Le communisme n'est pas un bel idéal, il est à l'ordre du jour de l'histoire [12° partie]

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Le débat sur la "culture prolétarienne"

Dans les articles précédents de cette série, nous avons examiné comment, au cours des années 1920, 30 et 40, les plus sombres de la contre-révolution, le mouvement communiste s'est efforcé de comprendre ce qui était advenu de la première dictature du prolétariat établie à l'échelle d'un pays entier : le pouvoir des Soviets en Russie. Des articles à venir traiteront des leçons que les révolutionnaires ont tirées de la disparition de cette dictature et qu'il faut appliquer à tout régime prolétarien du fu­tur. Mais avant de poursuivre dans cette direction, nous devons revenir sur ces jours où la révolution russe était encore en vie, et étudier un aspect-clé de la transfor­mation communiste qui a été posé mais évidemment non résolu au cours de cette période. Nous voulons évoquer la ques­tion de la «culture».

Nous ne le faisons pas sans une cer­taine hésitation, car le sujet est extrême­ment vaste, et le terme de culture lui-même peut être employé abusivement. Ceci est d'autant plus vrai dans la période actuelle «d'atomisation» que nous appelons la phase de décomposition du capitalisme. Il est vrai que dans les phases précédentes du capitalisme, la culture était générale­ment identifiée avec la culture de «haut niveau» correspondant à la production artistique de la seule classe dominante, une vision qui ignorait ou rejetait ses ex­pressions plus «marginales» (il suffit de considérer, par exemple, le mépris de la bourgeoisie envers les expressions cultu­relles des sociétés primitives colonisées). Aujourd'hui, au contraire, on nous dit que nous vivons dans un monde «multiculturel» où toutes les formes d'ex­pression culturelle ont la même valeur et où, en fait, chaque aspect partiel de la vie sociale devient lui-même une «culture» («culture de la violence», «cul­ture du toujours plus», «culture de la dé­pendance», etc....). Avec de telles simpli­fications, il devient impossible d'arriver à une quelconque notion générale et unifiée de la culture en tant que produit d'époques définies de l'histoire humaine ou de l'his­toire de l'humanité dans sa globalité. Un usage particulièrement pernicieux de cette manière de penser la culture aujourd'hui apparaît à travers le conflit impérialiste en Afghanistan : on n'arrête pas de nous le présenter comme un conflit entre deux cultures, entredeux civilisations, plus pré­cisément la «civilisation occidentale» et la «civilisation musulmane». Et ceci sans aucun doute pour nous cacher la réalité : aujourd'hui il ne règne qu'une seule civi­lisation sur la planète, la civilisation déca­dente du capitalisme mondial.

En revanche et en conformité avec la démarche moniste du marxisme, Trotsky définit la culture comme suit : « Rappe­lons-nous tout d'abord qu'à l'origine, culture désignait un champ labouré, se distinguant d'une forêt ou d'un sol vierge. Culture était opposé à Nature, c'est-à­dire ce qui était produit par les efforts de l'Homme par opposition à ce qui était donné par la Nature. Cette antithèse garde fondamentalement toute sa valeur aujourd'hui ».

La Culture, c'est tout ce qui a été créé, bâti, appris, conquis par l'Homme au cours de toute son histoire et qu 'on distin­gue de tout ce que la Nature a donné, en y incluant l'histoire naturelle de l'Homme lui-même, en tant qu'espèce animale. La science qui étudie l'Homme comme pro­duit de l'évolution animale est appelée l'anthropologie. Mais à partir du mo­ment où l'Homme s'est séparé du monde animal -approximativement quand il s'est saisi d'outils primitifs de pierre ou de bois pour accroître la puissance de son propre corps - alors a commencé la création et l'accumulation de la Culture, c'est-à-dire tout ce qui constitue son savoir et son habileté dans son combat pour la domi­nation de la nature» (Culture et Socia­lisme, 1926). Ceci est en effet une définition très large, une défense de la vision matéria­liste de l'émergence de l'homme, qui mon­tre que la transition de la nature vers la culture n'est rien d'autre que le produit de quelque chose d'aussi essentiel et univer­sel que le travail.

