France: Longwy, Denain : nous montrent le chemin

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Le silence de la presse internationale sur les violents affrontements qui opposent depuis près de trois mois bourgeoisie et prolétariat en France ne doit pas nous étonner. Depuis toujours les révolutionnaires, les bolcheviks les premiers ont dénoncé "l'abominable vénalité" de la pres­se, dont la fonction en période de luttes de classe est d'empêcher par le mensonge, et plus efficacement par le silence, tout mouvement de solidarité prolétarienne. Battage intense sur la "paix au Moyen-Orient", silence sur les af­frontements violents entre ouvriers et police. La bourgeoisie française et internationale a raison de craindre le réveil du spectre de la lutte de classe internationale :

     fin 1978 : pendant plusieurs mois, grèves tota­le des ouvriers iraniens que Bazargan et Khomeiny ont remis à grand peine au travail ;

     novembre-décembre : grève des métallos de la Ruhr en Allemagne Fédérale ;

   janvier-février 1979 : grève des camionneurs anglais, suivie d'autres grèves des travailleurs des hôpitaux, des métallos ; les ouvriers ob­tiendront jusqu'à 20-30 % d'augmentation de salaire  ; au moment où nous écrivons, le mou­vement de grèves ne s'est pas encore éteint  ;

     février 1979 : grèves des ouvriers de Renault à Valladolid en Espagne, en mars grève des mé­tallos de Bilbao ;

     mars 1979 : grèves qui débordent les syndicats au Brésil à Sao Paulo, plus de 200000 métal­los se réunissent en assemblées générales.

On commettrait une lourde erreur si on voyait dans ces affrontements simultanés de simples escarmouches prolongeant la vague de luttes de 1968-73, parce que bien souvent les ouvriers ne remettent pas ou peu en cause les syndicats, ne réussissent pas ou peu à étendre leurs luttes. Nous devons savoir reconnaître dans cette simul­tanéité et cette combativité les premiers signes d'un mouvement plus vaste, en train de mûrir. La violence décidée de l'attaque bourgeoise contre le prolétariat pousse celui-ci au combat. Comme en France, les ouvriers sentent de plus en plus que "l'heure n'est plus aux paroles mais à l'ac­tion", devant le cynisme, la morgue d'une classe dominante qui  part dans la guerre économique "fraîche et joyeuse" en licenciant, en réprimant ouvertement les ouvriers toujours plus exploités et mutilés, humiliés dans leur travail et aux­ quels elle ne peut réserver que la mutilation suprême : la boucherie impérialiste.

Cette reprise de la lutte de classe, ces symptô­mes d'une nouvelle vague de combats, nous la vo­yons se dérouler déjà sous nos yeux. Certes, el­le n'est encore qu'en gestation, elle ne prend pas l'aspect d'explosion généralisée de 1968-69 Mais ce qu'elle perd en spectaculaire elle le gagne en profondeur, en plongeant ses racines dans toutes les strates du prolétariat. Plus personne ne peut nier que le prolétariat est aujourd'hui la seule clé de la situation histori­que. Les sociologues et autres journalistes ont dû enterrer le "mouvement étudiant" et consta­tent avec effroi que la classe ouvrière n'est pas un mythe, mais une réalité bien vivante. Certes, le surgissement est lent et encore sou­terrain, mais décidé. Le prolétariat ne se lan­ce pas tête baissée dans le feu du combat. A une crise lente, mais inexorable, il répond en­core au coup par coup et de longs et difficiles combats attendent encore la classe ouvrière internationale, combats qui seront autrement plus décisifs que les luttes actuelles.

Quelles sont les leçons des affrontements en France ?

Face aux silences et aux mensonges de la bour­geoisie il est nécessaire de donner un aperçu chronologique des affrontements en Lorraine et dans le Nord, avant de dégager quelques leçons et perspectives pour le futur proche.

L’HEURE N'EST PLUS AUX PAROLES MAIS A L’ACTION!

