La situation internationale

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L'évolution de la situation mondiale est déterminée par le rapport complexe entre deux tendances historiques : le cours de la crise économique du capitalisme et le cours de la lutte prolétarienne. Le cours de la crise économique, devenue permanente à l'époque de la décadence du capitalisme, est fondamentalement dicté parles lois aveugles qui  régissent le processus de l'accumulation capitaliste. Ces lois condamnent le capitalisme à survivre uniquement à travers un cycle de crise-guerre-reconstruction-crise; inexorablement, elles poussent la bourgeoisie vers la guerre impérialiste mondiale, comme seule réponse capitaliste à la crise ouverte de surproduction généralisée. D'autre part, le cours de la lutte de classe prolétarienne, quoiqu'étroitement liée au déroulement de la crise économique n'en est pas un produit mécanique.  Il est aussi  déterminé par toute une série de facteurs super structurels. Par conséquent, si  le cours de la crise économique en provoquant une dépression mondiale constante est un facteur puissant qui  pousse la classe ouvrière dans la lutte contre la dégradation de ses conditions  de vie et de travail, la capacité du prolétariat à généraliser et à politiser sa lutte est déterminée en fin de compte par le développement de sa conscience de classe, par son organisation autonome, par la contribution de ses minorités  révolutionnaires et par le poids plus ou moins grand de l'idéologie bourgeoise (le nationalisme, "le légalisme",  l'électoralisme, 1'antifascisme,  le "communisme national", etc.) en son sein.

Le cours de la lutte de classe prolétarienne lui-même devient un facteur important qui  influe sur le cours même de la crise économique.  En empêchant le fonctionnement des palliatifs capitalistes  (la déflation, la politique des  revenus, les pactes sociaux, les licenciements,  les  "rationalisations", la militarisation du travail, etc.), la combativité de la classe ouvrière aggrave et intensifie la crise, plongeant la bourgeoisie dans le désarroi. Si  le cours de la lutte de classe refluait définitivement, lors d'une période de crise mondiale, le chemin serait ouvert à la "solution" capitaliste, la guerre mondiale, mais si  la lutte de classa monte, avec un approfondissement de la lutte de classe et le développement des organes unitaires et politiques de la classe, elle peut transformer la crise économique en crise révolutionnaire, en   début d'une transformation communiste de la société.

C'est sur la base d'une compréhension de cette interaction complexe entre la crise et l'activité du prolétariat -compréhension qui  constitue l'essence du marxisme- que les révolutionnaires peuvent déterminer si  la perspective historique est aujour­d'hui  vers la guerre impérialiste ou vers la montée de la lutte de classe.  De cette compréhension dépend la forme de l'intervention de l'organisation des révolutionnaires dans la lutte.

Dans ce rapport sur la situation internationale, nous analyserons d'abord le déroulement de la crise économique ainsi que l'aggravation considérable des antagonismes inter-impérialistes que la dépression mondiale a provoquée et aussi  la crise politique dans laquelle les difficultés économique croissantes ont plongé la bourgeoisie de chaque nation. Nous tracerons ensuite le cours de la lutte de classe prolétarienne, son impact sur le déroulement de la crise économique et sur les tendances qui poussent la bourgeoisie vers la guerre mondiale. Enfin, sur la base de notre étude de l'interaction entre le cours de la crise économique et celui de la lutte de classe, du rapport de forces entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, nous montrerons quelle est la perspective historique aujourd'hui et les facteurs qui  peuvent influer sur elle.

CRISE ET CONFLITS INTERIMPERIALISTES

LA CRISE ECONOMIQUE

Douze ans après que  les pays ravagés par la deuxième guerre mondiale (Europe et Japon) ont atteint des balances commerciales favorables et devenus donc capables de concurrencer les USA sur le marché mondial, signalant ainsi  la fin de la reconstruction d'après-guerre; huit ans après que l'effondrement du système monétaire mondial établi à Bretton Woods a inauguré une période de chaos monétaire incessant; quatre ans après le plus fort déclin de la production et du commerce mondial depuis les années 30, l'économie mondiale en 1979 est au bord d'une nouvelle catastrophe économique encore plus dévastatrice.

Dans les pays industrialisés du bloc américain (OCDE)  dont la production s'est accrue de 60 % entre 1963 et 73,  l'accroissement a été de moins de 13 % entre 1973 et 78, soit 2/5 du taux réalisé précédemment. Le ralentissement drastique de la croissance de la production industrielle -maintenant au bord de la stagnation- est le triste témoignage de la saturation du marché mondial et de la crise ouverte de surproduction qui affecte les géants industriels du bloc.

Une des manifestations les plus claires de la crise de surproduction est la sous-utilisation de la capacité productive,  les usines qui  ne tournent pas. Les USA, même au prix d'une inflation galopante, destructrice (les prix augmentent de 14 % par an) qui, si elle n'est pas rapidement maîtrisée, amènera à la ruine économique , n'ont pas été capables de reproduire leur réussite des booms des années 50 et 60, quand l'industrie fonctionnait à plein rendement  : en 1978, les industries de transformation tournaient seulement à 83 % de leur capacité, et dans une industrie clé comme l'acier, la production était tombée de 7 % par rapport au niveau déjà bas de 1974. Mais ce sont les alliés des Etats-Unis qui  sont aujourd'hui les plus dévastés par le fléau d'une capacité productive excédentaire, qui, dans nombre d'industries vitales a atteint des proportions épidémiques. Cela suscite une série de plans d'urgence pour essayer d'éliminer cette capacité excédentaire de façon coordonnée au niveau du bloc, pour prévenir ainsi  le danger des guerres commerciales intestines.

La contraction de la production d'acier a déjà atteint des proportions monumentales : entre 1974 et 1978, la production a baissé de 9,4 % en Grande-Bretagne, 12 % au Japon, 18 % en France, 20,5 % en RFA,'22 % en Hollande, 26,2 % en Belgique, et 26,6 % au Luxembourg, et ce n'est pas fini ! En Belgique, l'industrie de l'acier ne tourne qu'à 57 % de sa capacité, tandis qu'au Japon 20 % des hauts-fourneaux sont éteints. L'évidence de l'engorgement de l'acier se manifeste de façon éclatante : a Tokyo, dans les nouveaux hauts-fourneaux (trois millions de tonnes par an) que le propriétaire Nippon Kekan, hésite à mettre en route, car ceux-ci  ne feraient qu'ajouter à la capacité excédentaire existante; dans la nouvelle aciérie de Lorraine en France, qui  va se rouiller avant même d'avoir produit de l'acier.

La situation dans la construction navale est encore plus catastrophique. Les commandes mondiales qui se maintenaient à 74 millions de tonnes brut enregistrées en 1973 sont tombées à 11 millions en 1977 (même pas de quoi permettre aux chantiers navals japonais de se maintenir en activité, sans parler de ceux de l'ensemble du bloc); qui plus est les commandes sont tombées de 30 % depuis 1977 ! Ce sont les pays du bloc américain qui  ont été le plus durement touchés par cette crise actuelle de l'industrie navale. En France, par exemple, les nouvelles commandes n'apporteront pas plus qu'un quart de la capacité de production. Le Japon -qui construit la moitié des navires du monde- prévoit d'éliminer au moins 35 % de sa capacité de construction navale,  tandis que la CEE prévoit d'éliminer presque la moitié de sa capacité productive.

Dans l'industrie chimique, l'industrie de l'Allemagne de l'Ouest-qui domine le marché mondial  de même que ses compagnies dominent la scène industrielle allemande ne fonctionne qu'à 70 % de sa capacité.  Dans la pétrochimie, il y a 30 % de capacité excédentaire dans le marché mondial  et cela augmente.  Dans les secteurs des  fibres synthétiques, les usines de la CEE ne marchent aujourd'hui qu'à 66 % de leur capacité productive et un plan pour trois ans de "désinvestissement" est prévu pour réduire la capacité de 20 % ; dans le même temps, le Ministre du Commerce International et de l'Industrie du Japon dit que le secteur des fibres synthétiques doit être réduit définitivement de 25 % de sa capacité productive.

Dans les industries comme la navigation ou l'automobile, le tableau est également sombre pour le capital : dans les pays où le secteur de la navigation est le pilier de l'économie, un certain nombre de flottes les plus actives sont déjà réduites : en Grèce 11 %, en Norvège 23 %, en Suède 27 %. Dans l'industrie automobile, alors que la production dans la CEE tourne aujourd'hui à environ 10,6 millions d'automobiles par an (les usines sont capables de tourner à 12 millions d'automobiles par an) d'après les pronostics actuels, la capacité industrielle ne dépassera pas les 13 millions d'automobiles par an en 1982. Une contraction planifiée et coordonnée (comme dans l'acier, les constructions navales et les fibres), une vague de faillites ou du protectionnisme sont les seules alternatives également pour ces industries-clé. Une lenteur de l'investissement dans les nouvelles usines vient s'ajouter à une capacité excédentaire persistante et en fait croissante de la production dans les principales industries. Autrement dit, les obstacles croissants à la réalisation de la plus-value ont provoqué par leur apparition un ralentissement du taux d'accumulation. Dans un monde courbé sous le poids d'une capacité de production inutilisée, les investissements dans de nouvelles usines ne peuvent que stagner et ensuite décliner. Et cela, comme nous le verrons lorsque nous tracerons les perspectives économiques pour les années 80 n'est qu'un signe avant-coureur d'une chute nouvelle et violente de la production!

