Le Parti, les conseils et le problème du substitutionnisme

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Dans le jeune mouvement révolutionnaire, engen­dré par la résurgence de la lutte de classe à la fin des années 60, le premier et le plus persis­tant obstacle à la reconstruction d'une organisa­tion de révolutionnaires, était ce que l'on peut généralement appeler : le conseillisme. Traumati­sée par la dégénérescence "du parti bolchevik et l'expérience désastreuse du stalinisme et du trotskysme, la majorité de ces nouveaux courants révolutionnaires proclamaient que la classe ou­vrière n'a pas besoin de parti révolutionnaire, que les organes unitaires de la classe, les con­seils ouvriers, étaient seuls nécessaires à l'ac­complissement de la révolution communiste. D'a­près ce point de vue, les révolutionnaires de­vaient éviter de s'organiser et d'agir comme avant-garde dans la lutte de classe ; certains courants allaient même jusqu'à rejeter toute for­me de groupe révolutionnaire comme rien de moins qu'un "racket" dicté par les besoins du capital et non par ceux de la classe ouvrière.

Depuis le début de son existence, notre Courant International a rejeté clairement ces aberra­tions et est intervenu activement pour les combattre -par exemple à la Conférence Internationa­le appelée par le groupe français "Informations Correspondances Ouvrières" en 1969. Nous avons toujours insisté sur le fait que la répudiation de 'l'héritage contre-révolutionnaire du stali­nisme et du trotskysme et la nécessaire critique des erreurs des anciens partis prolétariens ne devraient pas conduire à nier le besoin d'une or­ganisation unifiée des révolutionnaires aujour­d'hui, à nier le rôle indispensable du parti communiste dans la révolution prolétarienne. Si cette défense intransigeante du besoin de l'organisation est dénoncée comme du "léninisme" par des conseillistes et divers libertaires, et bien, grand bien leur fasse! Le CCI s'est toujours réclamé de la contribution historique de Lénine et du parti bolchevik comme partie de notre propre héritage.

L'idéologie conseilliste qui met tout l'accent sur son interprétation particulière de la "spon­tanéité de masse" de la classe ouvrière, peut parfois fleurir dans les périodes d'activité mon­tante de la classe, quand la créativité de la classe atteint un haut niveau et laisse les minorités révolutionnaires dans son sillage. Ainsi, Mai 68 en France vit l'épanouissement d'innom­brables tendances conseillistes : de l'Internationale Situationniste au GLAT. Mais de tel­les tendances n'allèrent plus si bien quand l'explosion de la lutte de classe entra dans une phase de reflux. Après la retombée de la vague de lutte de 68-72 dans les capitalismes avan­cés, la grande majorité de ces tendances, ba­sées comme elles l'étaient sur une conception immédiatiste et activiste du travail révolution­naire, éclatèrent ou devinrent des sectes aca­démiques stériles. La liste de l'hécatombe est longue : l'Internationale Situationniste, la Gauche Marxiste, Pouvoir Ouvrier, Noir et Rouge, le GLAT, Combate (Portugal), et les diverses tendances modernistes anti-organisationnelles : Invariance, le Mouvement Communiste, Kommunismen (Danemark), Internationell Arbeitarkampf (Suède), Négation, For Ourselves (USA)...

Dans l'atmosphère difficile et parfois démorali­sante des quelques dernières années, pendant lesquelles s'est développé un décalage entre l'approfondissement de la crise et le niveau de la lutte de classe, les seuls groupes communis­tes qui ont survécu ou qui se sont développés ont été ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ont mis en évidence la nécessité de l'organisa­tion : le CCI, Battaglia Comunista, et malgré sa dégénérescence politique, le Parti Communiste International  (bordiguiste). De même qu'à un niveau historique plus grand, la clarté de la Gauche italienne sur la question de l'organisa­tion lui permit de mieux survivre à la période de contre-révolution (plus sûrement) que d'autres fractions communistes de Gauche, aussi ces groupes furent mieux équipés pour faire face aux effets de la période actuelle de relatif calme social.

Mais, si les déviations conseil listes et anti-organisationnelles peuvent fleurir pendant les périodes d'activité croissante de la classe, les déviations opposées tendent à prendre le dessus dans les périodes de défaite ou de calme de la classe, quand les révolutionnaires perdent souvent leurs convictions dans la capacité du prolétariat à lutter de façon autonome et à réaliser sa nature révolutionnaire. La caricature substitutionniste qui apparaît dans le "Que Faire" de Lénine fut en grande partie un produit de la période de "paix sociale" inter­nationale dans la dernière partie du 19ème siè­cle. Dans le réveil de 1905 et surtout dans les révolutions de 1917, Lénine fut capable de critiquer ces exagérations et de lier ses pro­pres positions politiques à l'activité autonome de masse de la classe. Le déclin de la vague révolutionnaire de l'après-guerre condui­sit cependant Lénine et les bolcheviks à re­prendre sur de nombreux points les distorsions socio-démocrates. De même le prix payé par la Gauche italienne pour son maintien sur des po­sitions de classe pendant les longues années de la contre-révolution, fut, surtout après la seconde guerre mondiale, une importance crois­sante accordée au rôle du parti, culminant dans le Parti mégalomane des bordiguistes.

Dans la conjoncture présente, à cause du désar­roi de la majorité des conseillistes, leur banqueroute prouvée par leur propre désintégra­tion, le CCI est de plus en plus confronté à la déviation inverse : le substitutionnisme, la sous-estimation de l'importance de l'auto-activité des masses, et la surestimation du rôle du parti, au point que le parti est char­gé des tâches que seule la classe dans son en­semble peut mener à bien, en particulier, la prise et'1'exercice du pouvoir politique. Après avoir été dénoncés comme léninistes par les conseillistes, le CCI est maintenant dénon­cé comme conseilliste par les léninistes... Non seulement cela, mais des organisations qui avaient, à 1'origine,une claire compréhension des relations entre classe et parti, comme la CWO, ont commencé à régresser vers des posi­tions ouvertement substitutionnistes. Ainsi en 1975, la plateforme de "Revolutionary Perspectives" établissait que l'organisation des ré­volutionnaires :

"Ne peut pas agir "au nom de" la classe,, mais seulement comme partie de celle-ci, recon­naissant clairement que la principale leçon de 1917 en Russie et en Allemagne est que l'e­xercice du pouvoir politique pendant la dicta­ture du prolétariat et la construction du com­munisme sont des tâches de la classe elle-même et de ses organisations unitaires (conseils, milices d'usine, milices armées)."

Aujourd'hui, la CWO affirme que le parti "diri­ge et organise" la lutte pour le pouvoir (souligné par nous, texte de la CWO pour la Conféren­ce de Paris) et que :

"Au moment victorieux, l'insurrection sera transformée en révolution, et un soutien majo­ritaire pour le communisme se manifestera dans la classe -via le parti dans les conseils tenant le pouvoir".

Au sein du CCI lui-même, des idées similaires ont été développées, menant des camarades de France et d'Italie dans les dogmes rassurants du bordiguisme. Demain, quand le prolétariat resurgira de façon décisive sur la scène, nous pourrions bien être confrontés à une seconde vague de conseillistes, d'ouvriéristes et d'au­tonomes de toutes sortes. La résolution "le rô­le du parti dans la révolution prolétarienne" qui  fut adoptée au troisième Congrès de WR (World Révolution) est une tentative de contrer à la fois les deux sortes de déviation et four­nit un cadre général pour le développement d'une analyse détaillée et plus précise du rô­le du parti -analyse qui restera nécessairement incomplète jusqu'à ce que la future lutte révo­lutionnaire de la classe réponde aux questions non encore résolues. Si nous centrons cette contribution sur la question du substitutionnis­me, c'est que nous pensons que la persistance de cette idéologie dans le mouvement ouvrier d'aujourd'hui est une barrière au développement d'une réelle compréhension des tâches positives du parti révolutionnaire. Le substitutionnisme est pour nous quelque chose que l'expérience historique a déjà clarifié. Si  l'avant-garde révolutionnaire veut assumer ses tâches dans les batailles de classe de demain, elle doit carrément rompre avec tout le bois mort du pas­sé.

LE SUBSTITUTIONNISME:   EXISTE-T-IL?

