15e Congrès du CCI : Résolution sur la situation internationale

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Nous publions ci-après deux documents d'analyse de la situation internationale adoptés par le XVe congrès du CCI qui vient de se tenir : la résolution sur la situa­tion internationale et des notes sur l'histoire de la politique impérialiste des Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous revien­drons, dans la prochain numéro de la Revue Internationale, sur les travaux de ce congrès.

1. Avec l'offensive massive des États­Unis contre l'Irak, nous entrons dans une nouvellc phase de la chute du capitalisme dans la barbarie militaire, ce qui va agrra­ver tous les conflits ouverts ou les ten­sions latentes dans le monde. En plus des terribles dévastations qui vont s'abattre sur la malheureuse population irakienne, cette guerre n'aura pour effet que d'attiser les tensions impérialistes et le chaos mili­taire partout ailleurs. La préparation de la guerre a déjà provoqué la première déchi­rure ouverte entre l'Amérique d'une part, et la seule autre puissance qui pourrait poser sa candidature pour diriger un nou­veau bloc anti-américain, l’Allemagne. Les divisions entre grandes Puissances au sujet de l'Irak ont sonné le glas de l'OTAN, tout en révélant que l’Europe, loin de constituer déjà un tel bloc, est déchirée par de profondes divergences sur les questions clé des relations internationales. L'offen­sive américaine a poussé un autre pôle de "l'axe du Mal", la Corée du Nord, a jouer son propre jeu dans la crise, avec pour danger à moyen terme l'extension des hostilités à l'Extrême Orient. Pendant ce temps, le troisième pôle de l'axe, l'Iran, joue aussi sa carte nucléaire. EN Afrique, les prétentions de la France à passer pour une puissance 'pacifique' sont démenties par l'implication croissante de ses trottpes dans la guerre sanglante en Côte d'Ivoire. Les retombées de la guerre en Irak, loin de créer une nouvelle "Allemagne de l'Ouest" au Moyen-Orient. comme l'ont prédit les com­mentateurs bourgeois les plus inconsis­tants, ne peu servir qu'à créer unie gigan­tcsque zone d'instabilité qui aura pour conséquence immédiate l'aggravation du conflit Israël/Palestine, et provoquera de nouvellcs attaques terroristes de par le monde. La guerre contre le terrorisme ré­pand la terreur sur toute la planète, non seulement par les massacres qu'elle perpcetue sur ses victimes immédiates sur les fronts des rivalités impérialistes, Mais plus largement par le développement dans les populations de l'angoisse sur l'avenir qui attend l'ensemble de l'humanité.

2. Ce n'est pas un hasard si l'aggravation des tensions militaires "coïncide" avec un nouveau plongeon dans la crise économi­que mondiale. Cela s'est manifesté non seulement dans l'effondrement ouvert des économies plus faibles (mais èconomique­mcnt significatives) comme l'Argentine, mais par dessus tout, dans le retour en récession ouverte de l'économie US, dont la croissance artificiellement par le crédit dans les années 90 (et qu'on nous présentait comme le triomphe de la "nouvelle économie") avait représenté la grande espérance de tout le système économique mondial, en particulier des pays d'Europe. Ces années glorieuses sont maintenant définitivement terminées alors que l'éco­nomie américaine est touchée par une aug­mentation spectaculaire du chômage, une chute de la production industrielle, un déclin de la consommation, l'instabilité boursière, des scandales et des banque­routes et le retour du déficit du budget fédéral.

Une mesure de la gravité de la situation économique actuelle est donnée par l'état de l'économie britannique, qui parmi celles de tous les principaux pays européens, était présentée comme la mieux armée pour faire face aux tempêtes en provenance des États-Unis. En fait, quasiment tout de suite après que le chancelier Brown ait déclaré que "la Grande Bretagne est mieux pla­cée que par le passé pour affronté le recul économique mondial", les statistiques offïcielles étaient publiées, montrant que l'industrie britannique, dans les secteurs hight tech comme dans les secteurs plus traditionnels, était à son plus bas niveau depuis la récession de 1991, et que 10000 emplois disparaissent chaque mois dans ce secteur. Combiné aux sacrifices exigés par l'augmentation vertigineuse des bud­gets militaires, le glissement dans la réces­sion ouverte génère d'ores et déjà tout une nouvelle vague d'attaques contre les con­ditions de vie de la classe ouvrière dicen­ciements, "modernisation", réduction des allocations, et tout spécialement des pen­sions de retraite, etc.).

3. La situation à laquelle fait face la classe ouvrière est donc d'une gravité sans précédent. Depuis plus d'une décennie, la classe ouvrière a subi le recul de ses luttes le plus prolongé depuis la sortie de la période de contre-révolution à la fin des années 60. Confrontée au double assaut de la guerre et de la crise économique, la classe ouvrière a rencontré des difficultés considérables dans le développement de ses luttes, même au niveau le plus élémen­taire de son autodéfense économique. Sur le plan politique, ses difficultés sont en­core plus prononcées, sa conscience gé­nérale des énormes responsabilités qui pèsent sur ses épaules ayant subi un coup après l'autre depuis plus d'une décennie. De plus, les forces dont la première tâche est de combattre les faiblesses politiques du prolétariat, les forces de la Gauche com­muniste sont dans un état de désarroi plus dangereux que jamais depuis la réémergence des forces révolutionnaires à la fin des années 60. Les énormes pres­sions d'un ordre capitaliste en décomposi­tion ont tendu à renforcer les vieilles fai­blesses opportunistes et sectaires dans le milieu politique prolétarien, ont entraîné d'importantes régressions politiques et théoriques, menant à sous-estimer la gra­vité de la situation à laquelle le prolétariat et ses minorités révolutionnaires Sont con­frontés et en fait, à obscurcir toute réelle compréhension de la nature et de la dyna­mique de l'ensemble de l'époque histori­que.

La crise du leadership américain

4. Confronté à l'effondrement du bloc rival russe à la fin des années 80, et à la rapide désagrégation de son propre bloc occidental, l'impérialisme US a élaboré un plan stratégique qui, au cours de la décen­nie qui a suivi, s'est révélé de plus en plus ouvertement. Confïrmés comme la seule super-puissance subsistante, les Etats­Unis feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour éviter qu'aucune autre super-puis­sance -en réalité, aucun autre bloc impé­rialiste - ne vienne défier leur "nouvel or­dre mondial". Les principales méthodes de cette stratégie ont été pleinement mises en évidence par la première guerre du Golfe en 1991:

- une démonstration massive de la su­périorité militaire US, avec Saddam Hus­sein dans le rôle du bouc émissaire ;

- l'enrôlement de force des autres puis­sances dans une coalition destinée à don­ner des airs de légitimité à l'opération US, tout autant qu'à fournir une partie impor­tante des énormes fonds nécessaires. L'Al­lemagne en particulier, le seul réel candidat au leadership d'un nouveau bloc anti-amé­ricain, a dû payer le plus.