Les banquiers et les technocrates, qui cherchent vainement à coordonner la politique économique du bloc américain -malgré l'impuissance de leur "science économique"- ont au moins été capables de reconnaître le problème. Ainsi,  les savants de l'OCDE signalent " (. ..) la lenteur dans l'expansion de l'investissement fixe des entreprises observée ces dernières années dans pratiquement tous les pays membres (..}; même dans les pays où la somme totale de dépense de capital  a augmenté jusqu'à ce jour à un taux relativement haut, a été telle que le niveau de l'investissement fixe des entreprises est resté faible par rapport à ces maximums antérieurs." La Banque des Règlements Internationaux signale également"(...)la faiblesse persistante des dépenses en capital fixe des entreprises"- ( 1ère citation : "Perspectives économiques de l'OCDE,  23 Juillet 78;  2ème citation : "Banque des Règlements  Internationaux", Rapport annuel N°47, Bâle  1977).  L'importance du problème peut se voir clairement dans le cas de l'Allemagne de l'Ouest où le taux de croissance annuel  moyen de la capacité de production est passée de 6,1% pour la période 1960-1965  (dernière phase de la reconstruction d'après-guerre) à 3,9% pour 1966-70  (début de la crise ouverte) et ensuite à  1,8% en 1975, à  1,5% en  1976 et à 1% en 1977. Cette chute catastrophique du taux d'accumulation en Allemagne de 1'Ouest avec ses surplus commerciaux encore importants illustre le désastre économique que traverse l'économie mondiale. En étant incapable de saisir ni  les causes fondamentales, ni  les causes immédiates de la crise économique mondiale, la bourgeoisie formule parfois son dilemme (d'une part, un capital  inutilisé et d'autre part, l'inutilité de nouveaux investissements) en constatant: "Si les USA devaient investir approximativement 20% de leur PNB dans de nouvelles capacités, il  n'y aurait pas assez d'entrepôts pour stocker toutes les marchandises invendues ni  assez d'ordinateurs pour comptabiliser les allocations chômage"  (Business Week, janvier 77).

On peut aussi  voir les dimensions de la crise économique actuelle dans l'immense et toujours croissante masse de chômeurs. Il y a actuellement 18 millions de chômeurs dans les pays industrialisés du bloc américain!  La légion des chômeurs ne constitue pas simplement une armée de réserve industrielle permettant d'exercer une pression sur les salaires comme ce fut le cas pendant la période ascendante du capitalisme au siècle dernier. Les chômeurs ne sont pas non plus un simple sous-produit de l'offensive bourgeoise contre le prolétariat, le fruit d'un effort de "rationnaliser" la production et d'extraire plus de plus-value de moins d'ouvriers. Bien que ces deux tendances s'exercent sans aucun doute, les chômeurs par leur nombre massif aujourd'hui, loin d'être un bien fait pour le capitalisme, sont devenus un incroyable fardeau pour la rentabilité du capital global que la bourgeoisie est incapable de contrôler. Aujourd'hui, le chômage est une manifestation supplémentaire des contradictions insurmontables du mode de production capitaliste;  il est d'abord et avant tout la matérialisation de la sous production chronique de la marchandise force de travail.

On doit ajouter à la surproduction du capital constant qui se manifeste par une capacité de production excédentaire et des usines fermées, la surproduction du capital  variable qui  se traduit par une explosion massive du chômage. On doit ajouter au volume croissant de capital monétaire inutilisé pour lequel  aucun investissement productif n'est possible, une génération inemployée de jeunes ouvriers (en France, par exemple, 1 ouvrier sur 7 de moins de 25 ans est au chômage)  dont la force de travail  ne peut plus accroître le capital. L'agonie du capitalisme mourant a confirmé la prédiction de Marx et Engels d'un mode de production capitaliste qui "... ne peut plus assurer l'existence de l'esclave à l'intérieur même de son esclavage : il est forcé de le laisser déchoir si bas qu'il doit le nourrir au lieu d'être nourri par lui". (Manifeste Communiste)

La crise économique mondiale du capitalisme, contrairement à l'insistance des trotskystes selon laquelle les pays du bloc russe sont des Etats ouvriers (sic!), n'a pas épargné les dix nations qui composent le COMECON ([1]). Les violentes ondes de choc de la crise de surproduction ouverte ont aussi secoué le bloc russe et ont entraîné le même ralentissement drastique de la croissance de la production industrielle et la même chute du taux d'accumulation qui afflige le reste du monde capitaliste.

En Russie, le taux de croissance annuel de la pro­duction industrielle, qui tournait autour de 10% en 1950-60, est tombé à environ 7% entre 60 et 70 et, avec le dernier plan quinquennal (1971-76) il est tombé à un taux anémique de 4,5% -juste un peu au-dessus du taux annuel moyen de croissance de tous les pays de l'OCDE pendant la même période. De plus, les planificateurs russes ont déjà dû admettre que les objectifs de croissance industrielle de leur plan quinquennal  actuel   (1976-80)  ne seront pas atteints. Dans tous les satellites de la Russie en Europe de l'Est,  la croissance de la production industrielle en 1978 n'a pas atteint ses objectifs. Et en Allemagne de l'Est où le PNB a crû à un taux proche de 4% en 1978 (au lieu des 5,2% estimé)  l'espoir d'atteindre les objectifs est vain.

Les pays du bloc russe souffrent aussi  d'une chute dans le taux d'accumulation. Ainsi, en Bulgarie, la croissance de l'investissement s'est ralentie : de 6% en 1977 à seulement 4,4% en 1978. En Hongrie, les investissements seront pratiquement gelés en 1979 (on prévoit une hausse de seulement un peu plus de 1%) et on ne commencera aucun grand projet d'investissement cette année.

Un certain nombre d'industries clé dans  le bloc russe sont déjà touchées par la surproduction et les limites du marché mondial  saturé.  Des industries qui  produisent en grande partie pour le marché mondial  tel  que les chantiers navals de Pologne, les immenses nouvelles industries d'automobiles en Pologne et en Russie qui  fournissent les Polski et les Lada,  les usines d'engineering comme la Raba de Hongrie qui exportent un quart de sa production (430 Millions de dollars par an) à l'Ouest, sont toutes confrontées à la même amère alternative: une capacité de production inemployée ou un dumping systématique. Le dumping, qui a été adopté par ces industries n'est qu'une autre manifestation de la crise de surproduction et ses effets se feront sentir dans l'économie de tout le bloc russe puisque la vente de marchandises en dessous de leur coût de production dans une branche de production doit être compensée par des coûts plus élevés dans d'autres secteurs.

Cependant,  le gros de l'industrie du bloc russe n'a pas encore été directement confronté aux limites du marché saturé.  En effet,  la Russie et ses satellites souffrent d'une pénurie chronique de capital, ce qui apparemment est l'opposé de la crise qui   frappe les métropoles du bloc américain. Cependant, le capital  inutilisé dans le bloc américain et la pénurie de capital  dans le bloc russe, la capacité de production excédentaire dans le bloc américain ET la capacité productive insuffisante du bloc russe, sont les différentes manifestations de la MEME crise globale de surproduction qu'entraîne la saturation du marché mondial.

Les manifestations spécifiques de cette crise dans les pays du bloc russe -effet de la pénurie de capital- sont le résultat de l'arriération relative de leur économie. Le PNB de tous les satellites russes en Europe de l'Est n'égale pas le PNB de la France seule; le PNB de la Russie même n'atteint pas les PNB de la Grande-Bretagne, de la France et de l'Italie ensemble (dont on ne peut pas dire qu'ils sont les géants industriels du bloc américain). Cette arriération est manifeste dans tous les secteurs-clé qui  déterminent la compétitivité d'une économie sur le marché mondial. Malgré l'étatisation presque complète de l'industrie du COMECON, la concentration du capital dans les entreprises de grande échelle est beaucoup plus avancée dans le bloc américain : les 50 plus grandes compagnies fournissent près d'un tiers de la production industrielle américaine; en Russie, il faut rassembler les 660 plus grandes entreprises pour atteindre cette même proportion. La composition organique du capital  est beaucoup plus élevée dans le bloc américain que dans le bloc russe (l'industrie tchécoslovaque -une des plus avancées technologiquement du COMECON- utilise un quart de plus d'ouvriers que la moyenne dans  la CEE ([2])) ce qui permet au bloc américain de s'approprier une part disproportionnée de la plus-value globale. La productivité du travail est aussi beaucoup plus grande dans le bloc américain que dans le bloc russe (les ouvriers spécialisés russes sont un quart moins productifs que les ouvriers spécialisés américains). Enfin, le bloc russe subit le poids d'une agriculture arriérée dont la main d'œuvre est très élevée (25 à 40% de la population active des pays du C0MEC0N vivent de l'exploitation de la terre alors que dans pratiquement tous les pays industrialisés du bloc américain,  la proportion correspondante est inférieure à 10%).