Il n'en demeure pas moins que d'après cette définition, la politique et l'économie, dans leur plus large acception, sont elles ­mêmes des expressions de la culture hu­maine, et nous pourrions courir le danger de perdre de vue ce dont nous parlons. Cependant, dans un autre essai, «L'homme ne vit pas que de politique» - 1923, Trotsky signale que pour comprendre le véritable rapport entre la politique et la culture, il est nécessaire de fournir, à côté de son sens le plus large, une définition plus «étroite» du domaine politique, comme «caractérisant une certaine partie de l'activité sociale, étroitement liée à la lutte pour le pouvoir, et opposée au travail économique, cultu­rel, etc.» ; ceci est également valable pour le terme culture, qui, dans ce contexte, s'applique à des domaines tels que l'art, l'éducation et les Questions du mode de vie (titre d'une série d'essais de Trotsky comprenant l'article cité ci-dessus). Vus sous cet angle, les aspects culturels de la révolution pourraient apparaître secondai­res, ou du moins comme dépendants des domaines politique et économique. Et c'est en fait le cas : comme Trotsky le montre dans le texte que nous republions plus loin, c'est une folie d'espérer une réelle renaissance culturelle tant que la bour­geoisie n'a pas été politiquement défaite et que lesf ondations matérielles de la société socialiste n'ont pas été mises en place. De façon identique, même si nous réduisons encore le problème de la culture au seul domaine de l'art, demeure posée la ques­tion fondamentale de la nature de la société que la révolution veut bâtir. Ce n'est pas un hasard, par exemple, si la contribution la plus élaborée de Trotsky à la théorie marxiste sur l'art, Littérature et Révolu­tion, se conclut par une vision étendue de la nature humaine dans une société com­muniste avancée. Car si l'art est l'expres­sion par excellence de la créativité hu­maine, alors il nous fournit la clef pour comprendre ce que seront les êtres hu­mains une fois que les chaînes de l'exploi­tation auront été définitivement brisées.

Pour nous orienter dans ce vaste do­maine, nous allons suivre de près les écrits de Trotsky sur ce sujet qui, s'ils ne sont pas très connus, fournissent jusqu'à pré­sent la trame la plus claire pour aborder ce problème ([1]). Et plutôt que de paraphraser Trotsky lui-même, nous republierons de larges extraits de deux chapitres de Littéra­ture et Révolution. Le second se concen­trera sur un portrait évocateur de la société future. Mais dans ce numéro nous pu­blions un extrait du chapitre «La culture prolétarienne et l'art prolétarien» qui re­présente une composante importante de la contribution de Trotsky au débat sur la culture au sein du parti bolchevique et du mouvement révolutionnaire en Russie. Pour situer cette contribution, il importe d'en décrire le contexte historique.

Le débat sur la «culture prolétarienne» en Russie pendant la révolution

Que le débat sur la culture n'ait été en aucun cas secondaire s'illustre par le fait que Lénine a été amené à préparer la réso­lution suivante, pour être présentée par la Fraction communiste au congrès du mou­vement Proletkult en 1920 :

«I 'Dans la république soviétique des ouvriers et des paysans, tout l'enseigne­ment, tant dans /e domaine de l'éducation politique en général que, plus spéciale­ment, dans celui de l'art, doit être pénétré de l'esprit de lu lutte de classe du prolé­tariat pour la réalisation victorieuse des objectifs de sa dictature, c'est-à-dire pour le renversement de lu bourgeoisie, pour l'abolition des classes, pour lu suppres­sion de toute exploitation de l'homme par l'homme.

2 °C'est pourquoi le prolétariat, repré­senté tant par son avant-garde, le Parti communiste, que par l'ensemble des di­verses organisations prolétariennes en général, doit prendre la part la plus ac­tive et lu plus importante dans tout le domaine de l'instruction publique.