Après 1971, le prolétariat français était peu à peu tombé dans l'apathie. La gauche de l'appa­reil  politique avait promis aux ouvriers monts et merveilles avec son"programme commun de gou­vernement". Pendant des années, les syndicats ont promené les ouvriers dans des manifestations sans lendemain. De grèves catégorielles en grè­ves de 24 heures, ils les ont enfermés dans l'usine par des occupations, des séquestrations de patrons, ils les ont amusés dans les actions autogestionnaires (Lip en 1973). Les syndicats ont soigneusement usé les soupapes de sécurité en attendant la fameuse venue au pouvoir du PC et du PS. La crise politique au sein de la gau­che, les déclarations en faveur des sacrifices après 1975 ont peu à peu érodé certaines il­lusions. L'échec de la gauche aux élections de mars 1978 a signé l'acte de décès du "program­me commun" et persuadé peu à peu les ouvriers qu'il  fallait reprendre le chemin de la lutte. Des grèves dures -bien que contrôlées par les syndicats- ont éclaté dès l'été 1978 dans les arsenaux, chez les contrôleurs aériens, à Moulinex, chez les immigrés à Renault-Flins.

Le "plan Barre" dit de "redéploiement industriel" a été un facteur décisif du mécontentement ou­vrier qui couvait depuis plusieurs années. Plus de trente mille licenciements par mois prévus, alors que le chômage atteint déjà un million et demi  de travailleurs, blocage des salaires, hausse des prix, augmentation brutale en décembre 1978 des cotisations ou­vrières à la Sécurité Sociale, diminution et même suppression de certains indemnités de chômage, autant de coups de matraque économiques répétés sur la classe ouvrière. Presque toutes les couches de travailleurs sont désormais visées : employés de Banque, des Assurances, techniciens, enseignants... Mais pour la première fois, c'est le coeur de la classe ouvrière qui est touché par l'offensi­ve bourgeoise : ouvriers des chantiers navals et sidérurgistes, menacés de trente mille li­cenciements dans l'année à venir. C'est ce que la bourgeoisie appelle cyniquement la "politi­que" de dégraissage des effectifs".

Dans les dernières années, les ouvriers de sec­teurs périphériques ou faiblement concentrés avaient peu réagi ou étaient restés isolés. L'at­taque contre les sidérurgistes fortement concen­trés dans le Nord et la Lorraine est un pas dé­cisif dans toute l'offensive bourgeoise contre la classe ouvrière. Les syndicats ont tout na­turellement accepté les mesures de l'Etat capi­taliste en négociant le chômage. La bourgeoisie française, pleine de morgue et d'assurance, a alors ajouté à la violence économique la vio­lence politique par un matraquage systématique des ouvriers en grève, par les expulsions des ouvriers occupant les usines.

Peu à peu, l'idée s'est fait jour dans la cons­cience des ouvriers, qu'en abandonnant l'usine, forteresse gardée par les miradors syndicaux, pour gagner la rue, c'est leur liberté qu'ils gagneraient, que pour faire reculer la bourgeoi­sie, il fallait s'affronter sans plus hésiter aux forces de l'Etat. Débordement syndical, af­frontement violent de classe ont surgi. Surpris par son audace, le prolétariat s'est peu à peu enhardi.

De novembre 1978 à mi-janvier 1979, les affron­tements vont s'engager lentement pour se durcir progressivement.

17/11/78 : à Caen ([1]), la promenade syndicale débouche sur un affrontement avec la police ; et "incontrôlés".

20/12/78 : séquestrations de cadres dans les chantiers navals de Saint-Nazaire (les plus grands en France); la police intervient, des affrontements se produisent.

21/12/78 : Saint-Chamond (région de Saint-Étienne) : une petite usine occupée par quelques ouvriers en grève est prise de nuit par la po­lice qui expulse le piquet de grève et le rem­place par des vigiles (hommes de main embau­chés par les patrons pour la "surveillance" de leurs entreprises); dans cette région, forte­ment touchée par le chômage, la nouvelle va se répandre comme une traînée de poudre ; au ma­tin, environ cinq mille travailleurs de Saint-Chamond, de Saint-Etienne, de Rive de Giers menacent de prendre d'assaut l'usine gardée par des vigiles armés qui se réfugient sur les toits ; ils ne devront leur salut qu'à l'inter­vention conjointe des syndicats et de la poli­ce; l'usine est alors réoccupée par les ou­vriers.

