L'Etat dans la période de transition

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La "Revue Internationale" du CCI a abordé à plusieurs reprises la question de la période de transi­tion du capitalisme au communisme. Elle a publié plus d'une dizaine de textes dans lesquels est évoqué en particulier le problème posé par les rapports entre la dictature du prolétariat et l'Etat dans la période de transition. L'idée d'une non-identité entre ces deux notions,  telle qu'elle apparaît dans les textes suivants : "Problèmes de la période de transition" et "La ré­volution prolétarienne" (n°1), "La période de transition" et "Contribution à l'étude de la ques­tion de l'Etat" (n°6), "Présentation des projets de résolution du 2ème Congrès de R.I." et "La Gauche Communiste en Russie" (n°8) "Les confusions politiques de la C.W.O." (n°10) "Projet de résolution sur la période de transition au 2ème Congrès du CCI." et  "L'Etat et la dictature du prolétariat" (n°11) y cette idée donc a souvent été considérée comme scandaleuse et "absolument étrangère au marxisme" par nombre d'éléments révolutionnaires qui s'empressent de brandir la ci­tation célèbre de Marx,  tirée de sa "Critique du Programme de Gotha", suivant laquelle, durant la période de transition "l'Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat".

Le texte qui suit est une nouvelle contribution sur cette question. Il se propose en particulier d'établir que cette non-identité entre Etat et dictature du prolétariat n'est en rien "anti-marxiste" mais qu'au contraire,  au delà de sa réfutation de certaines formules de Marx et Engels, elle s'ins­crit parfaitement dans toute la démarche du marxisme.

NATURE ET FONCTION DE L'ETAT

Au cœur de la théorie de l'Etat de Marx, se trouve la notion du dépérissement de l'Etat.

Dans sa critique de la philosophie de l'Etat de Hegel, avec laquelle débute sa vie de penseur et militant révolutionnaire, Marx combat non seu­lement l'idéalisme de Hegel selon lequel le point de départ de tout le mouvement serait l'Idée (faisant partout "de l'Idée le sujet, et du sujet réel proprement dit, le prédicat") (), mais dénonce avec véhémence les conclusions de cette philosophie, qui fait de l'Etat le média­teur entre l'homme social et l'homme universel politique, le réconciliateur du déchirement en­tre l'homme privé et l'homme universel. Hegel constatant l'opposition conflictuelle croissan­te entre la société civile et l'Etat, veut que la solution à cette contradiction soit trouvée dans l'auto limitation de la société civile et son intégration volontaire dans l'Etat, car di­sait-il  "c'est seulement dans l'Etat que l'hom­me a une existence conforme à la raison" et "tout ce que l'homme est, il le doit à l'Etat, c'est là que son être réside. Toute sa valeur, toute sa réalité spirituelle, il ne les a que par l'Etat". () A cette délirante valorisa­tion de l'Etat qui fait de Hegel son plus grand apologiste, Marx oppose : "L'émancipation humaine n'est réalisée que lorsque l'homme a reconnu et organisé ses forces propres comme force sociale et ne sépare donc plus de lui la force sociale sous la forme de la force politique" (), c'est à dire de l'Etat.

D'emblée, la finalité, c'est-à-dire la prise de position face et contre l'Etat, produit, manifes­tation et facteur actif de l'aliénation de l'hu­manité sera présente dans l'oeuvre d'élaboration théorique de Marx. Au renforcement de l'Etat et de son absorption de la société civile de Hegel, Marx opposera résolument le dépérissement de l'Etat comme synonyme de la marche vers l'éman­cipation de l'humanité, et cette notion fondamen­tale sera reprise, enrichie, développée tout au long de sa vie et de son oeuvre.

Cette opposition radicale à l'Etat et l'annonce de son dépérissement possible et inévitable ne sont pas un produit du génie personnel de Marx, encore qu'elles trouvent chez lui une analyse rigoureuse et une démonstration des plus cohéren­tes. C'est dans la réalité de l'époque que ces problématiques sont présentes et c'est dans cet­te même réalité que les premiers germes de la réponse commencent à s'ébaucher dans l'appari­tion et la lutte d'une classe historique nouvel­le : le prolétariat. Aussi grands qu'aient pu être sa contribution et son mérite, Marx ne fai­sait que rendre théoriquement saisissable le mouvement du prolétariat qui se déroulait dans la réalité.

En même temps qu'il combattait l'idéalisme et l'apologie de l'Etat de Hegel, Marx rejetait également toutes les théories "rationalistes" qui cherchaient à fonder l'Etat sur la "raison critique" ou encore celles qui, de Stirner à Bakounine, le condamnaient au nom d'un principe moral.

Produit historique du développement des forces productives et de la division du travail -qui font éclater l'ancienne société communiste pri­mitive- la nouvelle société fondée sur la pro­priété privée et sa division en classes antago­niques fait nécessairement surgir cette institu­tion super-structurelle qu'est l'Etat.

Manifestation d'une situation historique où la société est entrée dans un état de contradictions et d'antagonismes irréductibles (), l'Etat est en même temps l'institution indispensable pour maintenir une certaine cohésion, un ordre social, pour empêcher la société de se détruire complète­ment dans des luttes stériles et pour imposer par la force aux classes exploitées la soumission à cet ordre. Cet ordre, c'est la domination écono­mique d'une classe exploiteuse dans la société dont l'Etat est le gardien, et c'est à travers lui que la classe exploiteuse économiquement do­minante accède à la domination politique de la société. L'Etat, est donc toujours l'émanation des classes exploiteuses et, en règle générale, de la classe économiquement et immédiatement pré­dominante, dont il tire son origine et dont une fraction se spécialise dans la fonction étatique.

De ce que nous venons de dire découle que la fonction fondamentale de L’Etat est d'être le gardien de l'ordre économique établi.

Quand de nouvelles classes exploiteuses surgis­sent représentant les nouvelles forces produc­tives qui se sont développées au sein de la so­ciété au point d'entrer en contradiction avec les rapports de production existants et exi­gent leur changement, c'est à l'Etat qu'elles se heurtent, à l'Etat représentant le dernier rempart de l'ancienne société. La dynamique révolutionnaire se trouve toujours dans la so­ciété civile, dans les nouvelles classes qui ont surgi, mais jamais dans l'Etat comme tel. Il est donc principalement un instrument de conservation sociale. Dire que l'Etat est tan­tôt conservateur, tantôt révolutionnaire selon l'état de la classe qui le domine, mettre sur le même plan ces deux moments, en faire un pa­rallèle, c'est escamoter le problème de ce qui constitue le caractère fondamental de l'Etat, sa fonction essentielle. Même quand la classe révolutionnaire a conquis par la force l'Etat et, en le reconstruisant, l'adapte à ses be­soins et intérêts, cela ne change pas la natu­re essentiellement conservatrice de L’Etat, ni ne lui donne une nouvelle nature révolutionnai­re. Et cela pour la double raison :

  • que le nouvel Etat n'est que le résultat, l'aboutissement d'un bouleversement qui a déjà eu lieu ailleurs dans la structure économique de la société et dont le nouvel Etat ne fait qu'enregistrer et consacrer le fait ;
  • que, sitôt surgi, le nouvel Etat a pour fonc­tion fondamentale, non pas tant de se débarrasser des vestiges des anciennes classes déjà défaites, mais surtout de défendre le nouvel ordre social contre la menace des nouvelles classes exploitées, et pour leur sujétion. Il importe de ne pas prendre les lueurs apparentes de L’Etat pour la réalité de sa nature profonde.