D'après certains, le "substitutionnisme" n'est pas un problème. On a recours à des profondeurs philosophiques telles que : "comment le parti qui représente l'intérêt historique du proléta­riat, pourrait-il se substituer à la classe ?" Bien sûr, l'intérêt historique de la classe ne peut se substituer à la classe mais, le problè­me est que les partis prolétariens ne sont pas des entités métaphysiques mais des produits du monde réel de la lutte de classe. Quel que soit le degré de clarté théorique atteint à un moment donné, ils ne sont pas immunisés complè­tement contre l'idéologie bourgeoise ni automa­tiquement protégés des pressions bien réelles du vieux monde, des dangers du conservatisme, de la bureaucratie et de la trahison. Assez de partis ont dégénéré ou trahi pour que cela nous semble évident. Et même quand les partis sont loin d'avoir trahi, il est toujours pos­sible qu'ils agissent contre l'intérêt histori­que de la classe. Nous n'avons qu'à voir la ré­ponse initiale du parti bolchevik à la révolu­tion de Février pour le comprendre.  Il n'y a pas de garantie absolue que les actions et les positions du parti prolétarien coïncident inva­riablement avec les intérêts historiques du prolétariat. Les actions que les révolutionnai­res croient être du plus grand intérêt pour la classe peuvent avoir l'effet le plus désastreux à la fois pour la classe et pour le parti.

Mais un groupe comme la CWO a un argument beau­coup plus convaincant contre la notion de substitutionnisme. Ils admettent que le substi­tutionnisme pourrait signifier " qu'une minori­té de la classe tente de remplir les tâches de toute la classe" ("Quelques Questions au CCI, Revue Internationale n°12). Pour eux, ce serait une critique juste de l'idée blanquiste de la prise du pouvoir par une minorité sans le sou­tien actif et la participation de la majorité de la classe; ou alors c'est une description pure et simple de la situation objective dans laquelle les bolcheviks se trouvèrent du fait de l'isolement de la révolution russe. Ils ne trouvent rien de substitutionniste dans la "prise du pouvoir" par le parti, s'il a gagné le soutien de la majorité de la classe. De mê­me, ils ne voient aucun lien entre la conception bolchevik du rôle du parti en 1917 et les affrontements qui ont suivi avec la classe, notamment à Kronstadt. Mais cela laisse trop de questions sans réponses. Le problème aujour­d'hui n'est pas de rejeter les théories de Blanqui ; le marxisme l'a fait depuis long­temps, et même les bordiguistes admettront que les putschs et les complots ne peuvent mener au communisme. Ce que nous voulons mettre en avant, c'est que la notion même de parti pre­nant le pouvoir -même s'il est démocratique­ment élu pour le faire- est une variété de substitutionnisme puisqu'elle signifie qu'une "minorité de la classe tente de mener à bien les tâches de toute la classe". Et ainsi que nous essaierons de le démontrer, la confusion des bolcheviks sur cette question fut un facteur de sa dégénérescence ultérieure. Pour nous le problème du substitu­tionnisme n'est pas une pure invention du CCI  mais une question essentielle, prenant racine dans tout l'histoire du mouvement ouvrier.

CONTEXTE HISTORIQUE DE L'IDEOLOGIE SUBSTITUTIONNISTE

Contrairement à ceux qui s'imaginent que le pro­gramme communiste et le parti de classe exis­tent dans les sphères de l'abstraction invariante, le programme et le parti de la classe ne sont rien d'autre que des produits histori­ques de l'expérience de la classe. Cette expé­rience est donnée par les conditions objecti­ves du développement  capitaliste à un moment donné, et par le niveau général de lutte et d'activités de la classe qui ont lieu dans le cadre de ce développement. Ainsi, si Marx et Engels étaient capables d'avoir une vision générale claire de la nature de la révolution prolétarienne et des tâches des communistes dès 1848, il leur était objectivement impossible d'avoir une compréhension précise de la façon dont le prolétariat viendrait au pouvoir, de la nature du parti communiste et de son rô­le dans la dictature du prolétariat. Leurs il­lusions sur la possibilité pour la classe ou­vrière de se saisir de l'Etat bourgeois exis­tant, ne pouvaient être dissipées que par l'ex­périence pratique de la Commune (et même de façon partielle). De la même façon, leur impré­cision sur la nature et le rôle du parti ne sera dépassée que par le développement du mouvement ouvrier.

Nous voudrions rappeler que le marxisme surgit dans une période où, même les partis politiques bourgeois ne faisaient que commencer à se don­ner la forme unifiée et relativement cohérente qu'ils ont aujourd'hui -développement détermi­né par la montée du suffrage universel qui rendit les vieilles coalitions parlementaires caduques dans un tel contexte. A cette époque, le mouvement prolétarien n'avait même pas une claire conception de ce qu'il entendait par le terme parti. De là vient l'extrême imprécision chez Marx dans l'utilisation du terme qui ser­vait indirectement pour désigner quelques indi­vidus unis par un point de vue commun, ou la classe entière agissant dans un combat politi­que commun, ou encore une organisation de l'a­vant-garde communiste, ou enfin une association de différents courants et tendances. Aussi, la fameuse phrase du "Manifeste Communiste" : "l'organisation des prolétaires en classe et donc en parti politique...", est à la fois un jugement profond de la nature politique de la lutte de classe et du besoin du parti politique prolétarien, et aussi une expression de l'imma­turité du mouvement qui n'était pas encore arri­vé à une claire définition du parti comme étant une partie de la classe. Le même manque de clar­té a inévitablement embrouillé la compréhension marxiste des tâches du parti dans la révolution prolétarienne :

"Bien que les révolutionnaires dans la période d'avant la première guerre mondiale aient repris le mot d'ordre de la 1ère Internationale  "l'é­mancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes",  ils avaient tendance à considérer la prise du pouvoir par le proléta­riat comme la prise du pouvoir par le parti du prolétariat. Les seuls exemples de révolution qu'ils pouvaient analyser étaient des révolu­tions bourgeoises, révolutions dans lesquelles le pouvoir pouvait être délégué à des partis po­litiques. Tant que la classe ouvrière n'avait pas fait sa propre expérience de la lutte pour le pouvoir, les révolutionnaires ne pouvaient pas être très clairs sur cette question." "Les Tâches présentes des révolutionnaires" (Révolution Internationale n°27)

L'héritage idéologique de la révolution bour­geoise était  renforcé par le contexte dans le­quel  la lutte de classe se menait dans la se­conde moitié du 19ème siècle. A la suite de la défaite des combats insurrectionnels des années 1840 (qui permirent à Marx de voir la nature communiste de la classe ouvrière et le lien pro­fond entre ses luttes "économiques" et "politi­ques"), le mouvement ouvrier entra dans la lon­gue période des luttes pour les réformes au sein du système capitaliste. Cette période institutionnalisa plus ou moins la séparation entre les aspects économiques et politiques de la lut­te de classe. En particulier, dans la période de la IIème Internationale, cette séparation fut codifiée par les différentes organisations de masse de la classe : les syndicats étaient définis comme des organes de la lutte économique et le parti comme organe de la lutte politique, que cette lutte politique soit à court terme pour l'obtention des droits démocratiques pour la classe ouvrière ou à long terme pour la prise du pouvoir politique, elle se plaçait sur le terrain parlementaire, le terrain de la politi­que bourgeoise, par excellence. Les partis ouvriers qui luttaient sur ce terrain étaient iné­vitablement imprégnés de ses prémisses et de ses méthodes.

La démocratie parlementaire signifie la remise de l'autorité dans les mains d'un corps de spé­cialistes dans l'art de gouverner, de partis dont la raison d'être est de rechercher le pou­voir pour eux-mêmes. Dans la société bourgeoi­se, la société des "hommes égoïstes", des hom­mes séparés des autres hommes et de la communau­té" (Marx "Sur la Question Juive"), le pouvoir politique ne peut que prendre la forme d'un pouvoir au-dessus et sur l'individu et la com­munauté, de même que "l'Etat est l'intermé­diaire entre l'homme et sa liberté" (ibid), dans une telle société, il doit y avoir un intermédiaire entre "les gens" et leur pro­pre dirigeant. Les masses atomisées, qui vont ensemble à la mascarade des élections bourgeoises, ne peuvent trouver un semblant d'intérêt et de direction collectifs qu'à travers un parti politique qui les représente. Précisément parce qu'elles ne peuvent se re­présenter elles-mêmes. Bien qu'incapable d'en tirer toutes les conséquences pour sa propre pratique, le Parti Communiste Internationalis­te d'Italie exprime très bien la réalité de la représentation bourgeoise. L'Etat dé­mocratique bourgeois était basé sur :

"Cette caractéristique fictive et trompeuse d'une délégation de pouvoir,  d'une représen­tation par l'intermédiaire d'un député,  d'un bulletin de vote ou d'un parti. La délégation signifie, en fait,  renoncer à la possibilité de l'action directe. La prétendue "souveraine­té11 des droits démocratiques n'est rien d'au­tre qu'une abdication,et dans la plupart des cas,  une abdication en faveur d'une canaille." ("Dictature du prolétariat et parti de classe", Battaglia Comunista n°3, 4, 5,  1951)

