Notes sur la gauche hollandaise (2° partie)

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Dans cette partie, nous tenterons de montrer que la préoccupation de former une avant-garde du prolétariat basée sur des positions communistes claires, ayant pour tâche de défendre activement ces positions dans la lutte, a toujours été cel­le de la Gauche Hollandaise. On ne peut vraiment comprendre la position de la Gauche Hollandaise sur le Parti que si on s'abstient de faire des jeux de mots comme les conseillistes actuels et autres "spécialistes" de l'histoire. Il faut, par contre, chercher à comprendre vraiment le débat qui avait lieu chez les révolutionnaires des années 20, 30 et 40, ces longues années de contre-révolution qui ont suivi la vague révo­lutionnaire de 1917-23.

LE CADRE DU DEBAT SUR LE PARTI

Les organisations révolutionnaires qui se sont regroupées dans l'Internationale Communiste, tout en ayant eu une approche différente, se trouvaient toutes confrontées au problème de comprendre les conséquences de la nouvelle pé­riode, cette "ère de guerres et de révolutions" -la décadence du capitalisme- sur la question du parti.

Dans la période ascendante du capitalisme, le parti était une organisation unitaire de la classe qui luttait pour des réformes parlementaires et au sein de laquelle les révolution­naires étaient actifs dans la défense du pro­gramme de la révolution prolétarienne. A côté du parti politique, le mouvement syndical était constitué par des organismes    unitaires au ni­veau économique. Ces deux types d'organisations unitaires pouvaient exister de façon permanente au sein de la société car le capitalisme pouvait encore accorder des réformes à la classe ouvriè­re qui, en conséquence, luttait dans le cadre du système capitaliste au niveau politique parlemen­taire et au niveau économique, de façon distincte et séparée. Avant la première guerre mondiale, Pannekoek, en accord avec Rosa Luxembourg, consi­dérait déjà la grève de masse comme pouvant met­tre en oeuvre une action politique par les orga­nismes de masse du prolétariat. Dans une telle action, les buts différents du mouvement politi­que et du mouvement syndical étaient confondus et unis dans des buts politiques. Les grèves de masse n'exigeraient plus les seules capacités des représentants et des porte-paroles de la classe, mais la force, la conscience de la classe et la discipline des masses. Loin de nier la nécessité du parti, la Gauche Hollan­daise partageait la conception de toute la Gauche de la Deuxième Internationale : le parti de masse (à l'exemple du parti allemand) serait l'instrument de l'émancipation du prolétariat dans la révolution. Telle était l'idée de Léni­ne, de Luxembourg, de Gorter, de Pannekoek. La Gauche Hollandaise et Allemande se distinguait déjà à l'époque des bolcheviks, par son   insis­tance sur la nécessité de développer les forces créatives, "spontanées" des masses prolétarien­nes sans lesquelles la victoire de la révolution serait impossible. Les bolcheviks, eux, ont ap­porté leur contribution sur un autre aspect de la question du parti. Dans les circonstances particulières de la Russie tsariste, Lénine était forcé de bâtir une organisation des révolu­tionnaires pour préparer un parti de masse so­cial-démocrate. Une telle organisation des élé­ments les plus conscients de la classe était bien adaptée au changement de période dans la vie du capitalisme. Avec la fin de la possibili­té des réformes au sein du système, les syndicats et les partis parlementaires n'ont pu sauver leur existence en tant qu'organisations perma­nentes, qu'en quittant le camp de la classe ou­vrière pour s'intégrer dans l'Etat bourgeois en 1914. Par contre, des actions révolutionnaires de masse   ont surgi les nouvelles organisations unitaires du prolétariat : les assemblées générales, les comités de grève, les conseils ou­vriers. Comme avant 1914, les révolutionnaires étaient des éléments actifs au sein de ces orga­nismes unitaires. Mais tandis que ce nouveau ty­pe d'organisation de par la nature du but qu'el­le se donnait, un but révolutionnaire, ne pou­vait plus exister qu'en période de lutte et pen­dant la lutte , les révolutionnaires eux s'orga­nisaient comme minorité de la classe en se don­nant pour objectif de contribuer à la clarifica­tion du but et des moyens de la lutte. De telles organisations révolutionnaires, tout en s'appelant des "partis", n'étaient pas identiques aux partis de la période ascendante du capitalisme : la classe ouvrière fermement unie sur la base de la conscience du programme communiste.