5. Si le premier objectif de la guerre du Golfe était d'adresser un avertissement efficace à tous ceux qui voudraient défier l'hégémonie US, il faut considérer qu'elle a été un échec. Dans l'année qui a suivi, l'Allemagne a provoqué la guerre dans les Balkans, dans le but d'étendre son influence au carrefour stratégique entre l'Europe et le Moyen-Orient. Cela a presque pris toute la décennie aux États-Unis avant qu'ils puissent, à travers la guerre au Kosovo, impo­ser leur autorité sur la région en rencon­trant l'opposition non seulement de l'Alle­magne (qui soutenait la Croatie en sous ­main), mais aussi de la France et l'allié supposé des américains, la Grande-Breta­gne, qui soutenaient secrètement la Serbie. Le chaos dans les Balkans était une expres­sion claire des contradictions auxquelles les États-Unis faisaient face : plus ils cherehaient à discipliner leurs anciens alliés, plus ils provoquaient résistance et hosti­lité, et moins ils réussissaient à les enrôler dans des opérations militaires dont ils sa­vaient qu'elles étaient dirigées contre eux. D'où le phénoméne qui a vu les États-Unis, de plus en plus obligés de faire cavalier seul dans leurs aventures, s'en remettre de moins en moins aux structures internatio­nales "légales" comme l'ONU et l'OTAN, lesquelles devenaient de façon croissante des obstacles aux plans américains.

6. Après le 11 septembre 2001, presque certainement organisé avec la complicité de l'État US, la stratégie globale des Etats­Unis est passée à un stade supérieur. La "guerre contre le terrorisme" a immédiate­ment été annoncée comme une offensive militaire permanente et à l'échelle de la planète. Confrontés au défi croissant de leurs principaux rivaux impérialistes (ex­primé successivement à propos des ac­cords clé Kyoto, de la force militaire euro­péenne, des manoeuvres autour du main­tien de l'ordre au Kosovo, etc.). les États­Unis ont opté pour une politique d'inter­vention militaire beaucoup plus massive et directe, avec pour but stratégique l'encerclement de l'Europe et de la Russie en prenant le contrôle de l'Asie centrale et du Moyen-Orient. En Extrême-Orient, en in­cluant la Corée du Nord dans "l'Axe du mal" et en renouvelant son intérêt pour "la lutte contre le terrorisme" en Indonésie à la suite de l'attentat de Bali, l'impérialisme américain a aussi déclaré son intention d'intervenir dans les plates-bandes de la Chine et du Japon.

7. Les objectifs de cette intervention ne se limitent certainement pas à la question du pétrole considéré uniquement comme source de profit capitaliste. Le contrôle de ces régions pour des raisons géostratégiques était un sujet d'intenses rivalités impérialistes bien avant que le pétrole ne devienne un élément vital de l'économie capitaliste. Et bien qu'il existe une claire nécessité de contrôler les énor­mes capacités de production pétrolière du Moyen-Orient et du Caucase, l'action mili­taire US dans cette région n'est pas mise en oeuvre au service des compagnies pétroliè­res : celles-ci ne sont autorisées à encais­ser leurs profits que si elles s'insèrent dans les plans stratégiques généraux, qui in­cluent la capacité d'interrompre les livrai­sons de pétrole aux ennemis potentiels de l'Amérique, et donc d'étrangler toute menace militaire avant qu'elle ne débute. L'Al­lemagne et le Japon en particulier sont beaucoup plus dépendants du pétrole du Moyen-Orient que les Etats-Unis.

8. L'audacieux projet américain de bâtir un cercle d'acier autour de ses principaux rivaux impérialistes est donc la véritable explication de la guerre d'Afghanistan, de l'assaut contre l'Irak, et de l'intention décla­rée de s'occuper de l'Iran. Cependant, les agissements des États-Unis ont appelé une réponse en proportion de la part de leurs principaux rivaux. La résistance aux plans US a été conduite par la France, qui a menacé de faire usage de son droit de veto au Conseil de Sécurité ; mais encore plus significatif est le défi lancé par l'Al le­magne, qui jusqu'à présent a eu tendance à travailler dans l'ombre, permettant à la France de jouer le rôle d'opposant déclaré aux ambitions américaines. Aujourd'hui cependant l'Allemagne perçoit l'aventure américaine en Irak comme une réelle me­nace contre ses intérêts dans une zone qui a été centrale pour ses ambitions impéria­listes depuis la Première guerre mondiale. Elle a donc lancé un défi plus explicite que jamais auparavant vis-à-vis des Etats-Unis. De plus, sa position résolument "anti guerre" a encouragé la France qui quasi­ment jusqu'à la veille de la guerre a laissé entendre qu'elle pourrait changer de posi­tion et prendre part à l'action américaine. Avec l'éclatement de la guerre, ces puis­sances ont adopté un profil plutôt bas, mais au niveau historique, c'est un réel tournant qui a été pris. Cette crise met en évidence la fin non seulement de l'OTAN (dont l'inadéquation s'est vue à travers son incapacité à s'accorder sur la "dé­fense" de la Turquie juste avant la guerre) mais aussi des Nations Unies. La bour­geoisie américaine considère de plus en plus cette institution comme un instru­ment de ses principaux rivaux et dit ouver­tement qu'elle ne jouera aucun rôle dans la "reconstruction" de l'Irak. L'abandon de ces institutions de "droit international" représente une avancée significative dans le développement du chaos dans les rap­ports internationaux.

9. La résistance aux plans américains de la part de l'alliance entre la France, l'Alle­magne, la Russie et la Chine montre que, confrontés à la supériorité massive des Etats-Unis, ses principaux rivaux n'ont d'autre choix que de se regrouper contre eux. Cela confirme que la tendance à la constitution de nouveaux blocs impéria­listes reste un facteur réel dans la situation actuelle. Mais ce serait une erreur de con­fondre une tendance et un fait accompli, surtout parce que dans la période de la décomposition capitaliste, le mouvement vers la formation de nouveaux blocs est constamment contrarié par la contre-ten­dance de chaque pays à défendre ses inté­rêts nationaux immédiats avant tout, par la tendance au chacun pour soi. Les profon­des divisions entre pays européens sur la guerre en Irak ont montré que "l'Europe" est loin de former un bloc cohérent comme certains éléments du mouvement révolu­tionnaire ont tendance a l'affirmer. De plus de tels arguments se basent sur une con­fusion entre alliances économiques et vé­ritables blocs impérialistes, qui sont avant tout des formations militaires en vue de la guerre mondiale. Ici, deux autres facteurs importants entrent en jeu : premièrement, la domination militaire indéniable des Etats­Unis qui empêche leurs principaux rivaux de leur lancer ouvertement un défi guer­rier ; deuxièmement, le fait que la classe ouvrière n'est pas battue signifie qu'il n'est pas encore possible de créer les con­ditions sociales et idéologiques pour de nouveaux blocs guerriers. Ainsi la guerre contre l'Irak, tout en ayant révélé ouverte­ment les rivalités entre les grandes puis­sances, conserve fondamentalement la même forme que les autres grandes guerres de cette période : une guerre "détournée" dont le véritable but est caché derrière le choix d'un "bouc émissaire" représenté par une puissance de troisième ou qua­trième ordre et dans laquelle les principales puissances prennent soin de n'envoyer que des armées professionnelles.