Le fait que le capitalisme russe n'ait commencé sa course pour le pouvoir mondial qu'une fois le mode de production capitaliste déjà entré en crise permanente, implique qu'il ne pouvait pas égaler les puissances économiques dominantes -devenues impérialistes- qui avaient réalisé une formidable accumulation de capital  quand le marché mondial était encore en expansion. La saturation du marché mondial, la crise globale de surproduction, a limité sévèrement le développement des industries d'exportation russes, sa capacité à réaliser la plus-value par-delà ses frontières, malgré le recours à un dumping systématique pendant la crise ouverte des années 30 et aujourd'hui); la capacité à importer la technologie avancée nécessaire pour dépasser son arriération relative s'est donc trouvée extrêmement restreinte. Malgré une capitalisation forcée, et la tentative de compenser la pénurie de capital  par une étatisation presque totale (et par le pillage du stock de capital des pays conquis pendant la seconde guerre mondiale), la Russie impérialiste n'a pas été capable de supprimer l'écart qui la sépare du bloc américain rival. L'approfondissement de l'actuelle crise ouverte de surproduction mondiale n'a fait qu'accentuer l'arriération économique de la Russie, et son incapacité à produire à la même échelle que ses concurrents. Cela se manifeste à l'Est de l'Elbe sous la forme d'une pénurie chronique de capital dans  le gros de l'industrie (et de l'agriculture), et d'un dumping sans lequel la production de certaines industries d'exportation clé serait invendable. Ainsi, la même crise économique globale, entraînée par la saturation du marché mondial, avec des manifestations différentes a déjà conduit à un ralentissement persistant et croissant de la croissance de la production industrielle et à un  ralentissement du taux d'accumulation des deux blocs.

Dans les pays sous-développés, où vit la plus grande partie de la population-mondiale, la crise ouverte mondiale de surproduction a énormément accentué la dépendance et l'arriération auquel ces nations "indépendantes" sont irrémédiablement condamnées par la décadence du capitalisme. La petite poignée de pays parmi ceux des pays sous-développés, où l'industrialisation a atteint un poids considérable dans l'économie nationale est en train de subir sur une échelle de plus en plus grande les mêmes ralentissements dans la croissance de la production industrielle, la même chute dans le taux d'accumulation et le même chômage massif que les géants industriels. Ceci malgré un protectionnisme croissant destiné à écarter la concurrence des géants industriels tel que les USA, la RFA, le Japon et le dumping pratiqué par l'industrie russe.

En Argentine, la production industrielle globale a chuté de 6% en 1978 et tous les secteurs de l'industrie lourde -automobile (Gênerais Motors a fermé toutes ses usines), machine agricole, acier, chimie, pétrochimie- ont le dos au mur. Au Brésil, la croissance anticipée de 5% du PNB cette année (qui  est déjà, devenu problématique face à la compression de crédits résultant d'un taux d'inflation galopante de plus de 60% par an) est égale seulement à la moitié du taux annuel  réalisé durant le "miracle" économique d'il y a 10 ans, et il est beaucoup trop bas pour permettre la création d11.250 000 nouveaux emplois chaque année sans lesquels le chômage ne cessera de croître. Au Mexique, où le PNB réel  s'est accru de 6-8% par an entre 1958-73,  la croissance du PNB n'était que de 2,5% en 1977. L'investissement qui  a augmenté à un taux annuel   de 23,1% entre 1965 et 1970 s'est ralenti à un taux annuel de  17,8% entre 1971 et 1978. De plus, alors que l'Etat ne participait que pour 1/3 de cet investissement en 1965-70, le taux encore élevé d'investissement entre 1971 et 1978 ne fut possible que parce que l'Etat, à l'aide d'emprunts très lourds aux banques étrangères fournissait presque 90% de celui-ci - produisant non pas une accumulation de capital mais une accumulation massive de dettes. A tout ceci  doit s'ajouter le fait que le chômage total ou partiel  est déjà le lot de 52% de la population active ! En Afrique du Sud, la croissance économique s'est ralentie l'an dernier au faible taux de 2,5%,  beaucoup trop bas pour empêcher un accroissement du chômage qui  touche déjà environ 2 millions de travailleurs.

Dans la plupart des pays sous-développés, l'économie nationale tourne presque exclusivement autour de l'extraction de matières premières ou de la production agricole (généralement une ou deux récoltes entièrement exportées). La crise ouverte a exacerbé à un degré extrême les tendances qui avaient caractérisé ces économies depuis le tout début de la décadence capitaliste il y a plus de 70 ans: crise agricole permanente et dépendance absolue des denrées alimentaires importées dans ces économies à prédominance agraire ; la croissance énorme d'un sous-prolétariat coupé des villages ruraux dont le capital l'a séparé et condamné à une existence sans travail  dans les immenses périphéries des villes et bidonvilles qui ont grandi autour des centres urbains, commerciaux et politiques; en deux mots, misère et famine.

L'impossibilité pour les pays sous-développés de dépasser leur arriération et leur dépendance n'est que trop claire : en supposant une croissance zéro dans les pays industriels du bloc américain, il faudrait 65 ans de croissance au taux de 1970-76 aux pays sous-développés qui ont déjà une base industrielle (Argentine, Brésil, Mexique, Afrique du Sud, etc.) pour atteindre le PNB par tête des pays industrialisés ; pour la plus  grande partie des pays sous-développés - en supposant les mêmes conditions - cela prendrait 746 ans! Cependant de même que la crise conduit inexorablement les pays industrialisés à la stagnation et même au déclin de la production industrielle, elle condamne encore plus sûrement les pays sous-développés à l'effondrement économique. Et il  est absolument certain que l'énorme écart qui  existe déjà entre les  géants industriels et ces pays ne va aller qu'en s'agrandissant dans les années à venir.

Le ralentissement global de la croissance de la production et du taux d'accumulation a entraîné un ralentissement de la croissance du commerce mondial. Après la forte chute d'environ 10% du commerce des pays de l'OCDE dans la première moitié de 1975, le commerce extérieur de ces pays n'est remonté en 1976 que pour stagner l'année suivante ; après un autre bond en 1978 - bien que beaucoup plus faible qu'en  1976 - et largement dû à la reflation américaine, leur commerce extérieur est à nouveau aujourd’hui  pratiquement stagnant. Le tableau qui suit montre la croissance du volume des importations et des exportations des 7 principaux pays de l'OCDE (USA, Japon, RFA, France, Grande-Bretagne, Canada, Italie) qui comprend la majeure partie du commerce mondial et illustre clairement la stagnation qui caractérise cet élément vital de la santé de l'économie capitaliste globale : le commerce international.

Cependant, l'incapacité du commerce mondial  de se développer est minimisée et considérablement cachée par es statistiques que l'OCDE, la Banque Mondiale, le FMI et d'autres agences et institutions capitalistes utilisent pour contrôler les conditions du commerce international ([3]). La bourgeoisie n'arrive pas à comprendre que 70% du commerce extérieur des pays de 1'OCDE se passe entre eux - et que c'est ce commerce interne au bloc qui  compte pour la plus grande part de la croissance qu'indiquent les statistiques ([4]). Lorsque le commerce mondial  a chuté de façon extrêmement rapide et catastrophique dans la crise ouverte des années 30, six parmi  les sept principaux pays dans le commerce d'aujourd'hui (à l'exception du Canada) étaient alors des rivaux impérialistes. Aujourd'hui ces sept pays se trouvent eux-mêmes fermement au sein du même bloc impérialiste et le commerce entre aux indique autant la nature de la division complexe du travail et l'interpénétration économique que les USA ont imposé sur leur bloc qu'une véritable croissance dans ce qui a été traditionnellement le commerce international. On peut dire la même chose pour le COMECON : 56% du commerce de ces pays se fait entre eux et c'est cette composante qui  s'accroît le plus rapidement dans le commerce de chaque pays.