La révolution prolétarienne met fin à ce genre de délégation de pouvoir qui est en réalité une forme d'abdication. La révolution d'une classe qui est organiquement unie par des intérêts de classe indivisibles, offre la possibilité à l'homme de reconnaître et d'organiser "ses pro­pres forces comme forces sociales, ainsi cette force n'est plus séparée de lui sous forme de force politique (Marx "Sur la Question Jui­ve). La praxis de la lutte prolétarienne, tend à se débarrasser de la séparation entre pensée et action, dirigeant et exécutant, forces so­ciales et pouvoir politique. La révolution pro­létarienne n'a, de ce fait, aucun besoin d'une élite spécialisée et permanente qui"représente" les masses amorphes et accomplit leurs tâches à leur place. La Commune de Paris, premier exem­ple d'une dictature prolétarienne, commença à éclairer ce fait, en prenant des mesures prati­ques pour éliminer la séparation entre les mas­ses et le pouvoir politique : abolition de la séparation parlementaire entre le législatif et l'exécutif, exigence que tous les délégués soient élus et révocables à chaque instant, liquidation de la police et de l'armée permanente, etc.. Mais l'expérience de la Commune fut pré­maturée et trop brève pour éliminer complètement les conceptions démocratiques bourgeoises de l'Etat et du rôle du parti, du programme du mou­vement ouvrier. Ce que la Commune montra, cependant, c'est que, même sans parti communiste à sa tête la classe ouvrière peut aller jusqu'à la prise du pouvoir politique ; mais les hésitations des partis prolétariens et petits-bourgeois qui se trouvèrent à la tête du soulèvement, confirment aussi que, sans la présence active d'un véritable parti communiste, la révolution prolétarienne est handicapée dès le début. Quant au rapport exact entre un tel parti et l'Etat-Commune, cette question ne sera pas encore résolue par 1'histoire.

Plus important encore peut-être, c'est le fait que l'expérience de la Commune ne mit pas fin aux illusions des révolutionnaires sur la république démocratique. En 1917, Lénine comprenait que la Commune était le résultat de l'écrasement du vieil Etat bourgeois par la révolution, de la base au sommet. Mais dans la dernière partie du 19ème siècle, et au début du 20ème, les marxistes tendaient à voir la Commune comme un modèle pour les ouvriers dans leur lutte pour prendre le contrôle de la république démocratique ; "se débarrasser" de ces plus mauvais aspects, et la convertir en instrument du pouvoir prolétarien.

"Le socialisme international considère que la république est la seule forme possible de l'émancipation socialiste, à la condition que le prolétariat l'arrache aux mains de la bourgeoisie   et le transforme,  d'"une machine pour l'oppression d'une classe par une autre", en une arme pour l'émancipation socialiste de l'humanité".    (Trotski "Trente-cinq ans après 1871-1906)

Et, sous divers aspects, la Commune, basée sur la représentation territoriale, le suffrage universel, gardait beaucoup de faiblesses de l'Etat démocratique bourgeois. En ce sens, elle ne permit pas réellement au mouvement ouvrier de dépasser l'idée selon laquelle le pouvoir prolétarien est exercé par un parti. Ce ne fut qu'avec le surgissement des conseils ouvriers à la fin de a période d'ascendance du capitalisme, que ce problème commença à être résolu. Dans les conseils, la classe était organisée comme classe ; elle était capable d'unifier ses tâches économiques, politiques et militaires, de décider et d'agir consciemment, sans intermédiaire. L'émergence des conseils permit aux révolutionnaires de rompre définitivement avec l'idée que la république démocratique est une forme d'Etat qui pourrait de quelque façon être utilisée par le prolétariat ; en fait, c'était la dernière barrière, et la plus insidieuse à la révolution prolétarienne. Mais, si en 1917, les révolutionnaires pouvaient se débarrasser de toutes les illusions parlementaires sur la question de l'Etat, la persistance de vieilles habitudes de pensée pesait encore lourdement sur leur conception du parti.

Nous avons vu que, dans la vision social-démocrate, les luttes économiques de la classe sont menées par les syndicats, les luttes politiques, jusqu'à la prise du pouvoir, par le parti. Précisément parce qu'il était question de 1a "conquête" du pouvoir d'Etat bourgeois, l'idée d'organes politiques de masse de la classe n'existait pas ; le seul organe politique du prolétariat, c'é­tait le parti L'Etat ne prenait une fonction prolétarienne que dans la mesure où il était contrôlé par le parti prolétarien. Ainsi, il était inévitable que l'insurrection et la prise du pouvoir soit organisées par le parti; aucun autre organe ne pouvant unifier la clas­se au niveau politique ; en théorie, cependant le parti devait devenir un parti de masse, une armée disciplinée et nombreuse afin d'accom­plir ses tâches révolutionnaires. Le modèle social-démocrate de la révolution ne fut ja­mais, et ne put jamais, être mis en pratique. Mais son importance réside dans l'héritage qu'il laissa aux révolutionnaires qui pas­sèrent par l'école de la social-démocratie. Et cet héritage ne pouvait être que le substitutionnisme. Même si la révolution était con­duite par un parti de masse, c'était encore une conception qui attribuait au parti les tâches qui ne peuvent revenir qu'à l'ensem­ble de la classe.

Il est certain que ces conceptions ne jaillis­sent pas d'une faiblesse morale de la part de la social-démocratie. L'idée d'un parti agis­sant au nom de la classe était le produit de la pratique du mouvement ouvrier dans le capi­talisme ascendant, et elle était profondément ancrée dans l'ensemble de la classe. Dans cette période, les luttes quotidiennes pour les ré­formes, au niveau économique et politique, pou­vaient en grande partie être confiées à des représentants permanents : négociateurs syndi­caux et porte-paroles parlementaires spécialisés. Mais les pratiques et les conceptions qui étaient possibles pendant l'époque ascendante, devinrent impossibles et réactionnaires au mo­ment où la décadence capitaliste mit fin à la période des luttes pour les réformes. Les tâ­ches révolutionnaires qu'affrontait le prolétariat impliquaient des méthodes de lutte très différentes.

Au début du 20ème siècle, des révolutionnaires comme Lénine, Trotski, Pannekoek et Luxembourg, tentèrent de clarifier les relations entre parti et classe à la lumière des nouvelles condi­tions historiques, et des luttes de masse que ces conditions provoquaient, spécialement en Russie. Si nous retenons les aspects les plus profonds de leurs contributions, riches mais souvent contradictoires, nous pouvons discerner une prise de conscience sur le fait que le parti social-démocrate de masse ne valait que pour la période des luttes pour les réformes. Lénine fut le plus apte à comprendre que le parti révo­lutionnaire ne pouvait être qu'une avant-garde communiste peu nombreuse et strictement sélec­tionnée ; et Luxembourg,en particulier, fut ca­pable de voir que la tâche du parti n'était pas d'"organiser" la lutte de la classe. L'expérien­ce avait montré que la lutte éclate spontanément et contraint la classe à passer des luttes par­tielles aux luttes générales. L'organisation de la lutte jaillit de la lutte elle-même et embra­se toute la classe. Le rôle de l’avant-garde communiste dans ses luttes de masse, n'était pas un rôle d'organisation, dans le sens de don­ner à la classe une structure préexistante pour organiser sa lutte.

"Plutôt que de se casser la tête sur l'aspect technique, sur le mécanisme de la grève de mas­se  les sociaux-démocrates sont appelés à assu­mer la direction politique dans le feu de la période révolutionnaire". (Luxembourg :"La Grève de masse")

Autrement dit, la tâche du parti était de partici­per activement à ces mouvement spontanés afin de les rendre aussi conscients et organisés que pos­sible , afin d'indiquer les tâches que la classe dans son ensemble, organisée dans ses organes unitaires, serait amenée  à assumer.

Mais, il aurait été impossible que tout cela soit clair d'emblée, pour les révolutionnaires de cet­te époque. Et là nous revenons au problème du substitutionnisme. La persistance de conceptions sociales-démocrates, pas seulement dans l'ensem­ble de la classe, mais aussi dans l'esprit de ses meilleurs éléments révolutionnaires,le manque de toute expérience réelle de ce que cela signi­fie pour la classe de détenir le pouvoir, devaient peser très lourdement sur la classe quand elle allait se lancer dans les combats révolutionnaires de 1917-23.