3 ° L'expérience de l'histoire moderne et, en particulier, celle de plus d'un demi­ siècle de lutte révolutionnaire du prolé­tariat de tous les pays du monde, depuis la parution du Manifeste communiste, prouve indiscutablement que lu concep­tion marxiste du monde est la seule ex­pression juste des intérêts, des vues et de la culture du prolétariat révolutionnaire.

4° Le marxisme a acquis une impor­tance historique en tant qu'idéologie du prolétariat révolutionnaire du fait que, loin de rejeter les plus grandes conquêtes de l'époque bourgeoise, il a - bien au contraire - assimilé et repensé tout ce qu'il y avait de précieux dans la pensée et la culture humaines plus de deux fois millénaires. Seul le travail effectué sur cette base et dans ce sens, animé par l'expérience de lu dictature du proléta­riat, qui est l'étape ultime de sa lutte contre toute exploitation, peut être con­sidéré comme le développement d'une cul­ture vraiment prolétarienne.

5° S'en tenant rigoureusement à cette position de principe, le Congrès du «Proletkult» de Russie rejette résolument, comme fausse sur le plan théorique et nuisible sur le plan pratique, toute tenta­tive d'inventer une culture particulière, de s'enfermer dans ses organisations spé­cialisées, de délimiter les champs d'ac­tion du Commissariat du Peuple à l'Ins­truction publique et du «Proletkult» ou d'établir «l'autonomie» du «Proletkult» au sein des institutions du Commissariat du Peuple à l'lnstruction publique etc. Bien au contraire, le Congrès fait un de­voir absolu à toutes les organisations, du «Proletkult» de se considérer entière­ment comme des organismes auxiliaires du réseau d'institutions du Commissa­riat du peuple à l'Instruction publique et d'accomplir, sous la direction générale du pouvoir des Soviets (et plus spéciale­ment du Commissariat du Peuple à l'Ins­truction publique) et du Parti commu­niste de Russie, leurs tâches, en tant que partie des tâches inhérentes à la dicta­ture du prolétariat» (8 octobre 1920, Lé­nine, De lu culture prolétarienne)

Le Mouvement pour la Culture proléta­rienne, en abrégé Proletkult, fut formé en

1917 dans le but de fournir une orientation politique à la dimension culturelle de la révolution. Il est le plus souvent associé à Alexandre Bogdanov, qui avait été mem­bre de la fraction bolchevique dans ses toutes premières années, mais qui était entré en conflit avec Lénine sur bon nom­bre de sujets, pas seulement sur la forma­tion du groupe des Ultimalistes en 1905 ([2]), mais aussi, et c'est plus connu, parce que Bogdanov s'était fait le champion des idées de Mach et d'Avenarius dans le domaine de la philosophie, et plus généralement à cause de ses efforts pour «compléter» le marxisme à l'aide de systèmes théoriques variés, tels que sa notion de «tectologie». Nous ne pouvons pas, ici, entrer dans les détails de la pensée de Bogdanov ; du peu que nous en sachions (seules quelques oeuvres ont été traduites du russe), il fut capable, malgré ses défauts, de dévelop­per des perspectives importantes, notam­ment sur le capitalisme d'Etat dans la pé­riode de décadence. C'est pour cette rai­son que l'étude critique de ses idées de­vrait être développée, et ce d'un point de vue clairement prolétarien ([3]). En aucun cas, Proletkult ne fut limité au seul Bogdanov : Boukharine et Lounatcharsky, pour ne nommer que ces deux principaux bolcheviks, participèrent aussi au mouve­ment et ne partagèrent pas toujours l'opi­nion que Lénine en avait. Boukharine, par exemple, qui devait présenter la résolution au congrès de Proletkult, s'opposa à cer­tains éléments du projet de Lénine, qui fut finalement présenté sous une forme quel­que peu modifiée.

