Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessite matérielle [9e partie]

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Le communisme contre le « socialisme d’Etat »

La conscience de classe est quelque chose de vivant. Le fait qu'une partie du mouvement prolétarien ait atteint un certain niveau de clarté, ne veut pas dire que l'ensemble du mouvement y ait aussi accédé, et même les fractions les plus claires peuvent, dans certaines cir­constances, ne pas réussir à tirer toutes les implications de ce qu'elles ont ap­préhendé, et peuvent même régresser par rapport à un niveau de compréhen­sion atteint auparavant.

Ceci est certainement vrai en ce qui concerne la question de l'Etat et les le­çons que Marx et Engels ont tirées de la Commune de Paris, que nous avons analysées dans le précédent article de cette série ([1]). Durant les décennies qui suivirent la défaite de la Commune, la montée du réformisme et de l'opportu­nisme dans le mouvement ouvrier a me­né, au tournant du siècle, à la situation absurde selon laquelle la position marxiste « orthodoxe », telle qu'elle était défendue par Kautsky et ses acolytes, était que la classe ouvrière pouvait prendre le pouvoir au moyen des élec­tions parlementaires, c'est-à-dire en s'emparant de l'Etat existant. Aussi quand Lénine, dans L'Etat et la révolu­tion qu'il a rédigé pendant les événe­ments révolutionnaires de 17, s'est atta­ché à « déterrer » le véritable héritage de Marx et Engels sur cette question, les « orthodoxes » l'accusèrent-ils de reve­nir à un anarchisme à la Bakounine !

En fait, la lutte pour faire connaître les leçons de la Commune de Paris, pour maintenir le mouvement prolétarien sur le chemin de la révolution communiste, avait déjà commencé au lendemain de l'insurrection des ouvriers français. Dans ce combat contre l'influence répugnante de l'idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise sur le mouvement ouvrier, le marxisme a mené une bataille sur deux fronts : contre les « socialistes d'Etat » et les réformistes qui étaient particulièrement forts au sein du parti allemand, et contre la tendance anarchiste de Bakounine qui avait un forte présence dans les pays capitalistes moins développés.

Dans ce conflit à trois, beaucoup de questions étaient en débat, ou consti­tuaient les germes de débats futurs. Dans le parti allemand, existait déjà la confusion entre la nécessaire lutte pour les réformes, et l'idéologie du réformisme qui oublie complètement les buts ultimes du mouvement. De l'autre côté, les Bakouninistes posaient aussi la question des réformes, mais dans le sens opposé : ils n'avaient que du mépris pour les luttes défensives immédiates de la classe et voulaient sauter par dessus, pour passer directement à la grande « liquidation sociale ». Avec ces der­niers, devait également être posée de fa­çon aiguë la question du rôle et du fonctionnement interne de l'Internatio­nale, ce qui devait accélérer la chute de l'Internationale elle-même.

Dans les deux articles qui suivent, nous traiterons principalement de la façon dont ces conflits étaient reliés à la con­ception de la révolution et de la société future, bien qu'il y ait inévitablement de nombreux autres liens avec les questions mentionnées ci-dessus.

Le socialisme d'Etat est un capitalisme d'Etat

Au 20e siècle, l'identification entre le socialisme et le capitalisme d'Etat a constitué l'un des obstacles les plus te­naces au développement de la con­science de classe. Les régimes staliniens dans lesquels la brutalité de l'Etat totali­taire a violemment assuré le contrôle de la quasi-totalité de l'appareil économique, s'arrogeaient le nom de « socialistes », ce à quoi le reste de la bourgeoisie mondiale apportait obli­geamment son accord. Et tous les cou­sins du stalinisme, des plus « démocra­tiques » aux plus « révolutionnaires », de la social-démocratie à sa droite au trotskisme à sa gauche, se sont attachés à répandre ce même mensonge fonda­mental.

Non moins pernicieuse que la version stalinienne est l'idée social-démocrate selon laquelle la classe ouvrière peut bénéficier de l'activité et de l'interven­tion de l'Etat, même dans les régimes qui sont explicitement identifiés comme « capitalistes » : selon ce point de vue, les conseils locaux, les gouvernements centraux contrôlés par les partis so­ciaux-démocrates, les institutions de l'Etat-providence, les industries natio­nalisées peuvent tous être utilisés pour le compte des ouvriers, et même consti­tuer des étapes vers une société socia­liste.

L'une des raisons pour lesquelles ces mystifications sont si profondément enracinées, c'est que les courants qui les défendent, ont appartenu dans le passé au mouvement ouvrier. Et beaucoup de pièges   idéologiques qu'ils colportent aujourd'hui, trouvent leurs origines dans les confusions authentiques qui exis­taient dans une phase antérieure de ce mouvement. La vision marxiste du monde surgit d'un combat réel contre l'idéologie bourgeoise dans les rangs du mouvement prolétarien, et, pour cette raison même, est inévitablement con­frontée à une lutte sans fin pour se libé­rer des subtiles influences de l'idéologie de la classe dominante. Dans le mar­xisme de la phase ascendante du capita­lisme, nous pouvons donc voir une diffi­culté récurrente à abandonner l'illusion que l'étatisation du capital équivaut à la suppression de ce dernier.