L'annonce des vingt mille licenciements dans la sidérurgie prévus par le plan Barre va accélérer le processus à partir de décembre 78. Plus aucun espoir n'est permis : les premiers licenciements sont fixés pour janvier 79. La détermination de la bourgeoisie va accroître d'autant la détermination des ouvriers qui n'ont plus rien à perdre dans les centres de Lorraine et du Nord qui ne vivent que de la si­dérurgie.

EN  PRELUDE...

4/1/79.: à Nancy, capitale de la Lorraine, la manifestation de cinq mille ouvriers tourne en affrontements violents avec les CRS (police spécialement entraînée pour la répression). A Metz le même jour, les ouvriers essaient de s'emparer de la sous-préfecture gardée par la police.

17/1/79 : Dans la région Lyonnaise, la seconde concentration industrielle française, le direc­teur de PUK (Péchiney Ugine Kulmann), est sé­questré et délivré par les CRS. Au même moment, des grèves commencent à s'éten­dre dans les Assurances à Paris, Bordeaux et Pau dans le sud-ouest.

DENAIN LONGWY- PARIS

Denain et Longwy vont devenir rapidement le symbole de la contre-offensive ouvrière. La fermeture des aciéries Usinor qui dominent ex­clusivement ces deux villes, excluant toute possibilité de retrouver nulle part du travail, fermeture prévue dans les semaines à venir, pousse les ouvriers à réagir d'autant plus ra­pidement que la répression policière se fait plus violente.

26/1/79 : les sidérurgistes d'Usinor brûlent les dossiers de la perception des impôts et sont matraqués durement par la police (Denain).

29.30/1/79 :  de violents affrontements éclatent à Longwy, près de la frontière belgo-luxembour­geoise , région où les ouvriers se sentent peu "lorrains" (italiens, espagnols, maghrébins, belges), tous travaillent dans l'industrie loca­le .En dépit des appels de la CGT à sauver le "pays" de l'empire des trusts  "allemands", les sidérurgistes vont cette fois déborder nette­ment les syndicats et attaquer le commissariat de police, à la suite de l'expulsion par la po­licé d'une usine où les ouvriers séquestraient quatre directeurs. Au maire (PCF) de la ville qui déclara aux ouvriers : "ne répondez pas à la violence par la violence, rentrez dans vos entreprises", ceux-ci répliquaient : "la pro­chaine fois on aura du"matériel"". février, début mars connaissent une suite quasi ininterrompue d'affrontements face auxquels les syndicats tentent de diviser le mouvement, de le dévoyer sur des objectifs nationalistes (campagne du PCF contre "l'Europe allemande", attaque par des commandos PC de wagons de fer et de charbon "étrangers", de le dénigrer par la dénonciation de "provocateurs" et "d'in­contrôlés" contre les ouvriers combatifs qui échappent à leur emprise.

2/2/79 : dans le port de Dinard en Bretagne, les pompiers en grève manifestent et réussissent à enfoncer le cordon des CRS.

6/2/79 : dans le bassin des mines de fer de Briey en Lorraine (mairie PCF), la sous-préfec­ture est occupée par les ouvriers qui affron­tent la police.

A Denain le même jour, les syndicats arrivent avec peine à obtenir la libération des cadres Usinor séquestrés.

7/2/79 : Longwy, occupation de la sous-préfectu­re, affrontements avec la police.

8/2/79 : Nantes, port sur l'Atlantique -ville d'où partirent les premiers mouvements d'occupa­tion d'usines en 1968- manifestations, affronte­ments au cours d'une tentative d'assaut de la sous-préfecture.

9/2/79 : A l'appel  des syndicats, les sidérur­gistes de Denain montent sur Paris. Les syndi­cats n'arrivent pas à empêcher l'affrontement avec les CRS qui se produit aux abords de l'aé­roport de Roissy.

C'est presque au même moment que début la grève à la Société Française de Production (SFP) des techniciens de radio et de télévision, techni­ciens qui ont reçu 450 lettres de licenciements Cette grève va durer plus de trois semaines• Les techniciens SFP cherchent à prendre contact avec les sidérurgistes lorrains. Le même jour, journée "ville-morte" à Hagondange (aciérie lorraine) à l'appel des syndicats.