D'aucuns, se référant à tel ou tel acte ou évènement sporadique, qui s'est produit sur­tout durant les moments de crises sociales et de révolutions, croient pouvoir affirmer une double nature de L’Etat, conservatrice et ré­volutionnaire à la fois. On a cité ainsi en exemple les actes de la Convention et la Ter­reur dirigés contre l'aristocratie féodale, la guerre intérieure et extérieure durant les années de la Révolution Française, l'appui ap­porté à certains moments à la bourgeoisie par la monarchie en France et également la politi­que de Pierre le Grand en Russie, etc. A ces objections, on veut opposer plusieurs remar­ques :

1"Les exceptions ne font que confirmer la règle".

2On ne peut voir et comprendre le cours de l'histoire et ses lois fondamentales avec des lunettes événementielles - comme on ne me­sure pas les distances entre les galaxies avec un centimètre.

3Il n'est pas dans notre propos d'étudier et de donner une explication détaillée de cha­que événement pris à part, (cela serait de la phénoménologie) mais d'expliquer leur enchaîne­ment global, de dégager de celui-ci les lois et le sens général.

4)   Nous étudions ici l’Etat dans l'histoire, et non l'histoire de l’Etat. Nous n'étudions pas chaque moment, chaque jour de son existence, mais son existence même qui correspond à une ère historique bien déterminée et limitée : l'ère de la société divisée en classes. Pendant toute cette ère historique, L’Etat a pour fonction fondamentale de maintenir l’ordre social existant. Maintenir, entretenir, garder sont autant d'ex-pressions pour dire conserver en opposition à celle de créer. C'est le sens passif opposé au sens actif, le statique opposé au dynamique.

5)   Contre qui L’Etat doit-il assurer la défense de l'ordre existant ? Qui, quelles forces menacent cet ordre social ? () Réponse possi­ble : les anciennes classes dominantes.

Ces anciennes classes ont été déchues et vaincues avant tout dans le domaine économique. La révolution ne fait que consacrer et non dé­terminer cette déchéance. C'est pourquoi les marxistes pouvaient parler des révolutions poli­tiques dans cette ère, comme des "révolutions de palais", la véritable transformation s'étant déjà opérée dans les entrailles de la société, dans sa profonde réalité et structure économi­que.

Autre constatation importante : ce n'est ja­mais à partir de L’Etat existant que se déclen­che le mouvement de la révolution, mais la ré­volution, même politique, se déclenche de la so­ciété civile contre L’Etat. Et cela, parce que ce n'est pas L’Etat qui révolutionne la socié­té mais la société révolutionnée qui modifie et adapte l'Etat.

Le nouvel Etat surgi après l'événement qu'est la révolution, peut se livrer à quelques actes spectaculaires contre les membres de l'an­cienne classe dominante, mais cela ne va jamais très loin, ni longtemps. L'ancienne classe con­tinue à subsister et ses membres continuent I occuper longtemps une place importante dans l'appareil de L’Etat et souvent une place pré­pondérante. C'est la preuve que l'ancienne classe dominante ne présente pas cette menace que l’on prétend décisive et contre laquelle s'opérerait le renforcement du nouvel Etat, ce qui ferait de lui une nature révolutionnaire. Ceci est une énorme surestimation largement dé­mentie par l'histoire.
La menace fondamentale de l'ordre existant ne vient pas des classes déchues mais des classes opprimées et des nouvelles classes historiques montantes. Ce sont elles qui, les premières de façon constante, les secondes potentiellement, présentent cette menace mortelle contre laquel­le l'ordre existant a besoin de L’Etat, cette force concentrée de coercition et de répression pour sa défense.
L'Etat n'est pas tant un barrage contre le pas­sé qu'un barrage contre l'avenir. C'est cela qui fait de sa défense du présent (conservatis­me) un parent plus proche du passé (réactionnai­re) que de l'avenir (révolutionnaire). Dans ce sens, on peut dire que si les classes sont re­présentantes des forces productives en dévelop­pement, L’Etat, lui, est le défenseur des rapports de production. La dynamique historique vient toujours des premières, les entraves des seconds.

6) Pour ce qui est des exemples du rôle prétendument progressif, voire révolutionnaire, joué par la Monarchie française, Pierre le Grand, etc., il est évident que l'Etat est amené à accomplir des actes progressifs, non parce que c'est inhérent à sa nature progressive, mais malgré sa nature conservatrice, sous la pression des nouvelles forces progressives, car il ne peut se soustraire complètement aux pressions venues des la société civile.

C'est un fait que la suppression du servage et le développement de l'industrialisation capita­liste en Russie se sont faits sous le régime des tsars, de même que l'industrialisation en Alle­magne sous celui des Junkers prussiens et en France sous le Bonapartisme. Cela ne fait pas de ces régimes et Etats des forces révolution­naires ; les deux derniers, celui d'Allemagne et de France, étaient même directement issus de la contre-révolution de 1848-52.

7) Quant à l'argument de la double nature de l'Etat -contre-révolutionnaire et révolutionnai­re à la fois- il n'est guère plus sérieux que celui avancé pour la défense des syndicats qui, à côté de leur nature bourgeoise auraient aussi une nature ouvrière du fait qu'en telle ou telle occasion ils prennent la défense de tel ou tel ouvrier. A ce titre, on pourrait aussi bien par­ler de la double nature des CRS, puisque de temps en temps, ils sauvent quelques personnes de la noyade. A croire que chaque fois que l'on essaie de raisonner et qu'on ne sait pas raison­ner, on a naturellement recours à l'argument de la "double nature".

Ces quelques remarques n'ajoutent rien de subs­tantiel , mais s'imposent pour montrer l'inanité des objections et rendent peut-être plus précise notre pensée sur la nature et fonction   conser­vatrice de l'Etat.

Il importe ici de prendre garde et de ne pas -en se complaisant dans la confusion et l'éclec­tisme : l'Etat est aussi conservateur que révo­lutionnaire- renverser les données et ouvrir la porte qui mène directement à l'erreur de Hegel faisant de l'Etat le Sujet du mouvement de la société.

La thèse de la nature conservatrice de l'Etat, et avant tout de sa propre conservation, est dialectiquement et étroitement liée à cette au­tre thèse qui lui fait face, celle que l'éman­cipation de l'humanité s'identifie au dépérisse­ment de l'Etat. L'une met en lumière l'autre. En escamotant ou en mettant en sourdine la pre­mière, c'est la théorie et la réalisation du né­cessaire dépérissement de l'Etat que l'on obscur­cit et que l'on atteint gravement.