La phase héroïque de la révolution fut une période florissante pour Proletkult, au cours de laquelle le déchaînement des énergies révolutionnaires fit surgir un im­mense mouvement d'expression et d'expé­rimentation dans le domaine artistique, pour la plus grande part identifié à la révo­lution elle-même. De plus, ce phénomène ne fut pas limité à la Russie, comme en témoigne le développement de mouve­ments tels que Dada et l'Expressionnisme à l'aube de la révolution en Allemagne ou, peu de temps après, le Surréalisme en France et ailleurs. De 1917 à 1920, Proletkult avoi­sinait le demi million de membres, avec plus de 30 journaux et près de 300 groupes. Pour Proletkult, le combat sur le front cul­turel était aussi important que sur le front politique et économique. Il se voyait diri­geant le combat culturel, alors que le parti

dirigeait le combat politique et les syndi­cats le combat économique. De nombreux studios furent mis à la disposition des ouvriers pour s'y réunir et engager des expérimentations dans des domaines comme la peinture, la musique, le théâtre et la poésie, et en même temps étaient encou­ragées de nouvelles formes de vie en com­munauté, d'éducation, etc. I1 faut souli­gner que si l'explosion des expérimenta­tions sociales et culturelles ne fut pas limitée au seul Proletkult et prit beaucoup d'autres noms, ce fut lui, en particulier, qui tenta de situer ces phénomènes à l'inté­rieur d'une interprétation du marxisme. L'idée conductrice était que le prolétariat, comme le nom Proletkult l'indique, s'il devait s'émanciper du joug de l'idéologie bourgeoise, devait développer sa propre culture qui serait basée sur une rupture radicale d'avec la culture hiérarchisée des vieilles classes dirigeantes. La culture pro­létarienne serait égalitaire et collective, alors que la culture bourgeoise était élitiste et individualiste :c'est pourquoi, par exem­ple, on expérimenta des concerts sans chef d'orchestre et des oeuvres poétiques et picturales collectives. Comme dans le mouvement futuriste avec lequel Proletkult entretenait des relations serrées mais quel­que peu critiques, il y avait une forte ten­dance à exalter tout ce qui avait trait à la modernité, à la ville et à la machine, par contraste avec la culture rurale et moye­nâgeuse qui avait dominé la Russie jus­qu'alors.

Le débat sur la culture devint très en­flammé au sein du parti une fois la guerre civile remportée. C'est à ce moment que Lénine mit l'accent sur l'importance du combat culturel :

«Nous devons admettre qu'il y a eu une modification radicale de notre vision glo­bale du .socialisme. Cette modification radicale est la suivante : au départ, nous avons insisté, et nous devions le faire, sur le combat politique, sur lu révolution, sur le pouvoir politique dont nous devions nous emparer, etc... Maintenant notre préoccupation principale s'est déplacée vers un travail plus pacifique, organisa­tionnel, «culturel». Je dirais que nos ef­forts doivent porter sur un travail éducationnel, s'il n'y avait nos relations internationales, et le fait que nous devons nous battre pour conserver notre posi­tion à l'échelle du monde. Si nous pou­vons laisser ça de côté et nous occuper uniquement de nos rapports économiques internes, alors nous pouvons certaine­ment accentuer notre travail sur /'éduca­tion» (Sur la coopération).

Le débat sur la culture prolétarienne

Mais pour Lénine, ce combat culturel avait une toute autre signification que pour Proletkult, car il était lié au changement de période : la fin de la guerre civile, la recons­truction et la NEP. Le problème auquel devait faire face le pouvoir soviétique en Russie n'était pas la construction d'une nouvelle culture prolétarienne : ceci sem­blait parfaitement utopique vu l'isolement international de l'Etat russe et la terrible arriération culturelle de la société russe (illettrisme, domination de la religion, cou­tumes «asiatiques», etc...). Pour Lénine, les masses russes devaient apprendre à marcher avant de pouvoir courir, ce qui signifiait qu'elles avaient encore à assimi­ler les réalisations essentielles de la culture bourgeoise avant d'en construire une nou­velle prolétarienne. C'est avec une démar­che parallèle qu'il demandait au régime soviétique d'apprendre à faire du com­merce, en d'autres termes, il lui fallait ap­prendre auprès des capitalistes pour sur­vivre dans un environnement capitaliste. En même temps, Lénine était de plus en plus préoccupé par la bureaucratie crois­sante, conséquence directe de l'arriéra­tion culturelle de la Russie : il considérait le combat pour l'avancement de la culture comme faisant partie du combat contre la montée de la bureaucratie. Seul un peuple éduqué et cultivé peut espérer prendre en main la direction de l'Etat, et en même temps, la nouvelle couche de bureaucrates est donc une conséquence du conserva­tisme paysan et du manque de culture moderne de la Russie.

