement et de destruction bien plus élevé ;

- elles ne peuvent par ce fait être et rester localisées mais débouchent sur des boucheries et des destructions à l'échelle planétaire.

Ainsi, les guerres impérialistes apparaissent comme une pure aberration pour l'ensemble du capitalisme et ce caractère absurde se manifeste entre autres dans le fait que c'est le bloc qui, parce que le plus faible économiquement, est condamné à "perdre" la guerre (si tant est qu'il y ait un "gagnant"), qui pousse le plus vers la guerre. Cette conduite "suicidaire" du futur vaincu ne traduit, quant à elle, nullement une "folie" de ses dirigeants mais bien le caractère inévitable de la guerre impérialiste dans le capitalisme décadent, l'engrenage inéluctable qui échappe à tout contrôle de la part des classes dominantes et des gouvernements. La course au suicide des puissances dites "agressives" ne fait que résumer la course au suicide de l'ensemble du capitalisme.

Le fait que ce soit l'impérialisme le plus "belliqueux" qui, en général, soit vaincu permet, après les guerres, de donner un semblant de crédibilité aux mascarades sur les "réparations" et les procès de "criminels de guerre" et de "responsables" de l'holocauste (comme si tous les gouvernements, tous les partis bourgeois, tous les militaires n’étaient pas criminels, n'avaient pas de responsabilité dans les orgies de meurtres, dans les massacres industriels des guerres impérialistes), alors que par ces mascarades, l'impérialisme vainqueur dissimule en réalité sa tentative de "rentabiliser" ses propres dépenses militaires de même que sa tentative de mettre en place a la tête des pays vaincus un personnel politique qui soit favorable à ses intérêts.

Tout est bon pour la propagande bourgeoise : les morts d'Auschwitz servent à justifier ceux de Dresde et d'Hiroshima, ceux du Vietnam font accepter ceux de l'Afghanistan, les massacres passés servent à préparer les futurs massacres. De même, les dépenses d'armement (réelles ou exagérées) et les menées impérialistes du bloc "ennemi" servent à faire avaler, avec l'austérité qui en résulte, les dépenses de "son" propre bloc, ses menées impérialistes et à préparer la "solidarité nationale" nécessaire à un nouvel holocauste.

Autant les révolutionnaires se doivent de dénoncer (comme nous l'avons toujours fait dans nos publications) les mystifications accompagnant la politique impérialiste du bloc de l'Est, notamment le mythe des "libérations nationales", autant il leur appartient donc de démasquer l'hypocrisie des campagnes idéologiques du bloc de l'Ouest.

LE PARTAGE DES TACHES ENTRE SECTEURS DE LA BOURGEOISIE

Nous avons amplement mis en évidence dans la Revue Internationale (n°20) des facettes essentielles de' l'offensive idéologique présente des bourgeoisies du bloc américain en vue de la guerre impérialiste la création d'une psychose de guerre destinée à démoraliser les populations, à leur faire accepter avec fatalisme et résignation la perspective d'une nouvelles guerre mondiale. De même, nous venons d'examiner une autre facette de cette offensive : le développement d'un sentiment "antirusse" pour lequel les mensonges sur les niveaux d'armement se combinent aux campagnes sur les "droits de l'homme" et autre boycott des Jeux Olympiques. Ce n'est encore là qu'un tableau incomplet des moyens que met en œuvre la bourgeoisie des pays occidentaux pour préparer les populations et notamment les classes exploitées au "sacrifice suprême". Il faut y ajouter une campagne moins tapageuse mais cependant plus insidieuse et dangereuse : celle qui vise plus spécifiquement la classe ouvrière.