13/2/79 : séquestration des cadres Usinor à De­nain ; affrontements entre pompiers et policiers à Grenoble dans le sud-est. A ce moment, les syndicats, qui tentent de con­trôler le mouvement en lançant des mots d'ordre de manifestation, de grèves régionales pour le 16/2 n'arrivent plus à contrôler leurs propres adhérents. De jeunes ouvriers CGT déclarent : .à l'heure actuelle, les syndicats ont du mal à tenir le terrain. D'ailleurs, on ne se sent plus syndiqué, on agit par nous-mêmes"."On les a suppliés, on a couru après, il n'y a plus rien eu à faire", avoue avec amertume une mili­tante PCF de Longwy. La CGT, à la différence de la CFDT, qui plus subtilement suit le mouve­ment, ne sait que verser des torrents d'ordures nationalistes : "1870, 1914, 1940, ça suffit ! la Lorraine ne sera pas bradée aux grands trusts allemands". La réponse des ouvriers ? C'est cel­le des ouvriers de Nantes qui manifestent le 8/2 aux cris de : "A bas la bourgeoisie". Voyant le mouvement prendre de l'ampleur dans plusieurs réglons, les syndicats tentent d'iso1er les sidérurgistes du Nord et de Lorraine, en appelant à une grève générale... régionale pour le 16/2. Ils espèrent que les autres ouvriers ne bougeront pas, que ce sera un bel en­terrement. Mal leur en prit :

16/2/79 : la manifestation syndicale "dégénère": â Sedan, les ouvriers dressent des barricades et se battent six heures durant avec la police. A Roubaix, des affrontements se produisent.

20/2/79 : Rouen, affrontements entre grévistes et police. La CGT dénonce les "éléments incon­trôlés".

Cette violence ouvrière va-t-elle s'organiser, se demandent avec Inquiétude les syndicalistes ? "Ce qu'on redoute maintenant, c'est que des gars s'organisent entre eux et montent des coups sans nous avertir, parce qu'ils sauraient qu'ils ne peuvent plus compter sur notre soutien!! Cette crainte des syndicats va se confirmer de plus en plus.

20/2/79 : Début de grèves dans les PTT, dans plusieurs centres de Paris de banlieue et de province. La grève s'étend lentement et ne du­re que quelques jours dans les centres touchés, mais une grande combativité et une grande mé­fiance vis-à-vis des syndicats apparaissent. Pour la première fois, on voit des délégations de postiers de la banlieue parisienne aller d'eux-mêmes chercher la solidarité dans les autres centres pour les faire débrayer. L'échec de la grève des postiers de 1974 n'est pas ou­blié : la conscience des travailleurs a mûri. Les mots d'ordre qui surgissent sont   "Hier à Longwy, aujourd'hui à Paris", "plus de lamentations, des actions efficaces". L'Idée d'une coordination de la grève entre tous les centres va se faire jour chez les postiers. Les syndi­cats vont tout faire pour étouffer dans l'oeuf une coordination de lutte Indépendante de leur contrôle. Le travail reprend début mars, mais l'Idée de coordination est l'acquis essentiel de cette lutte.

21/2/79 : occupation par des sidérurgistes CFDT de l'émetteur de télévision de Longwy. Pour les ouvriers, son fonctionnement, alors que les travailleurs de la SFP sont encore en grève est une provocation d'autant plus que des salles de rédaction, des torrents de mensonges sur les luttes se déversent. Les journalistes seront séquestrés et seront délivrés sur l'intervention de la Centrale CFDT. Il est â noter combien les ouvriers haïssent "les valets de plume". Un journaliste faillit se faire corriger par un ouvrier en colère quelques jours après.

22/2/79 : à Paris, des employés de la Bourse occupent avec des employés de Banque en grève, après avoir bousculé le service d'ordre syndi­cal, le"temple du capital" aux cris de : "les syndicats sont débordés".

23/2/79 : depuis le 21/2, l'émetteur de Longwy occupé par les sidérurgistes diffuse des infor­mations sur la crise en Lorraine. La police occupe alors l'émetteur. Les ouvriers aussitôt s'assemblent dans la nuit et la police évacue l'émetteur ; d'autres ouvriers réoccupent la télévision, la foule grossit avec l'arrivée de nouveaux sidérurgistes prévenus par sirènes et tocsin ; au son de chants révolutionnaires, les ouvriers vont attaquer au matin le commis­sariat de police. Quelques-uns parlent de se munir de fusils. Le maire PCF (Porcu) dénonce les groupes incontrôlés. Les sidérurgistes at­taquent la chambre patronale, brûlent les dos­siers et toutes les routes d'accès a Longwy sont bloquées.

