A l'aube du 21e siècle : Pourquoi le prolétariat n'a pas encore renversé le capitalisme (II)

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Le siècle qui commence sera décisif pour l'histoire de l'humanité. Si le capitalisme poursuit sa domination de la planète, la société sera plongée avant 2100 dans la plus totale barbarie, une barbarie à côté de laquelle celle qu'elle a connue au cours du 20e siècle fera figure d'une petite migraine, une barbarie qui la ramènera à l'âge de pierre ou qui carrément la détruira. C'est pourquoi, s'il existe un avenir pour l'espèce humaine, il est entièrement entre les mains du prolétariat mondial dont la révolution peut seule renverser la domination du mode de production capitaliste qui est responsable, du fait de sa crise historique, de toute la barbarie actuelle. Encore faut-il que le prolétariat soit capable dans l'avenir de trouver en lui-même la force qui lui a manqué jusqu'à présent pour accomplir cette tâche.

Dans la première partie de cet article, nous avons tenté de comprendre pourquoi le prolétariat avait échoué dans ses tentatives révolutionnaires du passé, notamment dans la plus grande d'entre elles, celle qui a débuté en 1917 en Russie. Nous avons mis en évidence que, du fait de la terrible défaite subie à l'issue de cette tentative, il avait manqué les autres rendez-vous que lui avait donnés l'histoire : la grande crise du capitalisme au cours des années 1930 et la seconde guerre mondiale. En particulier, nous avons souligné qu'à l'issue de cette dernière "le prolétariat a touché le fond. Ce qu'on lui présente, et qu'il interprète, comme sa grande «victoire», le triomphe de la démocratie contre le fascisme, constitue sa défaite historique la plus totale. Le sentiment de victoire qu'il éprouve, la croyance que cette «victoire» entraîne dans les «vertus sacrées» de la démocratie bourgeoise, cette même démocratie qui l'a conduit dans deux boucheries impérialistes et qui a écrasé sa révolution au début des années 1920, l'euphorie qui le submerge, sont les meilleurs garants de l'ordre capitaliste."

En Europe, c'est-à-dire le principal champ de bataille de la révolution et aussi de la guerre mondiale, la victoire alliée a paralysé pendant quelques années les luttes ouvrières. Si le ventre des prolétaires est vide, leur tête est pleine de l'euphorie de la "victoire". De plus, les politiques de capitalisme d'Etat que mènent tous les gouvernements d'Europe constituent un moyen supplémentaire de mystification de la classe ouvrière. Ces politiques correspondent fondamen­talement aux besoins du capitalisme européen dont l'économie a été ravagée par la guerre. Les nationalisations, de même qu'un certain nombre de mesures "sociales" (comme une plus grande prise en charge par l'Etat du système de santé) sont des mesures parfaitement capita­listes. Elles permettent à l'Etat de mieux planifier et coordonner la reconstruction d’un potentiel productif en ruines et en plein chaos. En même temps, elles permettent une gestion plus efficace de la force de travail. Par exemple, les capitalistes ont tout intérêt à disposer d'ouvriers en bonne santé, surtout à un moment où l'on demande à ces derniers un effort de production exceptionnel, avec des conditions de vie des plus précaires et où il existe une pénurie de main-d'oeuvre. Cependant, ces mesures capitalistes sont présentées comme des "victoires ouvrières", non seulement par les partis staliniens dont le programme contient l'étatisation complète de l'économie, mais aussi par les partis sociaux-démocrates et notamment par le parti travailliste en Grande-Bretagne. Cela explique pour­quoi, dans tous les pays d'Europe, les partis de Gauche, y compris les partis staliniens, sont présents au gouver­nement, soit dans des coalitions avec les partis de la Droite "démocratique" (comme la Démocratie chrétienne en Italie), soit à la tête du gouvernement (en Grande-Bretagne, c'est le travailliste Attlee qui remplace en juillet 1945 le conservateur Churchill au poste de premier ministre, malgré l'immense popularité de ce dernier et les services inestimables qu'il a rendus à la bourgeoisie anglaise).