La non-compréhension de la notion de la nature conservatrice de l'Etat doit inévitablement trou­ver son pendant dans la non-insistance sur la no­tion marxiste fondamentale du dépérissement de l'Etat. Ses implications ne manqueront pas de s'avérer d'autant plus dangereuses.

Ce qui est encore plus important et qui nous in­téresse au premier chef est de faire ressortir que l'Etat -pas plus le nouveau que l'ancien n'est jamais et ne peut jamais être par défini­tion le porteur du mouvement de dépérissement de l'Etat. Or nous avons vu que la théorie de l'E­tat de Marx identifie les mouvements de dépéris­sement de l'Etat à celui de l'émancipation de l'humanité et, puisque l'Etat ne porte pas en lui son propre dépérissement, il s'ensuit que de par sa nature même, il ne saurait jamais être le moteur ni même l'instrument de l'émancipation humaine.

La théorie de l'Etat de Marx met encore en évi­dence la tendance inhérente de l'Etat et "de la fraction de la classe dominante qu'il groupe et qui se constitue en un corps à part de se "li­bérer" (Je la société civile, de s'en séparer, de se hisser au-dessus de la société" (Engels). Sans jamais y parvenir complètement et tout en continuant de défendre les intérêts généraux de la classe dominante, cette tendance est cepen­dant une réalité et ouvre la voie à de nouvelles contradictions, antagonismes et aliénations que Hegel avait déjà vus et signalés et que Marx a repris : avant tout l'opposition croissante entre l'Etat et la société civile avec toutes ses implications. Cette tendance explique à son tour les multiples perturbations sociales, les convulsions dans la classe dominante elle-même, les différentes variétés de formes d'Etat exis­tant dans une même société donnée et leurs rap­ports particuliers avec l'ensemble de la socié­té. Cette tendance à se rendre indépendant de la société fait de l'autoconservation une préoc­cupation majeure de l'Etat et vient renforcer encore sa nature conservatrice.

Avec le développement, au travers de la succession des sociétés, de la division de la société en classes, se renforce et se développe l'Etat, poussant ses tentacules dans toutes les sphères de la vie sociale. Sa masse numérique croît proportionnellement. L'entretien de cette énorme masse parasitaire se fait par un prélèvement croissant sur la production sociale. Par le tru­chement des impôts directs ou indirects -qu'il prélève non seulement des revenus des masses tra­vailleuses mais également sur les profits des ca­pitalistes- l'Etat entre en conflit d'intérêt même avec sa propre classe qui réclame bien un Etat fort, mais qui soit en même temps bon marché. Pour les hommes de l'appareil d'Etat, cette hos­tilité extérieure et leurs intérêts aidant déter­minent un réflexe de défense et de solidarité, un esprit de corps qui les soudent en une vérita­ble caste à part.

De tous les champs d'activité de l'Etat, la coer­cition et l'oppression lui appartiennent en pro­pre. Il dispose pour cela en exclusivité de la force armée. La coercition et l'oppression sont la raison d'être de l'Etat, son être même. Il en est le produit spécifique et les reproduit sans cesse en les amplifiant et en les perfectionnant. La complicité dans les massacres et la terreur constituent ainsi le plus solide ciment de son unité.

Avec le capitalisme est atteint le point culmi­nant de toute la longue histoire des socié­tés divisées en classes. Si ce long parcours his­torique imprégné de sang et de souffrances fut le tribut inévitable que l'humanité eut à payer pour développer ses forces productives, ces dernières ont atteint aujourd'hui un développement tel qu'elles rendent caduque ce type de société mais que sa survivance même est devenue la plus grande entrave à leur développement ultérieur et va jusqu'à mettre en danger l'existence même de l'humanité.

Avec le capitalisme, l'exploitation et l'oppres­sion ont été poussées au paroxysme car le capitalisme est le résumé condensé de toutes les so­ciétés d'exploitation de l'homme par l'homme qui se sont succédées. L'Etat, dans le capita­lisme a enfin achevé sa destinée en devenant ce monstre hideux et sanglant que nous connaissons aujourd'hui. Avec le capitalisme d'Etat, il a réalisé l'absorption de la société civile, il est devenu le gérant de l'économie, le patron de la production, le maître absolu et incontes­té de tous les membres de la société, de leur vie et de leurs activités déchaînant la terreur, semant la mort et présidant à la barbarie géné­ralisée.

LA REVOLUTION  PROLETARIENNE

La révolution prolétarienne diffère radicale­ment de toutes les révolutions antérieures dans l'histoire. Si toutes les révolutions ont eu en commun d'être déterminées et d'exprimer la ré­volte des forces productives contre les rapports de production de l'ordre existant, celles qui sous-tendent la révolution prolétarienne expri­ment non simplement un développement quantita­tif, mais posent la nécessité d'un changement qualitatif fondamental du cours de l'histoire. Toutes les anciennes modifications intervenues dans le développement des forces productives demeurent contenues dans l'ère historique de la pénurie qui pose l'inéluctabilité de l'ex­ploitation de la force de travail. Les chan­gements qu'elles opèrent ne sont pas en vue d'une diminution mais au contraire en vue d'u­ne plus grande exploitation, d'une exploita­tion plus rationnelle, plus efficace des mas­ses toujours plus nombreuses de la popula­tion. Elles assurent une expropriation plus poussée de celles-ci d'avec les instruments de travail et du produit de leur travail.

Dans le mouvement dialectique de l'histoire humaine, ces modifications appartiennent en­semble à une seule et même période, celle de la négation de la communauté humaine, celle de l'anti-thèse. Cette unité fondamentale fait que les différentes sociétés qui se succèdent dans cette ère, se présentent quelles que puissent être leurs différences, comme une progression dans la continuité. Sans cette continuité on ne saurait comprendre ni expliquer des événements aus­si contradictoires qu'incompréhensibles à pre­mière vue comme :

  • la longue survivance sociale des anciennes classes et le rôle actif qu'elles continuent à jouer dans la nouvelle société.
  •  la possibilité qu'a la nouvelle classe triom­phante d'incorporer l'ancienne classe vaincue et de collaborer avec elle.
  •  la possibilité pour les nouvelles classes do­minantes de maintenir ou de reprendre des modes d'exploitation contre lesquels elles ont depuis longtemps combattu et triomphé : par exemple, le trafic d'esclaves assuré et défendu par l'Angleterre capitaliste jusque dans la deu­xième moitié du I9ème siècle.
  •  les alliances de fractions de la bourgeoisie avec la noblesse et contre sa propre classe.
  •  le soutien militaire de l'Angleterre bourgeoise à la Vendée féodale contre la révolution bourgeoise en France. L'alliance militaire de l'Angleterre bourgeoise avec tous les pays féo­daux contre la bourgeoisie dominante en France. La longue alliance de la même Angleterre avec le régime ultraréactionnaire du tsarisme et le soutien à ce régime. L’appui apporté par ce pre­mier et plus développé pays capitaliste au Sud esclavagiste dans la guerre de Sécession aux USA contre le Nord de la bourgeoisie industriel­le et progressiste.