Dans une large mesure, de telles illu­sions résultaient des conditions de l'époque dans lesquelles le capitalisme était encore perçu à travers la personna­lité des capitalistes individuels, et où la concentration et la centralisation du capital était encore dans une phase pré­coce. Face à l'anarchie évidente créée par la pléthore d'entreprises individuel­les concurrentes, il était assez facile d'aboutir à l'idée que la centralisation du capital entre les mains de l'Etat national constituerait un pas en avant. En fait beaucoup de mesures de contrôle par l'Etat mises en avant dans Le Manifeste Communiste (une banque d'Etat, la na­tionalisation de la terre, etc ([2]) sont pré­sentées dans le but explicite de dévelop­per la production capitaliste dans une période où elle avait encore un rôle pro­gressif à jouer. Malgré cela, la question est restée obscure, même dans les tra­vaux ultérieurs de Marx et Engels. Dans le précédent article de cette série, par exemple, nous avons cité l'un des com­mentaires de Marx sur les mesures économique de la Commune de Paris dans lequel il semble dire que si les coopéra­tives ouvrières centralisaient et plani­fiaient la production à l'échelle natio­nale, ce serait alors du communisme. Ailleurs, Marx semble défendre comme une mesure transitoire vers le commu­nisme, l'administration par l'Etat d'opé­rations typiquement capitalistes telles que le crédit ([3]).

En soulignant ces erreurs, nous n'émet­tons aucun jugement moral sur nos an­cêtres politiques. La clarification de ces questions ne pouvait être réalisée que par le mouvement révolutionnaire du 20e siècle, après des décennies d'expé­rience douloureuse : la contre-révolution stalinienne en Russie en particulier, et plus généralement, le rôle croissant de l'Etat en tant qu'agent organisateur de la vie économique à l'époque de la déca­dence capitaliste. La clarification qui s'est opérée aujourd'hui, est entièrement fondée sur la méthode d'analyse élabo­rée par les fondateurs du marxisme, et sur certains aperçus prophétiques sur le rôle que l'Etat aurait ou pourrait avoir dans l'évolution du capital.

Ce qui a permis aux générations ulté­rieures de marxistes de corriger certai­nes des erreurs « capitalistes d'Etat » précédentes, a été, par dessus tout, l’instance de Marx selon laquelle le capital est un rapport social, et ne peut défini d'une manière purement juridique. Tout l'objectif du travail de Marx est de définir le capitalisme comme un système d'exploitation fondé sur le travail salarié, l'extraction et la réalisation de la plus-value. De ce point de vue, cela n'a absolument aucun rap­port de savoir si celui qui arrache la plus-value des ouvriers, qui réalise cette valeur sur le marché en vue d'accroître un profit et d'étendre son capital, est un bourgeois individuel, une corporation, ou un Etat national. Alors que le rôle l'économique de l'Etat s'accroissait peu à peu et nourrissait par conséquent les at­tentes illusoires de certaines parties du mouvement ouvrier, c'est cette rigueur théorique qui permit à Engels de formuler un passage souvent cité dans lequel il souligne que « ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d'Etat ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par actions, cela est évident Et l'Etat moderne n'est à son tour que l'organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures gé­nérales du mode de production capita­liste contre des empiétements venant des ouvriers comme des capitalistes iso­lés. L'Etat moderne, quelle qu'en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l'Etat des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de ci­toyens. Les ouvriers restent des sala­riés, des prolétaires. Le rapport capita­liste n'est pas supprimé, il est au con­traire poussé à son comble ». ([4])

Parmi les apologues les plus sophisti­qués du stalinisme, il y a des courants, habituellement les trotskystes et leur progéniture, qui ont défendu que si on ne pouvait traiter de socialiste le mons­trueux cauchemar bureaucratique de l'ancienne URSS et d'autres régimes similaires, on ne pouvait pas non plus les appeler capitalistes car, lorsque existe la nationalisation totale de l'économie (bien qu'en réalité aucun régime stali­nien n'ait atteint ce point-là), la produc­tion et la force de travail perdent leur caractère marchand. Tout au contraire, Marx était capable d'envisager théori­quement la possibilité d'un pays dans lequel tout le capital social se trouve en­tre les mains d'un seul agent sans que ce pays cesse d'être capitaliste : « Le capi­tal pourra grossir ici par grandes mas­ses en une seule main, parce que là il s'échappera d'un grand nombre. Dans une branche de production particulière, la centralisation n'aurait atteint sa der­nière limite qu'au moment où tous les capitaux qui s'y trouvent engagés ne formeraient plus qu'un seul capital in­dividuel. Dans une société donnée elle n'aurait atteint sa dernière limite qu'au moment où le capital national tout en­tier ne formerait plus qu'un seul capital entre les mains d'un seul capitaliste ou d'une seule compagnie de capitalistes. » ([5])

Du point de vue du marché mondial, les « nations » ne sont, de toutes façons, rien de plus que des capitalistes ou des compagnies particuliers, et les rapports sociaux en leur sein sont entièrement dictés par les lois globales de l'accumulation capitaliste. Ca ne change pas grand chose si l'achat et la vente ont disparu à l'intérieur de telles ou telles frontières nationales : de tels pays ne sont pas plus des « îles de non capita­lisme » dans l'économie capitaliste mondiale, que les kibboutz ne sont des îles de socialisme en Israël.

Ainsi la théorie marxiste contient-elle donc toutes les prémisses nécessaires au rejet de l'identification entre le capita­lisme d'Etat et le socialisme. De sur­croît, déjà à leur époque, Marx et En­gels se sont trouvés confrontés à la né­cessité de traiter cette déviation « socialiste d'Etat ». 