Mais au bout de deux ans, comme ne sont pas tenues les promesses d'un "avenir meilleur" que les partis "ouvriers", socialistes et staliniens, leur avaient faites pour leur faire accepter les sacrifices les plus insupportables, les ouvriers commen­cent à mener toute une série de luttes. En France, par exemple, au printemps 1947, la grève dans la plus grande usine du pays, Renault, contraint le parti stalinien (dont le chef Maurice Thorez n'avait cessé auparavant d'appeler les ouvriers de tous les secteurs à "travailler d'abord, revendiquer ensuite") à quitter le gouvernement. Par la suite, ce parti, relayé par le syndicat qu'il contrôle, la CGT, lance toutes une série de grèves pour défouler la colère ouvrière avant qu'elle ne le surprenne, mais aussi et surtout pour faire pression sur les autres secteurs bourgeois pour qu'ils fassent à nouveau appel à ses services dans les ministères. Mais les autres partis bourgeois font la sourde oreille. Ils n'ont aucune crainte quant à la loyauté des staliniens dans la défense du capital national contre la classe ouvrière. Cependant la Guerre froide a commencé et dans les pays d'Europe occidentale les secteurs dominants de la bourgeoisie se sont rangés derrière les Etats-Unis. D'ailleurs, dans tous les autres pays d'Europe où les partis staliniens participaient au gouvernement, soit ils s'accaparent le pouvoir s'ils se trouvent dans la zone d'occupation russe, soit ils en sont chassés s'ils sont établis dans la zone d'occupation occidentale.

A partir de ce moment en Europe de l'ouest, les conditions de vie de la classe ouvrière commencent à connaître une petite amélioration. Cela n'a rien à voir avec une quelconque générosité de la bourgeoisie, évidemment. En réalité, les milliards de dollars du plan Marshall ont commencé à arriver afin d'attacher fermement la bourgeoisie d'Europe de l'Ouest au bloc américain et de saper l'influence des partis staliniens qui, désormais, sont à la tête des luttes ouvrières.

Dans les pays d'Europe de l'Est qui, eux, ne bénéficient pas de la manne américaine puisque les partis staliniens l'ont refusée sur ordre de Moscou, la situation tarde plus longtemps à s'améliorer quelque peu. Cependant, la colère ouvrière ne peut s'y exprimer de la même manière. Dans un premier temps, les ouvriers sont appelés à soutenir les partis communistes qui leur promettent monts et merveilles d'autant plus que ces derniers, non seulement participent aux gouvernements qui se sont mis en place au moment de la "Libération" (comme dans la plupart des pays occidentaux), mais qu'ils prennent la tête de ces gouvernements grâce au soutien de l'"Armée rouge" et qu'ils éliminent les partis "bourgeois". La mystification qu'on présente aux ouvriers est celle de la "construction du socialisme". Cette mystification remporte un certain succès, comme par exemple en Tchécoslovaquie où le "coup de Prague" de février 1948, c'est-à-dire la prise de contrôle du gouvernement par les staliniens, est réalisé avec la sympathie de beaucoup d'ouvriers.

Mais assez rapidement, dans les "démocraties populaires", le principal instrument du contrôle de la classe ouvrière est la force brute et la répression. Ainsi, le soulèvement ouvrier qui se développe en juin 1953 à Berlin Est et dans de nombreuses villes de la zone d'occupation soviétique est écrasé dans le sang par les chars russes ([1]). Et si la colère ouvrière qui commence à se manifester en Pologne par la grande grève de Poznan de juin 1956 est désamorcée par le retour de Gomulka (un dirigeant stalinien exclu du parti en 1949 pour "titisme" et emprisonné de 1951 à 1955) à la tête du pays le 21 octobre 56, le soulèvement des ouvriers hongrois qui débute quelques jours après sera réprimé de façon sauvage par les tanks russes à partir du 4 novembre, faisant 25 000 morts et 160 000 réfugiés. ([2])

Les émeutes ouvrières de 1953 et 1956 dans les pays "socialistes" étaient la preuve évidente que ces pays n'avaient rien "d'ouvrier". Cependant, tous les secteurs de la bourgeoisie vont dans le même sens pour empêcher les prolétaires de tirer les véritables leçons de ces événements.

