Une caricature de parti : le parti bordiguiste (réponse à "Programme Communiste")

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La prise de conscience absolument indispensable à son émancipation, est un processus constant, incessant du prolétariat. Cette prise de conscience lui est dictée par son être social en tant que classe conditionnée historiquement et contenant seule la solution aux contradictions insolubles auxquelles aboutit la société capitaliste, dernière expression des sociétés divisées en classes. De même que la tâche historique d'en finir à tout jamais avec l'existence et l'antagonisme de classe qui déchirent la socié­té humaine sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, de même la conscience de cette tâche ne saurait être "importée et inculquée" au prolétariat de l'extérieur, mais elle est le produit de son propre être, de sa propre existence, de par sa situation économique, sociale et politique dans la société qui détermine son action pratique et sa lutte historique.

La manifestation de son incessant mouvement vers la prise de conscience est donnée par son effort à s'organiser, et par la formation de groupes politiques en son sein, culminant dans la constitution du parti.

C'est à cette question, la constitution du parti que le n° 76 de mars 78 de Programme Communiste, revue théorique du PC International consacre un très long article : "Sur la voie du Parti com­met et puissant de demain". On doit commencer par constater qu'avec l'emphase coutumière du langage bordiguiste, les tours et les détours à  longueur de pages pour se retrouver au point de départ, l'enfoncement des portes ouvertes et les répétitions d'affirmations qui tiennent lieu d'argumentation, rendent malaisés et plus diffi­ciles à cerner les vrais problèmes en débat. Le procédé qui consiste à démontrer une affirmation en citant ses propres affirmations de la veille, elles-mêmes fondées sur des affirmations anté­rieures - au point de donner le vertige - peut, à ra rigueur, prouver une continuité dans l'af­firmation, mais ne jamais être la démonstration qui fonde sa validité. Dans ces conditions et malgré notre ferme désir de nous en tenir aux affirmations exprimant les positions bordiguistes con­cernant le parti que nous considérons erronées et à combattre, il nous serait Impossible d'évi­ter complètement de nous laisser entraîner, sui­te aux affirmations de l'article, sur bien d'autres considérations.

A PROPOS DE LA FRACTION ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE

Ce ne serait certainement pas le moins surpre­nant pour la majorité des lecteurs de Programma et probablement aussi pour la majorité des propres membres du PCI, d'apprendre brusquement que "malgré ses limites objectives (?), la "Fraction de Gauche à l'étranger" fait partie de l'histoire" ([1]) de la Gauche Italienne et à ce titre devient même "notre Fraction à l'étran­ger entre 1928 et 1940". Sur ce point, Program­ma nous avait habitués plutôt à une grande ré­serve, un lourd silence, sinon carrément à une réprobation de ce que fut la Fraction. Comment autrement comprendre, qu'en 30 ans d'existence, le PCI, qui n'épargne ses efforts de reproduire et republier dans ses journaux, revues théori­ques, brochures et livres, les textes de la Gau­che de 1920-26, n'a jamais trouvé le temps, le moyen, la place de publier un seul texte de la Fraction qui avait publié le "Bulletin d'Infor­mation", la revue "Bilan", le journal "Prometeo" les bulletins "Il Semé" et tant d'autres textes ? Ce n'est tout de même pas par simple hasard qu'on ne trouvera jamais dans Programma ni réfé­rence, ni mention de positions politiques défen­dues par "notre" Fraction, ni jamais citation de Bilan. C'est à ce point, que certains camarades du PCI en ayant vaguement entendu parler, soute­naient que le Parti ne se revendiquait pas plus de l'activité politique de la Fraction que des écrits de Bilan, et que d'autres camarades du même Parti ignoraient jusqu'à leur nom et exis­tence.

Aujourd'hui, on découvre "le mérite de notre Fraction", un mérite II est vrai très limité, tout juste pour lui donner un coup de chapeau. Pourquoi aujourd'hui ? Est-ce parce que le trou  % dans la continuité organique (un mot si appré­cié par le PCI) qui va de 1926 à… 1952, est devenu un peu gênant et qu'il fallait tenter de le boucher tant bien que mal, ou est-ce parce que le CCI en a assez parlé au point qu'il est devenu Impossible de garder plus longtemps le silence ? Et pourquoi situer la Fraction entre 1928 et 1940 alors qu'elle ne s'est dissoute -à tort - qu'en juillet 1945 pour s'intégrer dans le "Parti" enfin reconstitué en Italie, après avoir entre temps dénoncé le Comité Anti-Fascis­te italien de Bruxelles et exclu son promoteur Vercesi, ce même Vercesi qui, sans discussion, sera admis dans le PCI et même dans sa direc­tion ? Est-ce par ignorance ou parce que pen­dant la guerre, la Fraction est allée encore plus loin dans l'orientation dans laquelle Bilan s'était engagé avant la guerre, notamment sur la question russe, sur la question de l'Etat et du parti, ce qui forait apparaître encore plus la distance qui sépare Programma des positions défendues par la Fraction ? D'ailleurs, le "mé­rite" accordé à la Fraction du bout des lèvres est rapidement recouvert par des critiquées d'au­tant plus sévères. "L'impossibilité - écrit Pro­gramme - de briser pour ainsi dire le cercle subjectif (?!) de la contre-révolution, a conduit la Fraction à certains tâchâmes, comme par exem­ple dans la question nationale et coloniale, ou encore à propos do la Russie, non tant dans l'appréciation do ce qu'elle était devenue, que dans la recherche d'une vole différente de colle des bolcheviks dans l'exercice do la dic­tature... une vole qui empêcherait a l'avenir une répétition de la catastrophe do 1926-27; et aussi on un certain sens, dans la question du parti ou de l'Internationale... (la Fraction) attendait elle aussi cette reconstitution (du Parti) du retour en force de grandes masses sur le terrain de l'affrontement direct avec l'enne­mi".