Derrière le premier type de campagnes de la bourgeoise, on trouve essentiellement les partis de droite et du centre dont le langage consiste à en appeler l'ensemble des citoyens "pour qu'ils réalisent "l'unité nationale" en vue des dangers qui "menacent la patrie" ou "la civilisation". Derrière la création d'une phobie "antirusse" qui complète le premier type de campagnes, on trouve les mêmes partis auxquels viennent se joindre les partis sociaux-démocrates aux arguments plus nuancés et moins hystériques mais qui ne perdent pas une occasion de dénoncer le stalinisme et les violations des droits de l'homme en Europe de l'Est. Bien entendis les partis "communistes", quant à eux, ne participent pas, directement à ce volet de la campagne idéologique malgré les con damnations de certains agissements de l'URSS qu'ils sont obligés de faire pour se dédouaner auprès de la bourgeoisie et de "l'opinion" de leurs pays respectifs.

Par contre, il est un aspect de l'offensive idéologique de la bourgeoisie qui met côte à côte les partis dont la fonction spécifique est l'encadrement de la classe ouvrière : les PC et les PS. Le langage tenu par la gauche du capital se présente comme l'opposé de celui tenu par la droite et en constitue en fait le-complément. Ce langage consiste à dénoncer les campagnes alarmistes de la droite et à affirmer qu'il n'y a pas de véritable danger de guerre dans la période actuelle. On peut même voir dans certains pays (comme la France) la gauche unanime dire clairement que la campagne alarmiste de la droite a pour fonction de détourner l'attention des travailleurs et imposer un surcroît d'austérité.

Ce langage des partis de gauche est évidemment lié au fait que, à l'heure actuelle, ils sont conduits à assumer dans l'opposition leur fonction capita-   liste afin de mieux pouvoir saboter de l'intérieur les luttes ouvrières qui tendent à se développer. N'ayant pas ou plus de responsabilités gouvernementales, ils n'ont plus la charge de créer "l'unité nationale" autour des dirigeants du pays ([1]) mais bien de radicaliser leur langage afin de tenter de gagner la confiance des prolétaires pour être en mesure de les orienter vers des impasses et épuiser leur combativité.

Cependant ce n'est pas seulement pour cette seule raison que les partis de gauche tiennent aujour­d'hui des discours apaisants. En réalité, ce langage a pour fonction de combler les lacunes contenues dans la campagne idéologique de la droite. Celle-ci, en effet, tente d'asséner avec beaucoup de force une vérité partielle : la guerre est inévitable (sans préciser évidemment que c'est dans le cadre du capitalisme qu'existe une telle fatalité) dans le but de démoraliser et pousser à la résignation l'ensemble de la population, de lui faire accepter les sacrifices présents au nom de la préparation des sacrifices encore plus durs qui s'imposeront dans le futur. Mais cette demi-vérité comporte l'inconvénient de reconnaître avec clarté l'impasse totale dans laquelle se trouve aujour­d'hui la société capitaliste. Dans certaines parties de la population, et notamment le prolétariat, classe naturellement la plus portée à remettre en cause le système, cette propagande risque de contribuer à un but contraire à celui qu'elle se fixe : la compréhension de la nécessité d'affronter massivement le capitalisme pour arrêter sa main criminelle et le détruire. La campagne d'apaisement promue par la gauche a pour fonction de permettre au capitalisme de couvrir tout le champ de la mystification, de ne pas laisser de failles dans lesquelles pourrait s'engouffrer la prise de conscience de la classe ouvrière.

Déjà la gauche et la droite s'étaient ainsi partagé le travail à propos de la crise économique : la droite affirmant qu'elle était de nature internationale, qu'il n'y avait rien à faire et qu'il fallait se résoudre à l'austérité, la gauche rétorquant qu'elle était le résultat d'une mauvaise politique, des menées cupides des monopoles et des multinationales et qu'il y avait moyen de la résoudre en mettant en place une autre politique réellement conforme à "l'intérêt national et des travailleurs". Ainsi, la droite appelait déjà à la résignation, à l'acceptation sans résistance de l'austérité alors que la gauche se donnait comme tâche de dévoyer le mécontentement ouvrier vers les impasses électorales de "l'alternative de gauche" (gouvernement travailliste en Grande-Bretagne, gouvernement d'Union de la gauche en France, compromis historique en Italie, etc.).