« Le socialisme allemand »

L'Allemagne n'a jamais traversé de phase de capitalisme libéral : la fai­blesse de la bourgeoisie allemande a fait que c'est un puissant Etat bureaucrati­que dominé par des éléments semi-féo­daux qui a veillé sur le développement du capitalisme en Allemagne. Le résul­tat a été ce qu'Engels a appelé « cette vénération superstitieuse de l'Etat » ([6]) qui était particulièrement forte en Alle­magne et a énormément corrompu le mouvement ouvrier dans ce pays. Cette tendance était personnifiée par Ferdi­nand Lassalle dont la croyance dans la possibilité d'utiliser l'Etat existant par les ouvriers l'a même conduit à faire une alliance avec le régime de Bismarck « contre les capitalistes. » Mais le problème ne se réduisait pas au « socialisme d'Etat bismarckien » de Lassalle. Il y avait, dans le mouvement ouvrier allemand, un courant marxiste dirigé par Liebknecht et Bebel. Mais cette tendance est souvent tombée dans le genre de marxisme qui a amené Marx lui-même à déclarer qu'il n'était pas marxiste : une tendance mécaniste, schématique, et surtout, manquant d'audace révolutionnaire. Le fait même que ce courant s'appelait « social-démocrate », constituait en lui-même un pas en arrière : dans les années 1840, la social-démocratie avait été synonyme du « socialisme réformiste » de la petite-bourgeoisie, et Marx et Engels s'étaient délibérément définis comme communistes pour souligner le caractère prolétarien et révolutionnaire de la politique qu'ils défendaient.

Les faiblesses du courant Liebknecht-Bebel se révélèrent ouvertement en 1875, lorsqu'il fusionna avec le groupe de Lassalle pour former le Parti Ouvrier Social Démocrate (SDAP, plus tard SDP). Le document fondateur du nou­veau parti, le Programme de Gotha faisait un certain nombre de concessions totalement inacceptables au Lassallisme. C'est ce qui amena Marx à rédiger la Critique du Programme de Gotha au cours de la même année.

Cette attaque cinglante contre les pro­fondes confusions contenues dans le programme du nouveau parti resta un document « interne » jusqu'à 1891 : jusque là, Marx et Engels avaient eu peur que sa publication ne provoque une scission prématurée dans le SPD. On peut rétrospectivement se poser la ques­tion de la sagesse d'une telle décision, mais la logique qui y présidait est assez claire : avec toutes ses erreurs, le SPD était une réelle expression du mouve­ment prolétarien - il l'a montré en parti­culier dans la position internationaliste adoptée par Liebknecht et son courant -et même par beaucoup de Lassalliens -durant la guerre franco-prussienne et la Commune de Paris. Plus encore, le développement rapide du parti allemand avait déjà démontré l'importance crois­sante du mouvement en Allemagne pour l'ensemble de la classe ouvrière interna­tionale. Marx et Engels ont vu la né­cessité de mener un combat long et pa­tient contre les erreurs idéologiques du SPD, et ils l'ont fait dans nombre de do­cuments écrits après la Critique. Mais cette lutte était motivée par l'effort de instruire le parti, non de le détruire. C'est là la méthode qui a toujours fondé la lutte de la gauche marxiste contre la montée de l'opportunisme au sein du parti de classe : c'était une lutte pour le parti tant que celui-ci contenait une vie prolétarienne en son sein.

Dans la critique que font Marx et En­gels du parti allemand, nous pouvons voir l'esquisse de bien des questions re­prises plus tard par leurs successeurs, et qui devaient devenir des questions de vie ou de mort dans les grands événe­ments historiques du début du 20e siè­cle. Et ce n'est absolument pas par ha­sard que celles-ci furent toutes centrées autour de la conception marxiste de la révolution prolétarienne, qui a toujours été la question clé qui différenciait les révolutionnaires des réformistes et des utopistes dans le mouvement ouvrier.

Réforme ou révolution

Dans la seconde moitié du 19e siècle, le capitalisme a connu sa plus grande ac­célération et un développement mon­dial. Dans ce contexte, la classe ouvrière a été capable d'arracher des concessions significatives à la bourgeoisie, amélio­rant considérablement les terribles con­ditions de travail et d'existence qui avaient présidé durant les phases anté­rieures de la vie du capitalisme (limitation du temps de travail, du tra­vail des enfants, augmentation des salai­res réels, etc.). Combiné à cela, il y eut des gains de nature plus politique - le droit de se réunir, de former des syndi­cats, de participer aux élections, etc. -qui permirent à la classe ouvrière de s'organiser et de s'exprimer dans la ba­taille pour l'amélioration de sa situation au sein de la société bourgeoise.

Marx et sa tendance ont toujours sou­tenu la nécessité de cette lutte pour des réformes, rejetant les arguments sectai­res d'éléments tels que Proudhon, et, plus tard, Bakounine, qui voyaient ces luttes comme futiles ou comme une di­version par rapport à la voie vers la ré­volution. Contre de telles idées, Marx a affirmé qu'une classe incapable de dé­fendre ses intérêts les plus immédiats, ne serait jamais capable d'organiser une nouvelle société.