Si le fait de rester fidèles aux fondements révolutionnaires du marxisme dans une période de recul est incontestablement méritoire, le grand mérite de la Fraction, ce qui la distin­gue particulièrement des autres groupes de l'époque, consiste précisément dans ce que l'ar­ticle de Programme appelle "les lâchages". La Fraction soutenait : "les cadres pour les nou­veaux partis du Prolétariat ne peuvent sortir que de la connaissance profonde des causes des défaites. Et cette connaissance ne peut suppor­ter aucun interdit non plus qu'aucun ostracisme." ([2])

Pour des gens pour qui le programme est une don­née "achevée et invariante", qui ont transformé le marxisme en un dogme et Lénine en un prophète intouchable, le fait que la Fraction ait osé (Brrr, à vous donner froid dans le dos !) vou­loir soumettre à l'examen de la réalité, non pas les fondements du marxisme, mais les posi­tions politiques et programmatiques du parti bolchevik et de l'IC, frise les limites du tolérable. Poser dans le cadre de la théorie et du mouvement communiste que le réexamen des posi­tions politiques qui ont présidé à des défaites "ne peut supporter aucun interdit non plus qu'au­cun ostracisme", n'est-ce pas la pire hérésie, un "lâchage" di rait Programme !

Le grand mérite de la Fraction, en plus de sa fidélité au marxisme et de ses prises de posi­tion sur des questions de première importance, contre le front unique réclamé par Trotski, con­tre les fronts populaires, contre l'infâme mys­tification de l'anti-fascisme, contre la colla­boration et le soutien de la guerre d'Espagne; son grand mérite est d'avoir osé rompre avec cette méthode qui avait triomphé dans le mouve­ment où la théorie s'est transformée en dogme et les principes en tabous étouffant toute vie politique. Son mérite est d'avoir convié les ré­volutionnaires aux débats, ce qui l'a menée non à des "lâchages", mais à être apte à apporter une riche et valeureuse contribution à l'oeuvre révolutionnaire.

La Fraction, avec toute sa fermeté dans ses con­victions, avait cette modestie de ne pas préten­dre avoir résolu tous les problèmes et répondu à toutes les questions : "Notre Fraction en abor­dant la publication du présent bulletin, ne croît pas pouvoir présenter des solutions définitives aux problèmes terribles qui se posent aux prolé­tariats de tous les pays"([3]).Et même là où elle était convaincue d'avoir apporté des réponses, ni le n'exigeait pas des autres la reconnaissance, mais les soumettait à leur examen, à la confron­tation, à la discussion : "Elle (la Fraction) n'entend pas se prévaloir de ses précédents politiques pour demander des adhésions aux so­lutions qu'elle préconise pour la situation actuelle. Bien au contraire, elle convie les révolutionnaires à soumettre à la vérification des événements, les positions qu'elle défend actuellement aussi bien que les positions poli­tiques contenues dans ses documents de base" ([4]). Et suivant le même esprit elle écrira : "Notre Fraction aurait proféré qu'une telle oeuvre (publication de Bilan) se fît par un organisme international, persuadée comme elle l'est de la nécessité de la confrontation po­litique entre ces groupes capables de repré­senter la classe prolétarienne de plusieurs pays" ([5]).

Pour faire ressortir pleinement toute la dis­tance qui sépare la vision de la Fraction en ce qui concerne les rapports devant exister entre les groupes communistes et celle du par­ti bordiguiste, Il suffit de mettre en parallèle la citation ci-dessus de Bilan avec cette autre de Programme Communiste, de la comparer. Ainsi, parlant de leur propre groupe bombardé du titre Parti, Programme Communiste écrit : "C'est un "noyau de Parti" ? Certainement si on le compare au parti "compact et puissant de demain". Mais c'est un parti. Il ne pourra gran­dir que sur ses propres bases, non pas à tra­vers la "confrontation" (souligné igné par Programme) des points de vue, mais à travers le heurt contre ceux-là mêmes qui paraissent "proches"" ([6]). Comme disait un porte-parole du PCI ré­cemment dans une réunion publique de RI à Paris : "Nous ne venons pas pour discuter ni confronter nos points de vue avec vous mais uniquement pour exposer le notre. Nous venons à votre réunion comme nous allons dans celles du parti stalinien". Une telle attitude, une telle vision ne tient pas de la fermeté des convictions mais de la simple suffisance et de" l'arrogance. Le prétendu "programme achevé et invariant" dont les bordiguistes se disent être les héritiers et les gardiens, ne recouvre rien d'autre qu'une profonde mégalomanie.

Plus un bordiguiste est ébranlé par des doutes et des incompréhensions, moins fermes sont ses convictions et plus II lui est demandé, au sor­tir chaque matin du lit, de s'agenouiller la tête sur le sol, et se frappant la poitrine d'entamer la litanie à l'instar des musulmans : "Dieu, mon dieu est le seul dieu et Mohamed est son prophète" ou encore comme dirait quelque part Bordiga : "Pour être membre du Parti, il n'est pas nécessaire que chacun comprenne et soit convaincu, il suffit qu'il croit et obéisse au Parti".