Dans les pays de l'Est, la propagande "communiste", les références perma­nentes au "marxisme" et à "l'internationalisme prolétarien" des dirigeants staliniens constituent le meilleur moyen de détourner la colère ouvrière d'une perspective de classe et d'accroître les illusions des prolétaires envers la démocratie bourgeoise et le nationalisme. C'est ainsi que le 17 juin 1953, un immense cortège d'ouvriers de Berlin Est s'est dirigé vers l'ouest de la ville sur la grande avenue "Unter den Linden". L'objectif de ce cortège était de rechercher la solidarité des ouvriers de Berlin Ouest mais il contenait également l'illusion que les autorités occidentales pourraient venir en aide aux ouvriers de l'Est. Ces autorités, après qu'elles aient fermé leur secteur, ont toutefois par la suite, avec le cynisme qui les caractérise, rebaptisé "Unter den Linden" en "avenue du 17 juin". De même, les revendications de juin 1956 des ouvriers polonais, si elles contenaient évidemment des aspects économiques de classe, étaient fortement teintées d'illusions démocratiques et surtout nationalistes et religieuses. C'est pour cela que Gomulka, qui se présentait comme un "patriote" ayant tenu tête à la Russie et qui avait, dès son retour au pouvoir, fait libérer le cardinal Wyszynski (interné dans un monastère depuis septembre 1953) a pu reprendre le contrôle de la situation à la fin de 1956. De même, en Hongrie, l'insurrection ouvrière, si elle est capable de s'organiser en conseils ouvriers, reste fortement marquée par les illusions démocratiques et nationalistes. D'ailleurs, l'insurrection avait fait suite à la répression sanglante d'une mani­festation appelée par les étudiants qui revendiquaient l'instauration en Hongrie d'un cours "à la polonaise". De même, les mesures que décide à son retour Imre Nagy (un vieux stalinien limogé de son poste de chef du parti par la tendance "dure" en avril 55) ont pour but d'exploiter ces illusions afin de reprendre les choses en main : constitution d'un gouvernement de coalition et annonce du retrait de la Hongrie du pacte de Varsovie. Mais pour l'URSS, cette dernière mesure est inacceptable et elle décide de faire intervenir ses tanks.

L'intervention des troupes russes constitue évidemment un aliment supplémentaire du nationalisme dans les pays d'Europe de l'Est. En même temps, elle est utilisée abondamment par la propagande des secteurs "démocratiques" et pro-américains de la bourgeoisie des pays d'Europe occidentale alors que les partis staliniens de ces pays utilisent cette même propagande pour présenter l'insurrection des ouvriers de Hongrie comme un mouvement chauvin, voire "fasciste", à la solde de l'impérialisme américain.

Ainsi, tout au long de la "Guerre froide", et même quand celle-ci a laissé place à la "coexistence pacifique" après 1956, la division du monde en deux blocs constitue un instrument de premier ordre de mystification de la classe ouvrière. Dans les années 1930, comme nous l'avons vu dans la première partie de cet article, l'identification du communisme à l'URSS stalinienne avait provoqué une profonde démoralisation de certains secteurs de la classe ouvrière qui ne voulaient pas d'une société "à la soviétique" et qui s'étaient de nouveau tournés vers les partis sociaux-démocrates. En même temps, la majorité des ouvriers qui continuaient à espérer une révolution prolétarienne suivaient les partis staliniens qui se réclamaient de celle-ci dans leur politique de défense de la "Patrie socialiste" et de lutte "anti­fasciste", ce qui permit de les embrigader dans la seconde guerre mondiale. Dans les années 1950, le même type de politique continue de diviser et désorienter la classe ouvrière. Une partie de celle-ci ne veut plus rien savoir du communisme (identifié à l'URSS) alors que l'autre partie continue de subir la domination idéologique des partis staliniens et de ses syndicats. Ainsi, dès la guerre de Corée, l'affrontement Est-Ouest est mis à profit pour opposer les différents secteurs de la classe ouvrière et embrigader des millions d'ouvriers derrière le camp soviétique au nom de "la lutte contre l'impérialisme". Par exemple, le Parti communiste français et le Mouvement de la Paix qu'il contrôle, organisent le 28 mai 1952 une grande manifestation à Paris contre la venue du général américain Ridgway, commandant des troupes américaines en Corée. Comme Ridgway est accusé (en fait à tort) d'utiliser des armes microbiennes, la manifestation regroupant plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers (principalement des militants du PC) dénonce "Ridgway-la-Peste" et demande la sortie de la France de l'OTAN. Il y a des affrontements très violents avec la police et le numéro 2 du PCF, Jacques Duclos, est arrêté. La détermination du PCF à affronter la police et l'arrestation de son dirigeant "historique" redonnent une image de marque "révolutionnaire" à un parti qui, 5 ans auparavant, occupait les palais et les ministères de la République bourgeoise. A la même période, les guerres coloniales constituent une occasion supplémentaire de détourner les ouvriers de leur terrain de classe au nom, encore une fois, de la "lutte contre l'impérialisme" (et non de la lutte contre le capitalisme) face auquel l'URSS est présentée comme le champion du "droit et de la liberté des peuples".