Mais le succès même de la lutte pour des réformes a eu des conséquences né­gatives - la croissance de courants qui transformèrent cette lutte en une idéo­logie de réformisme, rejetant ouverte­ment le but communiste final en faveur de la lutte pour des acquis immédiats, ou bien amalgamant les deux en un mélange confus et déroutant. Marx et Engels peuvent ne pas avoir vu tous les dangers qu'impliquait la croissance de tels courants -c'est-à-dire qu'ils fini­raient par attirer la majorité des organi­sations de la classe ouvrière au service de la bourgeoisie et de son Etat - mais le combat contre le réformisme en tant que type d'idéologie bourgeoise au sein du mouvement prolétarien, combat qui de­vait ultérieurement occuper les énergies de tant de révolutionnaires tels Lénine et Luxemburg, a certainement sérieuse­ment commencé avec eux.

Ainsi, dans la Critique du Programme de Gotha, Marx souligne que non seu­lement les  revendications  immédiates que celui-ci contient (sur l'éducation, le travail des enfants) sont formulées de façon confuse ; mais pire que ça, le parti nouvellement formé ne parvient abso­lument pas à faire la distinction entre ces revendications immédiates et le but ultime. C'est particulièrement vrai dans l'appel à « des coopératives de produc­tion avec l'aide de l'Etat, sous le contrôle démocratique du peuple travailleur » qui serait sensé paver le chemin vers « l'organisation socialiste du travail ». Marx critique sans merci cette panacée du prophète Lassalle : « Au lieu de découler du processus de transformation révolutionnaire de la société, "l'organisation socialiste de l'ensemble du travail résulte" de "l'aide de l'Etat", aide que l'Etat fournit aux coopératives de production que lui-même (et non le travailleur) a "suscitées". Croire qu'on peut construire une société nouvelle au moyen de subventions de l'Etat aussi facilement qu'on construit un nouveau chemin de fer, voilà qui est bien digne de la présomption de Lassalle ! » ([7]).

C'est un avertissement explicite vis-à-vis de ceux qui proclament que l'Etat capitaliste existant peut être d'une quel­conque façon utilisé comme instrument de création du socialisme - même s'ils le présentent d'une façon plus sophistiquée qu'elle ne l'est dans le Programme de Gotha.

A la fin des années 1870, les défenseurs du réformisme dans le parti allemand sont devenus encore plus culottés, au point de mettre en question le fait que le parti se présente comme ...une organi­sation de la classe ouvrière. Dans leur « Circulaire à A. Bebel, W. Liebknecht, W.Bracke » rédigée en Septembre 1879, Marx et Engels portent ce qui constitue probablement l'attaque la plus lucide contre les éléments opportunistes qui infiltraient de plus en plus le mouve­ment :

« On joue aujourd'hui au social-démo­crate, comme on jouait au démocrate bourgeois en 1848. Comme ces derniers considéraient la république démocrati­que comme quelque chose de très loin­tain, nos sociaux-démocrates d'aujour­d'hui considèrent le renversement de l'ordre capitaliste comme un objectif lointain, et, par conséquent, comme quelque chose qui n'a absolument au­cune incidence sur la pratique politique actuelle. On peut donc à coeur joie faire le philanthrope, l'intermédiaire, et couper la poire en deux. Et c'est ce que l'on fait aussi dans la lutte de classe en­tre prolétariat et bourgeoisie. On la reconnaît sur le papier - de toute façon, il ne suffit pas de la nier pour qu'elle cesse d'exister -, mais dans la pratique on la camoufle, on la dilue et on l'édulcore. Le parti social-démocrate ne doit pas être un parti ouvrier ; il ne doit pas s'attirer la haine de la bourgeoisie, aucune autre ; c'est avant tout dans bourgeoisie qu'il faut faire une propa­gande énergique. Au lieu de s'appesan­tir sur des objectifs lointains qui, même s'ils ne peuvent être atteints par notre génération, effraient les bourgeois, le parti ferait mieux d'user toute son éner­gie à des réformes petites-bourgeoises de rafistolage qui vont consolider le vieil ordre social et peuvent éventuel­lement transformer la catastrophe fi­nale en un processus de dissolution lent, fragmentaire, si possible pacifi­que. » ([8])

Telles sont les grandes lignes de la cri­tique marxiste envers toutes les varian­tes ultérieures de réformisme qui de­vaient avoir un effet désastreux dans les rangs de la classe ouvrière international.

La dictature du prolétariat contre l’« Etat du peuple »

L'incapacité du Programme de Gotha à définir le lien réel entre les phases défensive et offensive du mouvement prolétarien s'exprimait également dans sa totale confusion sur l'Etat. Marx dé­molit son appel à fonder un « Etat libre et une société socialiste » comme un non-sens, puisque l'Etat et la liberté sont deux principes opposés : « La liberté consiste à transformer l'Etat, organe supérieur de la société, en un organe entièrement subordonné à elle. » ([9]). Dans une société pleinement dévelop­pée, il n'y aura pas d'Etat. Mais plus important encore est la mise en évi­dence par Marx que cet appel à un « Etat du peuple » qui devrait se réali­ser par l'attribution de réformes « démocratiques » que nombre de pays capitalistes avaient déjà concédées, constituait   un   moyen   d'esquiver   la question cruciale de la dictature du prolétariat. C'est dans ce contexte que Marx soulève la question : « Quelle transformation subira l'Etat dans une société communiste ? Autrement dit : quelles fonctions sociales s'y maintien­dront-elles qui soient analogues aux fonctions actuelles de l'Etat ? Cette question ne peut avoir de réponse que par la science, et ce n'est pas en accou­plant de mille manières le mot Peuple avec le mot Etat qu'on fera avancer le problème d'un saut de puce. Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de la première en la seconde. A quoi corres­pond une période de transition politique où l'Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du proléta­riat.