 

De plus, en analysant la très faible croissance du commerce mondial  de ces cinq dernières années, la bourgeoisie est incapable de saisir la signification de la composition de ce commerce. A peu près 25 % de la valeur du commerce mondial  en 1977 est venu des voyages à l'étranger, des dividendes des investissements et autres faux frais qui en aucune façon ne constituent une véritable expansion du commerce. De la même manière, une part considérable de la valeur et du volume du commerce mondial  consiste directement en armement (43,7 milliards de Dollars entre 1971 et 1975 dont 76 % avec les pays sous-développés) qui, du point de vue du capital global, représente non pas une croissance mais une stérilisation des valeurs, non pas une expansion mais une destruction du capital global ([5]). Le développement fantastique des dépenses  improductives - spécificité de la décadence capitaliste dont un des aspects est l'accroissement du commerce des armes- est obscurci  par le fait qu'une partie très considérable du commerce mondial  pour des buts militaires est cachée dans les chiffres sur la croissance du commerce des matières premières comme le pétrole brut, le cuivre, le nickel, le zinc, le plomb, le molybdène, l'étain, etc. dont environ 10% au moins est pour l'armement, et du commerce en équipements électroniques et en ,machinerie lourde dont la plupart est pour la production militaire (réacteurs nucléaires par exemple).

Finalement, une part énorme de la croissance du commerce mondial - particulièrement ces cinq dernières années - a sa contrepartie de déficits commerciaux croissant rapidement et une hausse astronomique des dettes des pays sous-développés. Le déficit commercial annuel d'ensemble des pays sous-développés est passé de 7,5 milliards de Dollars en 1973 à 34 milliards de Dollars en 1978; la dette extérieure de ces mêmes pays est passée de 74,1 milliards de Dollars en 1973 à 244 milliards de Dollars en 1978, et est l'élément essentiel  dans le financement de ces déficits commerciaux croissants. Cette dette énorme indique que la croissance du commerce mondial que les économistes bourgeois ont enregistrée cache en réalité le fait qu'il n'y a pas eu de véritable expansion du marché mondial. En fait, comme nous le verrons, la demande effective à l'échelle mondiale se rétrécit à un taux que  l'expansion du crédit mondial ne peut plus compenser.

La stagnation du capital mondial  au cours de ces quatre dernières années - qui a brisé les espoirs que la bourgeoisie entretenait sur une reprise après la chute brutale de 1974-75 - menace maintenant de laisser la place à une autre chute beaucoup plus dévastatrice de la production, de l'investissement et du commerce mondial avec l'approfondissement incessant de la crise de surproduction.

Après la chute économique qui  a frappé les pays du bloc américain en 1970-71, pratiquement tous les gouvernements ont fait une politique de relance (et l'expansion du crédit ? nourri  l'inflation galopante qui  s'en est suivie). Avec le retour d'une chute beaucoup plus sévère en 1974-75 - qui a secoué les deux blocs simultanément - seuls les USA ont fait une politique de relance et il  leur est revenu la charge de soutenir le reste du bloc pendant les quelques années qui ont suivi. Pendant ce temps, l'Allemagne de l'Ouest et le Japon se sont lancés dans une offensive exportatrice qui a grossi leurs surplus commerciaux et leurs profits alors que le marché intérieur stagnait. En 1978, cependant, la compétitivité déclinante des marchandises américaines sur le marché mondial, les déficits commerciaux astronomiques et la chute du Dollar des USA, ont signifié que Washington aussi devait effectuer un freinage économique. Le sommet économique de Bonn en juillet dernier fut décidé en vue de faire pression sur l'Allemagne de l'Ouest et le Japon pour qu'ils contrôlent leurs exportations et qu'ils relancent leurs économies pour soulager par là la pression sur les USA et pour éviter une nouvelle chute de l'économie mondiale.

Les mois qui ont suivi  le sommet économique ont démontré que les USA ont réussi à un degré considérable à imposer leurs diktats sur leurs alliés résistants. Le Japon a prévu un déficit budgétaire de 80 milliards de Dollars  (40% de son budget total  et beaucoup plus que celui  des USA) pour cette année fiscale ; et les importations du Japon se sont accrues à un taux deux fois plus  rapide que celui  des exportations. L'Allemagne de l'Ouest a adopté un budget qui devrait injecter 15,5 milliards de DM supplémentaires dans son économie (1% de son PNB). Un des résultats de la politique monétaire plus restrictive aux USA, et de la relance allemande et japonaise, a été une hausse importante du Dollar : entre novembre 1978 et avril 1979, le Dollar a pris plus de 10% par rapport au DM et 22% par rapport au Yen.

Cependant, même les prévisions les plus optimistes de la bourgeoisie (l'OCDE par exemple) ont montré que l'expansion allemande et japonaise en 1979 ne compenserait pas le ralentissement de la croissance du PNB américain.  Par conséquent, une estimation réaliste des tendances économiques ne peut amener qu'à la conclusion que la stagnation de ces dernières années devrait donner lieu à une chute en 1979. La réalité a été même plus brutale dans les premiers mois de 1979. Le PNB aux USA n'a augmenté que de 0,7% (moins de la moitié du taux prévu par l'OCDE en décembre) et est maintenant réellement en baisse. L'inflation galopante qui  fait rage aujour­d'hui aux USA empêche tout stimulant véritable par une politique monétaire et fiscale pour enrayer le déclin. Dans le même temps, les politiques monétaires stimulantes et les budgets déficitaires de relance de l'Allemagne de l'Ouest et du Japon ont rapidement rallumé les feux de l'inflation dans ces pays (le taux annuel d'inflation était de 10% en Allemagne de l'Ouest en mars et de 11% au Japon en février) ; ceci a maintenant provoqué une compression du crédit et l'échec des politiques de relance, ce qui a fait voler en éclats les espoirs d'accroissement substantiel des PNB pour enrayer même partiellement la chute en Amérique. Le cauchemar qui a hanté les technocrates et les banquiers de l'OCDE et du FMI devient une réalité : pratiquement tous lies pays industrialisés du bloc américain vont ralentir leur économie simultanément !

La capacité de production inutilisée et la récession dans le bloc américain ne peuvent être compensées par une nouvelle expansion du commerce avec le bloc russe ou avec les pays sous-développés. L'énorme dette des pays du bloc russe envers le bloc américain s'est élevée de 32-35 milliards de Dollars en 1976 à environ 50 aujourd'hui. La Pologne - qui doit environ 15 milliards de Dollars -est déjà au bord de la banqueroute. Les banquiers occidentaux, qui essaient de récupérer leurs  investissements antérieurs, ne sont pas en mesure de fournir les nom/eaux crédits énormes qui seuls rendraient possible le financement des déficits commerciaux croissants du bloc russe vis-à-vis de l'Ouest, déficits commerciaux qui sont passés de 4,9 milliards de Dollars en  1977 à 6 en 1978. De plus, les bureaucrates des pays du bloc russe sont aujourd'hui occupés à limiter leurs importations de l'Ouest - même s'ils s'engagent vers un dumping massif de leurs propres marchandises sur les marchés occidentaux - pour réduire leurs déficits commerciaux vertigineux.

Vis-à-vis des pays sous-développés,  les pays du bloc américain sont confrontés au même dilemme. Avec 244 milliards de Dollars de dette extérieure, les pays sous-développés sont actuellement en faillite et réduits à réclamer des moratoires.  Dans de pays comme l'Algérie, la Zambie et le Zaïre, la dette extérieure atteint plus de la moitié du PNB annuel. Les 5 milliards de Dollars payés sur la dette extérieure du Brésil en 1978 équivalaient à presque 55% de la valeur totale de ses exportation pour l'année; le Mexique a dépensé 6 milliards de Dollars pour rembourser sa dette extérieure en  197 alors que ses énormes ressources de pétrole n'avaient permis que 1,7 milliards de Dollars d'exportation. Face à l'immensité évidente de telles dettes et la difficulté croissante à les rembourser, de nouveaux prêts - que l'Ouest est de plus en plu hésitant à fournir - loin d'étendre le commerce seront utilisés d'abord pour assurer les remboursements des dettes antérieures et pour empêcher la débâcle financière des banques occidentales.

Alors que l'énorme expansion du crédit dans  le bloc américain, vis-à-vis du bloc russe et des pays sous-développés, avait, au cours de la décade passée, masqué, dans une certaine mesure, le resserrement de la demande effective à une échelle globale Ile résultat de l'inflation galopante et des dettes non payables - une masse de papier - est pratiquement de mettre fin au recours à de tels palliatifs aujourd'hui.

Le marché chinois, qui  il y a seulement un an soulevait de tels espoirs dans les cercles d'affaires du bloc américain, ne peut pas  fournir de débouchés suffisants pour les usines sous-utilisées dans les principales industries. Le besoin de la Chine d'importation massive de technologie et de machinisme n'est pas équilibré par des ressources pour payer ses importations. Après les plans ambitieux annoncés en mars  1978, la Chine a dû geler les commandes de 30 importations d'usines importantes avec le Japon en février, la bureaucratie de Pékin y regardant à deux fois sur les conséquences de ces plans initiaux de "modernisation". La Chine va certainement s'accroître comme marché pour le bloc américain (en particulier pour les armements), mais pas aussi vite que le pensait l'Ouest il y a un an. La Chine ne compensera pas non plus  la stagnation et la chute imminente du commerce mondial en particulier par le fait que dans la compétition acharnée entre pays occidentaux pour le marché chinois, il y aura plus de perdants que de gagnants. De plus, la Chine va essayer d'inonder les marchés occidentaux saturés avec les textiles, les chaussures, etc., ce qui  compliquera  la surproduction globale qui  caractérise déjà les industries de biens de consommation pour lesquelles le capitalisme chinois est dès maintenant compétitif.