10. La crise du leadership US a placé l'impérialisme britannique dans une posi­tion de plus en plus contradictoire. Avec la fin de la "relation spéciale", la défense des intérêts clé la Grande-Bretagne exige que celle-ci joue un rôle de "médiateur" entre l'Amérique et les principales puis­sances européennes, ainsi qu'entre ces dernières. Bien que présenté comme le caniche des États-Unis, le gouvernement Blair lui-même a joué un rôle significatif dans l'éclatement de la crise actuelle, en insistant sur le fait que l'Amérique ne pou­vait pas aller seule en Irak, mais devait suivre la voie de l'ONU. La Grande-Breta­gne a aussi été le théâtre des plus grandes manifestations "pour la paix", lesquelles ont été organisées par des fractions impor­tantes de la classe dominante - et pas seulement ses appendices gauchistes. Le fort sentiment "anti-guerre" dans des par­ties de la bourgeoisie britannique est l'ex­pression d'un réel dilemme pour la classe dominante en Angleterre, alors que le déchirement grandissant entre l'Amérique et les autres grandes puissances rend son rôle "centriste" de plus en plus inconfortable. En particulier, les arguments de la Grande-Bretagne selon lesquels les Na­tions Unies doivent jouer un rôle central dans la période post-Saddam et que cela doit s'accompagner de concessions signi­ficatives aux palestiniens, sont poliment ignorés par les Etats-Unis. Bien qu'il n'y ait pas encore de claire alternative, au sein de la bourgeoisie britannique, à la ligne Blairen ce qui concerne les relations inter­nationales, il y a un malaise grandissant d'être associé de manière trop étroite à l'aventurisme US. le bourbier qui se déve­loppe maintenant en Irak ne peut que ren­forcer ce malaise.

11. Bien que les Etats-Unis continuent à démontrer leur supériorité militaire écra­sante par rapport aux autres grandes puis­sances, le caractère de plus en plus ouvert de leurs ambitions impérialistes tend à affaiblir leur autorité politique. Dans les deux guerres mondiales et dans le conflit avec le bloc russe, les États-Unis ont été capables de se poser en tant que principal rempart de la démocratie et des droits des nations, en défenseur du monde libre contre le totali­tarisme et les agressions militaires. Mais depuis l'effondrement dit bloc de l'Est les États-Unis ont été obligés de jouer eux­ mêmes le rôle de l'agresseur ; et tandis que dans l'immédiat après 11 septembre, ils étaient encore capables dans une certaine mesure de présenter leur action en Afghanistan comme un acte de légitime défense, les justifications pour la guerre actuelle en Irak se sont révélées complète­ment inconsistantes tandis que leurs ri­vaux se sont présentés comme les meilleurs défenseurs des valeurs démocratiques face aux intimidations américaines. Les premiè­res semaines de l'action militaire ont principalement servi à créer de nouvelles diffi­cuités à l'autorité politique américaine. Initialement présentée comme une guerre qui serait à la fois rapide et propre, il appa­raît que le plan de guerre établi par l'admi­nistration actuelle a sérieusement sous­ estimé le degré auquel l'invasion provo­querait des sentiments de défense natio­nale dans la population irakienne. Bien que l'omniprésence des unités Spéciales de Saddam ait certainement joué un rôle dans l'étouffement de la résistance de l'armée régulière à travers leur méthode habituelle de coercition et de terreur, il y a eu une réaction bien plus générale d'hostilité en­vers l'invasion américaine, même si elle ne s'est pas accompagnée d'un grand en­thousiasme envers le régime de Saddam. Même les organisations chiites sur lesquelles on comptait pour se "soulever" contre Saddam ont déclaré que le premier devoir de tous les irakiens était de résister à l'envahisseur. La prolongation de la guerre ne va faire qu'aggraver la misère de la population par la faim et la soif ou par l'intensification des bombardements ; et tout indique que cela ne fera qu'accroitre l'hostilité populaire envers les Etats-Unis.

De plus la guerre exacerbe les divisions dans la société irakienne, en particulier entre ceux qui se sont alliés aux Etats-Unis (comme les régions kurdes) et ceux qui se battent contre l'invasion. Ces divisions ne peuvent servir qu'à créer du désordre et de l'instabilité dans l'Irak d'après Saddam, sapant encore plus les proclamations américaines selon lesquelles ils apporteraient la paix et la prospérité dans la région. Au contraire, la guerre accumule déjà les ten­sions dans cette partie du monde, comme le démontre l'incursion turque dans le nord de l'Irak, la position anti-américaine adop­tée par la Syrie et le renouveau de bruits de bottes entre l'Inde et le Pakistan.

Aussi, loin de résoudre la crise du lea­dership américain, la guerre actuelle ne peut que la porter à un niveau supérieur.

Décadence et décomposition

12. La plongée dans le militarisme est par excellence l'expression de l'impasse à laquelle est confronté le système capita­liste, sa décadence en tant que mode de production. Comme les deux guerres mondiales, et la guerre froide entre 1945 et 1989, les guerres de la période inaugurée depuis 1989 sont la manifestation la plus flagrante du fait que les rapports de production capitalistes sont devenus un obstacle au progrès de l'humanité. Non seulement ce terrifiant record de destructions (et de pro­duction des moyens de destruction) repré­sente un gaspillage consternant de force de travail humain dans une période où les forces productives sont objectivement capables de libérer l'Homme de toutes les formes de travail pénible et de pénurie, c'est aussi le produit d'un facteur actif dans une dynamique qui menace la survie même de l'humanité. Cette dynamique s'est ag­gravée tout au long de la période de déca­dence : il suffit de comparer les niveaux de mort et de destructions occasionnés par la première et la deuxième guerres mondiales, aussi bien que l'étendue globale de chaque conflit pour le comprendre. De plus, bien que la troisième guerre mondiale entre les blocs russe et américain une guerre qui aurait presque certainement mené à la des­truction de l'humanité - n'ait jamais éclaté, les guerres par procuration entre eux pen­dant plus de quatre décennies ont fait autant de morts que les deux guerres mon­diales réunies. Ce ne sont pas seulement des faits mathématiques ou technologi­ques ; ils témoignent d'un approfondisse­ment qualitatif de la tendance du capita­lisme à l'autodestruction.