Ce sont surtout les Gauches allemande et hollan­daise qui ont compris que le caractère nécessai­rement minoritaire de l'organisation des révolutionnaires, du parti, ne permettait pas d'iden­tifier parti et classe à moins de tomber dans des formes de substitutionnisme. C'est surtout par la conscience qu'elles avaient de la néces­sité de la spontanéité de masse que les Gauches allemande et hollandaise ont défendu l'organi­sation des révolutionnaires sans tomber dans le substitutionnisme, Par contre, les Gauches allemande et hollandaise avaient aussi des fai­blesses dans la conception du parti  ; elles étaient le résultat d'une incompréhension que dans la période nouvellement ouverte de déca­dence du capitalisme, les organisations uni­taires de la classe ne pouvaient exister que pendant la lutte, et l'organisation des révo­lutionnaires ne pouvait avoir une influence réelle dans la classe -être le parti- que dans une vague révolutionnaire.

C'est sur le premier problème que le KAPD s'est séparé en diverses fractions pendant la remon­tée de la lutte de classe. Sur ce même problè­me, la Gauche hollandaise a apporté des con­tributions importantes et a finalement résolu le problème.

Sur le deuxième (le parti), bien que la Gauche hollandaise n'ait pas atteint la clarté de la Gauche italienne en exil  (surtout Bilan et In­ternationalisme ), elle a su assumer les tâches qui reviennent aux révolutionnaires dans une phase de reflux (dans les années 20 et 30) et a travaillé à préparer à nouveau le futur par­ti dans la perspective d'une reprise révolu­tionnaire après la seconde guerre mondiale. Sur la question du parti, les conseillistes actuels sont en régression sur la Gauche hol­landaise ; ils défendent la position anti-parti de Ruhle, que n'ont jamais partagée Gorter, Pannekoek, Hempel ou Canne Mayer.

Bien que le KAP hollandais n'ait pas créé d'AAU (Union Générale des Ouvriers), il était divisé en deux tendances comme le parti allemand (KAPD). Gorter représentait la tendance d'Essen du KAP tandis que Pannekoek n'a pas pris posi­tion mais a publié des textes sur le sujet du débat. Nous verrons qu'en fait les positions de Pannekoek contenaient déjà les données de la solution du problème qui fut résolu après la mort de Gorter en 1927,

LES SCISSIONS DANS LE KAPD HOLLANDAIS SUR LE A.A.U.

Les débats qui ont finalement mené à l'éclate­ment dans le parti avaient lieu surtout sur la question du rapport entre le parti et l'AAU. TAAUD prétendait être la synthèse des organisa­tions d'usine nées de la révolution allemande. Le programme du KAPD considérait les organisa­tions d'usine comme des"organisations de lutte purement prolétariennes" qui avaient la double tâche de contribuer à la dénonciation et à la destruction de l'esprit contre-révolutionnaire des   syndicats et de préparer la construction de la société communiste. Dans les organisa­tions d'usine, les masses devaient s'unifier par la conscience de leur solidarité de classe. L'AAUD définissait ainsi cette seconde tâche :

"Dans la phase de prise du pouvoir politique l'organisation d'usine devient elle-même une partie de ta dictature prolétarienne, pratiquée dans l'usine par les conseils d'usine qui se structurent sur la base de l'organisation d'u­sine. L'organisation d'usine est une garantie pour que le pouvoir politique soit toujours en­tre les mains du   comité exécutif des conseils".

Programme de l’AAUD (décembre 1920)

Selon le KAPD, l'organisation d'usine en tant qu'organisme unitaire de combat, était une garantie pour la conquête du pouvoir par le prolétariat et non par "quelques leaders de parti et leur clique" (Programme du KAPD). La tâche du parti, du KAPD. n'était pas la prise du pouvoir mais "le recoupement des éléments les plus conscients de la classe ouvrière sur la base du programme du parti . Le KAP doit intervenir dans les organisations d'usine et y mener une propagande infatigable" mais ce qu'on attendait n'eut pas lieu. Les tâches assignées aux organisations d'usine qui de­vaient s'organiser entre elles dans l'AAUD et regrouper bientôt tout le prolétariat alle­mand, ne furent pas remplies. Très tôt déjà, Pannekoek avertissait -dans une lettre datée du 5 juillet 1920- qu'il pensait fausse l'idée de deux organisations des ouvriers les plus conscients, qui toutes deux "se trouvaient être des minorités au sein des grandes masses qui n'étaient pas encore actives et restaient enco­re dans les syndicats". A long terme, une telle double organisation serait inutile puisqu'en fait elles regroupaient et recouvraient les mêmes personnes. La démocratie prolétarienne doit se baser sur tous ceux qui travaillent dans l'entreprise et "qui au travers de leurs représentants, de leurs conseils d'usines, prennent en mains la direction politique et so­ciale". Selon Pannekoek, les communistes étaient une minorité plus consciente qui avaient pour tâche de diffuser les positions de classe et de donner une orientation et un but à la lutte. Une deuxième organisation, les Unions est inu­tile pour la révolution. D'après lui, donc, il fallait abandonner l'AAUD pour le parti, bien qu'il dît que l'organisation en Union était peut-être nécessaire quand même dans la situa­tion spécifique en Allemagne.