La résolution soumise au congrès de Proletkult, bien qu'écrite avant l'adoption de la NEP, semble anticiper ces inquiétu­des. Le point le plus important réside dans le fait qu'elle souligne que le marxisme ne rejette pas les réalisations culturelles du passé, mais doit en fait assimiler ce qu'elles ont de meilleur. Ceci était en clair un désa­veu du caractère «iconoclaste» du Proletkult et de sa tendance à rejeter tous les développements culturels antérieurs. Bien que Bogdanov lui-même eût une ap­proche du problème beaucoup plus so­phistiquée, il ne fait aucun doute que l'at­titude immédiatiste et ouvriériste avait une grande influence au sein de Proletkult. Lors de sa première conférence, par exem­ple, il fut exprime : «que toute la culture du passé peut être qualifiée de bourgeoise, qu'en son sein - sauf pour les sciences naturelles et la technique - il n'y a rien qui vaille la peine d'être sauvegardé, et que le prolétariat commencera son travail de destruction de la vieille culture et de création d'une nouvelle immédiatement après la révolution» (cité de Revolutionary Dreams : Utopian Vision and Experimental Lité in the Russian Revolution par Richard Stites, OUP 1989 ­un aperçu très détaillé des nombreuses expériences culturelles dans les premières années de la révolution). A Tambov en 1919, «les adeptes locaux du Proletkult avaient prévu de brûler tous les livres des bibliothèques croyant que dès le début de l'année suivante, leurs rayonnages ne seraient remplis que d'oeuvres proléta­riennes » (op.cit.).

Contre cette vision du passé, Trotsky insista dans Littérature et Révolution : «Nous autres marxistes, avons toujours vécu dans la tradition et n'en avons pas pour autant cessé d'être des révolution­naires...». L'exaltation du prolétariat tel qu'il est à un moment donné n'a jamais constitué une démarche marxiste ; dans celle-ci, le prolétariat est considéré dans sa dimension historique, intégrant le passé le plus lointain, le présent et le futur, quand le prolétariat se sera dissous dans la com­munauté humaine. Par une ironie du lan­gage, le mot Proletkulteut souvent la signi­fication de «culte du prolétariat», notion radicale seulement en apparence et qui peut être facilement récupérée par l'oppor­tunisme, lequel se développe à parti r d' une vision restreinte et immédiatiste de la classe. Ce même ouvriérisme s'exprimait par la tendance qu'avait Proletkult de tenir pour établi que la culture prolétarienne ne serait le produit que des ouvriers seuls. Mais comme le montre Trotsky dans Littérature et Révolution, les meilleurs artistes ne sont pas nécessairement des ouvriers ; la dialectique sociale qui produit les oeuvres d'art les plus radicales est plus complexe que la vision réductrice selon laquelle elles ne peuvent venir que des individus mem­bres de la classe révolutionnaire. Nous pourrions dire la même chose de la relation entre la révolution sociale et politique du prolétariat et les nouvelles avancées artis­tiques : il y a bien un lien sous-jacent, mais i) n'est ni mécanique ni national. Par exem­ple, alors que Proletkult essayait de créer en Russie une nouvelle musique «proléta­rienne», un des développements le plus marquant de la musique contemporaine avait lieu en Amérique capitaliste, avec l'émergence du jazz.