Le programme n'a pas à s'occuper, pour l’instant, de cette dernière, non plus que de la nature de l'Etat futur dans la so­ciété communiste » ([10])

Comme nous l'avons vu dans le précé­dent article de cette série, cette notion de dictature du prolétariat était, en 1875, quelque chose de très réel pour Marx et sa tendance : la Commune de Paris, quatre ans seulement auparavant, avait été le premier épisode vivant de la classe ouvrière au pouvoir, et il avait montré qu'un tel bouleversement politique et social ne pouvait avoir lieu que si les ouvriers renversaient l'appareil d'Etat et le remplaçaient par leurs propres organes de pouvoir. Le Programme de Gotha a démontré que cette leçon n'avait pas été assimilée par le mouvement ouvrier dans son ensemble, et, au fur et à mesure que grandissait le courant réformiste dans le mouvement, elle devait être de plus en plus oubliée.

Dans l'intérêt de l'exactitude historique, il est nécessaire de souligner que Marx et Engels n'avaient pas eux-mêmes pleinement assimilé cette leçon. Dans un discours au Congrès de L'In­ternationale à La Haye, en septembre 1872, Marx pouvait encore développer que « Il faut tenir compte des institu­tions, des coutumes et des traditions des différents pays, et nous ne nions pas qu'il y a des pays, comme l'Amérique et l'Angleterre, et si je connaissais mieux ses institutions, la Hollande, où les ou­vriers peuvent parvenir à leurs buts par des moyens pacifiques. Ceci étant dit, nous devons reconnaître que dans la plupart des pays du continent, il faudra forcer le levier de la révolution ; le re­cours à la force sera nécessaire un jour afin d'établir la domination du tra­vail ».

Il faut dire que cette idée était une illu­sion de la part de Marx - la mesure du poids de l'idéologie démocratique, même sur les éléments les plus avancés du mouvement ouvrier. Dans les années qui suivirent, toutes sortes d'opportunis­tes devaient se saisir de telles illusions pour donner l'estampille d'approbation de Marx à leurs efforts pour abandonner toute idée de révolution violente et cal­mer la classe ouvrière avec la croyance qu'elle pourrait se débarrasser, pacifi­quement et par des moyens légaux, du capitalisme, en utilisant les organes de la démocratie bourgeoise. Mais la tradi­tion marxiste authentique n'est pas avec eux. Elle est avec les pairs de Pannekoek, Boukharine et Lénine qui ont pris les éléments les plus audacieux et révolutionnaires de la pensée de Marx sur la question, ce qui menait inexora­blement à la conclusion que pour établir la domination du travail dans n'importe quel pays, la classe ouvrière devrait uti­liser le levier de la force, et, d'abord et avant tout, contre l'appareil d'Etat exis­tant, quelles que soient ses formes dé­mocratiques. De plus, c'est la réalité, l'évolution réelle de l'Etat démocratique, qui leur ont permis de tirer cette con­clusion, car, comme le dit Lénine dans L'Etat et la révolution :

«Aujourd'hui en 1917, à l'époque de la première grande guerre impérialiste, cette restriction de Marx ne joue plus. L'Angleterre comme l'Amérique, les plus grands et les derniers représentants de la "liberté" anglo-saxonne dans le monde entier (absence de militarisme et de bureaucratisme) ont glissé entiè­rement dans le marais européen, fan­geux et sanglant, des institutions mili­taires et bureaucratiques, qui se subor­donnent tout et écrasent de tout leur poids. Maintenant en Angleterre comme en Amérique, la "condition première de toute révolution populaire réelle", c'est la démolition, la destruction de la "machine d'Etat toute prête". » ([11])

La critique du substitutionisme

L'Association internationale des tra­vailleurs (AIT) avait proclamé que « l'émancipation des travailleurs doit être l'oeuvre des travailleurs eux-mê­mes ». Bien qu'il ne fût pas possible dans le mouvement ouvrier au 19e siècle de clarifier tous les aspects des rapports entre le prolétariat et sa minorité révolutionnaire, cette affirmation consti­tue une prémisse de base pour toute clarification ultérieure. Et, dans les po­lémiques au sein du mouvement après 1871, la fraction marxiste a eu de nom­breuses occasions pour pousser la ques­tion plus loin que dans l'affirmation gé­nérale de l'AIT. En particulier dans le combat contre les véritables éléments réformistes qui infestaient le parti al­lemand, Marx et Engels étaient amenés à montrer que les visions élitistes et hié­rarchiques des rapports entre le parti et la classe provenaient de l'idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise, dont étaient porteurs, en particulier, les intel­lectuels des classes moyennes qui voyaient le mouvement ouvrier comme le véhicule de leurs propres schémas d'amélioration de la société.

La réponse des marxistes à ce danger n'était pas de se retirer dans l'ouvrié­risme, dans l'idée qu'une organisation uniquement composée d'ouvriers indus­triels serait la meilleure garantie contre la pénétration des idées de la classe en­nemie. « C'est un phénomène inévitable et inhérent au cours historique que des individus ayant appartenu jusqu'alors à la classe dominante se rallient au prolé­tariat en lutte et lui apportent des élé­ments de formation théorique. C'est ce que nous avons expliqué déjà dans le Manifeste Communiste, cependant, il convient défaire deux observations à ce sujet :