Les séquelles de l'idéologie social-démocrate se voient, par exemple, dans la position officielle de l'Internationale Communiste sur les syndicats. A la différence de la Gauche allemande, qui com­mençait à voir que la forme syndicale de lutte, était impossible dans l'époque de décadence, l'Internationale Communiste (IC) restait encore attachée à l'idée du parti organisant les luttes défensives de la classe et les syndicats étaient considérés comme le pont entre parti et classe. Ainsi l’IC ne fut pas capable de tirer la signifi­cation des organes autonomes que les masses cré­aient dans le feu de la lutte, en dehors et contre les syndicats.

Plus importante, dans ce contexte, est la façon dont les vieux schémas de pensée dominaient dans l’IC par rapport aux relations entre parti et conseils. Bien qu'à son premier congrès, les "thèses sur la démocratie bourgeoise et la dic­tature du prolétariat" de Lénine, aient, comme "L'Etat et la Révolution", mis l’accent sur les soviets comme organes du pouvoir proléta­rien direct, au second congrès, les effets des défaites que la classe avait subies en 1919, leur faisaient déjà perdre cette idée. L'accent était mis sur le parti, non plus sur les soviets. Les "thèses sur le rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne" de l’IC, établis­saient clairement que "le pouvoir politique ne pouvait être pris, organisé et dirigé, que par un parti politique, et d'aucune autre façon"

D'une façon ou d'une autre, cette vision était partagée par tous les courants du mouvement ou­vrier jusqu'à 1920. Tous, même Luxembourg qui critiquait l'idée de "la dictature du parti", gardaient une vision à demi-parlementaire des soviets élisant un parti au pouvoir. Seule la Gauche allemande commença à rompre avec cette idée, mais elle ne développa qu'une critique par­tielle qui dégénéra rapidement en une position conseilliste. Mais dire que le pouvoir politique du prolétariat ne peut s'exprimer que par un parti, c'est dire que les soviets ne sont pas capables eux-mêmes d'être ce pouvoir. C'est substituer le parti aux soviets dans leurs tâches les plus essentielles et ainsi  les vider de leur contenu réel.

En 1917, ces questions ne furent pas particuliè­rement urgentes. Quand la classe est en mouve­ment à une grande échelle, le problème du substitutionnisme n'est pas posé. Dans de tels mo­ments, il est impossible au parti de prétendre "organiser" la lutte. La lutte est là, les orga­nisations de la lutte sont là. Le problème du parti est de savoir comment établir une réelle présence au sein de ces organisations et avoir une influence directe sur elles. Ainsi, ceux qui se posent la question : "le parti bolchevik s'est-il substitué à la classe en Octobre 1917" tombent à côté de la plaque. Non ! Il n'y a pas eu de substitutionnisme dans l'insurrection d'Octobre. L'insurrection ne fut pas organisée et exécutée par le parti bolchevik mais par le Comité Militaire Révolutionnaire du Soviet de Petrograd, sous la direction politique du parti bolchevik. Ceux qui  pensent qu'il s'agit d'une distinction purement formelle devraient se réfé­rer à "L'Histoire de la Révolution Russe" de Trotski, où il souligne l'importance politique que les bolcheviks attachaient au fait que Tin-surrection soit menée au nom du Soviet -organe unitaire de la classe- et non en celui de l'a­vant-garde communiste. Il est vrai que quand la classe va de l'avant, les relations entre le parti et les organisations de masse tendent à être très étroites et harmonieuses. Mais ce n'est pas une raison pour masquer la distinc­tion entre parti et organes unitaires ; en véri­té, une telle confusion des rôles ne peut qu'a­voir des conséquences fatales, plus tard, si  le mouvement de classe entre dans une période de reflux provisoire ou long. Ainsi, dans la révo­lution russe, le problème du substitutionnisme surgira dans toute son ampleur après la prise du pouvoir, dans l'organisation de l'Etat des Soviets et à cause des difficultés posées par la guerre civile et l'isolement de la révolu­tion. Mais quoique les difficultés objectives que rencontrèrent les bolcheviks et la révolu­tion russe constituent une explication sous-jacente de pourquoi les bolcheviks finirent par" se"substituer" aux conseils ouvriers et termi­nèrent du côté de la contre-révolution, ce n'est pas une explication suffisante. Autrement, il n'y aurait pas de leçons a tirer de l'expé­rience russe, hormis le fait évident que la contre-révolution est causée par la.contre-révolution. Si les révolutionnaires veulent éviter de rejeter les erreurs du passé, ils doivent analyser comment les confusions politi­ques du parti bolchevik ont accéléré le proces­sus de la dégénérescence de la révolution et leur propre passage dans le camp du capital. En particulier, nous devons montrer en quoi les confusions des bolcheviks sur le rapport entre parti et classe et Etat ont conduit à une si­tuation où :

• le parti bolchevik entra en conflit avec les organes unitaires de la classe presque immédiatement après qu'il est devenu un parti de gouvernement et bien avant que la masse des ouvriers aient été décimés par la guerre ci­vile ou que la vague révolutionnaire interna­tionale ait reculé.

• ce fut le parti, l'expression la plus avancée du prolétariat russe qui devint l'avant-garde de la contre-révolution ; cela détruisit le parti de l'intérieur et causa la naissance du monstre stalinien, une trahison historique qui fit plus pour désorienter le mouvement prolétarien que toute autre trahison d'organi­sation prolétarienne.

Si nous voulons éviter d'expliquer ces faits en ayant recours aux naïves théories libertaires ("les bolcheviks ont fait tout cela parce qu'ils étaient autoritaires", "tous les partis cher­chent le pouvoir pour eux-mêmes", "le pouvoir corrompu"...), nous devons regarder de plus près le problème du parti, des conseils et de l'Etat dans la révolution prolétarienne.

PARTI ET CONSEILS

Pour certains courants conseillistes, l'opposi­tion d'intérêts est si  grande entre les organi­sations politiques révolutionnaires d'une part et les organes unitaires de la classe d'autre part qu'ils préconisent la dissolution de tous les groupes politiques dès qu'apparaissent les conseils ou alors ils ont peur de parler de l'e­xistence d'un ou plusieurs partis au sein des conseils, hantés qu'ils sont par la vision bourgeoise du parti, comme rien d'autre qu'un corps de spécialistes dont la seule fonction est de manoeuvrer pour prendre le pouvoir. Pour ces courants, il y a dans les groupes politiques et les partis un "péché originel" qui les conduit ; inévitablement à trahir la classe et à essayer  j de supplanter et "noyauter" ses organes unitai­res. N'insistons pas sur l'infantilisme de cette vision, il faut surtout se rendre compte qu'en réalité elle va à rencontre de l'autono­mie de la classe. La tragique expérience de la] révolution allemande amena l’IC à conclure très justement que :

"L'existence d'un parti communiste fort est nécessaire pour vendre les soviets capables de  remplir leurs tâches historiques un parti qui ne "s'adapte" pas aux soviets mais qui est capable de les amener à "ne pas s'adapter" à la bourgeoisie et à la garde blanche social-démocrate". ("Thèses sur le rôle du parti communiste" 2ème congrès de l’IC)

Mais l'insistance sur la nécessité pour le parti d'intervenir dans les conseils pour contribuer à une orientation politique claire ne doit pas conduire à ignorer l'expérience du passé (particulièrement sur la révolution russe), et prétendre qu'il n’y a pas de problème dans les relations entre parti et conseils, que le danger de substitutionnisme du parti aux conseils n'est que le produit d'une névrose conseilliste. En fait, les aberrations du conseillisme ont pu avoir tant d'écho parce qu'elles furent une fausse solution à un vrai problème.

Après tous les débats passionnés qui ont eu lieu dans le mouvement révolutionnaire durant ces cinquante dernières années, il est plutôt triste de voir un groupe comme la CWO édulcorer tout le problème avec une argumentation purement sophistique. D' après la CWO :

"Pour qu'il prisse y avoir une conquête révolutionnaire du pouvoir, le parti doit avoir une majorité de délégués dans les conseils ouvriers. Sinon, cela revient à dire que "la révolution pourrait vaincre alors que la ma­jorité de la classe n'est pas consciente du besoin du communisme ou que la majorité des délégués aux conseils ne sont pas communistes". (Revue Internationale n°12

Dans la mesure où le parti a une majorité de délégués, il est effectivement au pouvoir.