Cette division du travail entre droite et gauche en  vue de soumettre l'ensemble de la société, et en premier lieu la classe ouvrière aux exigences du capitalisme n'est pas nouvelle. Elle a été appliquée dès avant la première guerre mondiale dans la campagne de préparation idéologique de celle-ci. Alors que la droite du capital agitait le plus fort le grelot du "patriotisme" et appelait ouvertement à la guerre contre "l'ennemi héréditaire", les secteurs opportunistes et réformistes des partis de la 2ème Internationale qui impulsaient leur passage dans le camp du capitalisme, n'avaient de cesse, tout en dénonçant les campagnes d'hystérie chauvine, de minimiser les dangers de guerre. Alors que la gauche de l'Internationale (notamment Lénine et Rosa Luxemburg) insistait sur le caractère inévitable de la guerre impérialiste dans la logique même du capitalisme, sur la nécessité d'une mobilisation massive des ouvriers pour ne pas lui laisser les mains libres et pour préparer sa destruction, les secteurs de droite, dont l'influence allait grandissante, développaient des théories sur la possibilité d'un capitalisme "pacifique", qui serait capable de résoudre les conflits entre nations par "l'arbitrage". Tant que la classe ouvrière s'est mobilisée, notamment sous la forme de manifestations de masse lors des divers conflits qui ont éclaté au début du siècle (heurts franco-allemands à propos du Maroc, conflits dans les Balkans, invasion de la Tripolitaine par l'Italie, etc...), tant que l'influence de la gauche de L'Internationale a été déterminante en son sein (motions spéciales contre la guerre aux Congrès de 1907 et 1910, Congrès Extraordinaire en 1912 sur cette même question), la bourgeoisie n'a pas pu laisser dégénérer ces conflits en guerre généralisée. Ce n'est qu'au moment où la classe ouvrière, endormie par les discours des opportunistes, cesse de se mobiliser face à la menace de guerre (entre 1912 et 1914) que le capitalisme peut déchaîner la guerre impérialiste à partir d'un incident (l'attentat de Sarajevo) en apparence bénin par rapport aux précédents.

Ainsi la préparation idéologique à la guerre mondiale n'est pas seulement le fait du développement de l'hystérie chauvine et belliciste. Elle comporte également des discours pacifistes et lénifiants plus spécifiquement tenus par les forces politiques qui ont le plus d'impact au sein de la classe ouvrière afin de démobiliser celle-ci, de lui faire perdre de vue le véritable enjeu de la situation, de la livrer pieds et poings liés, impuissante, aux gouvernements bourgeois et à cette hystérie belliciste, en bref, de l'empêcher de jouer son rôle de seule force en mesure d'empêcher la guerre mondiale. La mobilisation pour la guerre impérialiste passe par la démobilisation du prolétariat de son terrain de classe.

QUELLE PERSPECTIVE : GUERRE OU REVOLUTION ?

On peut donc constater que l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS et ses prolongements expriment et accentuent l'accélération de la marche vers la guerre impérialiste généralisée, seule réponse que le capital puisse donner à sa crise. Faut-il déduire de cette constatation la nécessité de remettre en cause l'analyse que le CCI depuis sa constitution a développée sur le cours historique, sur le fait que la perspective présente n'est pas celle d'un affrontement impérialiste généralisé mais celle d'affrontements massifs entre classe ouvrière et bourgeoisie ?