C'est ce qui explique que les révolutions dans cette ère se présentent comme de simples trans­ferts de la machine d'Etat d'une classe exploi­teuse à une autre classe exploiteuse et que très souvent les transformations sociales s'opèrent même sans révolution politique.

Il en est tout autrement en ce qui concerne la révolution prolétarienne. En effet, elle n'est pas en continuité des solutions aux problèmes posés par la pénurie, mais la fin de la pénurie des forces productives : à elle ne se pose pas le problème de comment rendre plus efficaces l'exploitation mais celui de la supprimer, non pas de comment assurer le renforcement de l'op­pression mais de la détruire à jamais. Elle n'est pas la continuité de la Négation mais la négation de la négation et la restauration de la communauté humaine sur un nouveau plan plus élevé. La révolution prolétarienne ne saurait reproduire les caractéristiques des révolutions antérieures comme celles dont nous venons de ci­ter quelques exemples, parce qu'elle est en rup­ture totale, en opposition radicale avec elles et cela aussi bien dans son contenu que dans ses formes et moyens.

Une des caractéristiques fondamentales de la ré­volution prolétarienne est - en opposition avec les révolutions antérieures et compte-tenu du degré atteint par le développement des forces productives - que les transformations nécessai­res ne peuvent plus s'opérer avec un long déca­lage de pays à pays mais exigent d'emblée comme théâtre d'opération le monde entier. La révolu­tion prolétarienne est internationale ou n'est pas. Commencée dans un pays, elle n'a de cesse que de s'étendre à tous les pays ou de succom­ber à plus ou moins brève échéance. Les autres révolutions étaient l'oeuvre des classes mino­ritaires et exploiteuses contre la majorité des classes travailleuses, la révolution proléta­rienne est celle de l'immense majorité des ex­ploités contre une minorité. Etant l'émancipa­tion de l'immense majorité dans l'intérêt de l'immense majorité, elle ne peut se réaliser que par la participation active et constante de l'immense majorité. Elle ne peut en aucune façon prendre les anciennes révolutions pour modèle puisqu'elle est en tout point l'opposé.

Elle est appelée à bouleverser de fond en com­ble toutes les structures, tous les rapports existants en commençant par la destruction tota­le des superstructures de l'Etat. A l'encontre des révolutions antérieures qui ne viennent qu' achever la domination économique de la nouvel­le classe, la Révolution du prolétariat - une classe qui n'a aucune assise économique - est le premier acte politique ouvrant et assurant par la violence révolutionnaire, le processus de la totale transformation sociale.

LA DICTATURE du PROLETARIAT

Comme il est mis en évidence dans le "Manifeste Communiste", la bourgeoisie n'a pas seulement créé les conditions matérielles de la révolution mais elle a également engendré la classe qui se­ra son fossoyeur, le sujet de la révolution : le prolétariat. Le prolétariat est le porteur de cette révolution radicale, parce qu'il cons­titue "une classe avec des chaînes radicales", une classe qui est "la négation de la société", qui selon les termes de Marx, incarne toutes les souffrances de la société, à qui on n'a pas fait un tort particulier mais "un tort en soi", une classe qui n'a rien à perdre que ses chaînes et qui ne saurait s'émanciper sans émanciper l'humanité entière. C'est la classe productive et du travail associé par excellence. C'est pourquoi le prolétariat est la seule classe porteuse de la solution aux contradictions dé­sormais insurmontables et insupportables des sociétés divisées en classes. La solution his­torique que porte le prolétariat est le commu­nisme. La profondeur de ce changement histori­que et l'impossibilité de toute mesure dans ce sens au sein du capitalisme qui font de la ré­volution sa première condition, rendent égale­ment indispensable la substitution de la domi­nation de classe capitaliste par celle du pro­létariat pour assurer la marche vers le commu­nisme. La dictature est incontestablement liée au fait de la domination mais elle est bien plus que cela. "La dictature, écrit Lénine, si­gnifie un pouvoir illimité s'appuyant non pas sur la loi mais sur la force" (). L'idée de la force liée à la dictature n'est pas nouvel­le, ce qui nous paraît plus intéressant est la première partie de cette phrase qui contient l'idée d'un "pouvoir illimité". Lénine insis­tera beaucoup.".Ce pouvoir ne reconnaît aucun autre pouvoir, aucune loi, aucune norme d'où qu'ils viennent".() Particulièrement intéres­sant est cet autre passage où il fait ressortir l'idée de la dictature du prolétariat, dans un sens plus large que la simple force -."Cette question est posée habituellement par ceux qui rencontrent pour la première fois le mot dic­tature dans une acceptation nouvelle pour eux. Les gens sont habitués à ne voir que le pouvoir policier et la dictature policière. Il leur sem­ble étrange qu'il puisse exister un pouvoir sans aucune police, qu'il puisse y avoir une dictature qui ne soit pas policière".() C'est le pouvoir des soviets tant exalté par Lénine et qui a créé "... de nouveaux organes du pou­voir révolutionnaire : soviets d'ouvriers, de soldats, de cheminots, de paysans; nouvelles autorités à la ville et à la campagne, "et qui ne s'appuyaient ni sur la "force des baïonnettes" ni sur celle du "commissariat de police" et n'avait rien de commun avec les vieux instru­ments de la force."() Cette dictature n'est-el­le pas également fondée sur la force et la coer­cition ? Bien sûr que oui, mais ce qui importe est de savoir distinguer sa qualité nouvelle. Alors que la dictature des anciennes classes est essentiellement dirigée contre l'avenir, contre l'émancipation humaine, la dictature du prolé­tariat est "celle du peuple à l'égard de l'oppres­sion exercée par les organes policiers et autres de l'ancien pouvoir". C'est pourquoi elle peut et doit s'appuyer sur autre chose que la simple force :

"Le nouveau pouvoir, dictature de l'immense majo­rité, pouvait se maintenir et se maintient exclusivement à l'aide de la confiance des larges masses, exclusivement en invitant de la façon la plus libre, la plus large et la plus forte toute la masse à participer au pouvoir. Rien de caché, rien de secret, aucun règlement, aucune formalité... c'est un pouvoir qui s'offre à la vue de tous, qui fait tout sous les yeux des mas­ses, accessible à la masse, issu directement de la masse, c'est l'organe direct et sans inter­médiaire de la masse populaire et de sa volonté". ()

Nous avons ici, non pas la description de la so­ciété communiste, dans laquelle n'existe plus aucun problème de pouvoir, mais de la période ré­volutionnaire où la question du pouvoir occupe une place centrale. C'est de ce pouvoir de la dictature du prolétariat dont il est question. Nous trouvons là, sous la plume de Lénine ce qu'est et doit être la dictature du prolétariat et nous retrouvons là l'essence même de la notion marxiste du dépérissement de l'Etat. C'est dans le même sens qu'Engels pouvait écrire : "Vous voulez savoir, Messieurs ce qu'est la dictature du prolétariat, regardez la Commune".