Il n'est pas question de dire Ici l'histoire de ce que fut la Fraction, ses mérites et ses défauts, la validité de ses positions et de ses erreurs. Comme elle disait elle-même, elle n'a fait souvent que balbutier, maïs sa contribution était d'autant plus énorme, parce qu'elle était un corps politique vivant, osant ouvrir un débat, confronter ses positions, affrontant celles des autres et non cette secte sclérosée et mégalomane qu'est le "Parti" bordiguiste. Ce qui fait, comme on vient de le voir, que la Fraction pouvait se réclamer de la Gauche Italienne, alors que c'est un abus grossier que commet le parti bordiguiste en parlant de "notre Fraction à l'étranger".

LA CONSTITUTION OU PARTI

Le parti indispensable au prolétariat se cons­truit sur le fondement solide d'un programme cohérent, des principes clairs, lui donnant une orientation générale, contenant les réponses les plus élaborées possibles aux problèmes politi­ques qui se posent à la lutte de classe. Cela n'a rien de commun avec le mythique "Programme achevé, Immuable et Invariant" des bordiguistes. "A chaque période, nous verrons que la possibi­lité de la constitution du parti se détermine sur la base de l'expérience précédente et des nouveaux problèmes apparus au prolétariat". ([7])

Ce qui est vrai pour le programme l'est également pour les forces politiques vivantes qui constitu­ent physiquement le parti. Le parti n'est certes pas un conglomérat de toutes sortes de groupes et de tendances politiques hétéroclites. Maïs II n'est pas non plus ce "bloc monolithique" dont se réclament les bordiguistes et qui d'ailleurs n'a jamais existé que dans leurs fantasmes. "A cha­que période où les conditions sont données pour la constitution du parti, le prolétariat peut s'organiser en classe, le parti se fondera sur les deux éléments suivants : 1) la conscience de la position plus avancée que le prolétariat doit occuper, l'intelligence des nouvel les voles à em­prunter) la croissante délimitation des forces pouvant agir pour la révolution prolétarienne" ([8]). Ne vouloir reconnaître, par principe et a prio­ri comme seule force agissant pour la révolu­tion que soi, et rien que sol, relève non pas de la fermeté révolutionnaire maïs d'un esprit de secte.

Relatant les conditions dans lesquelles s'est constituée la 1ère  Internationale, Engels écrit : "Après les expériences et les vicissitudes de la lutte contre le capital, après les succès et sur­tout après les défaites, chacun pouvait se rendre compte qu'il ne suffisait plus de vanter sa méde­cine favorite et qu'il convenait de rechercher une meilleure Intelligence des conditions réelles de l'émancipation ouvrière". ([9])

La réalité n'a rien à voir avec ce miroir devant lequel le "Parti" bordiguiste passe le meilleur de son temps et qui ne lui renvoie que sa propre image. La réalité de la constitution du parti tout au long de l'histoire du mouvement ouvrier, se présente à la fois comme une convergence et une délimitation croissante des forces pouvant agir pour la révolution, à moins de croire qu'il n'avait jamais existé de parti autre que le parti bordiguiste. Quelques exemples : La Ligue Commu­niste à laquelle se joignent Marx et Engels et leurs amis est l'ancienne Ligue des Justes consti­tuée par plusieurs groupes d'Allemagne, Suisse et France, Belgique et Angleterre avec l'élimination du courant de Weltling. La 1ère Internationale est à la fols l'élimination des socialistes à la Louis Blanc et Mazzinl et la convergence d'autres courants ; la 2ème Internationale est I'élimina­tion dos anarchistes et le regroupement des partis marxistes sociaux-démocrates; la 3ème Internationale est l'élimination des sociaux-démocrates et regroupe les courants révolutionnaires communis­tes ; il en est de même pour la constitution du parti social-démocrate en Allemagne Issu du parti d'Eisenach et de celui de Lassale, de même pour le parti socialiste en France provenant du parti de Guesde et Lafargue et de celui de Jaurès; de même pour la constitution du parti social-démo­crate en Russie, provenant de la convergence de groupes isolés et dispersés à travers toutes les villes et régions de Russie, et l'élimination de la tendance de Struve. On peut continuer ainsi les exemples de constitution du parti dans l'histoire, on trouvera tou­jours ce même mouvement, opérant à la fois sur la base de l'élimination et de la convergence. Le Parti Communiste d'Italie lui-même se consti­tua à partir de la Fraction Abstentionniste de Bordiga et le groupe de Gramsci après l'élimi­nation des maximalistes de Serati.

Il n'y a pas de critères valables dans l'absolu et Identiques à toutes les périodes. Toute la question est de savoir dans chaque période dis­tinguer clairement quels sont les critères poli­tiques pour la convergence des forces et quels sont les critères pour la délimitation. C'est précisément cela que le "Parti" bordiguiste ne sait pas, lui qui s'est constitué sans critères , par l'amalgame des forces : du parti consti­tué dans le nord, des groupes du sud avec des relents de partisans, de la tendance de  Vercesi au Comité Anti-Fasciste de Bruxelles, de la mi­norité exclue de la Fraction en 1936 pour sa participation dans les milices républicaines pendant la guerre d'Espagne et de la Fraction dissoute prématurément en 1945. Comme on volt, Programme Communiste (PC) est particulièrement bien placé pour parler d'Intransigeance, de con­tinuité organique et donner des leçons de ferme té et de pureté révolutionnaires. Dans le déni­grement de tout effort de confrontation et de débats entre les groupes révolutionnaires commu­nistes, il ne s'agit nullement de fermeté de principes ni même de myopie politique, mais tout simplement du souci de défense et de sauvegarde de sa petite chapelle.