La réponse est non. En fait, la détermination avec la- quelle la bourgeoisie s'est attelée à la préparation idéologique en vue de la guerre mondiale indique à elle seule qu'aujourd'hui, les conditions subjectives d'un tel aboutissement de la crise capitaliste ne sont pas réunies. Pour certains, si la guerre mondiale n'a pas encore eu lieu, c'est que les conditions objectives -situation économique, préparatifs militaires, etc - n'existeraient pas encore. Telle est la thèse défendue, par exemple, par le Parti communiste International (Programme Communiste). En réalité, si on compare la situation présente, à celle existant en 1939 ou en 1914, on peut constater que, tant du point de vue de la gravité de la crise, que du niveau des armements, que du renforcement des alliances militaires au sein de chaque bloc, les conditions sont aujourd'hui beaucoup plus mûres pour une nouvelle guerre mondiale. La seule donnée manquante, mais décisive est l'adhésion de la classe ouvrière aux idéaux bourgeois, sa discipline à l'égard du capital national, sa soumission aux intérêts de celui-ci. Ce sont cette adhésion, cette discipline, cette soumission qui existent en 1939 à la suite de la plus terrible défaite subie par sa classe ouvrière au cours de l'histoire; défaite d'autant plus terrible que jamais comme à la fin de la première guerre mondiale, le prolétariat ne s'était élevé aussi haut; défaite à la fois physique et idéologique avec son cortège de massacres mais aussi de mystifications, notamment sur la nature soi-disant socialiste de la Russie, son cortège de défaites présentées comme des victoires. Ce sont des conditions similaires qui existent en 1914 bien que la défaite de la classe soit moins profonde qu'en 1939, ce qui permet le resurgissement de 1917-18. Cette défaite est essentiellement idéologique. Elle se manifeste par la gangrène opportuniste qui gagne peu à peu la 2ème Internationale jusqu'à aboutir, en 1914 à la trahison de la plupart des partis qui la composent. En passant à l'ennemi, ces partis, ainsi que les organisations syndicales, parce qu'ils ont encore l'oreille et le cœur du prolétariat, jettent celui-ci pieds et poings liés en pâture aux appétits impérialistes de la bourgeoisie, l'entraînant dans la "défense nationale" et la "défense de la civilisation". Et cet embrigadement du prolétariat derrière son capital national est d'autant plus facile que ne se développent pas avant 1914 (à l'exception de la Russie) des luttes de classe importantes, du fait que la crise économique aiguë n'a pas le temps de s'approfondir vraiment avant son issue guerrière.

Toute autre est la situation présente où les mystifications qui ont permis la 2ème guerre mondiale, notamment l'antifascisme et le mythe du socialisme en URSS ont fait long feu, où la croyance en un progrès incessant de la "civilisation" et de la "démocratie" telle qu'elle existait en 1914 à fait place, après plus d'un demi-siècle de décadence du système à un dégoût généralisé, où les partis de gauche, pour avoir trahi depuis trop longtemps, n'ont plus sur la classe ouvrière l'impact qui était le leur en 1914 ou dans les années 30, où l'enfoncement progressif du capitalisme dans la crise à partir du milieu des années 60 a provoqué une reprise historique des luttes de classe. Ainsi, au lieu d'annoncer au sont faits", que, quoi qu'il fasse le déclenchement d'un nouvel holocauste, il importe que les révolutionnaires lui indique clairement que la situation historique est encore entre ses mains que de lui dépend, et de ses luttes que l’humanité soit écrasée ou non sous un déluge de bombes thermonucléaires ou même qu'elle périsse.

Cependant, il n'existe pas de situation acquise de façon définitive. Si aujourd'hui, la voie n'est pas libre pour la réponse bourgeoise à la crise, il ne faudrait pas croire que rien ne peut remettre en cause une telle situation, que le cours historique ne peut pas être renversé. En réalité, le cours qu'on pourrait appeler "normal" de la société capitaliste est vers la guerre. La résistance de la classe ouvrière qui peut éventuellement remettre en cause ce cours apparaît comme une sorte "d'anomalie", comme allant à "contre-courant" d'un processus organique du monde capitaliste. C'est pour cela, que, si on examine les 8 décennies de notre siècle, on en trouvera à peine un peu plus de deux, au cours desquelles le rapport de forces aura été suffisamment en faveur du prolétariat, pour qu'il puisse barrer le chemin à la guerre impérialiste (1905-12, 1917-23, 1968-80).

Pour l'heure, le potentiel de combativité de la classe, qui s'est révélé à partir de 1968, n'a pas été détruit. Mais il est nécessaire d'être vigilant (et les évènements d'Afghanistan nous rappellent cette nécessité) car :

-                plus la réponse du prolétariat sera lente face à la crise et moins il sera expérimenté et préparé au moment des affrontements décisifs avec le capitalisme

-                alors que le chemin de la victoire est unique pour le prolétariat : l'affrontement armé et généralisé contre la bourgeoisie, celle-ci dispose de divers moyens pour défaire son ennemi : soit en épuisant la combativité dans des impasses (c'est la tactique présente de la gauche), soit en l'écrasant paquet par paquet (comme en Allemagne entre 1918 et 1923), soit en l'écrasant physiquement lors d'un choc frontal (qui est toutefois le type d'affrontement le plus favorable au prolétariat).