La dictature du prolétariat c'est le pouvoir illi­mité de la classe d'exercer librement et pleinement ses activités créatrices, c'est sa prise en charge "sans intermédiaire" de sa destinée et ce celle de la société toute entière, entraînant derrière lui les autres classes et couches tra­vailleuses. Ce pouvoir, le prolétariat ne peut le déléguer â aucune formation particulière sans se saborder et renoncer à son émancipation car "l'émancipation du prolétariat ne peut être que l'oeuvre du prolétariat lui-même".

La classe capitaliste ainsi que les autres clas­ses exploiteuses dans l'histoire, unies dans le but de l'exploitation, sont elles-mêmes divisées en fractions hostiles les unes aux autres, avec des intérêts divergents, et ne peuvent trouver leur unité que dans le règne d'une fraction par­ticulière, celle qui assume la fonction de l'Etat. Le prolétariat ne connait pas en son sein d'inté­rêts divergents et hostiles. Son unité, il la trouve dans son but : le communisme et dans son organisation unitaire de classe : les conseils ouvriers. C'est de lui-même et en lui-même qu'il tire son unité et sa force. Sa conscience lui est dictée par son existence. Il n'y a aucune mé­diation entre son être et sa conscience. Le pro­cessus de sa prise de conscience se manifeste par l'apparition, en son sein, de courants de pensées et d'organisations politiques. Ceux-ci peuvent être parfois les porteurs d'idéologie de classes étrangères à lui ou bien les manifesta­tions extrêmement importantes et précieuses d'une véritable prise de conscience de ses intérêts historiques. Le Parti communiste représente assurément la fraction la plus consciente de la classe, mais ne peut jamais prétendre être la classe elle-même, ni la remplacer dans l'accom­plissement de ses tâches historiques. Aucun par­ti, ni même le Parti communiste ne peut récla­mer un "droit" de direction, ni un pouvoir par­ticulier de décision dans la classe. Le pouvoir de décision est l'attribut exclusif de l'organi­sation unitaire de la classe et de ses organes élus et révocables, un pouvoir qui ne peut ja­mais être aliéné à aucun autre organisme, sous le risque d'altérer gravement le fonctionnement de l'organisation de la classe et l'accomplisse­ment de ses tâches. C'est pourquoi, il est in­concevable que les organes de direction soient confiés, même par un vote à tel ou tel groupe­ment particulier. Cela serait reproduire au sein du prolétariat le mode de fonctionnement et de pratique propre aux classes non prolétariennes.

Toutes les formations politiques qui se situent dans le cadre de la reconnaissance de l'autono­mie de la classe par rapport aux autres classes et son pouvoir illimité à l'hégémonie dans la société, doivent avoir la pleine liberté d'ac­tion et de propagande au sein de la classe et de la société, car "une des conditions de la pri­se de conscience de la classe est la libre cir­culation et confrontation des idées en son sein." (Marx)

Des esprits chagrins croient déceler dans cette conception de la dictature du prolétariat, un relent de "démocratisme". De même qu'ils pren­nent la révolution bourgeoise comme modèle de la révolution prolétarienne, ils prennent la dictature de la bourgeoisie pour modèle de la dictature du prolétariat. Parce que la dictatu­re de la bourgeoisie, c'est l'Etat et rien que l'Etat, ils prennent l'Etat qui surgit inévi­tablement dans la période de transition, après la victoire de la révolution prolétarienne pour la dictature du prolétariat, ne faisant aucune distinction   entre l'un et l'autre. Leur attention ne s'arrête pas un instant sur le simple fait suivant : alors que la bourgeoisie n'a pas d'autre organisation unitaire de sa classe que l'Etat, le prolétariat, lui, crée cette organi­sation unitaire groupant l'ensemble de sa clas­se : les Conseils, pour faire sa révolution et la maintenir après, sans la dissoudre dans l'E­tat. Le pouvoir illimité de ces Conseils, voilà la Dictature du Prolétariat qui s'exerce sur toute la vie de la société y compris sur le se­mi Etat de la période de transition. La notion marxiste de semi-Etat ou d'Etat-Commune leur échappe complètement et ils ne retiennent, de la dictature du prolétariat, que le mot générique de Dictature, qu'ils identifient à l'Etat fort, à l'Etat terreur. Par ailleurs, ils identifient la Dictature de la classe à la dictature du Par­ti, ce dernier dictant sa loi, par la force, à la première. Cette vision peut se résumer ain­si: un parti unique s'emparant de l'Etat, exer­çant la terreur pour soumettre l'organisation unitaire du prolétariat : les Conseils et tout le système soviétique de la société de la pé­riode de transition. Une telle dictature du pro­létariat ressemble comme deux gouttes d'eau au type achevé de l'Etat capitaliste totalitaire : l'Etat stalinien et l'Etat fasciste.

Les prétendus arguments sur le rejet de toute référence à majorité-minorité, ramenés à une ridicule question de 49 et 51%, sont des jon­gleries sophistiques, une phraséologie creu­se, un radicalisme de façade qui estompent le vrai problème. La question n'est pas que la ma­jorité ne porte pas forcément la vérité, parce que majorité, mais de comprendre que la Révolu­tion prolétarienne ne peut être l'oeuvre d'une minorité de la classe. Ce n'est pas ici une question de formalisme, mais de l'essence, du contenu même de la Révolution, à savoir que la classe "organise ses propres forces comme for­ce sociale" (Marx) et ne les sépare plus comme force extérieure, indépendante d'elle. L'accom­plissement de la révolution est donc insépara­ble de la participation effective et illimitée des immenses masses de la classe, de leur acti­vité et organisation. C'est en cela que consiste avant tout la dictature du prolétariat. Ceci ne s'accorde donc pas avec le renforcement d'un Etat tout puissant, mais avec son affaiblisse­ment, un Etat amputé dès sa naissance par la vo­lonté et le pouvoir illimité du prolétariat.

La dictature du prolétariat est corrélative avec le concept du dépérissement de l'Etat, tel que le marxisme, de Marx à Lénine de 'l'Etat et la Révolution" l'ont toujours défendu. Ce n'est pas l'Etat qui fait et exerce la dictature, mais c'est la Dictature du Prolétariat qui supporte l'e­xistence encore inévitable d'un semi-Etat et as­sure le processus de son dépérissement.

L'ETAT DANS LA PERIODE DE TRANSITION

La différence entre les marxistes et les anar­chistes ne réside pas dans ce que les premiers concevraient un socialisme avec un Etat et les seconds une société sans Etat. Sur ce point, il y accord total. C'est plutôt avec les pseudo­ marxistes de la Social-démocratie, héritiers de Lassai le qui conjuguaient le Socialisme avec l'Etat, que cette différence existe, et elle est fondamentale, (cf. La "Critique du Programme de Gotha" de Marx et l'"Etat et la Révolution" de Lénine). Le débat avec les anarchistes portait sur leur méconnaissance totale d'une période de transition inévitable et sur le fait qu'en bons idéologues, ils dictaient à l'histoire un saut à pieds joints, immédiat et direct, du Capitalis­me à la société communiste. ()

Il est absolument impossible d'aborder le pro­blème de l'Etat après la Révolution si on n'a pas compris auparavant qu"entre la société capi­taliste et la société communiste se place la pé­riode de transformation révolutionnaire de la première en la seconde" (), si on n'a pas com­pris pourquoi cette période se situe non avant mais après la révolution victorieuse, ni en quoi consiste son caractère radical par rapport aux périodes analogues dans le passé, ni le fait qu'après avoir détruit la domination de la classe capitaliste, subsistent dans la société des classes avec d'immenses masses travailleuses qui sont profondément anti-capitalistes sans être pour autant pro-communistes et qu'il ne saurait être question de les tenir à l'écart de la vie politique et de la participation active à l'or­ganisation de la société.