Premièrement : ces gens, pour être uti­les au mouvement prolétarien, doivent vraiment lui apporter des éléments de formation d'une valeur réelle, or ce n'est pas du tout le cas de la grande majorité des bourgeois allemands con­vertis... Deuxièmement : lorsque ces in­dividus venant d'autres classes se rallient au mouvement prolétarien, la première chose qu'il faut exiger d'eux, c'est de n'apporter avec eux aucun ves­tige de leurs préjugés bourgeois, petits-bourgeois, etc., mais de s'approprier sans réserve les conceptions proléta­riennes. Or, ces messieurs ont démontré qu'ils sont enfoncés jusqu'au cou dans les idées bourgeoises et petites-bour­geoises... Nous ne pouvons donc mar­cher avec des gens qui expriment ouver­tement que les ouvriers sont trop incul­tes pour s'émanciper eux-mêmes et qu'ils doivent donc être libérés d'abord par en haut, par les grands et philan­thropes petits bourgeois. » ([12])

L'idée que les ouvriers ne pourraient s'émanciper que grâce à l'action béné­vole d'un Etat tout puissant va de pair avec celle d'un parti de « bienfaiteurs » descendus tout droit du ciel pour libérer ces pauvres ouvriers des ténèbres de leur ignorance et de leur servitude. Elles font toutes deux partie du même emballage réformiste socialiste d'Etat que Marx et son courant ont combattu avec tant d'énergie. Il faut dire, cependant, que l'illusion selon laquelle une petite élite pourrait agir au nom de la classe ou­vrière ou à sa place, ne se limitait pas à ces éléments réformistes : elle pouvait être également défendue par des cou­rants authentiquement prolétariens et révolutionnaires, et les Blanquistes en étaient l'exemple par excellence. La version blanquiste du substitutionisme était un vestige de la première phase du mouvement révolutionnaire ; dans son Introduction à La guerre civile en France, Engels montre comment l'ex­périence vivante de la Commune de Pa­ris avait réfuté, dans la pratique, la con­ception blanquiste de la révolution :

« Elevés à l'école de la conspiration, liés par une stricte discipline qui lui est propre, (les blanquistes) partaient de cette idée qu'un nombre relativement petit d'hommes résolus et bien organi­sés était capable, le moment venu, non seulement de s'emparer du pouvoir, mais aussi,  en déployant une grande énergie et de l'audace, de s'y maintenir assez longtemps pour réussir à entraî­ner la masse du peuple dans la révolu­tion et à la rassembler autour de la pe­tite troupe directrice. Pour cela, il fal­lait avant toute autre chose la plus stricte centralisation dictatoriale de tout le pouvoir entre les mains du nou­veau gouvernement révolutionnaire. Et que fit la Commune qui, en majorité, se composait précisément de blanquistes ? Dans toutes ses proclamations aux Français de la province, elle les conviait à une libre fédération de toutes les communes françaises avec Paris, à une organisation nationale qui, pour la première fois, devait être effectivement créée par la nation elle-même. Quant à la force répressive du gouvernement naguère centralisé, l'armée, la police politique, la bureaucratie créées par Napoléon en 1798, reprises, depuis, avec reconnaissance par chaque nou­veau gouvernement et utilisées par lui contre ses adversaires, c'est justement cette force qui devait partout être ren­versée, comme elle l'avait été déjà à Paris. » ([13])

Que ce qu'il y avait de meilleur chez les blanquistes ait été obligé d'aller au-delà de leur propre idéologie s'est également confirmé dans les débats au sein de l'or­gane central de la Commune : lorsqu'un membre important du Conseil de la Commune a voulu suspendre les règles démocratiques de celle-ci et ériger un « Comité de Salut public » dictatorial sur le modèle de la révolution française bourgeoise, un nombre considérable de ceux qui s'y opposèrent étaient des blanquistes - preuve qu'un courant au­thentiquement prolétarien peut être in­fluencé par le développement du mou­vement réel de la classe, chose qui est rarement arrivé dans le cas des réfor­mistes qui représentaient une tendance très matérielle de l'organisation de la classe à tomber entre les mains de son ennemi de classe.

Le contenu économique de la transformation communiste

Bien que le Programme de Gotha parle de « l'abolition du système salarié », sa vision sous-jacente de la société future était celle d'un « socialisme d'Etat ». Nous avons vu qu'il contenait la notion absurde d'un mouvement vers le socialisme au moyen de coopératives ouvrières assistées par l'Etat. Mais même lorsqu'il traite plus directement de la société socialiste future (dans la­quelle existe toujours un «Etat li­bre »...), il est incapable d'aller au-delà de la perspective d'une société essentiel­lement capitaliste, dirigée par l'Etat au bénéfice de tous. Marx est capable de détecter cela sous le couvert des belles phrases du Programme, en particulier les parties qui parlent de la nécessité que « le travail collectif soit réglementé en communauté avec partage équitable du produit » et « d'abolir le système salarié avec la loi d'airain des salaires ». Ces expressions reflètent la contribution lassallienne à la théorie économique qui était, en fait, un aban­don complet de la vision scientifique de Marx qui voit l'origine de la plus-value dans un temps de travail non payé, ex­trait des ouvriers. Les mots vides du Programme sur la «juste distribution » dissimulent le fait qu'il ne fait en réalité aucun projet pour se débarrasser des mécanismes fondamentaux de la production de valeur qui constitue la source infaillible de toute « injustice » dans la distribution des produits du tra­vail.