D'ailleurs, cette "terrible" Intransigeance pure­ment verbale des bordigulstes contre toute "con­frontation" et à fortiori regroupement, déclaré d'avance et hors de tout critère comme une entre­prise de confusion, varie (excusez pour l'Inva­riance) selon le jour et leurs propres convenan­ces. C'est ainsi qu'en 1949, Ils lancent un "ap­pel pour la réorganisation internationale du mou­vement révolutionnaire marxiste", appel repris en 1952 et Î957, où on peut lire : "En accord avec la position marxiste… les communistes de la Gauche Italienne adressent aujourd'hui un ap­pel aux groupes ouvriers révolutionnaires de tous les pays pour les Inviter, en reprenant un long et difficile chemin, à accomplir un grand effort en vue de se rassembler Internationalement sur une stricte base de classe..." ([10]).

Mais il est Indispensable de savoir distinguer entre le parti bordiguiste et toute autre organi­sation; on commettrait la plus grande erreur en croyant que ce qui est convenable pour le Parti, qui garde en exclusivité un programme achevé et Immuable, puisse être admissible pour une simple organisation mortelle de révolutionnaires. Le Parti a des raisons que la raison ne connaît pas et ne peut pas connaître. Quand les bordiguistes appellent à un "rassemblement International", c'est de l'or pur, mais quand d'autres organisa­tions révolutionnaires appellent à une simple conférence de prise de contact et de discussion, c'est évidemment de la pire m..., du "marchandage de principes" et autre entreprise de confu­sion. N'est-ce pas plutôt parce que les bordi­guistes se sont enfoncés aujourd'hui plus que jamais dans leur sclérose et qu'ils craignent de confronter leurs positions incertaines avec des courants révolutionnaires vivants qui existent et se développent, qu'ils préfèrent se replier sur eux-mêmes et s'Isoler ?

Il n'est pas sans Intérêt de rappeler les critè­res avancés dans cet appel pour le rassemblement et revendiqués à nouveau dans l'article d'aujourd’hui : "Le Parti Communiste Internationaliste propose aux camarades de tous les pays les lignes directrices suivantes :

-  1) Revendication des armes de la révolution : violence, dictature, terreur,

.- 2) Rupture complète avec la tradition des al­liances de guerre, des fronts de partisans et des "libérations nationales",

-   3) Négation historique du pacifisme, du fédé­ralisme entre les Etats et de la "défense natio­nale",

-   4) Condamnation des programmes sociaux communs et des fronts politiques avec les classes non salariées,

-   5) Proclamation du caractère capitaliste de la structure sociale russe. ("Le pouvoir - l'Etat en Russie - est exercé par une coalition, hybri­de et complexe, des intérêts internes des classes petites-bourgeoises, semi bourgeoises et des en­trepreneurs dissimulés, ainsi que des intérêts des classes capitalistes internationales" (???).

-   6) Conclusion : désaveu de tout appui au mili­tarisme impérial russe, défaitisme catégorique contre celui de I'Amérique."

Nous venons de citer les six têtes de chapitres eux-mêmes accompagnes de commentaires les développant, qu'il serait trop long de reproduire ici. Il n'est pas question non plus de discuter ici en détails ces points et leur formulation qui peuvent laisser à désirer, notamment sur la terreur prise comme principe et arme fondamenta­le de la révolution ([11]) ou cette subtile nuance dans la conclusion entre l'attitude à avoir face  l'Amérique (défaitisme) et la Russie (désaveu) ou encore cette curieuse (c'est le moins qu'on puisse dire définition du Pouvoir en Russie qui ne serait pas tout bonnement du capitalisme d'Etat mais une "coalition hybride de classes petites-bourgeoises... et des intérêts capita­listes internationaux". On pourrait également signaler l'absence explicite d'autres points par­mi ces critères, notamment la revendication du caractère prolétarien d'Octobre ou encore la né­cessité du Parti de classe. Ce qui nous intéres­se ici, c'est de souligner que ces critères cons­tituent effectivement une base sérieuse sinon pour un "rassemblement" immédiat, du moins pour une prise de contact et de discussion entre des groupes révolutionnaires existants. Cette démar­che est celle qu'a poursuivie la Fraction autre­fois, celle que nous poursuivons aujourd'hui, celle qui a présidé à la Rencontre Internationa­le de Milan, l'année dernière. Mais les bordiguistes dans les éclipses de leur invariance, n'ont plus besoin aujourd'hui parce qu'ils ont constitué déjà le Parti ("minuscule mais un Parti" quand même !).

Mais cet appel a été déjà signé en son temps par le PCI, demanderont les lecteurs naïfs ? Oui mais, ce n'était encore que le Parti Communiste Internationaliste et pas encore le P.C International, nuance !. Mais ce P.C International fai­sait partie intégrante du P.C internationaliste d'alors, et il prétend même avoir été sa majori­té ? "Oui mais", nous répond-on, il était en train de parachever sa constitution, nuance ! Mais il revendique cet Appel comme texte du Parti d'aujourd'hui ? "Oui... mais", mals-mêe-mêe-mêê-mêe….

A propos, et en passant, peut-on savoir une bonne fois pour toutes, depuis quand existe ce "vaillant minuscule parti" ? Il est de mode au­jourd'hui - on ne sait pas trop pourquoi - d'af­firmer que le Parti a été constitué seulement en 1952 et l'article cité plus haut, Insiste sur cette date ([12]). Cependant, on cite dans l'article cité plus haut des "textes fondamentaux" de 1946 - la plate-forme date, elle, de 1945, d'autres textes aussi fondamentaux de 1948-49-51. Ces textes en question, aussi "fondamentaux" les uns que les autres, émanaient de qui au juste ? D'un Parti, d'un groupe, d'une fraction, d'un noyau, d'un embryon ?