Ce n'est qu'en partant de ces données objecti­ves des exigences de la réalité historique et non en partant de l'Etat en soi qu'on peut com­prendre :

1)    son resurgissement   inévitable

2)    sa différence fondamentale avec les autres types d'Etat

3)    la nécessité d'une attitude active de la part du prolétariat pour la limitation progressive de ses fonctions et en vue de son dépérissement.

Examinons de plus près ces points :

)son surgissement inévitable

a) Plus que dans les autres révolutions, le pro­létariat se heurtera à la plus féroce et opiniâtre résistance de la part de la classe capitaliste vaincue.  Il est à souligner que pour l'acte de la révolution, c'est-à-dire chasser la classe capitaliste de sa position dominante et brise son appareil d'Etat, le prolétariat y parvient en s'appuyant strictement sur son pouvoir de classe, c'est-à-dire ses organisations, sans avoir besoin d'aucun type d'Etat. Le souffle brûlant de la révolution démoralise et désorga­nise l'armée permanente composée en majorité d'ouvriers et de paysans dont une grande partie passe du côté de la révolution. Mais une fois vaincue, la bourgeoisie dans sa rage effrénée de revanche, décuple sa résistance, regroupe ses forces, reconstitue une armée sélectionnée de volontaires forcenés et de mercenaires, et dans la terreur déchaîne une guerre contre-ré­volutionnaire sans merci. Face à une telle guer­re rangée menée selon toutes les règles de l'art militaire, le prolétariat ne peut se con­tenter d'opposer ses masses en armes mais se trouve obligé de construire à son tour une ar­mée régulière, avec une incorporation non seule­ment des ouvriers mais de l'ensemble de la popu­lation. Guerre, représailles, coercition systé­matique contre les menées de la contre-révolu­tion, voilà les premières déterminations du surgissement de l'institution étatique.

Pour si importantes que soient les raisons de la lutte militaire et les nécessités de la coerci­tion contre les menées contre-révolutionnaires de la classe capitaliste, même au point d'occu­per pendant la guerre civile une place de premier plan, ce serait cependant une erreur simpliste de les prendre pour la raison essentielle, en­core moins unique, du surgissement de l'Etat. Le simple fait que l'Etat se maintienne et dure bien au-delà de la période de guerre civile en est une preuve suffisante.

Dans le même sens, il est important de retenir cette différence existant  entre les autres Etats dans le passé, pour lesquels la coercition était essentiellement dirigée contre les classes montantes -donc durables- alors qu'ils s'accommodaient avec les anciennes classes dominantes, et l'Etat de la période de transition pour le­quel c'est exactement le contraire : aucune coer­cition ne s'impose contre des classes montantes qui n'existent pas, mais uniquement contre les anciennes classes avec qui aucune collaboration ne saurait exister.

b) La société dans la période de transition est encore une société divisée en classes. Le marxisme et l'histoire enseignent qu'aucune société divisée en classes ne saurait subsister sans un Etat, non pas comme médiateur mais comme institution indispensable pour maintenir la cohésion nécessaire, pour empêcher la société de succomber et de se détruire.

De plus, il est indispensable et possible pour le prolétariat d'enlever tout droit politique aux membres de l'ancienne classe -classe très minoritaire-, il serait un pur non sens et hau­tement préjudiciable et d'ailleurs impossible d'exclure les grandes masses des classes non prolétariennes mais non exploiteuses de la vie politique et sociale. Ces masses sont vivement intéressées et concernées par tous les problè­mes économiques, politiques, culturels de la vie immédiate de la société. Le prolétariat ne peut ignorer leur existence ni exercer à leur égard, dans ses transformations révolutionnai­res, une coercition systématique. A l'égard de ces masses, le prolétariat ne peut mener qu'une politique de réformes, de propagande et d'in­corporation à la vie sociale, sans pour autant se dissoudre lui-même ni abdiquer à l'égard de sa mission et de son hégémonie qu'est la dicta­ture du prolétariat.

Cette incorporation nécessaire de ces masses prend la forme de cette institution particulière qu'est l'Etat-Commune et qui est encore un Etat. C'est essentiellement l'existence de ces clas­ses, leur lente dissolution et la nécessité im­périeuse de leur incorporation qui rendent iné­vitable le surgissement de l'Etat dans la période de transition au socialisme.

c) Aux deux raisons citées plus haut s'ajoutent les besoins de centralisation et d'organisation de la production, de la distribution, des rapports avec le monde environnant etc., en un mot toute l'administration des choses et de la vie publique complètement bouleversée par la révolution et que la société n'a pas encore appris et n'est pas encore à même de séparer du gouvernement des hommes.

Ces trois raisons se conjuguent pour agir puissamment comme facteurs déterminants pour le surgis­sement de l'Etat après la révolution.

2) La différence fondamentale de cet Etat avec les autres types d'Etat

Engels disait, analysant la Commune de Paris, que ce n'était plus proprement un Etat. Voulant mettre en évidence les différences profondes avec l'Etat classique, Marx, Engels, Lénine lui ont donné des noms différents: Etat-Commune, semi-Etat, Etat populaire, Dictature démocratique, Dictature révolutionnaire, etc. Tous ces noms se réfèrent, en les mettant en relief, aux carac­tères spécifiques qui le différencient avec 1'Etat dans le passé.

  • Cet Etat se distingue avant tout par le fait que pour la première fois, c'est celui des clas­ses exploitées et non des classes exploiteuses. Il est l'Etat d'une majorité dans l'intérêt de la majorité contre une minorité.  Il existe non en vue de la défense de nouveaux privilèges mais pour détruire les privilèges. Il exerce la vio­lence non pour l'oppression mais pour empêcher l'oppression. Il n'est pas un corps s'élevant au-dessus de la société mais à son service. Ses membres et ses fonctionnaires ne sont pas nommés mais élus et révocables, son armée permanente est remplacée par l'armement général du peuple, il remplace l'oppression par un maximum de démo­cratie, c'est-à-dire de libertés d'opinion, de critique et d'expression, et par-dessus tout, il est un Etat en dépérissement. Mais il  reste un Etat, c'est-à-dire un gouvernement des hommes parce que c'est une institution d'une société encore divisée en classes même s'il est sa der­nière forme.
  • Cet Etat de la période de transition ne sera pas, selon Lénine, un Etat comme un autre "tel que l'a créé partout la bourgeoisie, depuis les monarchies constitutionnelles jusqu'aux républi­ques les plus démocratiques" mais conforme aux "enseignements de la Commune de Paris et l'ana­lyse qu'en ont donnée Marx et Engels". "Voilà le type d'Etat dont nous avons besoin voilà le chemin que nous devons suivre pour qu'il soit impossible de rétablir une police ou une armée séparée du peuple".