Voilà! La logique est impeccable, mais basée sur des prémisses complètement fausses. Pour commencer, elle révèle une vue absurdement formaliste et démocratiste de la conscience de classe. Indubitablement, le développement de la présence et de l'influence des militants révolutionnaires au sein des conseils est une condition nécessaire au succès de la révolu­tion. Mais, définir cette influence exclusi­vement en termes de majorité statique de dé­légués est absurde : un conseil pouvait très bien être gagné aux positions révolutionnaires alors que seule une minorité de ses délégués était militants du parti. La CWO, de toute façon, semble considérer que seuls les mem­bres du partis sont capables de pensée et d'action révolutionnaires. Les autres délégués, qu'ils soient membres d'autres courants poli­tiques prolétariens, ou ouvriers "indépen­dants", sont présentés comme entièrement in­conscients, complètement dominés par l'idéo­logie bourgeoise. Dans la réalité, la cons­cience de classe ne se développe pas selon ce schéma stérile. Le développement de la conscience révolutionnaire dans la classe ne signifie pas qu'un parti conscient dirige une masse inconsciente, il signifie au con­traire que toute la classe, à travers ses luttes, à travers des actions de masse, se dirige vers les positions communistes, le parti indiquant la direction que l'ensemble de la classe commence déjà à prendre. Dans une situation révolutionnaire la conscience se développe à une allure très rapide, et la dynamique du mouvement conduit beaucoup d'ouvriers à prendre des positions bien plus avancées indépendamment de leur "affiliation formelle au parti". En fait, la formation même des conseils, quoique insuffisante en soi à faire aboutir tout le processus révolu­tionnaire montre déjà qu'un haut niveau d'ac­tivité révolutionnaire s'impose à la classe. Comme le KAPD l'exprimait dans ses "Thèses sur le rôle du parti dans la révolution pro­létarienne" (1921) :

"Les conseils ouvriers politiques (soviets) sont la forme unitaire, historiquement détermi­née, du pouvoir et de l'administration proléta­rienne à tout moment, ils dépassent les points particuliers de la lutte de classe et posent la question du pouvoir total".

Dans le mouvement ouvrier, il ne peut y avoir de séparation entre conscience et organisation, un certain niveau d'auto-organisation suppose un certain niveau de conscience de classe. Les conseils ne sont pas de pures formes dans les­quelles un contenu révolutionnaire est injecté par le parti ; ils sont eux-mêmes des produits d'une conscience révolutionnaire naissante dans la classe. Le parti n'y injecte pas la conscien­ce, il aide à son développement et à sa généra­lisation jusqu'au point le plus haut.

Reconnaissant la complexité et la richesse du processus par lequel la classe devient conscien­te, l'avant-garde révolutionnaire (que ce soit le parti ou l'avant-garde plus large des délé­gués aux organes centraux des soviets), ne peut jamais mesurer la profondeur du mouvement com­muniste des masses par des moyens purement sta­tistiques. Comme le disait Luxembourg dans sa brochure sur la "Révolution russe" :

"...Les bolcheviks ont résolu le fameux problè­me de "gagner la majorité du peuple", problème qui a toujours pesé sur la social-démocratie al­lemande comme un cauchemar. Nourris dans le ber­ceau du crétinisme parlementaire, ces sociaux-démocrates appliquent   simplement à la révolution le dicton : "Pour faire passer quelque chose, il faut avoir la majorité !". De même dans la révo­lution : "devenons d'abord majoritaires". La vé­ritable dialectique de la révolution retourne ce précepte ,1e "taupe" parlementaire, non pas par la "majorité vers la tactique révolutionnai­re" mais par la  "tactique révolutionnaire vers la majorité".

La seconde fausse prémisse de l'argumentation de la CWO est la suivante : si le parti gagne la majorité des délégués aux conseils, ceci équivaut à l'installation du parti au pouvoir. Ceci était la grosse confusion du mouvement ouvrier à l'époque de la révolution russe et devait avoir les conséquences les plus pernicieuses. Aujourd'hui, une telle vision n'est plus excu­sable. Comme l'écrivait RI en 1969 :

"Il est possible et même probable qu'à certains moments de la lutte un ou plusieurs conseils se­ront en complet accord avec les positions de telle ou telle organisation révolutionnaire. Ce­la signifie simplement qu'à un moment donné le groupe en question correspond exactement au ni­veau de conscience du prolétariat; en aucune façon cela ne signifie que les conseils doivent abandonner leur pouvoir au  "Comité Central" de ce groupe. Il est même possible que les délé­gués élus par les conseils soient tous des mem­bres de ce groupe. Cela n'est pas important et n'implique pas que le conseil soit dans un état de subordination à l'égard de ce groupe, aussi longtemps que le conseil garde son pouvoir de révoquer ses délégués".

Ce n'est pas là du formalisme démocratique, mais une question de principe vitale à laquelle le schéma de la CWO ne répond pas, La question réelle est ceci : qui prend les décisions? Qui les fait respecter? Les délégués aux conseils sont-ils révocables à tout moment, ou seulement jusqu'à la"conquête du pouvoir par le parti"? L'élection et le rappel des délégués ne se­raient que des moyens pour le parti de venir au pouvoir -après quoi ils peuvent être abandonnés-ou bien correspondent-ils aux besoins les plus profonds du prolétariat? Une autre question ig­norée par la CWO mais évidente aux bordiguistes qui ne font même pas semblant de dire qu'ils se soumettrait au mécanisme démocratique des con­seils : si le parti est un parti mondial, com­me il le sera dans la prochaine vague révolu­tionnaire, alors l'exercice du pouvoir par le parti#même dans un seul  pays, signifie que le pouvoir doit être dans les mains de l'organe central du parti mondial. Et comment peuvent faire les ouvriers dans un bastion pour mainte­nir leur contrôle sur un organe qui est organi­sé au niveau mondial?

La vérité, en l'occurrence, est qu'on ne peut être simultanément pour le pouvoir du parti et pour le pouvoir des conseils. Comme nous l'avons vu auparavant, la délégation de pouvoir au par­ti est inévitable dans les parlements bourgeois où les électeurs "choisissent" un appareil pour les gouverner pour une période donnée. Mais un tel schéma est en complète contradiction avec le fonctionnement des conseils qui cherche à rompre la séparation entre les masses et leur pouvoir politique, entre décision et exécution, entre les "dirigeants" et les "diri­gés". La structure de classe collective des con­seils, leur mécanisme d'élection et de révoca­tion, fait que le pouvoir de prendre et d'ap­pliquer des décisions reste entre les mains des masses à tout moment. Les délégués des conseils, membres du parti ne cacheront pas leur apparte­nance politique; en fait ils défendront active­ment les positions de leurs organisations mais cela ne change pas le fait qu'ils sont élus par des assemblées, par des conseils pour appliquer les décisions de ces assemblées ou conseils, et seront révoqués s'ils ne le font pas. Même quand il y a une étroite harmonie entre les positions du parti et les décisions des conseils, cela ne signifie pas que le pouvoir ait été délégué au parti. La délégation de pouvoir veut dire en réalité la délégation de la capacité de prendre et d'imposer des décisions à un appareil qui ne coïncide pas avec les conseils, et qui ne peut pas par conséquent, rester sous leur contrôle. Une fois qu'on en arrive là, l'élection et la révocabilité perdent tout leur sens; des pos­tes de la plus haute responsabilité peuvent être désignés par le parti, des décisions des plus cruciales peuvent être prises sans se ré­férer aux conseils. Graduellement, les conseils cessent d'être le foyer de vie de la révolu­tion et se transforment en simples tampons pour les décisions du parti.

Il est important d'insister sur ce point, non pas que nous fassions un fétiche de la forme démocratique -comme nous l'avons dit, la conscience de classe ne peut pas être mesurée seule­ment par des votes. Mais cela ne change pas le fait que, si les conseils ne conservent pas leurs mécanismes "démocratiques" (élections et révocations, prises de décisions collectives) ils seront incapables de remplir leur rôle poli­tique essentiel comme centres vivants de la clarification et de l'action pour l'ensemble de la classe. Les formes démocratiques sont indis­pensables parce qu'elles rendent la classe ca­pable d'apprendre comment penser, décider et agir pour elle-même. Si le socialisme est le con­trôle conscient des producteurs sur leur propre produit, alors, seule une classe ouvrière auto-agissante et auto- consciente peut réaliser le projet socialiste.

Certains peuvent objecter que la démocratie prolétarienne des conseils n'est pas une garantie que les conseils agiront de manière révolutionnaire. C'est évident qu'il n'y a pas de garantie. En fait, cette ouverture laisse les conseils "ouverts" à l'influence des organisations bourgeoises et de leur idéologie. Mais de telles influences ne peuvent être éliminées par des décrets de parti : le parti ne peut les contrer que par une dénonciation politique face à la classe, en démontrant com­ment ils obstruent les réels besoins de la lutte. Si  la majeure partie des ouvriers doivent comprendre pleinement la différence entre les positions des révolutionnaires et les positions des contre-révolutionnaires, ils ne peuvent le comprendre que par la pratique, en voyant les conséquences de leurs actions et décisions. Le maintien du pouvoir de décision dans les conseils est une précaution nécessaire bien qu’en étant pas une garantie suffisante pour le développe) ment de la conscience communiste. D'autre part, comme la confirmé l'expérience russe, le contrôle sur un système de soviets passif et dompté par le meilleur parti du monde ne peut agir que contre le développement d'une telle conscience.