Pour l'Allemagne de l'Ouest et le Japon - les pays du bloc américain dont les économies sont les plus compétitives sur le marché mondial - la  fin de la relance chez eux et les limites sévères à l'extension de larges crédits signifient qu'une offensive exportatrice effrénée aux dépens de leurs rivaux commerciaux apparaît comme le moyen le plus viable pour essayer d'  enrayer les difficultés économiques croissantes. Une telle orientation des bourgeoisies japonaise et allemande ne peut manquer de rallumer les tendances protectionnistes dans  les économies plus faibles du bloc américain  (Grande-Bretagne, Italie,  France) et même aux USA.

La réponse possible sous  la forme de dévaluations compétitives et de contrôle des  importations,  qui bouleverseraient le Système Monétaire Européen et feraient échouer le  "Tokyo Round" orchestré par l'impérialisme américain,  tout juste conclu, en accélérant la chute du commerce mondial et en provoquant une poussée vers l'autarcie, ouvre des questions à prendre en compte pour comprendre la crise politique de la bourgeoisie. Pour le moment il est suffisant de montrer qu'une nouvelle offensive exportatrice de l'Allemagne et du Japon ne peut qu'approfondir la crise mondiale.

L'approfondissement inexorable de la crise de surproduction, et l'échec des nombreux palliatifs avec lesquels la bourgeoisie a vainement visé à contenir les ravages des lois aveugles qui déterminent le cours de la crise économique, ont ainsi amené le capital mondial  au bord d'un autre déclin de la production,  de l'investissement et du commerce - plus aigu que les  chutes  de  1971-74 - pour le début des années  80. ([6]).

LES ANTAGONISMES INTER IMPERIALISTES

Il n'y a qu'un seul secteur de l'économie mondiale qui va se  développer dans les prochaines années : l'industrie d'armement, la production de guerre. Le cas de la Syrie, où  les  dépenses militaires constituent 57,2% du budget de l'Etat, alors que  le secteur productif de l'économie s'écroule, est caractéristique de la production des pays  sous-développés aujourd'hui. Les pays sous-développés qui  ont un important secteur industriel, comme l'Afrique du Sud, Israël, l'Argentine ou le Brésil, dépensent des milliards de Dollars pour construire des bombes nucléaires et des systèmes de lancement, tandis qu'une inflation galopante et une énorme dette extérieure sapent leur base économique. Même les pays où l'industrie reste confinée à quelques pitoyables îlots, comme l'Inde ou le Pakistan, dans un océan d'agriculture arriérée et d'industrie artisanale, épuisent leurs maigres réserves de devises étrangères pour créer ou développer leur capacité à mener la guerre nucléaire. Dans les métropoles impérialistes, la production d'armement va monter en flèche, tandis que le reste de  l'économie va se contracter dans  les années à venir. Le bloc russe déploie ses nouveaux missiles nucléaires 5520 qui sont capables de détruire toutes les villes principales de l'Europe de l'Ouest. Il développe ses armées de terre afin d'être capable d'atteindre la côte atlantique en quelques jours. A cela, il faut ajouter le prodigieux développement de la marine russe, avec laquelle le Kremlin voudrait détruire l'hégémonie américaine sur les mers. Les pays du bloc américain développent aussi de façon significative leurs budgets militaires, même s'ils réduisent par ailleurs d'autres dépenses (le budget militaire de la France s'est accru cette année de 5% alors que le plan Barre demande la réduction de secteurs entiers de l'économie). L'OTAN est en train de planifier l'introduction d'un nouveau système de missiles nucléaires capables de détruire des cibles à objectifs précis en Russie depuis l'Europe occidentale et de développer largement toute l'infrastructure des ports, aéroports, dépôts d'essence, facilités de stockage, etc. afin de faciliter le transport rapide des troupes américaines et d'équipements sur le front européen en cas de guerre.

Pendant ce temps, les USA sont déjà en train de réexaminer leurs décisions de ne pas produire la bombe à neutrons et se préparent à construire un système de missiles balistiques intercontinentaux complètement nouveau : le MX. Et enfin, le bloc amé ricain s'est joint de façon enthousiaste à Pékin dans son programme massif et coûteux de modernisation de toutes les branches des forces armées chinoises.

L'économie de guerre, c'est-à-dire la production des moyens de destruction comme centre et axe de la production industrielle, n'est pas un phénomène nouveau. L'éclatement de la Première Guerre Mondiale en 1914, qui a clairement marqué, 1'entrée du système capitaliste dans sa phase de décadence, avait pour corollaire le développement de l'économie de guerre. Tout comme la crise historique du capitalisme est une crise permanente, chaque capital national est caractérisé par une économie de guerre permanente à l'époque de la décadence capitaliste. Cependant, tout comme la crise permanente est marquée par un cycle de crise-guerre-reconstruction, cycle durant lequel il y a des répits après les ravages de la crise ouverte et les dévastations de la guerre mondiale, l'économie de guerre permanente est aussi marquée par un mouvement de zigzags durant lequel il y a parfois des courtes périodes où a lieu un déclin de la production de guerre (Europe et USA pendant la période de reconstruction des années  20 et aussi USA entre la fin de la 2ème Guerre Mondiale et l'éclatement de la Guerre de Corée en 1946-50). Néanmoins, tout comme la crise historique elle-même, l'économie de guerre a été une caractéristique constante du capitalisme depuis 1914.  La phase actuelle de dépression mondiale amène dans son sillage un renforcement incroyable de l'économie de guerre - pas simplement à l'échelle nationale, mais dictée, coordonnée et organisée par un capitalisme d'Etat continental gigantesque, les USA et le Russie qui dominent chacun les deux blocs impérialistes qui s'affrontent.

La phase actuelle de croissance monstrueuse de l'économie de guerre n'est ni un palliatif à la crise économique ni un facteur qui  peut présenter ne serait-ce qu'une façade momentanée de "prospérité" Quelles que soient les conditions, la production de guerre par 1'hyper développement du secteur improductif de l'économie, draine la plus-value des îlots restant de l'activité rentable. Dans toutes les circonstances,  l'économie de guerre veut dire une attaque contre le prolétariat : "... La production de guerre est réalisée aux dépens des masses travailleuses dont l'Etat par diverses opérations financières : impôts, emprunts, conversion, inflation et autres mesures, draine des valeurs avec lesquelles il constitue un pouvoir d'achat supplémentaire et nouveau" (Rapport sur la situation internationale, Conférence Nationale de la Gauche Communiste de France, juillet 1947). Si les programmes de réarmement d'Hitler, Blum et Roosevelt dans les années 30 ont pu stimuler momentanément leurs économies et même amener des éléments de la Gauche Communiste à penser que l'économie de guerre pourrait ouvrir une période d'expansion économique et ainsi amener une hausse du niveau de vie de la classe ouvrière ([7]), la brièveté de vie de ce stimulant économique comme les illusions qu'il a engendrées, étaient dues aux dettes massives contractées par l'Etat et aux politiques inflationnistes menées par les gouvernements capitalistes. Aujourd'hui, le renforcement de l'économie de guerre a lieu alors qu'il y a déjà un niveau intolérable de dettes d'Etat et une inflation galopante (elles-mêmes étant en large part la rançon que le capital  a payée pour 40 ans de croissance quasi  ininterrompue de la production de guerre), et donc le recours à la dette et à l'inflation comme moyens spécifiques pour faire payer à la classe ouvrière l'économie de guerre est impossible. Au contraire, la phase actuelle de croissance de la production de guerre va s'accompagner de déflation, de coupes dans tous les budgets qui  ne concernent pas la partie militaire, et de programmes draconiens d'austérité empêchant par là ne serait-ce qu'un effet momentanément stimulateur sur l'ensemble de l'économie. En fait, à cause de l'énorme gaspillage représenté par la plus-value cristallisée dans les armements dont la réalisation intensifie la spirale inflationniste, et qui ne peut entrer à nouveau dans  le processus productif - devenant ainsi une perte sèche pour le capital global, l'économie de guerre ne peut qu'exacerber le déclin économique et accélérer la baisse du niveau de vie du prolétariat.