13. Il est évident pour tout observateur de la scène internationale que 1989 a mar­qué le commencement d'une phase radica­lement nouvelle dans la vie du capitalisme. En 1990, Bush senior promettait un Nouvel Ordre mondial de paix et de prospérité. Et pour les apologistes intellectuels de la classe dominante, la fin de "l'expérience communiste" a signifie un renforeement du capitalisme, devenu enfin un système réellement "global", et armé des merveilleu­ses technologies nouvelles qui feraient de ses crises économiques un vieux souve­nir. De même le capitalisme ne serait plus troublé par la contradiction entre bour­geoisie et prolétariat, Puisque dans la "nou­velle économie", la classe ouvrière et ses luttes ont cessé d'exister. L'éclosion de la nouvelle ère de globalisation était si évi­dente que ses opposants les plus connus, le mouvement global anti-capitaliste, par­tageait pratiquement tous les postulats de base de ses apologistes. Pour le marxisme, cependant, l'effondrement du bloc stali­nien n'était que l'effondrement d'une partie d'un système capitaliste déjà globalisé ; et la période inaugurée par ce séisme n'a représenté aucune fleuraison, aucun ra­jeunissement du capitalisme ; au contraire, il ne peut être compris que comme la phase terminale de la décadence capitaliste, la phase que nous appelons la décomposi­tion, la "floraison" de toutes les contradic­tions accumulées d'un ordre social déjà sénile.

14. Le retour de la crise économique ouverte à la tin des années 1900 avait en effet déjà ouvert un chapitre final dans le cycle classique du capitalisme, crise, guerre, reconstruction, nouvelle crise. Dorénavant, il devenait virtuellement im­possible au capitalisme de reconstruire après une troisème guerre mondiale qui signitierait probablement l'anéantissement de l'humanité, ou au mieux une régression aux proportions incalculables. Le choix historique auquel est aujourd'hui confron­tée l'humanité n'est plus seulement révolu­tion ou guerre, mais révolution ou destruc­tion de l'humanité.

15. 1968 a vu la résurgence historique des luttes prolétariennes en réponse à l'émergence de la crise, ouvrant un cours vers des confrontations de classe massi­ves. Sans défaire le prolétariat renaissant, la classe dominante ne serait pas capable de conduire la société à la guerre, qui même si elle aurait certainement signifié l'autodestruction du capitalisme, demeu­rait l'issue "logique" des contradictions fondamentales du système. Cette nouvelle période de luttes ouvrières s'est manifes­tée au travers les trois vagues internationa­les(1968-74, 1978-81, 1983-89) ; mais l'ef­fondrement du bloc de l'Est en 1989, et les campagnes simultanées sur la faillite du communisme et la fin de la lutte de classe, ont représenté une rupture importante avec l'ensemble de cette période. La classe ouvrière n'a pas subi de défaite historique majeure et la menace d'une troisième guerre mondiale, qui avait déjà été tenue en échec par la recrudescence de la lutte de classe, a encore été repoussée plus loin dans l'ordre du jour de l'histoire par les nouvel­les barrières objectives à la reconstitution de blocs impérialistes, en particulier la vi­gueur de la tendance au "chacun pour soi" dans la nouvelle période. Néanmoins, la classe ouvrière, dont les luttes dans la période de 1968 à 1989 avaient empêché la bourgeoisie d'imposer sa "solution" à la crise économique, était de plus en plus confrontée aux conséquences de son pro­pre échec à élever ses luttes à un niveau politique plus haut et à offrir une alterna­tive à l'humanité. La période de décomposition, résultat de cette "impasse" entre les deux classes principales, n'apporte rien de positif à la classe exploitée. Bien que la combativité de la classe n'ait pas été anéantie dans cette période, et qu'un processus de maturation souterraine de la conscience y était encore sensible, en particulier sous la forme "d'éléments en recherche" et de petites minorités politisées, la lutte de classe partout dans le monde a subi un recul qui n'est toujours pas terminé. La classe ouvrière dans cette période a été confrontée non seulement à ses faiblesses politiques, mais aussi au danger de perdre son identité de classe sous le poids d'un système social en pleine désintégration.

 

16. Ce danger n'est pas fondamentale­ment le résultat des réorganisations de la production et du partage du travail exigées par la crise économique (par exemple le déplacement des industries secondaires vers le secteur tertiaire dans la plupart des pays avancés, l'informatisation, etc.) ; il résulte d'abord et avant tout des tendan­ces les plus omniprésentes de la décompo­sition, l'atomisation accélérée des relations sociales, la gangstérisation et, plus impor­tant que tout, l'attaque systématique con­tre la mémoire de l'expérience historique et de la perspective propre du prolétariat que la bourgeoisie a développée dans le sillage de "l'effondrement du communisme". Le capitalisme ne peut pas fonctionner sans l'existence d'une classe ouvrière, mais cette dernière peut perdre, à terme, toute cons­cience de son existence comme classe. Ce processus est tous les jours renforcé par la décomposition aux niveaux spontané et objectif; mais il n'empêche pas la classe dominante d'utiliser consciemment toutes les manifestations de la décomposition pour accentuer l'atomisation de la classe. La récente montée de l'extrême droite, ca­pitalisant les craintes populaires en jouant sur les flux de réfugiés désespérés prove­nant des pays les plus touchés par la crise et la guerre, en est un exemple, tout comme l'utilisation des peurs devant le terrorisme pour renforeer l'arsenal répressif de l'État.

17. Bien que la décomposition du capi­talisme soit le résultat de cet écart histori­que entre les classes, cette situation ne peut pas demeurer statique. La crise éco­nomique, qui est aux racines tant de la tendance vers la guerre que de la réponse du prolétariat, continue à s'approfondir, mais contrairement à la période de 1968 à 1989, alors que l'issue de ces contradic­tions de classe ne pouvait être que la guerre ou la révolution, la nouvelle période ouvre la voie à une troisième possibilité : la destruction de l'humanité, non au travers d'une guerre apocalyptique, mais au tra­vers d'une avance graduelle de la décom­position,qui pourrait à terme saper la capacité du prolétariat à répondre comme classe, et pourrait également rendre la planète inhabitable dans une spirale de guerres régionales et de catastrophes écologiques. Pour mener une guerre mondiale, la bour­geoisie devrait commencer par affronter directement et défaire les principaux ba­taillons de la classe ouvrière, et ensuite les mobiliser pour qu'ils marchent avec en­thousiasme derrière les bannières et l'idéo­logie de nouveaux blocs impérialistes , dans le nouveau scénario, la classe ouvrière pourrait être battue d'une manière moins ouverte et moins directe, simplement en n'arrivant pas à répondre à la crise du système et en se laissant de plus en plus entraîner dans la spirale de la décadence. En bref, une perspective beaucoup plus dangereuse et difficile attend la classe et ses minorités révolutionnaires.