Contre ces confusions, Marx affirme que : «Au sein de la société coopératrice, fondée sur la propriété commune des moyens de production, les produc­teurs n'échangent pas leurs produits ; de même, le travail employé à des pro­duits n'apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux, puisque désormais, au rebours de ce qui se passe dans la société capitaliste, ce n'est plus par la voie d'un détour, mais directement, que les travaux de l'indi­vidu deviennent partie intégrante du travail de la communauté. L'expres­sion : "produit du travail", condamna­ble, même aujourd'hui, à cause de son ambiguïté, perd ainsi toute significa­tion. » ([14])

Mais plutôt que d'offrir une vision utopique de l'abolition immédiate de toutes les catégories de la production capita­liste, Marx souligne la nécessité de dis­tinguer les phases inférieure et supé­rieure du communisme : « Ce à quoi nous avons affaire ici, c'est à une socié­té communiste non pas telle qu'elle s'est développée sur une base qui lui soit propre, mais telle qu'elle vient, au con­traire, de sortir de la société capitaliste ; par conséquent, une société qui, sous tous les rapports, économique, mo­ral, intellectuel, porte encore les mar­ques matérielles de l'ancienne société du sein de laquelle elle sort. » ([15])

Dans cette phase, existe encore la pé­nurie ainsi que tous les vestiges de la « normalité »   capitaliste.   Au   niveau économique, l'ancien système salarié a été remplacé par un système de bons du travail : « le producteur reçoit donc in­dividuellement... l'équivalent exact de ce qu'il a donné à la société. Ce qu'il lui a donné, c'est son quantum indivi­duel de travail... Il reçoit de la société un bon constatant qu'il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail ef­fectué pour le fonds collectif) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux une quantité d'objets de consommation cor­respondant à la valeur de son travail. » ([16])

Comme Marx le souligne dans Le Capital, ces bons ne sont plus de l'argent au sens où ils ne peuvent ni circuler, ni être accumulés ; ils ne peuvent qu'« acheter » des articles de consommation individuels. D'une autre côté, ils ne sont pas complètement libérés des principes de l'échange de marchandises : « C'est évidemment ici le même principe que celui qui règle l'échange des marchandises pour autant qu'il est un échange de valeurs égales. Le fond et la forme diffèrent parce que, les conditions étant différentes, nul ne peut rien fournir d'autre que son travail £t que, par ailleurs, rien d'autre que des objets de consommation individuelle ne eut entrer dans la propriété de l'individu. Mais en ce qui concerne le par­tage de ces objets entre producteurs pris individuellement, le principe direc­teur est le même que pour l'échange de marchandises équivalentes : un même quantité de travail sous une forme s'échange contre une même quantité de travail sous une autre forme. Le droit égal est donc toujours ici, en principe, le droit bourgeois... » ([17]) parce que, comme l'explique Marx, les ouvriers ont des besoins et des capacités très diffé­rents. C'est seulement dans la phase su­périeure du communisme, quand « toutes les sources de la richesse col­lective jailliront avec abondance, alors seulement l'étroit horizon du droit bourgeois pourra   être   complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : De chacun selon ses ca­pacités, à chacun selon ses besoins !» ([18])

Quelle est la cible exacte de cette polé­mique ? Ce qu'il y a derrière, c'est la conception classique du communisme non comme un « état » qui doit être im­posé mais en tant que « mouvement réel qui abolit l'état de choses existant » comme l'a exprimé L'idéologie alle­mande trente ans auparavant. Marx éla­bore donc la vision de la dictature du prolétariat comme initiant un mouve­ment vers le communisme, d'une société communiste émergeant de l'effondre­ment du capitalisme et de la révolution prolétarienne. Contre la vision socialiste d'Etat selon laquelle la société capita­liste se transforme elle-même, en quel­que sorte, en communisme à travers l'action de l'Etat opérant comme em­ployeur unique et bénévole de la société, Marx envisage une dynamique vers le communisme fondée sur une base com­muniste.

L'idée des bons du travail doit être con­sidérée à cette lumière. Dans le premier exemple, ils sont conçus comme une attaque contre la production de valeur, comme un moyen de se débarrasser de l'argent en tant que marchandise uni­verselle, pour mettre halte à la dynami­que de l'accumulation. Ils ne sont pas considérés comme un but, mais comme un moyen vers un but, moyen qui pour­rait être immédiatement introduit par la dictature du prolétariat comme première étape d'une société d'abondance qui n'aura plus besoin de mesurer la con­sommation individuelle en fonction de la production individuelle.

Au sein du mouvement révolutionnaire, il y a eu et continue d'y avoir un débat pour savoir si ce système est le plus ap­proprié pour réaliser ces buts. Pour un certain nombre de raisons, nous dirions qu'il ne l'est pas. Pour commencer, la socialisation « objective » de bien des aspects de la consommation (électricité, gaz, logement, transport, etc.) sera, dans le futur, rendue possible très rapidement par la fourniture gratuite de la plus grande part de ce genre de biens et de services, étant uniquement assujettis au contrôle de l'ensemble des réserves par les ouvriers ; de même, pour beaucoup d'articles de consommation individuels, un système de rationnement contrôlé par les conseils ouvriers aurait l'avan­tage d'être plus «collectif», moins dominé par les conventions de l'échange de valeur. Nous reviendrons là-dessus et sur d'autres problèmes dans un autre ar­ticle. Notre préoccupation principale, ici, est de mettre à nu la méthode fon­damentale de Marx : pour lui, le système des bons du travail avait une vali­dité comme moyen d'attaquer les fon­dements du système de travail salarié et c'est par rapport à ce critère qu'il doit être jugé ; en même temps, il en re­connaissait clairement les limites, parce que le communisme intégral ne peut être réalisé en une nuit, mais seulement après « une période de transition plus ou moins longue ». En ce sens, Marx est lui-même le critique le plus sévère du système des bons du travail, insistant sur le fait qu'ils n'échappent pas à « l'étroit horizon du droit bourgeois » et qu'ils incarnent la persistance de la loi de la valeur. Ici, tout faux radicalisme est fatal (et, en fait, conservateur dans la pratique) parce qu'il amènerait le prolé­tariat à mélanger des moyens temporai­res et contingents avec les buts réels. Ceci est, comme nous le verrons, une erreur dans laquelle beaucoup de révo­lutionnaires sont tombés durant la pé­riode de soi-disant communisme de guerre en Russie. Pour Marx, il fallait toujours garder en tête le but final du communisme, sinon le mouvement qui y conduit s'égarerait, et, finalement, serait pris une fois de plus dans l'orbite de la planète Capital.