Néanmoins, la production de guerre continuera de croître vertigineusement aux dépens de toutes les autres activités économiques, absorbant l'ensemble des secteurs de l'industrie (construction navale, électronique, construction, etc.), tout comme les activités non militaires ralentissent inexorablement. Le renforcement de l'économie de guerre est une nécessité absolue pour le capital,  bien que "la production de guerre n'ait pas pour objectif la solution d'un problème économique" ([8]). L'économie de guerre est vitale pour le capitalisme seulement de par 1'inévitabilité de la guerre mondiale si le prolétariat ne détruit pas l'ordre bourgeois. La production de guerre comme axe de l'économie, voilà la réponse de la bourgeoisie aux lois aveugles qui, en condamnant le capitalisme à un approfondissement inexorable de la crise économique, aiguisent les antagonismes inter impérialistes jusqu'au point de rupture. La seule fonction de l'économie de guerre, c'est...la guerre!

Dans la phase décadente,  la guerre impérialiste mondiale est devenue la condition même de la survie du capitalisme :

"Plus se rétrécit le marché,  plus devient âpre la lutte pour la possession des sources de matières premières et la maîtrise du marché mondial. La lutte économique entre divers groupes capitalistes se concentre de plus en plus, prenant la forme la plus achevée : des luttes entre Etats. La lutte économique exaspérée entre Etats ne peut finalement se résoudre que par la force militaire. La guerre devient le seul  moyen par lequel chaque impérialisme national  tend à se dégager des difficultés auxquelles il doit faire face, aux dépens des Etats impérialistes rivaux"([9])

Alors que c'est la crise économique qui  dicte la nécessité pour la bourgeoisie de faire la guerre mondiale, la capacité de la bourgeoisie à imposer sa "solution" qu'est la guerre impérialiste est STRICTEMENT DETERMINEE par le rapport de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. C'est à cette question que nous reviendrons dans le rapport sur le cours historique.

Avant d'examiner les stratégies des blocs impérialistes et ce qui se passe dans les zones d'affronte ment inter impérialiste, il y a quelques commentaires généraux à faire sur la physionomie du capitalisme dans l'époque impérialiste, d'autant plus que des confusions se sont exprimées et persistent sur un nombre de caractéristiques du capitalisme à l'époque où il est traversé de convulsions permanentes (qui  s'expriment dans la guerre impérialiste latente ou ouverte) au sein du mouvement révolutionnaire.

Le processus de concentration et de centralisation du capital  qui  est l'une des marques de  "fabrique" du mode de production bourgeois a été transposé par certains révolutionnaires sur le plan de l'échiquier impérialiste où il  est vu comme un processus pratiquement téléologique menant irréversiblement à une unité mondiale finale du capital, marquant l'aboutissement du processus de concentration dans l'époque impérialiste :

"Il faut voir dans les guerres de l'époque impérialiste les moments décisifs dans le processus de concentration mondiale du capital et du pouvoir, non pas simplement des luttes pour de nouveaux partages du monde, mais l'acheminement vers la domination universelle d'un seul groupe exploiteur. et la limite de ce processus si  la révolution prolétarienne n'intervient pas, est nécessairement la domination du monde par un seul  Etat impérialiste". (Pierre Chaulieu, "Situation de l'Impérialisme et Perspectives du prolétariat", Socialisme ou Barbarie n°14).

Cette vision des guerres  impérialistes qui  mènent à l'unité mondiale du capital -qui est une nouvelle version de la théorie de Kautsky sur le super impérialisme- réalisée cette fois-ci  non de façon pacifique mais au travers de boucheries impérialistes "...perd le contact avec la réalité du monde capitaliste décadent dont la tendance est, malgré les antagonismes inter-impérialistes qui font apparaître le monde capitaliste comme momentanément deux unités uniques aux prises. Au contraire,  le monde capitaliste décadent va vers la désagrégation, la désintégration, la dissociation, la dislocation des unités... La tendance du capitalisme décadent au schisme de plus en plus, au chaos, c'est là que réside la nécessité essentielle du socialisme voulant réaliser le monde comme une unité" (Internationalisme, n°37 -1948-). A /travers le capitalisme d'Etat,  les luttes de libération nationale et les  guerres mondiales,  le capital   tend,  dans sa phase de décadence, à détruire le degré limité d'unité qu'il a lui-même développé ! dans sa phase ascendante avec la création du marché mondial et la division internationale du travail. A la place,  le capitalisme décadent emprisonne les forces productives  dans les limites étroites d'une véritable pléthore d'Etats nationaux séparés.  ([10]). A côté de la stérilisation de la valeur à travers la production de guerre et de l'énorme destruction des guerres impérialistes,  la formation de nouveaux Etats nationaux est l'une des manifestations de l'incapacité du capitalisme décadent à développer les forces productives.

La formation de deux blocs impérialistes gigantesques dominés par la Russie et les USA a amené certains révolutionnaires à voir la classe dominante de chaque Etat national  comme un simple pion, une cinquième colonne de Moscou ou de Washington. Ainsi, pour les bordiguistes de la fin des années 40, les partis staliniens qui rivalisaient alors pour le pouvoir en Europe occidentale, ne pouvaient qu'être les instruments purs et simples de la classe dominante russe : "Pour caractériser de façon succincte les différents par­tis communistes, nous pourrions dire : "Ce sont les cinquièmes de l'impérialisme russe dans le camp ennemi" (Chazé, "L'impérialisme russe contre-attaque", L'Internationaliste, nov.1947). Un tel point de vue ne permet pas du tout de comprendre le fait que la constitution des deux grands  blocs n'est pas seulement fonction des intérêts impérialistes  de Moscou et de Washington mais est aussi   fonction des nécessités pour chaque bourgeoisie locale de mettre en avant et de défendre ses propres intérêts nationaux et impérialistes le plus qu'elle peut : "La défense de l'intérêt national dans l'époque de l'impérialisme ne peut se faire que dans  un cadre élargi de blocs impérialistes. Ce n'est pas en tant que cinquième colonne, en tant qu'agent de l'étranger mais en fonction de ses intérêts immédiats ou lointains bien compris qu'une bourgeoisie nationale opte et adhère à un des blocs mondiaux qui se constitue. C'est autour de ce choix pour l'un ou l'autre bloc que se font la division et la lutte interne au sein de la bourgeoisie, mais c'est toujours en partant d'un fond et d'un but commun : l'intérêt national, l'intérêt de la bourgeoisie nationale" (Internationalisme n°30 -1948-).

Le point de vue de la CWO est aussi étroitement lié à l'incapacité de voir les intérêts vitaux de chaque bourgeoisie nationale dans la constitution de blocs impérialistes rivaux et dans le choix de l'un d'entre eux. Selon la CWO, à l'époque actuelle, bien que d'autres pays puissent aspirer à devenir impérialistes, seules  la Russie et l'Amérique sont des Etats impérialistes : "...L'impérialisme est une politique des principales puissances capitalistes L'idée que tous les pays seraient impérialistes sous-entend l'idée de blocs impérialistes. Comment peut-on expliquer alors, avec une telle vision, pourquoi Israël est une puissance impérialiste indépendante ? " (Revolutionary Perspectives, n°12).

C'est sur qu'Israël  n'est pas une puissance "indépendante" quelle que soit la signification exacte que la CWO veut mettre sous ce terme. L'Etat juif est forcé par les réalités du capitalisme décadent d'essayer de satisfaire ses appétits impérialistes très réels et voraces  (le Grand Israël,  tout l'ancien mandat palestinien, le sud de la rivière Litani  au Liban, le Golan syrien, une partie du Sinaï, presque toute la Jordanie) et de défendre ses non moins réels -quoique plus modestes- acquisitions récentes, dans le cadre d'un bloc impérialiste. Les marxistes révolutionnaires ont compris que, dans le capitalisme décadent, tout Etat national est impérialiste. Déjà Rosa Luxemburg avait compris que durant la première guerre mondiale un Etat comme la petite Serbie "cherchait à conquérir la côte adriatique où elle avait engagé un véritable conflit impérialiste avec l'Italie sur le dos des albanais" (Brochure de Junius). Et le CCI reconnaît aujourd'hui que les affrontements récents entre le Vietnam et le Cambodge qui se sont transformés en une invasion à grande échelle par Hanoï sont..."la conséquence des intérêts impérialistes propres des deux pays, et particulièrement du Vietnam dont la supériorité militaire écrasante lui  permet d'envisager de façon réalisme une 'fédération indochinoise' placée sous sa domination" (Internationalisme n°29 -février 1979). Ce n'est qu'en partant de cette conception –tout Etat national est impérialiste- que l'interaction complexe entre les intérêts nationaux d'une bourgeoisie locale et les besoins globaux du bloc impérialiste auquel elle est liée peut-être cernée et qu'on peut comprendre la nature réelle des guerres inter-impérialistes localisées et des luttes de libération nationale.