Maintenant, contrairement à ce que clament les conseillistes, le processus par lequel le pou­voir de décision passa des conseils aux bolcheviks ne fut pas fait en une nuit et ne fut certainement pas le résultat d'un effort systématique des bolcheviks pour saper,  le pouvoir des conseils. La théorisation de la "dictature du parti" par des éléments comme Zinoviev et Trotski ne vient qu'après la guerre civile et les massacres du blocus impérialiste qui décimè­rent la classe ouvrière et sapa les bases matérielles de l'auto activité des soviets. Avant  I cela (et en fait jusqu'à la fin de sa vie)

Lénine insistait perpétuellement sur la nécessite de régénérer les soviets, de les remettre à la place centrale qu'ils avaient occupée au début de la révolution. Mais ce serait faux de penser que les positions erronées défendues par  les bolcheviks ne jouèrent aucun rôle dans le procès par lequel le parti se substitua aux conseils, que la perte de pouvoir et d'influence des conseils fut le résultat purement automati­que de l'isolement de la révolution. En réalité, la transformation du parti bolchevik en parti de gouvernement, la délégation du pouvoir au parti, commença immédiatement à affaiblir le pouvoir effectif des soviets, A partir de 1917, de plus en plus de postes exécutifs et de commissions furent institués par le parti avec de moins en moins de références aux as­semblées du soviet; les délégués au soviet étaient mis en place ou déplacés par le parti "par en haut" plutôt que par les organes du soviet eux-mêmes. Les organes unitaires com­me les comités de fabrique furent absorbés par les syndicats, organes du parti/Etat; la combativité ouvrière fut dissoute dans l'Armée Rouge de la môme façon Et cela commença avant que la grosse concentration ouvrière ait commencé a être brisée par la guerre civile. Notre but n'est pas de faire ici un catalo­gue des erreurs des bolcheviks sur cette ques­tion, mais de montrer comment leurs positions politiques, leur conception du parti, accé­léra la tendance à la subordination des orga­nes unitaires à l'appareil administratif et ré­pressif de l'Etat. La justification politique de ce processus peut être trouvée dans une dé­claration de Trotski en 1920 :

"Aujourd'hui nous recevons des propositions de paix du gouvernement polonais.  Qui décide sur cette question ? Nous avons un Sovnarkom mais il doit être l'objet d'un certain contrôle. Quel contrôle ? Le contrôle de la classe ouvrière comme masse informe et chao­tique ? Non,   le comité central du Parti a été rassemblé pour discuter la proposition et décider s'il fallait répondre. La même chose vaut pour la question agraire, la question du ravitaillement et toutes les autres questions.   "

Discours au 2ème Congrès de TIC

L'idée qui sous-tend cette attitude est celle de la social-démocratie, pour qui, une fois que le parti prolétarien a pris le pouvoir, l'Etat est automatiquement dirigé dans l'in­térêt du prolétariat. La classe "charge" le parti de son pouvoir, et le besoin pour les soviets de prendre réellement les décisions s'en va avec. En fait, cela ne pourrait être L   qu'une abdication de responsabilité par les soviets, les rendant de moins en moins ca­pables de résister à la tendance à la bu­reaucratisation qui se développe de façon chronique pendant la guerre civile.

Afin d'éviter toute incompréhension, repré­cisons ce point. Nous ne disons pas que le parti ne doit pas chercher un soutien ou une représentation dans le soviet. Au con­traire, il est essentiel pour le parti d'essayer d'obtenir une influence décisive dans les conseils. Mais cette influence, ce rôle ne peut être que politique. Le parti ne peut intervenir dans les prises de décisions qu'en convaincant les conseils de la justes­se de ses positions. Au lieu de s'arroger la «responsabilité du pouvoir de décision, il doit insister encore et toujours pour que toutes les décisions majeures affectant le cours de la révolution soient discutées, comprises et mises en   acte au sein des conseils. Et c'est pourquoi, il est profondément faux de parler de parti  "prenant le pouvoir", avec ou sans la majorité formelle dans les conseils. Le parti ne peut être "au pouvoir" que s'il a la capacité d'imposer ses positions à la classe, aux conseils. Cela implique que le parti doit avoir un appareil de pouvoir qui est séparé des conseils. Les partis, eux-mêmes ne possèdent gé­néralement pas un tel appareil, et le parti bol­chevik ne fait pas exception. En fait, le seul mode par lequel  le parti bolchevik pouvait réel­lement être au pouvoir était de "s'identifier à l'Etat". C'est pourquoi, il est impossible de comprendre le problème du substitutionnisme sans comprendre le problème de l'Etat post-ré­volutionnaire

PARTI ET ETAT

Certains courants politiques, y inclus la CWO et par ailleurs divers conseillistes, ne voient pas de problème au sujet de l'Etat dans la période de transition. L'Etat, c'est les Con­seils ouvriers, un point c'est tout î Partant, toute discussion sur de possibles conflits entre les organes unitaires de la classe, et l'Etat transitoire est un pur non-sens. Malheureusement, c'est une vision idéaliste de la révolution. En tant que marxistes, nous devons baser nos con­ceptions de la révolution, non pas sur ce que nous aimerions voir arriver, mais sur ce que la nécessité historique a impliqué dans le passé et ce qu' elle impliquera dans l'avenir. Le seul exemple réel  de la classe ouvrière prenant le pouvoir -la révolution russe- nous oblige à admettre qu'une société en révolution fait naître obligatoirement des formes d'organisation d'Etat qui ne sont pas seulement distinctes des orga­nes unitaires de la classe, mais qui peuvent entrer en contradiction profonde et même vio­lente avec elle. La nécessité d'organiser une Armée Rouge, une police d'Etat, un appareil ad­ministratif, une forme de participation politi­que pour toutes les classes et couches non exploiteuses, ces nécessités matérielles sont ce qui donne naissance à une machine d'Etat qui ne peut -qu'on lui donne ou non l'étiquette de "prolétarien"- être assimilée aux conseils ou­vriers. Contrairement à ce que disent certains conseillistes, les Bolcheviks n'ont pas créé cette machine ex-nihilo pour servir leurs fins machiavéliques. Bien que nous devions compren­dre comment les conceptions bolcheviques de leur rôle en tant que parti de gouvernement accéléra la tendance de cette machine à échap­per au contrôle des soviets ouvriers, ils ne faisaient que mouler et adapter un organe d'E­tat qui avait déjà commencé à émerger avant la révolution d'Octobre. Les congrès des soviets d'ouvriers et de paysans et de soldats évoluai­ent vers une nouvelle forme d'Etat avant même le renversement du régime Kerensky. La nécessi­té de donner à la société post-insurrectionnelle une forme organisée, consolida ce processus en Etat des soviets. Comme Marx l'écrivait dans "Notes critiques "Le toi de Prusse et la ré­forme sociale" : "Du point de vue politique, l'Etat et l'organisation de la société ne sont pas deux choses différentes. L'Etat, c'est l'or­ganisation de la société."

Si la révolution russe a quelque chose à nous apprendre à propos de cet Etat, c'est que l'i­solement de la révolution, l'affaiblissement des conseils ouvriers tendront à renforcer l'appareil d'Etat au détriment du prolétariat. Ils commenceront à transformer cet Etat en ins­trument d'oppression et d'exploitation contre la classe. L'Etat est le point le plus vulné­rable aux forces de la contre-révolution. C'est l'organisme par lequel le pouvoir im­personnel du capital pourrait s'exprimer, transformant une révolution prolétarienne en un cauchemar bureaucratique de capitalisme d'Etat. Ceux qui prétendent que ce danger n'existe pas désarment la classe devant ses fu­tures batailles.