18. La nécessité pour les marxistes de comprendre ces changements majeurs dans la situation à laquelle est confrontée l'hu­manité est soulignée par la menace crois­sante que fait peser la simple continuation de la production capitaliste sur l'environ­nement. De plus en plus de scientifiques tirent la sonnette d'alarme à propos des possibilités de "réaction positive" dans le processus de réchauffement global -par exemple, dans la cas de l'Amazonie, où les effets combinés du déboisement et d'autres empiètements, ainsi que les températures en hausse, en accélèrent dramatiquement la destruction. Si cette destruction se pour­suit à ce rythme, elle libérera dans l'atmos­phère des quantités énormes de dioxyde de carbone, et donc fera augmenter de façon importante la vitesse du réchauffe­ment. En plus de cela, l'intensification des dangers écologiques ne peut avoir que des effets déstabilisants massifs sur la structure de la société, l'économie, et les rapports inter-impérialistes. Dans ce domaine, la classe ouvrière ne peut pas faire grand-chose pour mettre un terme à ce glissement avant d'avoir remporté la vic­toire politique à l'échelle mondiale, et pire, plus sa révolution est retardée, et plus le prolétariat risque d'être englouti, et les bases mêmes d'une reconstruction sociale d'être minées.

19. Malgré les dangers croissants de la décomposition capitaliste, la plupart des groupes de la Gauche communiste n'ac­ceptent pas le concept de décomposition, même s'ils peuvent en voir les manifesta­tions extérieures dans le chaos croissant aux niveaux international et social. En fait, loin de leur donner une vision claire de la situation où se trouve la classe ouvrière, la période de décomposition, nouvelle et sans précédent, a produit chez eux un réel désar­roi théorique. Les groupes bordiguistes n'ont jamais eu une théorie solide sur la décadence, même s'ils reconnaissent le cours à la guerre impérialiste dans cette période et sont encore capables d'y répon­dre sur un terrain internationaliste. Ils n'ont pas été capables non plus d'intégrer le concept de cours historique élaboré par la Fraction italienne dans les années 1930, notion suivant laquelle la guerre impéria­liste exige la défaite préalable et la mobili­sation active du prolétariat. Il leur manque donc les deux fondements théoriques de la décomposition. Le BIPR, bien qu'accep­tant la notion de décadence, a aussi rejeté le concept de cours historique élaboré par la Gauche italienne. De plus, de récentes déclarations de ce courant montrent que sa compréhension du concept de déca­dence aussi est en recul. Une polémique avec la conception du CCI à propos de la décomposition révèle très clairement l'in­cohérence des positions qu'il tend actuel­lement à adopter : "La tendance à la dé­composition, que la vision apocalyptique du CCI voit partout, impliquerait en effet que le capitalisme soit au bord de l’effondrement si elle était réelle. Cependant, ce n'est le cas, et si le CCI examinait les phénomènes de la société contemporaine de manière plus didactique, ce serait évident. Aloirs que d'une part, de vieilles structures s’effondrent, de nouvelles apparaissent. Par exemple, l'Allemagne n'aurait pas pu se réunifier sans l’effondrement de la RDA et celui du bloc russe.  Les pays du Comecon n’auraient pu rejoindre la CEE sans la dissolution du Comecon, etc. Le processus d'écroule­ment est en même un processus de reconstruction, la décomposition fait partie d’un processus de recomposition. Alors que le CCI reconnait qu'il y à une tendance à la recomposition, i1 la consi­dère comme insignifiante en comparaison avec la tendance prédominante à la décomposition et au chaos... Le CCI à échoué à délmontrer comment cette tendance à surgi de l’infrastructure capitaliste. La difficulté qu'il rencontre en voulant le faire vient du fait que c'est la tendance à la recomposition qui provient des forces de l’infrastructure capitaliste. En particulier, la crise économique permanente, conséquence de la baisse du taux de profit, oblige les capitaux les plus faibles à former des blocs commerciaux, ,et ces blocs commerciaux constituent les squelettes sur base desquels les futurs blocs impérialistes seront batis" (Revolutionary Perspectives 27).

Confrontés à cette hypothèse, nous devons faire les points suivants :

- le marxisme a toujours insisté sur le fait que l'ouverture de la décadence du capita­lisme posait l'alternative historique entre socialisme et barbarie. Avant de déverser leur ironie sur les visions "apocalypti­ques" du CCI, les camarades du BIPR fe­raient bien de se rendre compte qu'ils sous­ estiment la gravité de la situation mon­diale, et la dynamique destructrice impo­sée au capital par son impasse historique ;

- la question n'est pas de fixer le moment d'un effondrement immédiat et final ; la tendance à l'effondrement est inhérente à toute la période de décadence, dans la­quelle l'ancien cadre pour la croissance économique fait défaut, et l'effondrement complet du système n'est repoussé que par les réponses de la classe dominante, le contrôle étatique sur l'économie et la fuite vers la guerre, qui elle-même contient la menace d'un effondrement à un niveau bien plus dévastateur que le simple grip­page de la machine économique. De plus, la phase de décomposition signifie une réelle accélération de ce mouvement des­cendant. C’est peut-étre plus évident au niveau des rapports impérialistes, où la concurrence internationale est la plus impitoyable et anarchique ; au niveau écono­mique, la classe dominante est plus capa­ble d'atténuer le danger de la concurrence débridée entre capitaux nationaux (voir la reconnaissance par la bourgeoisie US de la nécessité d’épauler son principal rival éco­nomique le Japon) ;

- dans la période de décadence, il n'y a pas d'harmonie "dialectique" entre dé­composition et recomposition. La décom­position n'est que la phase finale d'une tendance vers le chaos et les catastrophes, déjà identifiée au premier congrès de la Troisième Internationale. Dans l'époque décadente, la guerre de chacun contre tous (non l'invention de Hobbes, mais la réalité fondamentale d'une société basée sur la production généralisée de marchandises) n'est en aucun cas écartée par la formation d'énormes cartels d'Etats capitalistes et de blocs impérialistes ; comme le notait déjà Boukharine en 1915, ces formations ne faisaient que hausser l'anarchie fondamen­tale du capital à un niveau supérieur et plus destructeur. Voilà la tendance qui découle de "l'infrastructure capitaliste" quand elle ne petit plus croître en harmonie avec ses propres lois. D'autre part, il n'y a dans cette période aucune tendance spontanée à la recomposition. Si par là, les camarades veulent dire reconstruction c'est au prix de gigantesques destructions physiques au travers de guerres impérialistes, et dans tous les cas, ce n'est plus une possibilité réelle pour le capitalisme aujourd'hui. Par ailleurs, s'ils pensent que cette "recomposition" exprime une évolution naturelle et pacifique du capitalisme "mo­derne", cela semblerait montrer l'influence des théories "autonomistes" qui rejettent la vision catastrophiste au coeur du marxisme ; d'ailleurs, leur acceptation par­tielle de l'idéologie de la globalisation, de la révolution technologique, etc., révèle une réelle concession aux campagnes ac­tuelles de la bourgeoisie à propos de la nouvelle ascendance du capitalisme ;

- enfin, si la recomposition signifie que les nouveaux blocs impérialistes sont déjà en cours de formation, ceci se base sur une identification erronée entre alliances com­merciales et blocs impérialistes, ces der­niers ayant un caractère fondamentale­ment militaire. La crise irakienne en particu­lier a montré que "l'Europe" est totalement

divisée à propos clé ses relations avec les États-Unis. Les facteurs qui empêchent la formation de nouveaux blocs restent aussi présents que jamais : profondes divisions parmi les membres potentiels d'un bloc allemand ; supériorité militaire massive des États-Unis ; manque de fondements idéo­logiques pour le nouveau bloc, en soi c'est une expression supplémentaire du fait que le prolétariat n'est pas battu.