Ce type de campagnes se poursuivra dans de nombreux pays tout au long des années 1950 et 1960, notamment avec la guerre du Vietnam où les Etats-Unis s'engagent massivement à partir de 1961.

S'il est un pays où la division du monde en deux blocs antagonistes a pesé d'un poids considérable, où la contre-révolution s'est manifestée avec une ampleur toute particulière, c'est bien l'Allemagne. Le prolétariat de ce pays avait constitué pendant plusieurs décennies l'avant-garde du prolétariat mondial. Les ouvriers du monde entier étaient conscients que le sort de la révolution se jouerait en Allemagne. C'est exactement ce qui s'est vérifié entre 1919 et 1923. La défaite du prolétariat de ce pays a déterminé la défaite du prolétariat mondial. Et la terrible contre-révolution qui s'y est abattue par la suite, avec le visage barbare du nazisme, était avec le stalinisme l'expression la plus claire de la contre-révolution qui s'est abattue sur les ouvriers de tous les pays.

Après la seconde guerre mondiale, la division de l'Allemagne en deux, chaque morceau appartenant à un des grands blocs impérialistes, a permis des deux côtés du rideau de fer une destruction massive de la conscience dans les masses ouvrières, faisant du prolétariat allemand, pendant plusieurs décennies, non plus l'avant-garde, mais l'arrière-garde du prolétariat d'Europe sur le plan de la combativité et de la conscience.

Cependant, l'élément essentiel qui paralyse la classe ouvrière tout au long de cette période et permet le maintien de soumission idéologique au capitalisme est la "prospérité" que connaît ce système avec la reconstruction des économies détruites par la guerre.

Entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1960, le capitalisme mondial connaît ce que les économistes et politiciens bourgeois ont appelé les "trente glorieuses" puisqu'ils comptent la période qui va de 1945 à 1975 (année marquée par une très forte récession mondiale), sans compter les difficultés qui s'étaient déjà manifestées en 1967 et 1971.

Nous n'allons pas examiner ici les causes ni de la croissance économique rapide de ces années ni celles de la fin de cette croissance, examen qui a fait l'objet de nombreux articles dans cette Revue internationale ([3]). Ce qu'il est important de signaler c'est que la crise ouverte qui commence à se développer à partir de 1967 (ralentissement de l'économie mondiale, récession en Allemagne, dévaluation de la Livre sterling, montée du chômage) constitue une nouvelle confirmation du marxisme, lequel a toujours: annoncé que le capitalisme était incapable de surmonter définitivement ses contradictions économiques, responsables, en dernier ressort, des convulsions du 20e siècle (et notamment des deux guerres mondiales). Ce qu'il est important de signaler c'est que la crise ouverte qui commence à se développer à partir de 1967 (ralentissement de l'économie mondiale, récession en Allemagne, dévaluation de la livre sterling, montée du chômage) constitue une nouvelle confirmation du marxisme, lequel à toujours :

  • annoncé que le capitalisme était incapable de surmonter définitivement ses contradictions économiques, responsables, en dernier ressort, des convulsions du 20e siècle ( et notamment des deux guerres mondiales) ;
  • considéré que les périodes de prospérité du capitalisme étaient celles où ce système avait les assises politiques et sociales les plus solides ([4]) ;
  • basé la perspective d'une révolution prolétarienne sur la faillite du mode de production capitaliste ([5]).

En ce sens, la soumission idéologique de la classe ouvrière au capitalisme, l'ensemble des mystifications qui ont réussi à maintenir éloignées les masses ouvrières de toute perspective d'une remise en cause du capitalisme ne pouvaient être dépassées qu'avec la fin du "boom" d'après-guerre.

C'est justement ce qui est advenu en 1968.