Lénine ne confond pas cet Etat avec la Dictature du prolétariat car cet Etat est seulement "la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et des paysans pauvres". "Certes, disait Lénine, la démocratie est aussi une forme d'Etat qui devra disparaître quand celui-ci dis­paraîtra lui-même, mais cela n'arrivera que lors du passage au socialisme définitivement victo­rieux et affermi, au communisme intégral".

Et Lénine de préciser le rôle du prolétariat après qu'il ait "démoli" l'Etat bourgeois : "le prolétariat doit organiser tous les éléments ex­ploités de la population afin qu'eux-mêmes pren­nent directement en mains les organes du pouvoir d'Etat en formant eux-mêmes les institutions de ce pouvoir".

Ces lignes furent écrites au début mars 1917, un mois à peine après la révolution de Février. Ce thème, de la prise de l'Etat "aux mains de tous les éléments exploités de la population", nous le trouverons développe dans des dizaines d'ar­ticles de Lénine, et particulièrement dans "L'Etat et la Révolution". Et nous pouvons répéter avec lui "voilà le type d'Etat dont nous avons besoin" et que la révolution fait surgir.

3) La nécessité d'une attitude active de la part du prolétariat pour la limitation progres­sive des fonctions et en vue du dépérissement de l'Etat

Nous venons de voir l'énorme distance qui sépare l'Etat de la période de transition -qui n'est plus d'après Engels, à proprement parler un Etat-de tous les autres. Et pourtant d'après le même Engels "il est un fléau" dont hérite le prolétariat et Engels se charge de mettre en garde ce dernier contre ce "fléau". Comment le comprendre ?

Marx et Engels ont mis en relief les mesures que la Commune de Paris a immédiatement ressenti le besoin de prendre contre ce semi-Etat, notamment en rendant révocable à tout moment toute élec­tion et en limitant la rémunération de ses élus et fonctionnaires au salaire moyen d'un ouvrier, afin de limiter ses tendances nocives. Lénine ne cessait de rappeler et de se référer à ces mesu­res, montrant ainsi l'importance qu'il accordait aux graves dangers de bureaucratisation que com­portait même ce type d'Etat-Commune.

La Commune de Paris, limitée à une seule ville, et d'une courte durée de deux mois, avait eu à peine l'occasion de manifester les côtés dange­reux de ce semi-Etat. On ne peut que rester enco­re plus admiratif devant l'étonnante perspicacité politique d'Engels, parvenant dans ces conditions à déceler et mettre en garde contre ce caractère de fléau de l'Etat post-révolutionnaire.

La révolution d'Octobre dans un pays immense, avec une population de plus de cent millions d'habitants et une durée de plusieurs années, devait servir autrement comme terrain d'expérience. Cette expé­rience devait confirmer tragiquement et au-delà de tout ce que l'on pouvait imaginer même dans le pire des cauchemars, les mises en garde d'Engels contre ce fléau.

Quand nous énumérions, après Marx, Engels et Léni­ne les caractères distinctifs de cet Etat, c'est plutôt ce qu'il devrait être que ce qu'il est de lui-même. De lui-même, il porte une lourde char­ge de toutes les tares héritées de tous les Etats qui l'on précédé. Il appartient au prolétariat d'être extrêmement vigilant à son égard. Le prolétariat ne peut éviter son surgissement, ni se soustraire à l'obligation de son utilisa­tion, mais pour cela il devra , dès l'appari­tion de cet Etat, amputer ses aspects les plus nocifs afin de pouvoir le rendre utilisable pour ses propres fins.

L'Etat n'est pas le porteur ni l'agent actif du communisme. Il est plutôt son entrave. Il reflè­te l'état présent de la société et comme tout Etat, il a tendance à maintenir, conserver le statu quo. Le prolétariat, porteur du mouvement de la transformation sociale, oblige l'Etat à agir dans ce sens. Il ne peut l'obliger à cela qu'en le contrôlant de l'intérieur et en le do­minant de l'extérieur, en lui ôtant, en le dé­pouillant, autant que les conditions le permet­tent, de ses fonctions, assurant ainsi active­ment le processus de son dépérissement.

L'Etat tend toujours à s'accroître démesurément. Il offre pour cela un terrain de prédilection à toute la fange d'arrivistes et autres parasi­tes et recrute facilement ses cadres parmi les éléments résidus et vestiges de l'ancienne clas­se dominante en décomposition. C'est ce qu'a pu constater Lénine quand il parle de l'Etat comme la reconstitution de l'ancien appareil d'Etat tsariste. Cette machine d'Etat, comme le consta­tait encore Lénine, "tend à échapper à notre contrôle et tourne dans le sens contraire à ce que nous voulons". C'est encore Lénine qui, in­digné, ne trouvait pas de mots assez durs pour stigmatiser les énormes abus et vexations de toutes sortes auxquels se livraient les repré­sentants de l'Etat contre la population. Cela n'était pas seulement le fait de la vieille ca­naille tsariste qui Infestait l'appareil de l'Etat, mais également le personnel recruté par­mi les communistes pour qui Lénine avait créé le nom de komtchvanstva (voyous communistes).

On ne peut combattre de telles manifestations si on les considère simplement comme acciden­telles. Pour les combattre .efficacement, il faut aller au fond des choses, reconnaître qu'elles plongent leurs racines dans ce fléau qu'est l'inévitable survivance de cette superstructu­re qu'est l'Etat. Il ne s'agit pas de se lamenter, de lever les bras au ciel et de s'incliner impuissants devant une "fatalité". Le détermi­nisme n'est pas une philosophie du fatalisme; il ne s'agit pas davantage de prétendre que, par notre simple volonté, la société peut échapper à la nécessité du surgissement de l'Etat. Cela serait tomber dans l'idéalisme. Mais, si nous devons reconnaître que l'Etat s'impose à nous comme une "exigence de la situation" (Lénine), comme une nécessité, il importe de ne pas faire ce cette nécessité vertu, de se met­tre à faire l'apologie de l'Etat et de chanter ses louanges. Le marxisme reconnait l'Etat comme une nécessité mais aussi comme un fléau et pose devant le prolétariat le problème des mesures à prendre pour assurer son dépérissement.

Il ne sert à rien d'accoupler de trente-six fa­çons les mots Etat et prolétariat et ouvrier. On ne résout pas le problème en changeant de nom, on ne fait que l'esquiver en l'aggravant encore par la confusion. L'Etat prolétarien est un my­the. Lénine le rejetait, rappelant que c'était "un gouvernement des ouvriers et des paysans avec une déformation bureaucratique". C'est une contradiction dans les termes et c'est une contradiction dans la réalité. La grande expérien­ce de la révolution russe est là pour en té­moigner. Chaque fatigue, chaque défaillance, chaque erreur du prolétariat a Immédiatement pour conséquence le renforcement de l'Etat, et inversement, chaque victoire, chaque renforce­ment de l'Etat se fait en évinçant un peu plus le prolétariat. L'Etat se nourrit de l'affai­blissement du prolétariat et de sa dictature de classe. La victoire de l'un est la défaite de l'autre.