Certaines tendances, en particulier celles qui ont eu connaissance de la contribution de la Gauche Italienne sur cette question, compren­nent qu'il y a un problème. Ainsi"Battaglia Communista" en même temps qu'il déclare à la récente conférence internationale de Paris que le parti doit vraiment prendre le pouvoir, dit dans sa plate-forme que le parti doit "tenir l'Etat sur la voie de la continuité révolution­naire" mais ne "doit en aucune façon être con­fondu avec l'Etat et y être intégré". Comme "Bilan" dans les années 1930, ces tendances veulent que le parti prenne le pouvoir, exerce la dictature du prolétariat, et contrôle l'ap­pareil d'Etat -mais ne fusionne pas avec l'Etat comme le fit le parti bolchevik, dans la mesu­re où ils reconnaissent que la confusion entre le parti bolchevik et l'appareil d'Etat contri­bua à la dégénérescence du parti et de la ré­volution. Mais cette position était contradictoire. Pour "Bilan", cette contradiction était fertile, dans la mesure où il était en­gagé dans un mouvement de clarification des relations entre parti et classe, mouvement qui fut à notre avis, continué et avancé par le travail  de la Gauche Communiste de France après la guerre, et par le CCI aujourd'hui. Mais en revenir aujourd'hui aux contradictions de "Bilan" ne peut être qu'une régression.

Cette position est contradictoire parce que le parti ne peut pas "contrôler" l'Etat sans avoir des moyens d'imposer ce contrôle. Pour cela, soit le parti  doit avoir ses propres organes de coercition pour s'assurer que 1'Etat suit ses directives, soit, comme c'est plus probable, et comme cela est arrivé en Russie, le parti doit s'identifier de plus en plus avec les sommets dirigeants de l'Etat, avec les mécanismes de l'administration et de la répression. Dans tous les cas, le Parti devient un organe d'Etat. Prétendre que le parti peut l'éviter, soit par sa simple clarté programmatique, soit par des mesures organisationnelles comme la mise en place d'un sous-comité spécial pour diriger l'Etat, supervisée par le comité central, c'est ne pas comprendre que ce qui est arrivé en Russie était le résultat d'énormes forces sociales. On ne peut éviter sa répétition que par l'in­tervention de forces sociales encore plus grandes, et pas seulement par des mesures idéologiques et organisationnelles.

L’Etat transitoire, bien qu’absolument nécessaire pour la défense de la révolution, ne peut pas être un facteur dynamique du mouvement vers le communisme. C'est au mieux, un instrument que la classe utilise pour protéger et codifier les avances faites par le mouvement social communiste. Mais le mouvement lui-même est conduit par les organes unitaires de la classe, qui expriment réellement la vie et les besoins de la classe, et le parti communiste qui met sans cesse en avant les buts généraux du mouvement. Les organes uni­taires de la classe ne peuvent être soumis au poids du fonctionnement au jour le jour de l'Etat.  Ils ne peuvent remplir leur rôle qu'en créant un bouleversement permanent, brisant incessamment les limites étroites des constitutions des lois et des routines administratives qui, de toute façon sont l'essence de l'Etat. Ce n'est que de cette manière qu'ils pourront répondre de façon créative aux immenses problèmes posés par la construction du communisme et forcer la ma­ chine d'Etat à obéir aux besoins globaux de la révolution. C'est la même chose pour le parti, qui aussi bien avant qu'après la conquête du pouvoir, doit s'enraciner dans les masses et leurs organes de lutte, les poussant infatiga­blement de l'avant, critiquant leurs hésitations. La fusion entre le parti et l'Etat sapera, comme ce fut le cas pour les bolcheviks, ce rôle dyna­mique et transformera le parti en force conser­vatrice, préoccupé avant tout par les besoins im­médiats de l'économie et par des fonctions purement administratives. Le parti perdrait alors sa fonction primordiale qui est de donner une direction politique, à laquelle toutes les tâches administratives doivent être subordonnées.

Le parti interviendra certainement dans tous les organes représentatifs de l'Etat, mais organisationnellement il maintiendra une séparation complète avec la machine étatique. La direction qu'il sera capable de donner à l'Etat dépendra de sa capacité à convaincre politiquement les dé1élégués des soviets territoriaux, des comités de soldats, des masses de petits paysans, des paysans sans terre...etc., de la validité de ses positions. Mais il ne peut pas "diriger" l'Etat sans devenir lui-même un organe d'Etat. Seuls les conseils ouvriers peuvent réellement contrôler l'Etat, dans la mesure où ils restent armés durant le processus révolutionnaire et peuvent imposer leurs directives à l'Etat à travers des actions de masse. Et "l'arène" primordiale de l'intervention du parti est les conseils ouvriers où il fera une agitation continuelle pour assurer que le contrôle vigilant des conseils sur l'ensemble des organes d'Etat ne vacille pas un moment.

PARTI ET CLASSE

Tôt ou tard, tous les groupes du camp révolutionnaire devront mettre un terme aux ambiguïtés et  contradictions de leurs positions sur le parti. Il y a un certain côté rassurant à dire que le  parti doit prendre le pouvoir, et, à notre avis l'exposé le plus logique de cette position re­vient dans le camp prolétarien aux bordiguistes.

"L'Etat prolétarien ne peut être "animé" que par un parti unique; et il serait un non-sens de vouloir que ce parti organise dans ses rangs une majorité statistique et qu’il soit soutenu par une telle majorité dans des  "élections populaires" -ce vieux piège bourgeois le parti communis­te dirigera seul, et n'abandonnera pas  le pou­voir sans  lutte physique.  Cette audacieuse dé­claration de ne pas céder aux apparences tou­jours trompeuses des chiffres et de n'en pas faire usage,  aidera la lutte contre la dégé­nérescence de la révolution".

"Dictature du prolétariat et Parti de classe"

Comparé au formalisme démocratique de la CWO, cette position est rafraîchissante de clarté. Le parti communiste qui défend invariable­ment "les intérêts historiques de la classe ouvrière" n'utilise les mécanismes démocra­tiques des conseils que pour prendre le pou­voir. Une fois au pouvoir, il utilise l’Etat pour imposer ses décisions aux masses. Si les masses agissent contre ce que le parti juge être ses propres intérêts historiques, il usera de violence, la fameuse terreur rouge, pour obliger la classe à rester dans la ligne de "ses propres intérêts historiques". Ceux qui veulent que le parti  prenne le pouvoir mais hésitent à suivre cette logique, tombent à côté de la réalité historique. Mais l'impito­yable façon dont cette logique s'impose fut démontré de manière caricaturale par la CWO à la récente conférence de Paris, où ils af­firmèrent très explicitement que, une fois au pouvoir, le parti ne devrait pas hésiter à user de la violence contre les expressions "retardataires" ou "contre-révolutionnaires" de la classe.

Il est vraiment ironique que la CWO, qui a si longtemps insisté sur le fait que le massacre de Kronstadt marque le passage du parti bol­chevik dans le camp bourgeois, qui même dénon­çait le CCI comme  "apologiste" du massacre par­ce qu'il considère que 1921 n'est pas la fin des bolcheviks comme parti  prolétarien, puisse maintenant préparer idéologiquement la voie à de nouveaux Kronstadt. Nous ne devons pas ou­blier que Kronstadt n'est que le point culmi­nant d'un processus dans lequel  le parti eut de plus en plus recours aux mesures de coerci­tion contre la classe. La leçon de l'ensemble de ce processus, tragiquement illustré par le désastre de Kronstadt, c'est qu'un parti prolétarien -avec ou sans le soutien de la ma­jorité de la classe- ne peut utiliser la ré­pression physique contre un secteur de la clas­se sans affaiblir la révolution et pervertir sa propre essence. Cela fut exprimé très clai­rement par la Gauche Italienne en 1938 :

"La question à laquelle nous sommes confron­tés est la suivante : des circonstances peu­vent exister dans lesquelles un secteur du prolétariat -et nous admettrons toujours qu'il puisse être la victime inconsciente de l'ennemi -entre en lutte contre  l'Etat prolétarien.  Que faire dans une  telle situation ? NOUS DEVONS COMMENCER PAR LE PRINCIPE QUE LE SOCIALISME NE PEUT PAS ETRE IMPOSE A LA CLASSE PAR LA FORCE ET LA VIOLENCE. Il aurait été préférable de perdra Kronstadt si  le conserver du point de vue géographique ne pouvait avoir qu'un résul­tat :    une distorsion dans la substance même de l'activité du prolétariat.  Nous connaissons l'objection à cela;  la perte de Kronstadt au­rait été une perte décisive pour la révolution, peut-être même  la perte de    la révolution elle-même. Nous prenons là la question par le petit bout. Quels critères sont utilisés dans cette analyse ? Ceux qui dérivent des principes de classe,  ou d'autres qui dérivent simplement d'une situation donnée ? Partons-nous de l'axiome qu'il est meilleur pour les ouvriers de faire des er­reurs même fatales ou de l'idée que nous devrions suspendre nos principes, parce que, par la suite, les ouvriers nous seront reconnaissants de les avoir défendus,  même par la violence  ?