En réalité, le PCI se constitue en 1943 après la chute de Mussolini dans le nord de l'Italie. Il se "reconstitue" une deuxième fois en 1945, à la suite de la "libération" du nord de l'occupation allemande, permettant aux groupes qui se sont constitués entre temps dans le sud de s'intégrer, s'unifier avec l'organisation existante dans le nord. C'est pour s'intégrer à ce Parti que la Fraction Italienne de la Gauche Communiste se prononce dans sa quasi unanimité pour sa propre dissolution. Cette dissolution ainsi que la pro­clamation de la constitution du Parti provoqueront des discussions et polémiques acharnées dans la GCI, ce qui conduira en France à une scission dans la Fraction Française de la Gauche Communiste où seule une minorité adhérera à cette politique et se séparera de la majorité. Celle-ci se prononcera contre la dissolution précipitée de la Fraction Italienne, condamnera catégoriquement et publique­ment comme artificielle et volontariste la procla­mation du Parti en Italie et elle mettra en relief l'opportunisme qui a servi de base politique à ce nouveau Parti ([13]). Fin 1945 se tient le 1er Con­grès de ce Parti (PCI) qui publie une plate-forme politique et nomme une direction centrale du Parti et un Bureau International composé des représentants du PCI et des Fractions française et belge. L'article de Programma se réfère lui-même à "Elé­ments d'orientation marxiste, notre texte de 1946". En 1948, nous avons de nouveau des textes program­matiques du Parti et ainsi de suite. En 1951, écla­te la première crise au sein de ce Parti, qui va se terminer en une scission en deux PCI, chacun revendiquant être la continuité de l'ancien Parti, ce à quoi Programa n'a jamais renoncé.

Aujourd'hui, on Invente une nouvelle date de la constitution du Parti bordiguiste. Pourquoi ? Est-ce parce que ce n'est qu'en 1951 que "notre courant a pu atteindre cette conscience critique, grâce à la continuité de sa bataille pour défendre une "li­gne vraiment générale et non occasionnelle", ce qui lui a permis de se "constituer en conscience criti­que organisée, en corps militant agissant en Parti" ([14]) Mais où étaient donc les bordiguistes avec Bordiga entre 1943/45 et 1951 ? Que devient dans tout ceci le Programme qui reste toujours invaria­ble depuis 1848, l'avalent-ils égaré durant ces an­nées et n'avaient-ils "pu (ainsi) atteindre cette conscience critique" qui leur a permis de constituer le Parti en 1951 ? Mais, n'étaient-ils pas organisés depuis 1943/45 en tant que membres et membres dirigeants du PCI ? Difficile, très difficile de discuter sur une question aussi grave avec des gens qui confondent tous les termes, qui ne savent distinguer et faire  la différence entre  le moment de la gestation et celui de la naissance - qui ne savent pas ce qu'ils sont eux-mêmes et à quel stade ils sont, qui se disent le "Parti" tout en clamant la nécessité de la constitution du Parti, comment prendre au sérieux dos gens qui, selon  les convenances du jour exhibent des actes de naissance datant de 1943, de 1945 ou en encore de 1952 ou bien à une date encore moins déterminée, dans le futur !

Il en est de  la date de la constitution du PCI comme il en est pour la "Fraction’’ Gauche à l'étranger, on s'en revendique ou on  les rejette selon  les convenances du jour. Mais quoiqu'il en soit de la date, pour ce qui est la constitution du Parti "nous pouvons dire d'emblée que ce n'est pas porté par un mouvement ascendant mais au contraire en le précédant de loin". Voilà qui semble clair. La constitution du Parti n'est en rien conditionnée par un mouvement ascendant de la  lutte de classe "mais, au contraire le précède de loin". Maïs, à quoi rime cet empressement d’ajouter aussitôt qu'il s'agit de "préparer le véritable Parti... préparer le Parti  compact et puissant que nous ne sommes pas encore". En som­me un Parti  qui.... prépare  le Parti ! En d'au­tres mots, un Parti qui n'en est pas un ! Mais pourquoi ce parti qui possède un programme ache­vé et invariant, qui a aussi atteint  la consci­ence critique nécessaire et organisée, pourquoi n'est-il pas le "véritable parti" ? Que lui manque t'il donc pour l'être ? Certes, ce n'est pas une question de nombre de militants, mais en écrivant que le "Parti en construction" reconnaissait qu'il était "en train de naître" et non pas achevé justement (parce que) le Parti de classe est toujours en construction depuis son apparition jusqu'à sa disparition"  (souligné dans le texte)  ([15]), on ne fait visiblement que jongler avec des mots pour mieux esquiver la ré­ponse demandée en même temps qu'on escamote la question elle-même. Une chose est de dire que l'ovulation est une condition d'une future naissance, autre chose est de prétendre que l'ovula­tion est l'acte de naissance, le fait même de donner le jour à un être vivant. L'originalité géniale de "Programme" consiste à les identifier à faire de deux choses, une seule et même chose. Avec un tel raisonnement spécieux, on peut dé­montrer n'Importe quoi et mettre facilement Paris en bouteille.  Le besoin d'un développe­ment et d'un renforcement constant d'un parti vraiment existant, ne prouve pas son existence déjà comme  le besoin de développement et ren­forcement de  l'enfant ne prouve pas que l'ovule est déjà un enfant, mais seulement que dans cer­taines conditions précises, il peut le devenir. Les problèmes qui se posent à  'un diffèrent grandement de ceux qui se posent à l'autre.