L'irrationalité de la guerre dans la période de décadence

20. La période de décomposition mon­tre plus clairement que jamais l'irrationa­lité de la guerre en période de décadence, la tendance de sa dynamique destructrice à devenir autonome et de plus en plus en contradiction avec la logique du profit. Elle est pleinement à contre sens des condi­tions de base de l'accumulation dans la période de décadence. L'incapacité du capital à s'étendre dans les "zones de pro­duction périphériques" paralyse de plus en plus le fonctionnement "naturel" des lois du marché qui, laissées à elles-mêmes, déboucheraient dans un blocage écono­mique catastrophique. Les guerres de la décadence, contrairement à celles de la période ascendante, n'ont pas de logique économique. Contrairement à la vision selon laquelle la guerre serait "bonne" pour la santé de l'économie, la guerre aujourd'hui exprime autant qu'elle aggrave sa maladie incurable. De plus, l'irrationalité de la guerre du point de vue des propres lois au capital s'est intensifiée dans la période de décadence. La première guerre mondiale avait un but "économique" clair, la mainmise sur les marchés coloniaux des puissances rivales. Jusqu'à un certain point, cet élément était aussi présent dans la seconde guerre mondiale, bien qu'il ait déjà été démontré qu'il n'existe pas de lien mé­canique entre rivalité économique et confrontation militaire ; en ce sens, au début des années 1920, la Troisième Internatio­nale se trompait en prévoyant que le pro­chain conflit impérialiste mondial oppose­rait les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Ce qui est à l'origine de l'impression que la seconde guerre mondiale avait une fonc­tion rationnelle pour le capitalisme, c'est la longue période de reconstruction qui l'a suivie, conduisant beaucoup de révolu­tionnaires à conclure que la motivation principale du capitalisme à faire la guerre était de détruire du capital pour le reconstruire par la suite. En réalité, la guerre n'était pas le résultat d'une intention consciente de reconstruction après la guerre, mais a été imposée aux puissances capitalistes par la logique impitoyable de la concur­rence impérialiste, exigeant la destruction totale de l'ennemi pour des raisons princi­palement stratégiques.

Cela n'enlève rien au fait que la marche vers la guerre est fondamentalement le résultat de l'impasse économique du capi­talisme. Mais le lien entre crise et guerre n'est pas purement mécanique. Les difficultés économiques du capitalisme au moment de la première guerre mondiale n'étaient encore qu'embryonnaires ; la se­conde guerre mondiale a éclaté alors que le choc initial de la dépression avait com­mencé à être absorbé. L'exacerbation de la crise économique crée plutôt les condi­tions générales de l'exacerbation des riva­lités militaires ; mais l'histoire de la déca­dence montre que les rivalités et les objec­tifs purement économiques se sont de plus en plus subordonnés aux rivalités et objec­tifs stratégiques. Cela illustre la profonde impasse dans laquelle se trouve le capita­lisme. Après la seconde guerre mondiale, le conflit global entre les blocs américain et russe était presque totalement dominé par des préoccupations stratégiques, puisque sur aucun plan, la Russie ne pouvait pré­tendre représenter une quelconque rivalité économique sérieuse pour les Etats-Unis. Et il était désormais clair que la guerre mondiale  ne résoudrait pas les problèmes économiques du capitalisme puisque. Cette fois, elle aurait mené à l'autodestruction définitive de tout le système.

De plus, la façon dont la période des blocs s'est terminée démontre aussi les coûts ruineux pour l'économie du milita­risme : le bloc russe, le plus faible, s'est effondré parce qu'il n'était plus capable de supporter les coûts faramineux de la course aux armements (et était également incapa­ble de mobiliser son prolétariat dans une guerre pour rompre l'étranglement straté­gique et économique que lui imposait le bloc US, plus fort). Et malgré toutes les prédictions sur la façon dont la "chute du communisme" allait créer un avenir radieux pour l'entreprise capitaliste la crise écono­mique a poursuivi ses ravages, aussi bien à l'Ouest que dans les pays de l'ex-bloc de l'Est.

Aujourd'hui, la "guerre contre le terro­risme" des États-Unis contient effective­ment la défense de leurs intérêts économi­ques immédiats chez eux et sur toute la planète, et leur agressivité ne peut qu'être exacerbée par l'épuisement des options utilisables par l'économie américaine. Mais cette guerre est fondamentalement dictée par le besoin stratégique des États-Unis de maintenir et de renforeer son leadership global. Le coût énorme des opérations internationales montées dans la première guerre du Golfe en 1991, en Serbie en 1999, en Afghanistan en 2001 et dans le Golfe en 2003 réfute les allégations selon lesquelles ces conflits seraient menés au service des compagnies pétrolières multinationales ou pour les contrats juteux signés lors des reconstructions d'après-guerre. Les re­constructions qui interviendront proba­blement en Irak après la guerre seront fon­damentalement motivées par une néces­sité politique et idéologique en tant que condition indispensable, même si pas suffisante, à une domination américaine de ce pays. Bien sûr, des capitalistes individuels peuvent toujours tirer profit d'une guerre, mais le bilan économique général est néga­tif. La guerre contre le terrorisme ne sera pas suivie d'une reconstruction réelle, ni de nouveaux marchés importants pour l'ex­pansion des États-Unis ou de tout autre économie. La guerre est la ruine du capital à la fois produit de son déclin et facteur d'accélération de celui-ci. Le développe­ment d'une économie de guerre hypertro­phiée n'offre pas de solution à la crise du capitalisme, comme le pensaient certains éléments de la Fraction italienne dans les années 1930. L'économie de guerre n'existe pas pour elle-même mais parce que le capi­talisme en décadence est contraint de mener guerre après guerre, et soumet de plus en plus l'ensemble de l'économie aux néces­sités de la guerre. Cela mine considérable­ment l'économie car les dépenses d'arme­ments sont fondamentalement stériles. En ce sens, l'effondrement du bloc russe nous donne un avant-goût de l'avenir du capi­tal, puisque l'incapacité de ce dernier à soutenir l'accélération de la course aux armements a constitué l'un des facteurs clés de sa chute. Et bien que le bloc américain ait délibérément cherché ce résultat, aujourd'hui, ce sont les Etats-Unis eux­ mêmes qui vont vers une situation compa­rable, même si c'est à un rythme plus lent. La guerre du Golfe actuelle, et plus géné­ralement toute "la guerre contre le terro­risme", sont liées a un énorme accroisse­mcnt des dépenses militaires conçu pour éclipser tous les budgets militaires du resté du monde mis ensemble. Mais les domma­ges que ce projet dément va infliger à l'économie américaine sont incalculables.