Chaque situation donne naissance à deux séries opposées de critères, qui conduisent à deux con­clusions tactiques opposées. Si nous basons notre analyse sur de pures formes,  nous arriverons à la conclusion qui dérive de  la proposition sui­vante : tel et tel organe est prolétarien, et nous devons   le défendre comme tel même si cela signifie  l'écrasement d'un mouvement ouvrier. Pourtant,  si nous basons notre analyse sur des questions de substance, nous arriverons à une conclusion très différente; un mouvement prolé­tarien manipulé par l'ennemi contient en son sein une contradiction organique entre le prolé­tariat et son ennemi de classe. Afin d'amener cette contradiction à la surface,  il est néces­saire de faire de  la propagande parmi les ouvriers qui,  dans le cours des événements,  retrouveront leur force de classe et seront capables de dé­jouer les plans de l'ennemi. Mais si par hasard il était vrai que tel ou tel événement pouvait signifier la défaite de la révolution, alors il est certain qu'une victoire ne serait pas seule­ment une distorsion de  la réalité (les événements historiques comme la révolution -russe ne peuvent réellement dépendre d'un seul épisode et seul un esprit superficiel pourrait croire que l'écrase­ment de Kronstadt aurait pu sauver la révolution), mais fournirait aussi les conditions de la perte de  la révolution. Le bradage des principes ne resterait pas  localisé mais s'étendrait inévita­blement à toutes les activités de l'Etat proléta­rien. "

("La question de l’Etat" Octobre-1938)

Même si "Octobre" continuait à défendre la dic­tature du parti, pour la Gauche Communiste de France et pour nous aujourd'hui, la seule façon d'aller jusqu'au bout de cette analyse, c'est d'affirmer que le parti  prolétarien ne cherche pas le pouvoir, ne cherche pas à devenir un or­gane d'Etat. Autrement, on compte seulement sur la volonté ou les bonnes intentions du parti pour le prémunir contre les risques de conflits vio­lents avec la classe, mais, une fois qu'il est devenu un organe d'Etat, la meilleure volonté du meilleur parti communiste du monde n'est pas suf­fisante pour l'immuniser contre l'inexorable pres­sion de l'Etat. C'est pourquoi  la Gauche Communis­te de France concluait en 1948 :

"Pendant la période insurrectionnelle de  la révo­lution, le rôle du parti n'est pas de demander le pouvoir pour lui-même, ni de demander aux mas­ses de lui faire confiance. Son intervention et son activité visent à stimuler l'auto-mobilisation de la classe pour la victoire des principes révolutionnaires.

La mobilisation de la classe autour du parti au­quel elle se confie, ou plutôt abandonne sa di­rection, est une conception qui reflète un état d9immaturité dans  la classe. L'expérience a mon­tré que dans de telles conditions, la révolution ne peut pas vaincre et cette conception mène finalement à la dégénérescence du parti et au divorce entre parti et classe. Le parti serait bientôt forcé d'avoir recours de plus en plus aux méthodes de coercition pour s 'impo­ser à la classe, et deviendrait ainsi un for­midable obstacle à la révolution". (Sur la nature et la fonction du parti politi­que du prolétariat. Bulletin d'Etudes et de Discussions n°6)

Les révolutionnaires sont confrontés aujourd'hui à un choix. D'un côté, ils peuvent adopter des positions qui mènent au bordiguisme, à l'a­pologie d'une théorisation de la dégénérescen­ce du parti bolchevik, au substitutionnisme dans sa forme la plus développée. Mais, ils découvriront que le substitutionnisme est, en effet exclu et impossible pour le mouvement prolétarien, parce qu'il conduit à des prati­ques et à des positions qui sont directement contre-révolutionnaires. Ou bien ils peuvent reprendre l'esprit profondément révolutionnai­re qui conduisait Lénine à dire dans son ap­pel à "la population" quelques jours après l'insurrection :

"Camarades ouvriers ! Souvenez-vous que vous administrez vous-mêmes l'Etat maintenant. Personne ne vous aidera si vous ne vous unis­sez pas et ne prenez pas toutes les affaires de l'Etat dans vos propres mains.  Vos soviets sont désormais les organes du pouvoir d'Etat, des organes avec tous les pouvoirs  des organes de décision."

C'est dans cet esprit, aidé par la compréhen­sion du rapport entre parti-classe-Etat, léguée par l'expérience russe, que nous devons cher­cher un guide aujourd'hui. C'est un esprit en accord profond avec les buts et la méthode de la révolution communiste, de la nature révolu­tionnaire de la classe ouvrière. Si nous devons le dire un millier de fois, nous le ferons. Le communisme ne pourra être créé que par l'activi­té consciente du prolétariat, e t l’avant-garde communiste ne peut jamais agir dans un sens qui va à l'encontre de cette réalité fondamentale. Le parti révolutionnaire ne peut en aucun cas utiliser le manque d'homogénéité dans la clas­se, le poids de l'idéologie bourgeoise, ou les menaces de la contre-révolution, pour justifier l'usage de la force pour "contraindre" la clas­se à être révolutionnaire. C'est une contradic­tion dans les termes et cela exprime le poids de l'idéologie bourgeoise sur le parti. La clas­se ouvrière ne peut se débarrasser du poids de l'idéologie bourgeoise que par sa propre activi­té de masse, par son expérience. A certains mo­ments, il peut paraître plus simple de confier ces tâches, les plus cruciales, à l'organisation des révolutionnaires, mais quels que soient les "gains" apparents à court terme que cela semble donner, les effets à long terme ne peuvent être que l'affaiblissement de la classe. Il ne peut pas y avoir d'arrêt dans la révolu­tion prolétarienne ; "ceux qui font les révolutions à moitié, creusent leur propre tombe" (Saint-Just). Pour la classe ouvrière, cela si­gnifie lutter incessamment pour dépasser toutes les tendances passives et conservatrices dans ses propres rangs tendances qui sont les fruits amers des siècles de la domination de l'idéologie bourgeoise. Cela signifie un développement et une extension infatigable de son auto organisation et son auto-conscience, avant, pendant et après la prise du pouvoir politique. Les polémiques de Pannekoek contre les tactiques parlementaires de l’IC peuvent aussi bien être appliquées à ceux qui voient un rôle essentiellement parlementaire du parti dans les soviets

"La révolution exige quelque chose de plus, que l'acte combatif des masses qui abat un système de gouvernement et dont nous savons qu'il n'est pas déterminé par les chefs, qu'il ne peut jaillir que de la poussée profonde des masses. La révolution exige que l'on affronte les grandes questions de la reconstruction sociale, que l'on prenne les graves décisions, que tout le  prolétariat soit lancé dans un mouvement créateur -et cela n'est possible que si l'avant-garde d'abord,  et puis une masse toujours plus grande prend entre ses mains toutes les questions, sache en prendre la responsabilité, cherche, fasse de la propagande, lutte, réfléchisse, ose, agisse et exécute. Mais tout cela est difficile, et pénible. Aussi, dès que la classe ouvrière croira apercevoir un chemin plus facile, en laissant les autres agir pour son compte, conduisant l'agitation d'une tribune élevée, donnant les signaux de l'action, faisant les lois -la masse hésitera et demeurera passive sous l'influence des vieilles habitudes mentales et des faiblesses anciennes.(la Révolution Mondiale et les Tactiques Communistes)

Il y a beaucoup de gens qui veulent être les dirigeants de la classe ouvrière. Mais la plupart "confonde la conception bourgeoise de direction et la façon dont le prolétariat se donne sa propre direction. Ceux qui, au nom de la direction appellent la classe à abandonner ses tâches les plus cruciales à une minorité ne dirigent pas la classe vers le communisme, mais renforcent lai vieille idéologie bourgeoise dans la classe. Idéologie qui, du berceau à la tombe, essaie de convaincre les ouvriers qu'ils ne sont pas capables de s'organiser eux-mêmes, qu'ils doivent laisser à d'autres la tâche de les organiser. Le parti révolutionnaire n'aidera le prolétariat à aller vers le communisme qu'en stimulant et généralisant la conscience, qui d'elle-même, va à l’encontre de 1'idéologie bourgeoise, une conscience de l'inépuisable capacité de la classe à s'organiser et à prendre conscience d'elle, comme sujet de l'histoire. Les communistes, sécrétés par une classe qui ne contient pas de nouvelles relations d'exploitation en son sein,  sont uniques dans l'histoire des partis révolutionnaires du fait qu'ils font tout ce qu'ils peuvent pour rendre la fonction du parti inutile au fur et à mesure de l'homogénéisation et de la généralisation de la conscience de classe Plus le prolétariat ira sur le chemin du commu­nisme, plus l'ensemble de la classe deviendra l'expression vivante de 1'auto-connaissance positive de l'homme", d'une communauté humaine libérée et consciente.

CD  WARD