OTTO RULHE ET LE A.A.U.

La scission d'Otto Ruhle et de son groupe s'es faite sur l'idée exactement opposée à celle de Pannekoek. Ruhle abandonnait le parti en faveur de d'union qu'il considérait comme la véritable organisation unitaire qui supprimait la nécessité du parti, Ruhle voyait le parti comme un énorme appareil qui voulait diriger les luttes d'en haut, jusque dans les moindres détails ; c'est une conception du parti que Rosa Luxem­bourg avait reproché à Lénine. Mais le KAPD considérait sa tâche comme une contribution au "développement de la conscien­ce de soi du prolétariat allemand" (Programme du KAPD). Dans son texte de rupture avec le KAPD ("Grundfrogen der Organisation"), Ruhle laissait de côté cette tâche de clarification que se donnait le parti. Mais déjà dans le Programme de l'AAU (E) (E = "Einheits organisation" ou organisation unitaire ; le E distingue l’AAU de Rhuhle de l’AAUD du KAPD), on retrouve les tâches propagandistes bien que l’organisation fédéraliste qu’était l’AAU (E)) se trouve dans l’impossibilité de remplir ces tâches, vu la multitude de mic mac de positions qu’elle avait. Comme toutes ces positions existaient en son sein sans être discutées, l’AAU (E) n’a pratiquement pas contribué au "développement de la conscience de soi" de la classe ouvrière qui constituait pourtant l’un des points de son programme. Et malgré la conception anti-parti de Ruhle,, il n’a pas pu empêcher qu’en 1921 un groupe politique sorte de l’organisation unitaire", un groupe qui s’appelait « Gruppe de Ratekommnisten" (Groupe des Communistes de Conseils).

La majorité du KAPD défendait le centralisme à la base, contre le fédéralisme de Riihle : "le fédéralisme devient un non-sens s'il équivaut à séparer les entreprises ou les districts alors qu'ils représentent un tout" (Karl  Schroder : "Vom Werden einer neuen Gesellschaft"). Dans la brochure "Die Klassenkampf - Organisation des Prolétariats " ("l'organisation de la lutte du de classe du prolétariat"), Gorter défendait l'idée de l'existence distincte du KAPD par rap­port à l’"Union".

Il est clair qu'on ne peut identifier les positions de Gorter et Pannekoek avec celles de Ruh­le. Au début des années 20, Gorter et Ruhle étaient opposés sur la question du parti alors que tous deux croyaient encore que l'Union" pourrait croître jusqu'à devenir une organisation vraiment unitaire. A ce moment-là, Panne­koek soulignait déjà le caractère minoritaire de l'Union et suggérait la suppression de l'AAU. La fin tragique du KAPD, conséquence directe de la défaite de la révolution mondiale, a fait que ce n'est pas dans le parti mais dans les restes des Unions que s'est fait sentir la nécessité du regroupement des rares éléments restés fidèles à la révolution. Ce regroupement a donné le "Kommunistische Arbeiter-Union" (Union des Ouvriers Communistes), résultat   d'une fusion des restes de TAAU (E) et de l'AAU (D), fraction de Berlin en 1931. La Gauche hollandaise a eu une grande influence sur ce regroupement. Dans un texte de la fin des années 40, Henk Can­ne Meyer se souvient :

"Ce nouveau nom (KAU) était en fait l'expression de la conscience d'une évolution graduelle dans les conceptions du mouvement pour l'organisation d'usine. Et cette évolution portait notamment sur ce qu'était la classe organisée. Auparavant, l'AAU avait pensé qu'elle organiserait la classe ouvrière et que les millions d'ouvriers adhéreraient tous à cette organisation. Mais au cours des années, l'AAU avait toujours défendu l'idée que les ouvriers eux-mêmes devraient organiser leurs mouvements de grève et leur lutte m mettant en relation tous les comités d'action, 'ri faisant cela,  ils agissaient aussi comme classe organisée tout en n'étant pas membres de 'AAU. En d'autres termes,   la lutte comme classe organisée n'était plus considérée comme dépendante de la construction préalable d'une organisation déjà créée  (...). Le rôle de l'AAU, ou plus tard du KAU,  c'était de faire de la propagande communiste au sein des masses en lutte ; sa signification, c'était de contribuer à la lutte en indiquant le chemin conscient à parcourir vers le but poursuivi". ("De Economische Grondslagen van de Radenmaatschappy")