21. La nature profondément irration­nelle de la guerre dans la période de déca­dence est aussi démontrée par ses justifi­cations idéologiques, une réalité déjà ré­vélée par la montée du nazisme dans la période menant à la seconde guerre mon­diale. En Afrique, quasiment tous les pays, l'un après l'autre, subissent des "guerres civiles" dans lesquelles des gangs de maraudeurs mutilent et massacrent sans aucun semblant de but idéologique, détruisant les infrastructures déjà fragiles sans aucune perspective de relèvement après la guerre. Le recours au terrorisme par un nombre croissant d'Etats, et en particulier le succès grandissant du terro­risme islamique, avec ses idéaux déments de suicide et de mort, sont des expressions supplémentaires d'une société en pleine putréfaction, happée dans une spirale mortelle d'autodestruction. Selon les ca­marades de la CWO, AI Qaïda « représente une tentative d’ériger un impérialisme moyen-oriental indépendant basé sur l’Islam et les territoires de l’empire Omayyade du 8e siècle. Ce n’est pas simplement un mouvementexprimant la décomposition et le chaos ». (Révolutionary Perspective  n°27). En tait, un but aussi réactionnaire et irréaliste n'est pas plus rationnel que l'autre espoir secret de Ben Laden : que ces ac­tions nous rapprochent du Jugement Der­nier. Le terrorisme islamique est une pure culture de décomposition.

En revanche, la justification de la guerre de la part des grandes puissances écono­miques se présente généralement sous les apparences humanitaires, démocrates et autres buts rationnels et progressistes. En fait, si on laisse de côté l'énorme fossé entre les justifications affichées par les Etats impérialistes et les véritables motifs et actions sordides qui s'abritent derrière ces justifications, l'irrationalité de la grande entreprise des États-Unis commence aussi à émerger du brouillard idéologique : un nouvel Empire dans lequel une puissance seule règne sans partage et pour toujours. L'histoire, et en particulier l'histoire du capitalisme, a déjà montré la vanité de tels rêves. Mais cela n'a pas empêché le déve­loppement d'une nouvelle idéologie pro­fondément rétrograde pour justifier tout ce projet : le concept d'un colonialisme nou­veau et humain, pris au sérieux aujourd'hui par nombre d'idéologues américains et bri­tanniques.

La lutte de classe

22. Il est vital de comprendre la distinc­tion entre le poids historique de la classe ouvrière et son influence immédiate sur la situation. Dans l'immédiat, la classe ne peut pas empêcher les guerres actuelles et elle se trouve dans un sérieux recul, mais ce n'est pas la même chose qu'une défaite historique. Le fait que la bourgeoisie ne soit pas capable de mobiliser le prolétariat pour un conflit impérialiste direct entre grandes puissances, et soit obligée de "dévier" le conflit sur des puissances de deuxième et troisième ordre, en n'utilisant pas des appelés mais des armées profes­sionnelles, est une expression de ce poids historique de la classe.

Même dans le contexte de ces guerres "détournées" la bourgeoisie est contrainte, avec l'aggravation des enjeux, de prendre des mesures préventives contre la classe ouvrière. L'organisation de campagnes pacifistes à une échelle sans précédent (tant en termes de taille des manifestations que de leur coordination internationale) témoigne du malaise de la classe domi­nante concernant l'hostilité montante envers sa guerre, parmi la population en gé­néral, et dans la classe ouvrière en particu­lier. Pour le moment, la caractéristique es­sentiel le des campagnes pacifistes a été de montrer leur nature interclassiste et démo­cratique, leur appel à l'ONU et aux inten­tions pacifiques des rivaux des Etats-Unis. Mais déjà, dans les discours prononcés depuis les tribunes de ces manifestations, il y a une forte poussée vers la démagogie ouvriériste. On a même vu des mobilisa­tions de la puissance du mouvement syn­dical, y compris des actions de grève illé­gales lorsque la guerre a éclaté. Cela va jusqu'à la récupération de slogans internationalistes classiques comme "l'en­nemi principal est dans notre propre pays". Derrière cette rhétorique, il y a la compré­hension de la part de la bourgeoisie que la marche vers la guerre ne petit faire l'écono­mie d'une confrontation avec la résistance de sa victime principale, la classe ouvrière, même si l'opposition de classe est en fait réduite actuellement à des réponses iso­lées de la part des ouvriers ou à l'activité d'une petite minorité internationaliste.

23. Tout cela démontre clairement que le cours historique n'a pas été inversé, même si, dans la période de décomposition, les conditions dans lesquelles il s'exprime ont été profondément modifiées. Ce qui a changé avec la décomposition, c'est la possible nature d'une défaite historique. qui peut lie pas venir d'un heurt frontal entre les classes principales, mais d'un lent reflux des capacités du prolétariat à se constituer en classe, auquel cas le point de non retour serait plus difficile à discerner, comme ce serait le cas avant toute catas­trophe définitive. C'est le danger mortel auquel la classe est confrontée ayjourd'hui. Mais nous sommes convaincus que ce point n'a pas encore été atteint, et que le prolétariat conserve la capacité de redé­couvrir sa mission historique. Pour être à même de prendre en compte les potentia­lités réelles que conserve le prolétariat, et d'assumer les responsabilités qui en dé­coulent pour les révolutionnaires, encore est-il nécessaire que ces dernières se départissent d'une approche immédiatiste de l'analyse des situations.

24. Sans un cadre historique clair pour comprendre la situation actuelle clé la classe, il est très facile de tomber dans une attitude immédiatiste, qui peut balancer de l'euphorie au pessimisme le plus noir. Dans la période récente, la tendance majeure dans le milieu politique prolétarien a été de se laisser emporter par de faux espoirs de mouvements massifs de la classe : ainsi, certains groupes ont vu dans les émeutes de 2001 en Argentine le commencement d'un mouvement tendant à l'insurrection prolétarienne, alors que le mouvement n'était même pas basé principalement sur un terrain de classe : de même, la grève des pompiers en Grande-Bretagne a été inter­prétée comme le foyer d'une résistance de classe massive contre la marehe à la guerre. Ou encore, en l'absence de mouvements sociaux ouverts, il y a eu une tendance à voir le syndicalisme de base comme le point de départ pour préparer la résur­gence de la classe dans le futur.

25. Dans le contexte du cours historique actuel, la perspective pour la lutte de classe reste le retour de luttes massives en ré­ponse à l'approfondissement de la crise économique. Ces luttes suivront la dyna­mique de la grève de masse, qui est carac­téristique du mouvement réel de la classe à l'époque de la décadence : elles ne sont pas organisées d'avance par un organe préexistant. C’est à travers la tendance à des luttes massives que la classe va recou­vrer son identité de classe qui est une précondition indispensable à la politisa­tion finale de sa lutte. Mais nous devons garder à l'esprit que de tels mouvements seront inévitablement précédés par une série d'escarmouches qui resteront sous le contrôle syndical, et même lorsqu'elles prendront un caractère plus massif, elles n'apparaîtront pas directement sous une "forme pure", c'est-à-dire ouvertement en dehors des syndicats et contre eux, et organisées et centralisées par des assem­blées autonomes et des comités de grève. En fait, il sera plus important que jamais que les minorités révolutionnaires et les groupes d'ouvriers avancés défendent la perspective de formation de tels organis­mes au sein des mouvements qui surgi­ront.