Toute cette sophistique sur le Parti existant par sa construction constante, et la construc­tion constante par le Parti déjà existant est là pour introduire subrepticement cette autre théo­rie bordiguiste du Parti réel et du Parti formel. Autre sophisme où le Parti réel est un pur fantôme "historique" qui n'a pas nécessairement d'existence dans la réalité et le Parti formel qui  existe lui  effectivement dans la  réalité mais qui ne l'exprime pas forcément. Dans la dia­lectique bordiguiste, le mouvement n'est pas un état de la matière et donc une chose matérielle mais une force métaphysique qui crée la matière. Ainsi, la phrase du Manifeste Communiste "la constitution du prolétariat en classe, donc en Parti" devient dans la  démarche bordiguiste "la constitution du Parti fait du prolétariat une classe", ce qui mène à ces conclusions doubles et contradictoires mais relevant également de la scolastique : ou l'affirmation - contrairement à toute évidence -d'un Parti qui n'aurait jamais cessé d'exister depuis son apparition (disons depuis Babeuf et les chartistes) ou partant de la constatation évidente de non existence du Parti pendant de longues périodes dans l'histoi­re, conclure à la disparition momentanée ou définitive de la classe (Vercesi, Camatte). La seule, constance du bordiguisme est de se mouvoir cons­tamment d'un bout à l'autre dans ce cadre de la démarche scolastique.

On pourrait peut-être pour plus de clarté poser la question d'une autre façon. Les bordiguistes définissent le Parti comme une doctrine, un pro­gramme et une capacité d'intervention pratique, une volonté d'action. Cette définition quelque peu sommaire du Parti est aujourd'hui complétée par cet autre postulat : l'existence du Parti n'est pas liée mais doit au contraire être absolument indépendante des conditions d'une période donnée. Or de ces deux bases qui fondent le Parti : programme et volonté d'action, le pre­mier, le programme, nous dit-on, est achevé et invariant depuis le Manifeste Communiste de 1848. Nous nous trouvons ici devant une contradiction évidente : le Programme en tant qu'essence du Parti, lui, est achevé mais le Parti en tant que matérialisation du Programme, lui, est en perpé­tuelle constitution ! Plus que cela, même, Il disparaît purement et simplement. Comment cela et pourquoi ?

La Ligue Communiste se  dissout et disparaît en 1852. Pourquoi ? Les fondateurs du Programme, Marx et Engels, ont-ils perdu le Programme ? On pourrait peut-être invoquer contre eux  la perte d'une volonté d'action, en se référant à la scis­sion opérée par eux contre la minorité  (Willitch-Schapper} de la Ligue et leur dénonciation de l'ac­tivisme volontariste de cette minorité. Mais ce se serait aller ainsi d'une absurdité à une absurdité encore plus grande ? Que reste t'il alors d'autre pour expliquer cette dissolution qui - n'en déplaise aux bordiguistes - provient d'un profond change­ment intervenu dans la situation ? Engels, qui sait de quoi il parle, explique, en ces termes, la disparition de la Ligue : "L'écrasement de l'in­surrection parisienne  de Juin 1848 - la première grande bataille entre le prolétariat et la bourge­oisie - fit passer à l'arrière plan, de nouveau, et pour un temps, les aspirations sociales et politi­ques de la classe ouvrière européenne....  La classe ouvrière fut réduite à lutter pour avoir, politiquement les coudées franches et à occuper une position à l'extrême gauche de la bourgeoisie radicale. Là où les mouvements prolétariens indépendants ont continué à se manifester, ils ont été impitoyable­ment écrasés... Sitôt  la sentence (du procès des communistes de Cologne - octobre 1852) prononcée, la Ligue fut formellement dissoute par les membres qui subsistaient".   ([16]).

Cette explication ne semble pas convaincre nos bordiguistes qui d'ailleurs doivent la trouver complètement superflue, étant donné que pour eux le Parti ne s'est jamais dissout  réellement puisqu'il continuait à exister en la personne de Marx et Engels. Pour l'affirmer, ils citent par référen­ce une boutade extraite d'une lettre de Marx à Engels, et comme chaque fois que cola leur con­vient, ils transforment un mot, un bout de phra­se et même une boutade dans une lettre, en véri­té absolue, en un principe Invariant et Immuable. ([17]). S’est-il passé quelque chose du point de vue de I'existence du Parti entre la dissolution de la Ligue en 1352 et la naissance de l'Interna­tionale on 1864 ? Pour les bordiguistes, absolument rien; le programme restait Invariant, la vo­lonté d'action était présente, Marx et Engels étaient là et le Parti avec eux. Rien, rien de trop important ne s'était passé, mais telle ne semble pas être l'opinion d'Engels qui écrit : "Lorsque la classe ouvrière européenne eut recou­vré assez de forces pour une nouvelle attaque con­tre la classe dominante, naquit l'Association Internationale des TravaiIleurs".([18]).

Quand Programme écrit dans son article : "Le parti révolutionnaire marxiste n'est pas le produit du mouvement sous son aspect immédiat, c'est-a-dire des phases de montée et de reflux", il ne fait, par incompréhension ou intentionnellement, que fausser le débat en introduisant ce petit mot de produit - souligné dans le texte - . Certes, le besoin d'un parti ne résulte pas de situations particulières mais de la situation générale his­torique de la classe (ceci s'apprend dans le cours élémentaire du marxisme et II n'y a vraiment pas de quoi se vanter de ces hautes connaissances). La controverse ne porte pas là-dessus mais si son existence effective est liée ou non aux vicissi­tudes de la lutte de classe, si des conditions spécifiques sont encore nécessaires pour que les révolutionnaires puissent effectivement - et non en paroles - assumer les fonctions qu'il incombe au Parti d'effectuer. Il ne suffit pas de dire qu'un enfant est un produit humain pour conclure que, de ce fait, les conditions nécessaires à sa vie - air pour respirer, alimentation pour se nourrir, soins en général - lui sont automatique­ment donnés, et sans ces conditions, l'enfant est irrémédiablement condamné à dépérir. Le parti est une intervention efficace, un impact grandissant, une influence effective dans la lutte de classe et cela n'est possible que sous la condition que les luttes de la classe suivent une courbe ascen­dante. C'est là ce qui différencie le Parti et son existence réelle de la Fraction ou du groupe. C'est aussi ce que le PCI n'a pas encore compris et ne veut pas comprendre.