La résolution de Lénine exprime aussi son opposition à la tendance qu'avait Proletkult de s'organiser de façon auto­nome, presque comme un parti parallèle, avec des congrès, un comité central, etc. En effet, ce mode d'organisation semble basé sur une réelle confusion entre la sphère politique et la sphère culturelle, une ten­dance à leur donner la même importance, et même, dans le cas de Bogdanov, une ten­tation de considérer la sphère culturelle comme étant la plus importante.

En gardant l'esprit critique, cependant, nous devrions garder à l'esprit que c'était une période au cours de laquelle Lénine développait une hostilité à toute forme de dissidence au sein du parti. Comme c'est relaté dans des articles précédents de cette série, en 1921 les «fractions» furent inter­dites, et les groupes ou les courants de gauche au sein du Parti furent l'objet de violentes attaques qui culminèrent avec la répression physique des groupes commu­nistes de gauche en 1923. Et une des rai­sons de l'hostilité de Lénine envers Proletkult était que celui-ci tendait à deve­nir le point de rassemblement de certains éléments en dissidence, à l'intérieur ou proches du parti. L'insistance de Proletkult sur l'égalitarisme et la créativité spontanée des ouvriers rejoignait les vues de l'Oppo­sition ouvrière, et en 1921, un groupe ap­pelé les «Collectivistes» fit circuler un texte au cours du congrès de Proletkult, revendiquant à la fois son appartenance à l'Opposition ouvrière et à Proletkult. Il défendait aussi les vues de Bogdanov sur la philosophie et son analyse du capita­lisme d'Etat qui fut utilisée pour critiquer la NEP. Une année après, le groupe «Vérité ouvrière» développa un point de vue iden­tique. Bogdanov fut momentanément em­prisonné pour sa participation à ce groupe, bien qu'il niât l'avoir jamais soutenu. Après cet épisode, Bogdanov se retira de toute activité politique et se concentra sur son travail scientifique. C'est dans ce contexte que nous devons considérer l'insistance de Lénine pour que Proletkult se fondît plus ou moins dans les institutions «cultu­relles» de l' Etat, le Commissariat du Peuple à l'instruction.

De notre point de vue, la subordination directe des mouvements artistiques à l' Etat de transition n'est pas la réponse correcte à la confusion entre les sphères artistique et politique. En fait, elle tend à l'accentuer. Selon Zenovia Sochor dans Révolution et Culture, Trotsky était opposé aux tentati­ves de Lénine de dissoudre Proletkultdans l'Etat, même s'il partageait beaucoup de ses critiques. Dans Littérature et Révolu­tion, il met en avant une base claire pour déterminer la politique communiste vis-à-vis de l'art : «Le marxisme offre diverses possibilités : évaluer le développement de l'art nouveau, en suivre toutes les va­riations, encourager les courants pro­gressistes au moyen de la critique ; on ne peut guère lui demander davantage. L'art doit se frayer sa propre route par lui-même. Ses méthodes ne sont pas celles du marxisme. Si le Parti dirige le prolétariat, il ne dirige pas le processus historique. Oui, il est des domaines où il dirige directement impérieusement. I1 en est d'autres où il contrôle et encourage, certains où il se borne à encourager, certains encore où il ne fait qu'orienter. L'art n'est pas mi domaine où le Parti est appelé à comman­der. II protège, stimule, ne dirige qu'indi­rectement. Il accorde sa confiance aux groupes qui aspirent sincèrement il se rapprocher de la Révolution et encou­rage ainsi leur production artistique. Il ne peut pas se placer sur les positions d'un cercle littéraire. Il ne le peut pas et il ne le doit pas» (chapitre «La politique du parti en art»). En 1938, en réponse aux projets des nazis et de Staline de réduire l'art à un simple appendice de la propa­gande d'Etat, Trotsky fut encore plus ex­plicite : «Si, pour un meilleur développe­ment de la production matérielle, la révo­lution doit construire un régi me socia­liste avec un contrôle centralisé, pour développer la création intellectuelle, un régime de liberté individuelle de type anarchiste devrait d'abord être établi. Aucune autorité, aucun diktat, pas la moindre trace d'ordres venant d'en haut !» (Léon Trotsky on Literature and Art, New-york,1970).