Cette vigilance que la classe ouvrière doit conserver et auxquels les révolutionnaires doivent contribuer de leur mieux, passe par la compréhension la plus claire possible du véritable enjeu de la situation présente, des luttes qu'elle mène aujourd'hui. Cette contribution ne saurait donc consister, ni dans l'affirmation qu'il n'y a rien à faire face à la menace de guerre impérialiste (les révolutionnaires se faisant alors les auxiliaires de la campagne - de démoralisation menée par la droite), ni qu'il n'y a aucun danger réel de guerre impérialiste, de renversement du rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat (leur "contribution" apportant alors de l'eau au moulin de la gauche). Si les révolutionnaires se doivent donc de dénoncer aussi bien les campagnes de la droite que celles de la gauche, ce n'est donc nullement pour prendre leur simple contrepied mais bien pour retourner les divers arguments contre leurs promoteurs :

-      c'est vrai qu'il n'y a pas d'issue à la crise et que la guerre menace comme dit la droite...

-                c'est vrai, comme dit la gauche que la campagne alarmiste est utilisée pour imposer plus d'austérité... dans un cas comme dans l'autre, c'est une bonne raison, non pour s'y résigner, mais au contraire pour engager le combat de résistance contre l'austérité, prélude à la lutte pour la destruction de ce système. Dans les combats à venir de la classe ouvrière, une compréhension claire de leur enjeu véritable, du fait qu'ils ne constituent pas une simple résistance au coup par coup contre les agressions croissantes du capital mais qu'ils sont le seul rempart contre la menace de guerre impérialiste, qu'ils sont les préparatifs indispensables en vue de la seule issue pour l'humanité : la révolution communiste, une telle compréhension de l'enjeu sera la condition tant de leur efficacité immédiate que de leur aptitude à servir réellement de préparatifs pour les affrontements décisifs.

Par contre, toute lutte qui se cantonne sur le terrain strictement économique, défensif contre l'austérité sera plus facilement défaite, tant au niveau immédiat que comme partie d'une lutte beaucoup plus vaste. En effet, elle se sera privée du ressort de cette arme, aujourd'hui si importante pour les travailleurs qu'est la généralisation et qui s'appuie sur la conscience du caractère social et non pas professionnel du combat de la classe. De même, par manque de perspectives, les défaites immédiates seront surtout un facteur de démoralisation au lieu d'agir comme éléments d'une expérience et d'une prise de conscience.

Pour que la nouvelle vague de luttes qui s'annonce aujourd'hui ne soit pas épuisée par les manœuvres de la gauche et des syndicats -ce qui laisserait le champ libre à l'issue" guerrière de la crise- mais, au contraire, constitue une étape vers l'assaut révolutionnaire pour le renversement du capitalisme, elle devra comporter les trois caractéristiques suivantes absolument liées entre elles :

-                un rejet du carcan syndical et une prise en main directe par la classe de ses intérêts et de son combat

-                l'utilisation de façon croissante de l'arme de la généralisation, de l'extension au delà des catégories, des entreprises, des branches industrielles, des villes et des régions, et finalement, au delà des frontières nationales

-                une prise de conscience des liens indissolubles qui existent entre les luttes contre les mesures d'austérité, la lutte contre la menace de guerre et la lutte pour la destruction de cette société moribonde et barbare en vue de l'instauration de la société communiste.

F.M



[1] Là où la gauche est encore au gouvernement, son attitude n'est évidemment pas aussi claire. On peut même voir en Belgique le ministre socialiste des Affaires étrangères tenir un langage alarmiste alors que son collègue, également socialiste, des affaires Sociales tient le langage contraire.