DU PARTI A LA FRACTION: LE GIC

Vers la fin   des années 20 et au début des années 30, il était clair que les révolutionnaires avaient perdu toute influence réelle dans la lutte de classes. En conséquence, le parti tendait à se diviser en tendances qui défendaient différentes positions sur la défaite de la révolution mondiale. Henk Canne Meyer qui avait été un représentant de la tendance de Berlin dans le KAP hollandais, quittait le parti en 1924 avec la déclaration suivante :

"Le KAP (durant presque toute son existence) n'a pas été autre chose qu'une fondrière qui produisait toujours plus de nouvelle boue. Toutes les puanteurs qui se sont ainsi développées sont connues de vous. On ne peut plus rien faire en son sein et de nouvelles forces fraîches réussiront certainement à se garder du marais l'.

En 1927, se tint une série de réunions de discussions entre membres du KAP hollandais, d'ex-membres et des révolutionnaires allemands sur les problèmes de la période de transition. Hempel avait commencé le plan d'un texte, basé sur les voyages qu'il avait faits en Union Soviétique, en tant que délégué du KAPD, sur le Capital et la Critique du Programme de Gotha de Marx. Pendant la première de ces discussions, Pannekoek était présent et s'était opposé à ce plan, en se référant à 1'Etat et la Révolution de Lé­nine. Le 15 septembre 1927, Gorter mourait et avec lui, disparaissait la dernière force de cohésion du KAP hollandais. De ces réunions de discussions sur la période de transition, est né le "Groupe des Communistes Internationalistes" (GIC), sans doute le groupe le plus fructueux des groupes communistes de conseils hollandais. Beaucoup d'ex-membres du KAPD se trouvaient alors en exil en Hollande, dans leur fuite de la contre-révolution en marche. Le GIC publiait le "Persmateriaal du GIC" (hollandais), "Ratekorrespondenz" (allemand) et "Klasbatalo" (espéranto); il était en contact étroit avec "Council Correspondance" (de l'émigré allemand Paul Mattick) aux Etats-Unis et avec le reste du KAPD en Allemagne. A côté de son activité de propagande en direction des chômeurs et des ouvriers, le GIC voulait élaborer les expériences des années révolutionnaires passées. Dans ce cadre, le GIC a développé le plan du texte de Hempel de manière collective et a publié en 1930-31 "De Grundbegrinselen des Communistische Productie en Distributie" (Principes Fondamentaux de la Production et de la Distribution Communistes"). Ce texte est une intéressante contribution aux questions économiques de la période de transition, bien qu'on puisse critiquer ses faiblesses et ses lacunes sur les aspects politiques de la période de transition au communisme, aspects qu’il faut clarifier avant de trancher sur les aspects économiques. H.Wa­gner, ex-membre de la tendance "Essen" du KAPD développait alors la fausse Idée que la révolu­tion en Russie avait été à la fois prolétarien­ne et bourgeoise, idée qu'on peut déjà trouver dans le programme du "Kommunistische Arbeiter-Internationale" ([1]), dans les "Thèses sur le Bolchévisme". Pannekoek, après de longues an­nées de passivité quasi-totale, était en con­tact étroit avec le GIC. En 1938, il publiait "Lénine Philosophe'1, critique philosophique du bolchévisme basée sur les Thèses de Wagner ([2]).

En ce qui concerne la question du parti à la­quelle nous nous limiterons ici, le texte de Canne Meyer "Naar een nieuwe arbeidersbewegung" ("Pour un nouveau mouvement ouvrier") est in­téressant comme contribution publiée à l'épo­que en hollandais, allemand et anglais. Face à l'avancée de la contre-révolution et à l'impuis­sance de la classe ouvrière, le GIC proposait une nouvelle..."synthèse organisations lie des ouvriers relativement peu nombreux pour qui  la lutte pour le mouvement autonome de notre clas­se est devenue une raison de vivre", synthèse qui     de/ait se faire dans des "groupes de tra­vail". Canne Meyer croyait qu'un regroupement de ces "groupes de travail" était impossible pour le moment car "l'écroulement du vieux (mouvement) n'  a pas encore permis de produire suffisamment de convergence de positions" ("Naar een nieuwe arbeidersbewegung, 1935).