Trotsky a analysé, plus profondément que Lénine, le problème général de la cul­ture prolétarienne. Alors que la résolution de Lénine laisse la porte ouverte à ce con­cept, Trotsky l'a rejeté en bloc, et il l'a fait sur la base d'une recherche et d'une ré­flexion sur la nature du prolétariat en tant que première classe révolutionnaire dans l'histoire à ne rien posséder, à être une classe exploitée. Cette compréhension, une clef pour saisir chaque aspect du combat de classe du prolétariat, est très clairement développée dans l'extrait publié ci-des­sous de Littérature et Révolution. La courte introduction au livre est aussi un résumé succinct de sa thèse sur la culture prolétarienne : «Il est fondamentalement faux d'opposer la culture bourgeoise et l'art bourgeois à la culture prolétarienne et à l'art prolétarien. ces derniers n'exis­teront en fait jamais, parce que le régime prolétarien est temporaire et transitoire. La signification historique et la grandeur morale de la révolution prolétarienne résident dans le fait que celle-ci pose les fondations d'une culture qui ne sera pas une culture de classe mais la première culture vraiment humaine.».

Littérature et Révolution fut écrit au cours de la période 1923-24-en d'autres termes, la période même où la lutte contre la montée de la bureaucratie stalinienne commençait sérieusement. Trotsky a écrit ce livre pendant les vacances d'été. D'une certaine manière, cela lui a procuré un sou­lagement par rapport aux tensions et aux contraintes du combat «politique» de tous les jours à l'intérieur du Parti. Mais, à un autre niveau, ce livre fait aussi partie du combat contre le stalinisme. Bien que le Proletkult des origines ait profondément décliné après les controverses de 1920-21 dans le Parti, vers le milieu des années 20, des parties de celui-ci se sont réincarnées dans le faux radicalisme qui constitue une des facettes du stalinisme. Et en 1925, un de ses rejetons, le groupe des «Ecrivains prolétariens», produisit une justification «culturelle» à la campagne de la bureau­cratie contre Trotsky : «Trotsky nie la possibilité d'une culture et d'un art pro­létariens sous prétexte que nous nous dirigeons vers une société sans classe. Mais c'est sur cette même base que le menchevisme nie la nécessité de la dicta­ture prolétarienne, de l'Etat prolétarien, etc...Les vues de Trotskv et de Voronski citées plus haut représentent du « trots­kisme appliqué aux questions idéologi­ques et artistiques». Ici la phraséologie «de gauche» sur un art au-dessus des classes sert à déguiser et est intimement lié à la limitation opportuniste des tâches culturelles du prolétariat». Plus loin ce même texte proclame : «C esuccès signifi­catif de la littérature prolétarienne a été rendu possible par le progrès politique et économique des masses laborieuses de l'Union soviétique» («Résolution de la première conférence plénière des Ecrivains prolétariens», publiée dans Bolshevik Vi­sions : First Phase of the Cultural Revolution in Soviet Russia , 2ème partie, édité par William G. Rosenberg, University of Michigan, 1990). Mais ce «progrès po­litique et économique» avançait désor­mais sous la bannière du «socialisme en un seul pays». Cette monstrueuse révision idéologique perpétrée par Staline, identi­fiant la dictature du prolétariat avec le socialisme dans le but de détruire les deux, permit à certains rejetons du Proletkult de prétendre qu'une nouvelle culture prolé­tarienne se construisait sur les fondations de l'économie socialiste.

Boukharine aussi rejetait la critique de Trotsky sur la culture prolétarienne avec le motif que ce dernier ne comprenait pas que la période de transition vers la société communiste pourrait être un processus extrêmement long. En raison du phéno­mène de développement inégal, la période de dictature du prolétariat pourrait bien durer suffisamment longtemps pour qu' une culture prolétarienne distincte émerge. Une telle vision constituait aussi une base théo­rique vers l'abandon de la perspective de la révolution mondiale en faveur de la cons­truction du «socialisme» à l'intérieur de la seule Russie ([4]).