Certains révolutionnaires défendent aussi l'idée que le fondement des, antagonismes entre les Etats -et donc la composition d'un bloc impérialiste-est seulement déterminé par le commerce dominant ou par les rivalités commerciales sur le marché mondial. C'est le point de vue du PCI (Programma Comunista) qui, dans son analyse des antagonismes inter-impérialistes en Afrique, s'est fixé sur les rivalités entre les USA, l'Allemagne de l'Ouest, la France, la Grande-Bretagne et l'Italie qui sont aujourd'hui le résultat de la guerre commerciale, et a pratiquement exclu et laissé de côté les luttes titanesques entre les blocs américain et russe pour lesquels des nécessités géopolitiques, militaires et stratégiques strictement liées aux intérêts économiques  globaux de chacun- sont des facteurs déterminants. Mais c'est chez le PIC que ce point de vue, qui  réduit de façon erronée les intérêts économiques à un seul et unique facteur : l'origine des importations d'un pays et la destination de ces exportations, est devenu le fondement d'une "nouvelle" théorie qui s'avère incapable de rendre compte du développement des antagonismes inter-impérialistes aujourd'hui. Puisque l'Allemagne de l'Ouest et le Japon sont les principaux rivaux commerciaux des Etats-Unis, le PIC a mis 1'accent pendant des années sur la perspective de l'effritement du bloc américain; puisque le commerce entre l'Allemagne de l'Ouest et les satellites Est-européens de la Russie s'est développé de façon  vertigineuse, le PIC a mis en évidence M'effritement du bloc russe. Tout cela,, avec en plus l'idée que les intérêts strictement commerciaux des USA et de la Russie seraient complémentaires  (les Russes ont besoin delà technologie américaine et les américains ont besoin des matières premières russes), a amené le PIC à développer la théorie de l'émergence d'un nouveau bloc : l'URSS et les USA dans le même bloc, l'Europe dominée par l'Allemagne,  le Japon et la Chine dans un autre .

Ni  la constitution de blocs impérialistes, ni l'éclatement de guerres impérialistes ne s'expliquent exclusivement par les stricts intérêts commerciaux des différents Etats.  Si, comme semble le croire le PIC, ce sont les stricts intérêts commerciaux qui  en constituent le facteur déterminant, alors, dans les années 30, c'est entre les USA et la Grande-Bretagne qu'aurait du éclater la guerre impérialiste (et non pas, comme ce fut le cas, entre l'impérialisme anglo-américain et l'impérialisme allemand). Les Etats-Unis étaient de loin le plus dangereux rival commercial pour la Grande-Bretagne sur les marchés où les surplus commerciaux et les paiements de l'Empire Britannique étaient cruciaux (Inde, Chine, Asie Australe, Canada, Amérique du Sud) alors que l'Allemagne n'avait rivalisé avec la domination britannique que dans les marchés est-européens d'importance secondaire. En dernière instance, c'est la considération géopolitique et stratégico-militaire selon laquelle une Europe dominée par l'Allemagne serait une menace fatale pour l'empire britannique (dépendant comme il l'était de la Méditerranée comme clé de sa survie économique) et mènerait à son extinction économique, c'est cette considération qui a déterminé la configuration des blocs impérialistes. De même pour ce qui est des intérêts commerciaux des Etats-Unis dans les années 30, Washington aurait infiniment préféré le Japon (qui était un excellent partenaire commercial) à la Chine (avec qui  les possibilités de commerce étaient loin d'être aussi bonnes). Aussi, ce n'est pas le commerce au sens strict mais la question géopolitique de la domination militaire -et donc économique au sens large- du Pacifique qui a dicté le cours des événements qui menèrent à l'éclatement d'une guerre impérialiste entre l'Amérique et le Japon.

Aujourd'hui,  la supériorité écrasante de l'Amérique sur son bloc (le Dollar qui est la monnaie de réserve dominante,  le rôle du FMI, le Tokyo Round, etc.) et la dépendance absolue sur le plan stratégique et militaire de l'Europe occidentale et du Japon à l'égard de l'impérialisme américain (pétrole, matières premières, protection des voies maritimes) d'un côté, et de l'autre côté la supériorité militaire de l'impérialisme russe sur son glacis (Pacte de Varsovie) démontrent de façon concluante que la tendance dominante est celle de la consolidation et du renforcement des blocs américain et russe existants. La consolidation de l'économie de guerre à l'échelle intercontinentale des blocs et les foyers de guerres inter impérialistes localisées,  tout démontre que les blocs sont déjà constitués pour une troisième boucherie impérialiste. La troisième guerre mondiale à laquelle mènent irrésistiblement les lois aveugles du capitalisme et le cours de la crise économique -à laquelle seule la lutte de classe du prolétariat barre aujourd'hui  la route- ne peut être qu'un conflit titanesque entre l'impérialisme russe et l'impérialisme américain pour la domination du monde ([11]).

Le fondement de la stratégie des impérialismes russe et américain est déterminé par leur poids économique relatif sur le marché mondial. De par sa faible compétitivité et son arriération technique, l’avenir de l'impérialisme russe est étroitement lié à l'acquisition d'une infrastructure industrielle et d'une technologie avancée, ce qui, à l'époque présente, dépend de sa capacité à dominer militairement les centres industriels de l'Europe de l'Ouest et/ou du Japon. Le PNB de la Russie en 1976 était de moins de la moitié du PNB des USA. Si  Ton y ajoute l'infrastructure industrielle japonaise, le bloc russe atteindrait la capacité industrielle américaine; si  l'on y ajoute le poids industriel de l'Europe occidentale, l'impérialisme russe dépasserait facilement son rival américain dans la capacité productive, et concurrencerait sérieusement son potentiel militaire. C'est pour cette raison que le réel objectif de l'impérialisme russe, ce sont les centres industriels gigantesques d'Europe et d'Extrême-Orient, et qu'un défi direct envers l'autre conduirait immédiatement à l'explosion des hostilités entre les USA et l'URSS.  De toute façon, la stratégie de l'impérialisme russe n'est pas l'attaque frontale, mais tend à priver l'Europe et le Japon de leurs sources d'énergie et de matières premières vitales au Moyen-Orient et en Afrique, à couper les route commerciales dont dépend leur économie et ainsi à exercer une énorme pression sur leurs classes dirigeantes pour qu'elles envisagent la préservation de leurs intérêts nationaux et impérialistes par une réorientation vers le bloc russe. En ce sens, l'effort soutenu de Moscou pour déstabiliser le Moyen-Orient et l'Afrique -via les luttes de "libération nationale"- et pour obtenir des bases militaires sûres dans ces régimes, a pour objectif réel  le potentiel  industriel  de 1'Europe et du Japon. Les pays sous-développés de l'hémisphère Sud sont le maillon faible par lequel  l'impérialisme russe cherche à atteindre son objectif d'ensemble le changement décisif de l'équilibre entre les blocs.

Si  l'un des éléments essentiels de la stratégie de l'impérialisme américain est la protection de la vaste zone qu'il a accaparée lors des deux précédentes boucheries impérialistes, cela ne veut pas dire que la position américaine soit simplement défensive. Les 2/3 du monde que l'impérialisme américain domine déjà, ne sont plus suffisants pour préserver son équilibre économique. Le souffle dévastateur de la crise économique oblige les USA à lutter pour une part plus grande encore de la production mondiale, de la plus-value globale, donc pour le contrôle d'un nombre d'ouvriers plus important et encore plus de ressources mondiales de matières premières et de capacités industrielles. La profondeur de la crise est telle que seul un contrôle total  sur l'ensemble du marché mondial peut permettre aux USA ne serait-ce qu'un très court répit qui est la seule chose possible dans le capitalisme décadent. Et déjà la nature même du capitalisme à l'époque impérialiste avec ses tendances dominantes vers la division et la désintégration empêche une telle évolution.

Les années passées ont vu un renforcement considérable de l'impérialisme américain et un affaiblissement de son rival  russe. L'intégration de la Chine dans le bloc américain et la participation au réarmement de Pékin signifient que le Kremlin rencontrera une force de plus en plus puissante sur sa frontière Est -une force qui barrera fermement la route vers les bases industrielles japonaises. Même les efforts de l'impérialisme russe pour chasser la Chine de la péninsule indochinoise ne peuvent compenser cette victoire de l'impérialisme américain en Extrême-Orient. Par ailleurs la vaste ceinture islamique qui  s'étend à travers l'Asie -de l'Inde à la Turquie- malgré la domination russe en Afghanistan et la chute du Shah d'Iran, est loin d'être tombée dans les mains du Kremlin. La perspective de la désintégration de l'Iran et le développement des luttes de libération nationale en Azerbaïdjan, au Kurdistan, au Turkménistan peuvent bénéficier aux USA et non à l'URSS. Le soutien américain à l'opposition islamique au régime de Kaboul  laisse prévoir une défaite pour la Russie en Afghanistan. Au Moyen-Orient, tandis que la "pax americana" est loin d'être achevée et que l'abcès palestinien continue à s'envenimer donnant à l'impérialisme russe une base importante pour déstabiliser la région, l'opposition des  régimes arabes pro-russes comme l'Irak à l'invasion inspirée par les russes du nord Yémen par le sud Yémen montre les difficultés de l'impérialisme russe dans cette zone cruciale. Enfin, en Afrique, le poids économique des USA et l'intervention militaire française (et bientôt égyptienne) sont et seront un obstacle important à de nouvelles initiatives russes. En Afrique, les points d'appui du Kremlin sont loin d'être surs où que ce soit. Tandis que les quelques prochaines années verront de nouveaux et sanglants affrontements en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique, la réponse de l'impérialisme américain à l'attaque russe a été, jusqu'à présent et de loin, couronnée de succès.