Devant l'ampleur des événements, les syndicats vont essayer d'empêcher tout affrontement en­tre police et ouvriers dans le Nord où les si­dérurgistes sont prêts à reprendre le flam­beau. "Longwy montre le chemin" est un slogan qui aura beaucoup de succès.

28/2/79 : mise à sac de la chambre patronale à Valenciennes dans le Nord. Les syndicats ten­tent d'éviter que les ouvriers n'attaquent le commissariat de police et les bâtiments pu­blics. Un syndicaliste CFDT déclare : "11 faut que les gars puissent se défouler, on a prévu pour cela un catalogue d'actions". Mais les syndicats n'avaient pas prévu les brutali­tés délibérées des CRS et des gardes mobiles contre les ouvriers à Denain.

7.8/3/79 : la C6T tente d'entraîner les ouvriers vers des actions de commando pour bloquer le charbon et le fer "étranger" aux frontières. Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est que des compagnies de CRS vont arrêter des cars de sidérurgistes, casser des vitres, lancer des grenades, matraquer et fouiller les ouvriers. La nouvelle aussitôt connue déclenche la grè­ve des ouvriers d'Usinor-Denain qui tien­nent un meeting et décident d'attaquer le commissariat de police armés de boulons, de cocktails Molotov, de lance-pierres et même d'un bulldozer. Les affrontements durent toute la journée. Le soir, l'Intersyndicale regroupant CFDT et C6T appellent les ouvriers à "rentrer immédiatement dans l'entreprise pour l'occuper". Les ouvriers refusent de quitter la rue et piétinent sans le lire le tract syndical en criant : "il n'est plus temps de discuter, mais d'y aller". Les com­bats ne s'arrêtent pas, ils reprennent plu­sieurs heures encore, quelques ouvriers ar­més de fusils tirent sur les CRS.

10/3/79 : Suite aux affrontements, les syndi­cats, le PC et le PS décident de tenir un grand meeting d'enterrement de la lutte dans le flonflon des discours électoraux à Denain. Rapidement, des centaines d'ouvriers désertent le stade où la gauche a rassemblé les ouvriers aux cris de : "Plus de paroles, des actions".

LE   SABOTAGE DE LA MARCHE SUR  PARIS

Depuis quelques semaines, ce sont des centaines de grèves qui éclatent localement dans tou­te la France. Les grands centres, Paris (à l'exception des postiers, des agents hospita­liers et des travailleurs des Assurances et de la télévision) et Lyon sont relativement peu touchés par la vague de grèves qui court d'une usine à l'autre, d'une région à l'autre. Les syndicats savent qu'il faut tout faire pour em­pêcher une extension du mouvement de plus en plus explosif du mécontentement ouvrier vers Paris, centre politique et principale concen­tration prolétarienne. Les syndicats décident des "journées d'action" sectorielles, qui se­ront d'ailleurs fortement suivies : institu­teurs, enseignants, cheminots.

En effet, chez les ouvriers du Nord et de Lor­raine, une Idée est née qui a germé à travers les combats : Il faut marcher sur Paris, ce qui a une valeur de symbole pour tout le méconten­tement accumulé chez les ouvriers. Pour empêcher tout risque d'explosion comme en 1968, les syndicats vont entrer en action. La CGT va appeler à une marche sur Paris pour le 23 mars; CGT, CFDT et tous les autres syndicats vont sa­boter le mouvement de mécontentement à Paris. Ils vont s'employer à faire reprendre les employés de Banque, les techniciens de la SFP, les postiers et comme l'ensemble de la presse bourgeoise, ils mentent en prétendant que cha­que mouvement de grève est Isolé. Ils dissimu­lent l'ampleur du mécontentement et des grèves et font reprendre le travail"petit paquet par petit paquet

Mais vis-à-vis des ouvriers du Nord et de Lor­raine, la stratégie syndicale de dévoiement et d'épuisement de la combativité est beaucoup plus délicate. Le but des syndicats est d'épui­ser lentement, mais sûrement cette combativité des sidérurgistes lorrains et du Nord avant qu'à Paris les ouvriers ne réagissent, risquant de mettre "le feu aux poudres". Il n'est pas sûr que la marche sur Paris, choisie à une date où certains secteurs ont repris le travail ne remette pas en grève des milliers de travail­leurs qui se joindraient à cette marche.