La Ligue des Communistes se constitue avec la mon­tée de la lutte de classe annonçant la vague de luttes révolutionnaires de 1848, de même, comme nous l'avons vu avec Engels, cette même Ligue disparaît avec les défaites et les reflux de la lutte Ceci est un fait non épisodique mais général, vérifiable tout au long du mouvement ouvrier et II ne saurait en être autrement. La 1ère Internatio­nale "naquit lorsque la classe ouvrière eut recou­vre assez de force pour une nouvelle attaque con­tre la classe dominante" (Engels). Et nous pouvons pleinement souscrire aux paroles du Rapporteur du Conseil Général au premier Congrès de l'Interna­tionale répondant aux attaques de la presse bour­geoise : "Ce n'est pas l'Internationale qui dé­clenche les grèves des ouvriers, mais ce sont les grèves des ouvriers qui donnent cette force à l'Internationale". A son tour, tout comme ce fut le cas pour la Ligue des Communistes, l'Interna­tionale ne survivra pas longtemps à la défaite sanglante de la Commune de Paris et succombera peu après, et cela en dépit de la présence en son coin de Marx et Engels et du "programme achevé et invariant".

C'est en vain que l'article, pour démontrer le contraire de ce que nous venons de consta­ter, recourt à la "vérification pratique. .. qu'il existe des aires entières où se sont déroulées des luttes sociales d'une extraordinaire vigueur (telle l'Angleterre ou l'Améri­que du Nord) où le Parti n'a même pas existé". Voilà un argument qui ne prouve rien, si­non qu'il fait le constat qu'il n'y a pas un lien mécanique entre les luttes de la classe et la sécrétion d'un parti en son sein, ou en­core qu'il existe d'autres facteurs qui con­trecarrent le processus de la constitution du parti; qu'il existe en général un décalage en­tre les conditions objectives et les conditions subjectives entre l'être existant et sa prise de conscience. Pour que l'argument ait quelque validité, il aurait fallu nous citer le con­traire, à savoir des exemples où le parti s'est constitué en dehors de pays et de périodes de montée de la lutte de classe du prolétariat. Il n'en existe pas. A moins de nous citer pour unique exemple (ne parlons pas de la IVème In­ternationale des trotskystes) celui du PCI. Mais là c'est une autre histoire, l'histoire de la grenouille qui voulait être aussi grosse que le boeuf. Le PCI n'a jamais été un parti autrement qu'en paroles.

Avec les exemples de la Ligue Communiste et de la 1ère Internationale, les exemples de la nais­sance de la 2ème Internationale et sa mort In­fâme, et encore plus la constitution de la 3ème Internationale et sa fin ignoble, devenue stalinienne, sont là pour nous convaincre définitive­ment de la validité de la thèse défendue par la Fraction Italienne et dont nous nous revendiquons intégralement, à savoir de l'impossibilité de la constitution du parti dans une période de reflux de la lutte de classe ([19]). Toute autre, naturel­lement, est la vision de Programme : la reconsti­tution du parti de classe devait se faire "avant que le prolétariat ne remonte de l'abîme où il était lui aussi tombé. Il faut ajouter que cette renaissance devait nécessairement comme c'est toujours le cas, précéder cette remontée du pro­létariat ([20])."

On comprend que l'article se réfère avec insis­tance au "Que Faire" de Lénine, surtout à la par­tie traitant de la conscience trade-unioniste de la classe ouvrière. Car, à bien regarder ce que sous-entend tout le raisonnement de l'article, n'est pas tant dans la surestimation du rôle du parti et leur propre tendance à la mégalomanie maïs est donné surtout par une criante sous-estimation de la capacité de prise de conscience de la classe, une profonde méfiance à son égard et pour tout dire un mépris à peine voilé de la classe ouvrière et de sa capacité de compréhension.: "S'il ("le futur scientifiquement prévu par le Parti") est certain et inéluctable pour nous matérialistes, ce n'est pas en fonction d'un "mûrissement" au sein de la classe de la conscience de sa mission historique, mais parce qu'elle sera poussée par des déterminations objectives, avant de le savoir, sans le sa­voir à lutter pour le communisme...([21])".

C'est tout au long de l'article qu'on trouve ces compliments méprisants pour la classé ouvrière : une masse brute et abrutie qui agit sans savoir ni comprendre, mais heureusement dirigée par un parti qui comprend tout et est toute compréhen­sion. Qu'il nous soit permis de juxtaposer à cet étouffant mépris le jugement, Ô combien aéré du vieux Engels : "Pour la victoire ultime des principes énonces dans le Manifeste, Marx se fiait uniquement au développement  Intellectuel de la classe ouvrière, tel qu'il devait résulter nécessaire­ment de l'action et de la discussion communes ([22])".