Le prochain article de cette série exami­nera le combat de Marx contre la prin­cipale version du faux radicalisme à l'époque : le courant anarchiste autour de Bakounine.

CDW.

« Voila ce qui distingue les marxistes des anarchistes : les premiers tout en se proposant de supprimer complètement l'Etat, ne croient la chose réalisable qu'après la sup­pression des classes par la révolution socialiste, comme résultat de l'instauration du socialisme qui mène à la disparition de l'Etat; les seconds veulent la suppression complète de l'Etat du jour au lende­main, sans comprendre les condi­tions qui la rendent possible (...) » Lénine, L'Etat et la révolution

chap. 6, Oeuvres choisies II, Ed. Moscou.



[1] Revue Internationale n° 77, 8e partie

[2] Lire l'article de cette série dans la Revue Interna­tionale n° 72

[3] Cf. Le Capital, Volume 3, chapitre XXXVI.

[4] Anti-Dühring, Chapitre 2 : « Notions théori­ques », Editions sociales (3e édition), page 315. En­gels continue plus loin : « En poussant de plus en plus à la transformation des grands moyens de production socialisés en propriété d'Etat, (le mode de production capitaliste) montre lui-même la voie à suivre pour accomplir ce bouleversement. Le prolétariat s'empare du pouvoir d'Etat et trans­forme les moyens de production d'abord en pro­priété d'Etat », ce dont il conclut que « le premier acte dans lequel l'Etat apparaît réellement comme représentant de toute la société, - la prise de pos­session des moyens de production au nom de la société -, est en même temps son dernier acte propre en tant qu'Etat. » (ibid., pages 316 et 317). Engels se réfère ici sans aucun doute à l'Etat post-ré­volutionnaire qui se forme après la destruction du vieil Etat bourgeois. Cependant, l'expérience de la révolution russe a mené le mouvement révolutionnaire à mettre en question cette formulation même : la propriété des moyens de production même par « Etat-Commune » ne conduit pas à la disparition de l'Etat, et peut même contribuer à son renforcement et à sa perpétuation. Mais évidemment Engels ne bénéficiait pas d'une telle expérience.

[5] Le Capital, Chapitre XXV, septième section, Editions La Pléiade, Tome I, page 1139. Bien que Marx utilise ici le terme « société », il ne peut que vouloir dire « pays » et non société capitaliste comme un seul tout : comme il le remarque ailleurs, un capital qui n'affronte pas d'autres capitaux, n'existe pas.

Le capitalisme ne peut exister sans la concurrence entre des unités capitalistes. De plus, l'histoire a montré que l'Etat-nation constitue le niveau le plus élevé d'unité effective que le capital puisse atteindre. Ceci a été confirmé récemment par la désintégration des blocs impérialistes formés en 1945 : une fois que la nation dominante n'est plus capable d'imposer l'unité du bloc, il éclate en différentes unités nationa­les qui le composent et sont concurrentes.

[6] Introduction à La guerre civile en France, Ed. sociales, page 301.

[7] Editions Spartacus, page 32.

[8] « La social-démocratie allemande », Editions 10 18, page 146.

[9] Critique du Programme de Gotha, Ed. Spartacus, page 33.

[10] Ibid., page 34. Dans le précédent article de cette série, nous faisons référence à l'expérience de la ré­volution russe qui selon nous a montré la nécessité de faire une distinction entre l'Etat de la période de transition et la dictature du prolétariat, entre l'organe qui émane de la société transitoire et a la tâche de maintenir sa cohésion, et les instruments réels du pouvoir prolétarien (les conseils ouvriers, les comités d'usines, etc.) qui ont la tâche d'initier et de diriger le processus de transformation communiste. A certai­nes occasions, des groupes du milieu prolétarien ont utilisé ce passage de la Critique du Programme de Gotha (c'est-à-dire que l'Etat ne peut être que la dictature du prolétariat) pour argumenter contre cette distinction qui serait en contradiction avec Marx et le marxisme. En réponse, nous ne pouvons qu'affirmer que le mouvement réel de la classe a clarifié cette question dans la pratique ainsi qu'en théorie ; mais il est également important de comprendre le contexte historique de ce passage qui était une polémique contre ceux qui voulaient laisser l'Etat bourgeois existant tel quel et avaient peur de l'idée même de révolution.

[11] Editions sociales, pages 57-58.

[12] « Circulaire à A. Bebel », idem note 8, pages 147-148-149.

[13] Idem note 6, pages 299-300.

[14] Idem note 9, pages 21 -22.

[15] Idem

[16] Idem

[17] Idem

[18] Idem, page 24.