La politique des syndicats en premier lieu de la CGT, va être un chef-d'oeuvre de sabotage de la manifestation. Tout est fait pour empê­cher que les ouvriers de la région parisienne, du Nord, de la Lorraine s'unissent dans la lutte. La CGT,.qui appelle dès le 10/2 à une marche sur Paris abandonne quelques jours après cette idée, parle de marche régionale. Elle laisse planer le doute sur la tenue d'une mar­che qui est née spontanément chez les ouvriers lorrains et du Nord qui sentent confusément que leur force ne peut se développer qu'en union étroite avec le principal centre indus­ triel (Paris et sa banlieue). Une minutieuse division du travail, planifiée dans les Etats- majors syndicaux, va se faire entre la CGT et la CFDT pour dégoûter les ouvriers de l'idée de "monter" sur Paris* La CFDT annonce qu'elle ne participera pas à la marche. La CGT, à son tour, annonce qu'elle n'appellera pas à la grève générale dans la région parisienne pour le 23 Mars. La CGT espère faire de cette marche une preuve de son encadrement de la classe ouvrière et montrer dans les faits qu'elle mérite bien d'être largement subven­tionnée par la bourgeoisie. Plus de 300 ner­vis du PCF membres de la CGT, plus les em­ployés des mairies communistes, sont mobili­sés pour assurer le service d'ordre, empêcher toute solidarité entre les ouvriers du Nord, de Lorraine, de Paris. Jusqu'à la dernière mi­nute, on ne saura pas quand, par quels moyens (cars, trains,) les ouvriers du Nord et de Lorraine viendront sur Paris. Ils seront mis en pleine nuit dans les cars PC-CGT et récep­tionnés à leur descente en 5 points différents de la banlieue parisienne, dans les mairies communistes, où les élus locaux les attendent ceints de leur chiffon tricolore, la bouche pleine de slogans nationalistes.

Mais ce n'est pas tout. La CGT va modifier au dernier moment l'Itinéraire de la manifestation pour éviter que les ouvriers soient en contact avec les travailleurs rentrant du travail. La manifestation est déviée de la gare Saint-La­zare, par où transitent chaque jour des centaines de milliers de travailleurs, vers les beaux quartiers de l'Opéra. C'est pourquoi, la rage au ventre, les tra­vailleurs les plus combatifs du Nord et de Lorraine vont se trouver frustrés d'une mar­che de solidarité avec les ouvriers de Paris. La manifestation sera moins importante que prévu : cent mille manifestants, mais sur ces cent mille, 11 faut enlever les milliers de flics du service d'ordre syndical et tous les fonctionnaires de l'appareil du PCF. Certes, malgré le sabotage, il y a un assez grand nombre de travailleurs, SFP, EDF (électriciens) cheminots, quelques ouvriers de Renault. Les ouvriers de Denain, de Longwy, ont été disper­sés dans les cortèges syndicaux pour éviter toute contamination de la manifestation et empêcher qu'ils apparaissent comme un corps uni. Néanmoins, les flics syndicaux n'arri­veront pas à empêcher que les sidérurgistes de Longwy enfoncent le cordon syndical et prennent la tête du cortège.

Une étroite collaboration s'établit entre CRS, gardes mobiles et police syndicale pour empêcher qu'à la dispersion les ouvriers ne tiennent des meetings. La police est présente partout, le service d'ordre syndical disperse immédiatement les ouvriers arrivés au bout du parcours, prenant prétexte de la présence d'autonomes dans le cortège et la police arro­sera abondamment de grenades lacrymogènes les ouvriers tandis que les nervis PC-CGT cogne­ront sauvagement de jeunes manifestants et en livreront même certains à la police. Les syn­dicalistes enfin protégeront de la colère des sidérurgistes des CRS qui frappent les manifes­tants. Jamais la collaboration entre police syn­dicale et police tout court n'aura été aussi manifeste.