Tout commentaire serait superflu. Poursuivons. Dans la vision bordiguiste, la reconstitution du Parti  - complètement détachée des conditions con­crètes - exige la maturité théorique et la vo­lonté d'action. Aussi I'article porte le jugement suivant sur  la Fraction : "Si elle (la Fraction) n'a pas encore été le Parti mais seulement son prélude, ce n’est pas faute d'activité pra­tique mais plutôt à cause de l'insuffisance du travail théorique." C'est un jugement et il vaut ce qu'il vaut. Mais qu'entend l'article au juste par suffisance du travail  théorique ? La restau­ration, la réappropriation, la conservation du programme achevé et invariant ? Surtout sans re­mise en examen des positions du passé, sans re­cherche de réponses à des problèmes nouveaux. C'est surtout ce travail que  'article reproche à  la Fraction et qu'il considère comme des lâchages graves. Ces conservateurs de musée qui ont hissé à hauteur d'idéal leur propre stérilité, voudraient faire croire que Lénine, tout comme eux, n'a jamais rien fait d'autre que "restaurer" la théorie achevée de Marx. Peut-être voudraient-ils méditer sur ce que Lénine a dit à propos de la théorie ? "Nous autres, nous ne considérons absolument pas !a théorie de Marx comme quelque chose d'achevé et d'intouchable. Nous sommes con­vaincus, au contraire, que cette théorie ne fait que placer les pierres angulaires de la science que les socialistes doivent (souligné par Lénine) impulser dans tous les sens, s'ils  ne veulent pas rester en dehors  de la vie  ([23])". L'article d'où est tirée cette citation s'intitule précisément "Notre Programme".

Et comment nos pontifes en marxisme mesurent-ils le degré de maturité théorique ? Existe-t-il de telles mesures fixes ? Les mesures, pour ne pas être arbitraires doivent aussi être mesurées et il n'y a pas de meilleure façon de le faire que de vérifier cette maturité théorique dans sa traduction en des positions politiques qu'on dé­fend.

Si c'est là le moyen de mesurer la maturité et si celle-ci est le principal critère pour la cons­titution du Parti, nous pouvons calmement mais avec toute la conviction nécessaire dire que ce n'est pas en 1943, ni en 45 ni surtout en 52 que les bordiguistes auraient dû construire le Parti, mais ils auraient avantageusement dû attendre l'an 2000. Tout le monde y aurait gagné et eux les premiers.

Comment se constituera le Parti compact et puis­sant de demain, on ne peut pas encore le dire mais ce qui est certain aujourd'hui, c'est que le PCI ne l'est pas. Le drame du bordiguisme est de vouloir être ce qu'il n'est pas : le Parti et de ne pas vouloir être ce qu'il  est : un groupe poli­tique. Ainsi, il n'accomplit pas -sauf en paroles les  fonctions du parti  qu'il ne peut accomplir et n'assume pas les tâches, mesquines à ces yeux, d'un vrai groupe politique. Quant à sa maturité politique, à en juger par ses positions, et au rythme où vont les choses, il risque fort de ne jamais y arriver car à chaque pas en avant, il fait deux ou trois pas en arrière.

MX



[1] Programme Communiste n°76,  p.5.

[2] Bilan n°1,   Introduction p.3.

[3] Idem

[4] Idem

[5] Idem

[6] Programme Communiste n°76, p.14.

[7] Bilan n°1, p.15.

[8] Idem

[9] Engels : "Préface à l'édition anglaise du Manifeste Communiste" 1888.

[10] Programme Communiste n°18 et 19 de l'édition française.

[11] Voir notre article "Terreur, terrorisme et Violence de classe" dans ce même numéro de la Revue où ce sujet est amplement développé.

[12] "Le Prolétaire" n°264 du 8/21 avril est plus explicite encore quand il écrit "...ses thèses caractéristiques de 1951 qui constituent son acte de naissance et ses bases d'adhésion".

[13] Voir "L'Etincelle" et "Internationalisme", publications de la Gauche Communiste en France jusqu'à 1952.

[14] "Sur la Vole du Parti Compact et Puissant de Demain".

[15] Idem

[16] Engels   : "Préface à  l'édition anglaise du Manifeste Communiste".

[17] Il est largement temps de mettre fin à cet incroyable abus que certains font de citations, leur faisant dire n’importe quoi. Ceci est particulièrement vrai pour les bordiguistes en ce qui concerne  l'idée du Parti chez Marx. Peut-être ne serait-ce pas inutile de citer à leur attention et soumettre à   leur réflexion en vue d'expliquer cette phrase quelque peu surprenante et énigmatique du Manifeste Communiste : "Les communistes ne forment pas un parti distinct en face des autres partis ouvriers".

[18] Engels : "Préface à  l'édition anglaise du Manifeste Communiste".

[19] On sait d'ailleurs que Bordlga était plus que récalcitrant à  la proclamation de la constitution du Parti et qu'il a cédé à contrecœur à la pression exercée sur lui de tous côtés, pour s'y associer. Vercesi, à son tour, ne tardera pas longtemps pour remettre publiquement en question  la constitution du Parti. Mais le vin était tiré, il  ne restait plus qu'à le. boire. On trouvera l'écho de ses réticences dans "l'a­vant-projet de déclaration de principe pour le Bureau  International de la (nouvelle) Gauche Communiste  Internationale" qu'il rédige et publie en Belgique à la fin de l'année  1946; on peut y lire : "Le processus de transformation de Fractions en Partis a été déterminé dans ses grandes lignes par  la Gauche Communiste selon le schéma qui affirme que le parti ne peut apparaître que lorsque  les ouvriers ont commencé des mouvements de  lutte qui livrent la matière première pour la prise du pouvoir", (naître que lorsque les ouvriers ont commence des mouvements de lutte qui livrent la matière première pour la prise du pouvoir", (cité dans Programa).

[20] Même article et souligné dans l'original.

[21] Idem, p.17

[22] Engels : "Préface à la réédition allemande du Manifeste Communiste", 1er mai 1890.

[23] Lénine. Article écrit en 1894 pub Mo-en 1925. Œuvres complètes p.190. Traduit de l'édition en espagnol.