Le GIC a mis définitivement fin aux confusions du KAP sur l'organisation unitaire. Bien que le GIC fût pour la création de "noyaux révolution­naires d'usine" orientés dans le même sens que les "groupes de travail" : des organisations propagandistes dans les usines, il distinguait clairement cette organisation d'usine de l'orga­nisation des révolutionnaires :

"L'organisation d'usine>  en tant qu'expression de l'unité de la classe ouvrière à un moment donné,  disparaîtra toujours avant la révolution et sera seulement la forme d'organisation perma­nente des ouvriers aux moments décisifs de bou­leversement des rapports de force". (Nelbingen omtrent révolutionnaire bedrigjfshernen" Amsterdam 1935)

La position de PANNEKOEK dans les années 30-40

Pour les conseillistes actuels, il est :

"Évident que Pannekoek ne pense   pas seulement que le parti bolchevik était l'opposé d'une organisation prolétarienne3 mais encore tout par­ti de quelque type que ce soit. Sa critique de la conception du parti de Lénine est aussi une critique de la conception du parti en général.." (Cajo Brendel  "Anton Pannekoek, theoritikus von Ret Socialisme", p.99/100)

Quelques lignes plus loin, Brendel dit après quelle sorte de parti il en a : le KAP. Très cor­rectement, Brendel montre la position de Pannekoek en 192a, selon laquelle un parti prolétarien est nécessaire avant et pendant la révolution prolétarienne. Mais Brendel a tort lorsqu'il veut prouver, par toute une série de citations de Pan­nekoek, que :

"...  la pratique -de ce type de partis et surtout de la lutte ouvrière- montre à Pannekoek non pas qu'à chaque type de révolution correspond un type propre de parti, mais que le parti quelle que soit sa forme est un phénomène limité à la révolution bourgeoise et à la société bourgeoise. La frontiè­re ne se situe pas entre parti bourgeois et parti prolétarien mais entre le parti bourgeois et l'or­ganisation de la lutte prolétarienne'' (ibid, p.100):

Mais toutes les citations de Pannekoek que donne Brendel dans son livre de Lénine Philosophe, des Conseils ouvriers (1945), des Cinq Thèses sur la Lutte de Classe (1946) ne font que souligner la critique à la conception substitutionniste des bolcheviks et la nécessité de l'activité clarificatrice de l'organisation des révolutionnaires. Brendel a complètement oublié de noter que c'est seulement le Pannekoek de la fin des années 20 qui parle du "parti" au sens des partis sociaux-démocrates, bolchevik ou des vieux partis bour­geois. Ce n'est pas surprenant car le KAP avait alors disparu comme parti prolétarien ayant une influence réelle. Mais Brendel est obligé de no­ter que Pannekoek utilise "un ton un peu diffé­rent" (ibid, p.105) dans les thèses de 1946. Ce n'est pas un autre ton. C'est que Brendel a une surdité politique pour des termes comme "clarifi­cation politique". Selon Brendel, ce ton "un peu différent" de Pannekoek trouve son explication dans le texte du "Spartacusbond" : "Taak en wezen van de nieuwe partij" ("Tâches et nature du nou­veau parti"), que Brendel considère comme un com­promis opportuniste entre les positions du GIC et celles du groupe de Sneevliet qui se sont regrou­pés à la fin de la seconde guerre mondiale. Bien que ce texte contienne beaucoup de confusions, c'était l'un des derniers signes de vie de la Gau­che hollandaise qui, après la guerre, espérait une reprise de la lutte de classe ouvrière et se préparait à former le parti de classe, en tant qu'instrument indispensable de la révolution mon­diale. Hélas, la Gauche hollandaise s'était affai­blie pendant la guerre et n'a pas survécu à la période de reconstruction qui a permis *u capita­lisme de continuer la contre-révolution. En 1947, Canne Meyer quittait le "Spartacusbond" qui était dominé par une tendance activiste voulant recons­truire une sorte d'AAU. Le texte "Economische Grondslagen van de Radenmaatschappy" fut publié par Canne Meyer dans "Radencommunisme" après qu'il a quitté, ainsi que les autres membres du GIC, le "Spartacusbond". Ceci n'a pas fait hésiter "Spartacusbond à répondre aux critiques du CCI (Revue Internationale n°12 ) en se cachant derrière ce texte pour éviter toute discussion avec le milieu révolutionnaire existant actuellement et qui se réclame du KAPD. Canne Meyer, Hempel et d'autres anciens membres du GIC, par contre, n'ont jamais rompu le contact avec "Internationalisme" des an­nées 40 dont le CCI se réclame directement.