Mais le plus écœurant pour les combattants de Longwy et de Denain, en plus d'être bombardés par les grenades des policiers, fut d'entendre les incessants slogans et litanies nationalistes du PC et de la CGT, du genre "Sauver l'indépendance nationale" ou "Se protéger des trusts allemands". Les ouvriers, repoussés jusque dans les trains par les grenades et les matraques de la police se souviendront des appels à la dispersion, de la dénonciation des combattants comme "agents du pouvoir". Ceci provoquera des heurts au sein même du syndicat.

La leçon est amère mais nécessaire : pour gagner, il faut enfoncer le cordon syndical. Pour les ouvriers qui ont combattu pendant des semaines contre la bourgeoisie, la leçon n'est pas néga­tive. La bourgeoisie a pu triompher en dénon­çant la "violence des autonomes" et étaler dans ses journaux avec complaisance les photos de centaines de CRS chargeant les manifestants.

Messieurs du PC, du PS, du RPR, de l'UDF, ceints de vos écharpes tricolores, messieurs les rabat­teurs gauchistes, à la solde de la gauche de la bourgeoisie, messieurs les anarchistes qui vous réclamez de la "liberté, égalité, fraternité", de la justice de classe capitaliste, quoique vous déclariez, les travailleurs qui par centai­nes se sont ce jour-là affrontés à la police sont forts d'une expérience que, sans votre pou­voir et malgré eux, ils sauront ajouter et Inté­grer à celle de toutes les luttes ouvrières.([2])

Bien qu'isolés les ouvriers du Nord et de Lorrai­ne n'ont pas épuisé leur combativité et leur vo­lonté de se battre. Les ouvriers de Paris ont été peu nombreux à participer à la manifestation. Beaucoup d'ouvriers sont dégoûtés par les manoeuvres syndicales. Mais cette manifestation est une leçon : ou reculer en acceptant les licen­ciements ou approfondir le mouvement, s'organi­ser par nous-mêmes en dehors des syndicats. Les ouvriers ont perdu le goût des manifestations syndicales-promenades, des grèves sectorielles et régionales. Ils ont senti leur force et dé­termination en s'affrontant avec l'Etat en de­hors des syndicats.

QUELQUES   LEÇONS

En lisant ce récit des événements en France, événements qui se sont précipités depuis février, il faut se garder à la fois :

-     d'une sous-estimation : l'ampleur des affron­tements, le débordement des syndicats, la violence ouvrière ne font juste que commencer à se déployer. Ces manifestations, ces bagar­res de rues ont déjà une couleur différente. Il y a un mouvement montant qui est loin d'a­voir atteint son point culminant.

-     d'une surestimation : bien que débordés, les syndicats n'ont pas perdu le contrôle des ou­vriers. Ils ne peuvent le perdre qu'à la condi­tion que la lutte prolétarienne passe à un sta­de qualitativement supérieur : l'organisation des ouvriers en dehors des syndicats dans leurs assemblées générales. Celles-ci ne sont apparues qu'embryonnairement et ponctuelle­ment dans l'organisation de la violence ouvriè­re contre la police. Il reste encore aux ou­vriers à organiser -pas énorme à franchir- eux-mêmes leurs manifestations, à aller eux-mêmes en masse chercher partout la solidarité des ou­vriers qui hésitent encore à se lancer dans l'action. Cela demande une clarté de cons­cience dans les buts et les moyens de la lutte qui ne peut se développer, non dans l'abstrait, mais dans le feu de l'expérience. Le prolétariat a seulement commencé son combat, 11 est loin d'avoir engagé la guerre de classe généralisée. Et des illusions subsistent encore sur la gau­che et les élections (comme le triomphe du PS et du PC l'ont montré aux élections cantonales „   avec une forte participation ouvrière).

Cependant en dépit du poids de la gauche dans; le prolétariat, les illusions tombent peu à peu :

-      les syndicats liés au PC et au PS ont signé avec le patronat et l'Etat les accords qui ac­ceptent que les ouvriers licenciés pour cau­se de faillite de l'entreprise, ne touchent plus 90 % de leurs salaires (ils n'étaient dé­jà pas très nombreux à le toucher !), mais seulement 65 % avec une diminution des alloca­tions chômage. "Une grande victoire" clame la CGT et la CFDT !