Les témoignages sur l'oppression san­glante des Etats staliniens au niveau éco­nomique et politique sont une preuve suf­fisante que ce qui se construisait dans ces pays n'avait absolument rien à voir avec le socialisme. Mais le vide culturel total de ces régimes, la suppression de toute réelle créativité artistique en faveur du kitsch totalitaire le plus écoeurant sont une con­firmation supplémentaire du fait qu'ils ne représentèrent jamais la moindre expres­sion d'une avancée vers une réelle culture humaine, mais bien qu'ils étaient un pro­duit particulièrement brutal de ce système capitaliste devenu sénile et moribond. La manière dont l'appareil stalinien, à partir des années 1930, a rejeté toute expérimen­tation d'avant-garde dans le domaine de l'art et de l'éducation, ainsi que la soi­ disant «révolution culturelle» chinoise des années 1960 en représentent les exemples les plus frappants. L'histoire affligeante des «Léviathans» stalinien et maoïste n'of­fre aucun enseignement sur les problèmes culturels auxquels la classe ouvrière sera confrontée au cours de la future révolu­tion.

CDW



[1] Une des conséquences de la contre-révolution est que la tradition de la Gauche communiste qui a préservé et développé le marxisme durant cette période, n'a eu ni le temps ni l'occasion de s'intéresser au domaine général de l'art et de la culture, et que les contributions de Rühle, 13ordiga et d'autres, doivent elles-mêmes encore être exhumées et synthétisées.

[2] Les «Ultimalistes» étaient, avec les «Otzovistes», une tendance au sein du Bolchevisme qui n'était pas d'accord avec la tactique parlementaire du parti après la défaite du soulèvement de 1905. La controverse avec Lénine sur les innovations philosophiques de Bogdanov devint très intense quand s'y mêlèrent des divergences plus directement politiques et aboutit à l'expulsion de Bogdanov du groupe bolchevique en 1909. Le groupe de Bogdanov resta au sein du parti socialdémocrate russe et publia le journal 0pered (En-avant) au cours des années qui suivirent. Ici encore, il reste à écrire une histoire critique de ces premières tendances de «gauche» au sein du Bolchevisme.

[3] Voir Revolution and Culture, the Bogdanov­Lenin Controversy , par Zenovia Sochor, Cornell University, 1988, pour un compte-rendu informatif des principales différences entre Lénine et Bogdanov. Cependant, le point de départ de l'auteur est plus académique que révolutionnaire. Sur le capitalisme d'Etat, Bogdanov critiquait la tendance de Lénine à le voir comme une sorte d'antichambre du socialisme, et semblait voir en lui une expression de la décadence du capitalisme. (Cf. chapitre 4 de l'ouvrage cité ci-dessus).

[4] Cf. Isaac Deutscher, Le prophète désarmé, Trotsky 1921-1929, chapitre III. Ce chapitre de Deutscher traitant des écrits de Trotsky sur la culture est aussi brillant que le reste de la biographie et nous l'avons énormément utilisé. Mais il révèle aussi le destin tragique du trotskisme. Deutscher est d'accord à 99% avec Trotsky sur la «Culture prolétarienne» mais fait une concession extrêmement significative aux idées de Boukharine selon lesquelles un «régime transitoire» isolé pourrait durer des décennies ou plus. Selon Deutscher et les trotskistes d'après-guerre, les régimes staliniens établis hors de l'Union soviétique, de même que l'Union soviétique, étaient tous des «Etats ouvriers» coincés entre une révolution prolétarienne et la suivante - et donc «Trotskv, sous-estima manifestement la durée de la dictature du prolétariat, et son inévitable corollaire, l'importance du caractère bureaucratique que cette dictature devait revêtir». En réalité, ceci n'était rien d'autre qu'une défense du capitalisme d'Etat stalinien.