26. Il y a eu beaucoup de telles escar­mouches tout au long, des années 1990 et elles expriment la contre tendance au reflux général. Mais leur manque de toute dimen­sion politique claire a été appréhendé par la bourgeoisie pour aggraver le désarroi dans la classe. Une carte particulièrement importante dans les années 1990 a été la venue au pouvoir de gouvernements de gauche, à même de donner une énorme impulsion à l'arsenal bourgeois d'idéolo­gies démocratiques et réformistes ; en plus de cela, les syndicats ont organisé de nom­breuses actions préventives pour endi­guer le mécontentement croissant dans la classe. Les plus spectaculaires ont été les grèves de décembre 1995 en France, qui avaient même l'apparence de dépasser les syndicats et de s'unifier à la base, en fait pour empecher que cela se passe vraiment. Depuis lors, les campagnes syndicales ont été plus limitées, en concordance avec la désorientation de la classe, mais un retour à des réponses plus combatives peut être discerné aujourd'hui dans des exemples comme les grèves dans le secteur public annoncées ou menaçantes en Grande­Bretagne, en France, en Espagne, en Allema­gne et ailleurs.

27. Lc marxisme a toujours insisté sur le fait qu'il ne suffisait pas d'observer la lutte de classe seulement sous l'angle de ce que fait le prolétariat : puisque la bourgeoisie aussi mène une lutte de clase contre le prolétariat et sa prise de conscience, un élément clé de l'activité marxiste a toujours été d'examiner la stratégie et la tactique de la classe dominante pour devancer son ennemi mortel. Une part importante de cette activité est d'analyser quelles équipes gou­vernementales la bourgeoisie tend à mettre en avant en réponse à différents moments de l'évolution de la lutte de classe et de la crise générale de la société.

28. Comme le CCI l'avait noté dans la première phase de son existence, la ré­ponse initiale de la classe dominante au ressurgissement historique de la lutte de classe à la fin des années 1960 a été de placer des gouvernements de gauche au pouvoir ou de dévoyer les luttes ouvrières en leur présentant la perspective mystifi­catrice de gouvernements de gauche. En­suite, à la fin des années 1970, nous avons vu qu'en réponse à la seconde vague inter­nationale de luttes, la bourgeoisie avait adopté une nouvelle stratégie dans la­quelle la droite revenait au gouvernement et la gauche entrait dans l'opposition afin de saboter de l'intérieur la résistance des ouvriers. Bien qu'elle n'ait jamais été appli­quée de façon mécanique dans tous les pays, cette stratégie était néanmoins très claire dans les pays capitalistes les plus importants.

Après l'effondrement du bloc de l'Est, cependant, étant donné le recul de la cons­cience dans la classe ouvrière, il n'y avait plus le même besoin d'adopter cette ligne, et dans un certain nombre de pays, des gouvernements de centre-gauche, person­nifiés par le régime de BLair en Grande­Bretagne, furent favorisés comme étant la meilleure formule, par rapport à la fois à la crise économique et à la nécessité de pré­senter la fuite actuelle du capitalisme dans le militarisme comme une nouvelle forme d"'humanitaire".

La récente accession de partis de droite aux responsabilités gouvernementales ne signifie cependant pas que la classe domi­nante serait en train d'adopter une straté­gie concertée de gauche dans l'opposi­tion. L'arrivée de gouvernements de droite dans un certain nombre de pays capitalis­tes centraux est plus l'expression du man­que de cohérence au sein des bourgeoi­sies nationales et entre bourgeoisies na­tionales, laquelle est une des conséquen­ces de la décomposition. Il faudrait une grande avancée dans la lutte de classe pour que la bourgeoisie surmonte ces divi­sions et impose une réponse plus unifiée : retourner à la stratégie de la gauche dans l'opposition pour faire face à une sérieuse résurgence du mouvement de classe, et, comme carte ultime, la mise en place d'une "extreme-gauche" au pouvoir dans le cas d'une menace directement révolutionnaire de la part de la classe ouvrière.

29. Même si le développement essentiel des luttes ouvrières ne sera pas une ré­ponse directe à la guerre, les révolution­naires se doivent d'être attentifs aux ré­ponses de classe qui surgissent, gardant à l'esprit le fait que la question de la guerre deviendra de plus en plus un facteur du développement de la conscience politique sur les véritables enjeux de la lutte de classe, en particulier du fait que le dévelop­pement de l'économie de guerre requerra de plus en plus de sacrifices dans les conditions de vie de la classe ouvrière. Ce lien grandissant entre la crise et la guerre s'exprimera en premier lieu par la formation de minorités visant à apporter une réponse internationaliste à la guerre, mais cela s'éten­dra aussi au mouvement plus général à mesure que la classe retrouvera sa con­fiance en elle et ne verra plus les guerres organisées par la classe dominante comme une preuve de sa seule impuissance.

30. La nouvelle génération "d'éléments en recherehe", la minorité s'approchant des positions de classe, aura un rôle d'une importance sans précédent dans les futurs combats de la classe, qui seront confrontées à leurs implications politiques beaucoup plus vite et profondément que les luttes de 1968-1989. Ces éléments, qui expriment déjà un développement lent mais significatif de la conscience en profon­deur, seront mis à contribution pour aider à l'extension massive de la conscience dans toute la classe. Ce processus culminera dans la formation du parti communiste mondial. Mais cela ne deviendra réalité que si les groupes de la Gauche conunu­niste se montrent à la hauteur de leurs responsabilités historiques. Aujourd'hui en particulier, cela signifie affronter les dangers qui les guettent. De même que pour la classe toute démission face à la logique de la décomposition ne peut que la priver de sa capacité à répondre à la crise à laquelle l'humanité est confrontée, de la même manière, la minorité révolutionnaire elle-même risque d'être terrassée et dé­truite par l'ambiance putride qui l'entoure, et qui pénètre dans ses rangs sous la forme du parasitisme, de l'opportunisme, du sec­tarisme et de la confusion théorique. Les révolutionnaires aujourd'hui peuvent avoir confiance dans les capacités intac­tes de leur classe et aussi dans la capacité du milieu révolutionnaire à répondre aux exigences que l'histoire place sur ses épau­les. Ils savent qu'ils doivent conserver une vision à long terme de leur travail et éviter tous les pièges immédiatistes. Mais en même temps, ils doivent comprendre que nous n'avons pas un temps illimité devant nous, et que les erreurs graves commises aujourd'hui constituent déjà un obstacle à la future formation du parti de classe.