-      le gouvernement Barre, en dépit de la comba­tivité ouvrière s'efforce de ne pas revenir sur les licenciements prévus. La bourgeoisie est prisonnière des exigences économiques. El­le espère gagner du temps et compte surtout sur l'arrogance et la répression, habituée de­puis plusieurs années à une classe ouvrière contrôlée par les syndicats et chloroformée par le programme commun. Du point de vue éco­nomique, la bourgeoisie n'a pas de choix : ses choix lui sont imposés par la crise qui, loin de permettre une souplesse politique en­traîne plus de rigidité.

Face à la bourgeoisie qui n'est pas prête à cé­der et face au PS par la voie de Rocard, qui justifie les mesures d'austérité, le proléta­riat n'a pas d'autre choix que de répondre coup par coup à ce qui se poursuit. Onze mil­le licenciements dans l'industrie du télépho­ne, du chômage prévu dans l'automobile, tren­te mille postes d'enseignants supprimés, telle est la réalité des promesses de reclassement faites aux sidérurgistes !

Le prolétariat en France est à la croisée des chemins. Ce n'est pas sa combativité qui a surpris la bourgeoisie depuis 68, celle-ci a appris à trembler devant la facilité avec laquelle les ouvriers sont capables de lutter massivement. Ce qui l'inquiète, c'est de voir non seulement des ouvriers s'affronter résolument à l'Etat, mais surtout le débordement des syndicats. Cela ne s'était pas produit même en 1968.

"Il y a un vide politique" s'écrient toutes les fractions de la bourgeoisie. "Il y a un vide syndical" répondent en coeur les trotskystes, qui s'inquiètent "d'une désaffection envers les organisations syndicales puisque 50 % des adhérents cégétistes de la métallurgie de la Moselle n'avaient pas repris leur carte syndicale en mars 1973 et 20 % pour les adhé­rents de la CFDT". ([3])

Ce "vide"" dont la bourgeoisie s'inquiète, c'est l'érosion des illusions chez le prolétariat. Cette désillusion, c'est l'espoir. Et le prolétariat l'a bien montré par son énergie fa­rouche à résister à l'offensive bourgeoise, par sa joie enfin à Longwy et à Denain de voir qu'il peut faire reculer la bourgeoisie. Un proléta­riat qui peut croire en sa force n'est pas une classe qui s'avoue vaincue.  Il sait que mainte­nant il faut aller plus loin, qu'il n'est pas possible de reculer. Se sacrifier pour sa bour­geoisie nationale sur le terrain de sa guerre économique aujourd'hui, c'est se sacrifier pour sa guerre tout court demain !

Certes, le chemin de la lutte de classe est lent, avec de brusques avancées, suivies de re­tombées brutales. Mais le prolétariat apprend par son expérience et ne connait pas d'autre école que la lutte elle-même !

1)            la lutte paye

2)     plus la lutte trouve ses propres instruments et ses propres objectifs, plus elle paye.

Le stade supérieur de la lutte ne se trouve pas dans la multiplication des actions ponctuelles et isolées des syndicats mais dans l'exten­sion d'actions massives organisées indépendam­ment de tous les appareils syndicaux et poli­tiques de la bourgeoisie.

Dans ce but, les ouvriers doivent prendre la parole dans les assemblées générales, aller chercher eux-mêmes la solidarité là où luttent d'autres ouvriers, là où se trouvent les chô­meurs. La classe ouvrière doit prendre confian­ce en elle-même, doit prendre conscience que "l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes".

La classe ouvrière hésite encore, tout étonnée de sa propre audace. Elle doit maintenant encore, redoubler d'audace !

Chardin



[1] Caen, ville normande qui avait annoncé Mai 68 par toute une journée d'affrontements avec les CRS en janvier 1968

[2] Après la manifestation du 23 mars, il y a eu un procès (pour juger les « casseurs »), procès où notamment les anarchistes se sont désolidarisés des actes de violences commis pendant la manifestation.

[3] Imprecor : revue théorique de la « Ligue Communiste Révolutionnaire », un des plus important groupe trotskiste en France. N° du 15/03/79.

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