La crise politique

L'effondrement économique vis-à-vis duquel tous les palliatifs utilisés se sont avérés sans efficacité, l'incroyable exacerbation des antagonismes inter impérialistes et la combativité croissante du prolétariat ont provoqué une crise au sein de la bourgeoisie et exacerbé les divergences dans ses rangs. La bourgeoisie est incapable de réaliser une unité et une cohérence en tant que classe : elle est non seulement divisée en une multitude de fractions nationales aux intérêts irréconciliables, mais encore en un grand nombre de différentes fractions en compétition au sein même de chaque Etat national. Dans la phase ascendante du capitalisme, les divisions au sein de chaque bourgeoisie nationale correspondaient aux différents types de capital engagé dans le processus d'accumulation (capital industriel, capital commercial, capital  bancaire, propriétaires fonciers, etc.), aux différents types de marchandises produites  (industrie lourde, industrie légère, mines, etc.) ou à la taille du capital (grands, moyens et petits capitalistes). Dans le capitalisme décadent, quand le capitalisme d'Etat est devenu une tendance universelle, la bourgeoisie en tant que propriétaire individuel d'un quantum spécifique de capital national global, est soit expropriée par l'Etat, soit, à travers la fusion graduelle du grand capital et de l'Etat, il se fond et s'intègre à la bureaucratie d'Etat. Le résultat est que le bourgeois individuel- en particulier dans les couches supérieures - n'est plus seulement ni même en premier lieu intéressé par les profits d'une compagnie particulière ou par la valorisation de son capital personnel, mais bien plutôt les intérêts de chaque bourgeois sont liés de façon croissante aux intérêts et à la rentabilité du capital national  global, et à sa personnification, 1'Etat capitaliste.

Cependant, le fait que la bourgeoisie de chaque Etat national  développe une homogénéisation croissante de ses intérêts autour des besoins du capital national  global  - ce qui  s'exprime dans le pouvoir croissant de l'appareil  d'Etat capitaliste - n'élimine pas les divergences et les fractions au sein de la classe dominante. Des divisions se produisent dans la bourgeoisie sur les questions de l'interprétation des besoins du capital  national,  du programme et des orientations qui  expriment le mieux ces besoins, du chemin précis pour assurer la stabilité de l'Etat. Aussi, à l'heure actuelle, des divisions ont lieu dans pratiquement toutes les fractions nationales de la bourgeoisie sur :

-     le degré d'étatisation (avec les secteurs les plus anachroniques qui  essaient vainement de résister à l'avancée du capitalisme d'Etat) ;

-     les politiques économiques à poursuivre face à la crise (inflation ou déflation,  protectionnisme ou "libre échange") ;

-     quel bloc impérialiste offre le meilleur cadre pour la défense du capital national ou le degré d'intégration dans le bloc auquel chaque capital est lié;

-     à quelles couches ou classes de la population il faut faire appel afin de constituer un soutien massif aux besoins du capital national, quelles mystifications sont le plus appropriées  (nationalisme, religion, populisme,  "démocratie",  racisme,  "socialisme").

Alors que les débats font rage autour de ces questions dans les cercles les plus élevés de la bureaucratie,  de l'armée et des grandes entités économiques et financières de chaque Etat national, nous entrons dans les années 80 avec le début du resurgissement mondial de la lutte de classe, et c'est l'encadrement du prolétariat qui  préoccupe le plus la bourgeoisie aujourd'hui dans tous les pays. Dans les pays industrialisés du bloc américain, alors que la gauche au pouvoir durant ces dernières années a été le meilleur véhicule des mesures capitalistes d'Etat que l'approfondissement de la crise économique rend nécessaires, et pour une intégration plus grande dans le bloc américain que dicte le renforcement des antagonismes inter impérialistes, la droite au pouvoir est aussi  capable de mettre en place de telles politiques. Cependant, seule la gauche a une chance réelle d'encadrer un prolétariat non défait.  Et ce fut la tâche essentielle de la gauche quand elle vint au pouvoir, partagea le pouvoir ou se prépara à l'assumer pays après pays, au moment de la poussée la plus forte de la vague de luttes prolétariennes qui a commencé en 1968 et duré jusqu'en 72-74. Au Portugal, en Grande-Bretagne, en  Italie par exemple où la violence de la classe ouvrière ébranla la bourgeoisie jusqu'à ses fondements, la gauche au pouvoir (ou apportant son soutien indispensable au gouvernement dans le cas de l'Italie), réussit très bien sa tâche dans ces dernières années en renversant de façon drastique l'équilibre entre les profits et les salaires au bénéfice du capital, en imposant des mesures draconiennes d'austérité au prolétariat, et en brisant la première réponse violente de la classe ouvrière à la crise ouverte.

Cependant, comme l'a clairement démontré la vague de grèves de l'hiver dernier qui, en Grande-Bretagne, a fait éclater le contrat social, la gauche au pouvoir ou encore modérant sa "rhétorique" prolétarienne quand elle est en marche vers le pouvoir, a maintenant aliéné sa base ouvrière et perdu sa faible emprise idéologique sur le prolétariat qui s'était brièvement renforcée entre 1972 et 1978. Une cure d'opposition durant laquelle la gauche pourra "radicaliser" son langage et à nouveau faire appel aux ouvriers combatifs au nom du "socialisme" et de la "révolution prolétarienne" est maintenant vitale si la gauche veut avoir une chance de remplir son rôle indispensable d'encadrement de la lutte de classe.

Il  est aujourd'hui impératif pour la bourgeoisie que la reprise de la lutte de classe trouve la gauche non au pouvoir, mais dans l'opposition. Ce sera lors du plus haut point de cette nouvelle vague de luttes qu'une gauche plus "extrémiste" viendra au pouvoir comme dernier rempart du capital.

Le surgissement du prolétariat et les préparatifs de la bourgeoisie pour y faire face avec la gauche dans l'opposition démontrent de façon irréfutable la vérité de la compréhension marxiste selon laquelle la lutte de classes est le moteur de l'histoire.



[1] Cet autre soi-disant Etat ouvrier, la Chine, plie aussi  sous le poids de la même crise économique et c'est l'approfondissement de cette crise qui constitue la base matérielle de l'extrême exacerbation des antagonismes qui  poussent la Russie et la Chine à la guerre et dont nous parlerons plus loin.

[2] La nécessité de compenser la très faible composition organique du capital  par une mobilisation par l'Etat de toutes les réserves de force de travail  pour essayer d'égaler la production du bloc américain est la principale raison pour laquelle le bloc russe n'est pas autant frappé parle  chômage massif.

[3] Dans pratiquement tous les cas, la manière qu'ont les économistes bourgeois de décrire l'économie mondiale, les catégories qu'ils utilisent, sont en contradiction avec les catégories marxiennes qui seules permettent de saisir les véritables lois du mouvement du mode de production capitaliste et le cours actuel de la crise économique. Comme avec toute idéologie, l'économie bourgeoise déforme et voile les conditions réelles qu'elle se propose d'étudier.

[4] A l'exception des importations de pétrole.

[5] Bien sûr, ceci est vrai aussi pour la production beaucoup plus vaste d'armements par chaque pays qui n'est pas commercialisée.

[6] Bien que le gouvernement américain stimulera presque à coup sûr l'économie pendant la campagne présidentielle de 1980, les effets seront extrêmement courts, et ne changeront que .très peu la perspective économique que nous avons tracée.

[7] C'était le point de vue de la tendance Vercesi de la Gauche Communiste Internationale.

[8] C'était le point de vue de la tendance Vercesi de la Gauche Communiste Internationale.

[9] C'était le point de vue de la tendance Vercesi de la Gauche Communiste Internationale.

[10] Cette tendance à la désintégration n'est que partiellement contrecarrée par la formation de deux blocs impérialistes géants et par la coordination économique imposée par les Etats-Unis et la Russie aux pays industrialisés de leur bloc respectif.

[11] Bien qu'il  faille rappeler que les tendances dés intégratrices et centrifuges qui  prévalent dans le capitalisme décadent, rendent l'unité mondiale du capital  autour d'un seul  pôle d'accumulation impossible.