Mais pourquoi Brendel suggère-t-il dans son livre sur Pannekoek que le regroupement entre le Snevliet et le GIC était opportuniste ? Parce que lui-même n’a rejoint le "Spartacusbond" qu’après 1947 ? Quelle fut son attitude à l'égard des positions du GIC ? Dans les années 30, Brendel était membre d'une tendance communiste de Con­seils dont le GIC disait qu’elle voit le che­min du mouvement de masse dans la simple pro­vocation des conflits de classe"(PIC 1932, n°19). Le GIC pensait au contraire "que la sim­ple provocation de conflits de classe mène à vider de son énergie la partie révolutionnaire du prolétariat, mène de défaites en défaites sans contribuer à la formation d'un front de classe réel" (ibidem) Et justement contre cela, le GIC préconisait que "dans le choix de la résistance, il fallait directement faire de la propagande pour le front de classe "(ibid).

Le groupe de Brendel critiquait le texte du GIC sur Je "nouveau mouvement ouvrier" car "la clas­se ouvrière ferait son apprentissage dans la pratique, complètement indépendamment des grou­pes d'étude" (Brendel, in "Jahrbuch Arbeiterbe-wegung"). Aujourd'hui, il essaie d'élaborer des formules théoriques pour un nouveau mouvement ouvrier et pense que "le GIC se distinguait de façon principielle du vieux mouvement ouvrier mais n'était pas le nouveau mouvement ouvrier et ne pouvait pas 1'être parce que sa formation ne pouvait être comprise que comme un long pro­cessus" (ibid). Pauvre Brendel qui tombe main­tenant dans le même piège que dans les années 30 ; il voit la classe dans son ensemble d'un côté et les révolutionnaires de l'autre, complè­tement séparés. Pour le GIC, la classe dans son ensemble constituait le mouvement des ouvriers et l'organisation des révolutionnaires était le (nouveau) mouvement ouvrier ([3]). Alors que le GIC était en faveur d'un nouveau mouvement ou­vrier,  "Daad en Gedachte", groupe actuel de Brendel, non seulement ne voit pas le mouvement des ouvriers, mais s'oppose à tout mouvement ou­vrier, le vieux et aussi le nouveau qui se déve­loppe maintenant dans la discussion et le pro­cessus de regroupement des révolutionnaires. Telle est la fin tragique de la Gauche hollan­daise. Les activistes d'hier ne subsistent que pour dénaturer toutes les contributions positi­ves du communisme des conseils et les transfor­mer en des absurdités conseil listes.

F.K

ABREVIATIONS :

AAU :                            Union Générale Ouvrière

AAUD :                          Union Générale Ouvrière d'Allemagne

AAUE :                          Union Générale Ouvrière d'Allemagne (Organisation Unitaire)

GIC :                             Groupe des Communistes Internationalistes

KAI :                            Internationale Communiste Ouvrière

KAPD :                         Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne

KAP Hollandais:           Parti Communiste Ouvrier de Hollande

KAU :                           Union Ouvrière Communiste

Sneevliet :                    Nom d'un groupe formé autour de Sneevliet, trotskyste hollandais.



[1] La KAI (Internationale Communiste Ouvrière) correspondait à une tentative des tendances "Essen" des deux KAP de regrouper la Gauche communiste Internationale. A part le KAPD et le KAP hollandais, elle se réduisait à la Gauche bulgare, la Gauche anglaise et la Gauche russe.

[2] On trouve la critique de ces thèses dans "Octobre 1917 : début de la révolution mondiale" (Revue Internationale n°12)

[3] "Daad en Gedachte" a toujours été confus dans ses définitions du mouvement ouvrier et du mouvement des ouvriers. Dans le n°1976-4, il est dit qu’Otto Rhule était l’un des pionniers du nouveau mouvement ouvrier. Dans le n°1978-10, il est dit que Marx et Gorter étaient des membres du mouvement ouvrier qui était distinct du mouvement des ouvriers. Il semble que dans sa sympathie pour l'AAU (E) de Ruhle, "Daad en Gedachte" confonde parfois le nouveau mouve­ment ouvrier avec le mouvement des ouvriers.