Il ne sert à rien de vouloir faire de l'organisa­tion unitaire du prolétariat : les conseils ouvriers, l'Etat. Proclamer le Comité Central des conseils ouvriers, l'Etat, tient chez les promoteurs d'une telle idée autant de l'astuce que de l'ignorance des vrais problèmes posés par la réalité. A quoi bon affubler le conseil du nom d'Etat, s'ils sont synonymes et recou­vrent la même chose ? Est-ce par amour du joli nom d'Etat ? Ces malins, à la phrase radicale, ont-ils jamais entendu parler des conseils ouvriers comme d'un fléau ou de la nécessité de leur dépérissement ? En proclamant que le conseil est l'Etat, ils excluent et interdisent toute participation des classes travailleuses non prolétariennes à la vie de la société, par­ticipation qui est comme nous l'avons vu, la principale raison du surgissement de l'Etat, ce qui est une impossibilité et une absurdité à la fois (). Et si, pour échapper à cette absurdi­té, on entend faire participer ces classes et ces couches dans les conseils ouvriers, ce sont ces derniers qu'on altère et on leur fait per­dre leur nature d'organisation unitaire autonome du prolétariat.

On doit rejeter également une structuration de l'Etat sur la base d'une composition des diffé­rents corps sociaux (ouvriers, paysans, profes­sions libérales, artisans, etc.) organisés sépa­rément. Cela serait institutionnaliser leur existence et prendre pour modèle l'Etat corporatiste de Mussolini. C'est perdre de vue que nous ne sommes pas devant une société à mode d'existence fixe, mais dans une période de transition. C'est en tant que membres de la société que tou­te la population non exploiteuse participe à la vie sociale dans les soviets territoriaux et c'est seulement le prolétariat, parce que por­teur du devenir communiste, qui, en plus, parti­cipe hégémoniquement à la vie sociale et la diri­ge, organisé en tant que classe dans ses conseils ouvriers.

Sans entrer dans des détails de modalité, nous pouvons retenir pour principes la structure sui­vante de la société de la période de transition :

1)    Toute la population non exploiteuse est or­ganisée sur la base des soviets-Communes terri­toriaux, se centralisant de la base au sommet, donnant naissance à cet organe qu'est l'Etat-Commune.

2)    Les ouvriers participent à cette organisation soviétique, individuellement comme tous les au­tres membres de la société, et collectivement par leur organisation de classe autonome, à tous les échelons de cette organisation soviétique.

3)    Le prolétariat s'assure une prépondérance dans la représentation, à tous les échelons, mais surtout dans les échelons supérieurs.

4)    Le prolétariat garde sa pleine et entière li­berté par rapport à l'Etat. Sous aucun prétexte, le prolétariat ne saurait reconnaître la primau­té de décision des organes de l'Etat sur celle de son organisation de classe : les conseils ou­vriers, et devrait imposer le contraire.

5)    En particulier, il ne saurait tolérer l'immixtion et la pression d'aucune sorte de l'Etat dans la vie et l'activité de la classe organi­sée excluant tout droit et possibilité de ré­pression de l'Etat &' l'égard de la classe ouvrière.

6)    Le prolétariat conserve son armement en de­hors de tout contrôle de l'Etat.

Il nous reste encore à affirmer que le Parti po­litique n'est pas un organe d'Etat. Longtemps, les révolutionnaires ont vécu dans cette opti­que, marquant ainsi l'immaturité de la situation objective et leur propre manque d'expérience. L'expérience de la révolution russe a montré la caducité de cette vision. La structure de l'Etat basée sur les partis politiques, est propre à l'Etat bourgeois et plus spécifiquement à la démocratie bourgeoise. La société de la période de transition ne délègue pas son pouvoir à des partis, c'est-à-dire à des corps spécialisés. Le semi-Etat de cette période a pour structure le système des soviets, c'est-à-dire une par­ticipation constante et directe des masses à la vie et au fonctionnement de la société. C'est à cette condition que ces masses peuvent, à chaque moment, révoquer leurs représentants, les remplacer et exercer un contrôle permanent sur eux. La délégation du pouvoir à des partis quels qu'ils soient, revient à réintroduire la division entre le pouvoir et la société, et par conséquent, s'avère la plus grande entrave à son émancipation.

Par ailleurs, comme l'a montré l'expérience de la révolution d'Octobre, la prise en mains ou la participation du parti du prolétariat à l'Etat altère profondément ses fonctions. Sans entrer dans la discussion sur la fonction du parti et ses rapports avec la classe qui relève d'un autre débat- il suffit ici de mentionner simplement que les raisons contingentes et les raisons d'Etat finissent par prévaloir pour le parti, par l'identifier à l'Etat et le séparer de la classe, jusqu'à l'opposer à celle-ci.

En conclusion, une chose doit être claire une fois pour toutes. Quand nous parlons d'autonomie, il s'agit de l'autonomie de la classe à 1'égard de l'Etat et non de celle de l'Etat. L'Etat, lui doit être subordonné à la classe. La tâche du prolétariat est de veiller au dépérissement de l'Etat. La condition première en est la non-identification de la classe avec l'Etat.

M.C



Marx, "Critique de la Philosophie de l'Etat de Hegel" p.29

Hegel, "La Raison dans l'Histoire", p.136

Marx, "La Question Juive"

"... le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile" (Marx, "Misère de la Philosophie" Edts Pléiade, p.136)

Nous excluons volontairement les menaces extérieures, c'est-à-dire de pays à pays qui est un problème qui existe mais qui, en l'occurrence ne ferait qu'encombrer et entraver la clarté du texte et ce que nous voulons élucider ici : le rôle de l'Etat dans l'évolution des sociétés.

Lénine "La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier" (28/3/1906)

idem, p.250 - 251

idem, p.250 - 251

idem, p.250 - 251

idem, p.250 - 251

Comme il arrive souvent avec l'idéalisme, il n'est radical dans la spéculation abstraite que pour mieux tomber dans la pratique concrète aux pires opportunismes, ce qui n'a pas manqué d'arriver aux anarchistes. Leur farouche "anti-tout-étatisme" postrévolutionnaire, fondé sur une volontaire ignorance des exigences de la situation historique les a directement menés à s'intégrer et à défendre encore plus farouchement l'Etat bourgeois "républicain" dans la guerre d'Espagne de 1936-39.

Marx, "Critique du Programme de Gotha".

C'est dans une erreur semblable qu'est tombée l'Opposition Ouvrière, quand elle réclamait la remise de l'Etat aux mains des syndicats, et c'est avec raison que Lénine la taxait de conception anarcho-syndicaliste.