La sortie de la contre-révolution

Fin 1967, alors que tous les idéologues de la bourgeoisie continuaient de célébrer les fastes de l'économie capitaliste, alors que certains, qui pourtant se réclamaient de la révolution et même du marxisme, ne parlaient plus que de la capacité de la société bourgeoise à "intégrer" la classe ouvrière ([6]), alors même que les groupes issus de la Gauche communiste qui s'était dégagée de la 3e Internationale dégénérescente ne voyaient pas la moindre sortie du tunnel, la petite revue Internacionalismo (devenue la publication du CCI au Venezuela) publiait un article intitulé "1968, une nouvelle convulsion du capitalisme commence", qui se concluait ainsi :

"Nous ne sommes pas des prophètes, et nous ne prétendons pas deviner quand et de quelle façon vont se dérouler les événements futurs. Mais ce dont nous sommes effectivement sûrs et conscients, concernant le processus dans lequel est plongé actuellement le capitalisme, c'est qu'il n 'est pas possible de l'arrêter avec des réformes, des dévaluations ni autre type de mesures économiques capitalistes et qu 'il mène directement à la crise. Et nous sommes sûrs également que le processus inverse de développement de la combativité de la classe, qu'on vit actuellement de façon générale, va conduire la classe ouvrière à une lutte sanglante et directe pour la destruction de l'Etat bourgeois."

Le seul mais grand mérite de nos camarades qui avaient publié cet article était d'être restés fidèles aux ensei­gnements du marxisme lesquels allaient se vérifier magistralement quelques mois après. En effet, en mai 1968, éclatait en France la plus grande grève de l'histoire, celle où le plus grand nombre d'ouvriers (près de 10 millions) allaient simul­tanément arrêter le travail.

Un événement d'une telle ampleur était le signe d'un changement fondamental dans la vie de la société : la terrible contre-révolution qui s'était abattue sur la classe ouvrière à la in des années 1920, et qui s'était poursuivie pendant deux décennies après la seconde guerre mondiale, avait pris fin. Et cela s'est confirmé rapidement dans toutes les parties du monde par une série de luttes d'une importance inconnue depuis des décennies :

  • l'automne chaud italien de 1969, baptisé aussi "mai rampant", qui voit des luttes massives dans les principaux centres industriels et une remise en cause explicite de l'encadrement syndical ;
  • le soulèvement des ouvriers de Cordoba en Argentine, la même année ;
  • les grèves massives des ouvriers de la Baltique en Pologne, durant l'hiver 1970-71 ;
  • de multiples autres luttes les années suivantes dans pratiquement tous les pays européens et notamment l'Angleterre (le plus vieux pays capitaliste du monde), l'Allemagne (le plus puissant pays d'Europe et pays phare du mouvement ouvrier depuis la seconde partie du 19e siècle) et même l'Espagne (soumise encore à l'époque à la dictature féroce du franquisme).

En même temps que se produisait ce réveil des luttes ouvrières, on pouvait assister à un retour en force de l'idée de la révolution, laquelle était discutée par de nombreux ouvriers en lutte, particulièrement en France et en Italie qui avaient connu les mouvements les plus massifs. De même, ce réveil du prolétariat s'est manifesté par un intérêt accru pour la pensée révolutionnaire, les textes de Marx-Engels et les écrits marxistes, notamment ceux de Lénine, Trotsky et Rosa Luxemburg, mais aussi ceux des militants de la Gauche communiste, comme Bordiga, Gorter et Pannekoek. Cet intérêt s'est concrétisé par le surgissement de toute une série de petits groupes tentant de rejoindre les positions de la Gauche communiste et de s'inspirer de son expérience.

Nous n'allons pas ici faire le tableau de l'évolution des luttes ouvrières depuis 1968 ni des groupes se réclamant de la Gauche communiste. ([7]) En revanche, nous allons essayer de mettre en évidence pour quelles raisons ne s'est pas encore réalisée, trois décennies après, la prévision faite par nos camarades du Venezuela en 1967 : la "lutte sanglante et directe pour la destruction de l Etat bourgeois".

Les obstacles qu'a rencontrés le prolétariat tout au long de ces trente dernières années ont été au fur et à mesure mis en évidence par notre organisation. Aussi la partie qui suit n'est fondamentalement qu'un simple résumé de ce que nous avons dit en d'autres occasions.

La première cause de la longueur du chemin qui conduit aujourd'hui à la révolution communiste est d'ordre objectif. La vague révolutionnaire qui avait démarré en 1917 et s'était étendue par la suite dans de nombreux pays était une réponse à une aggravation soudaine et terrible des conditions de vie de la classe ouvrière : la guerre mondiale. Moins de trois ans avaient suffi pour que le prolétariat, qui était entré dans la guerre "la fleur au fusil", complètement aveuglé par les mensonges bourgeois, commence à ouvrir les yeux et à redresser la tête face à la barbarie à laquelle il était confronté dans les tranchées, à la terrible exploitation qu'il subissait à l'arrière.

La cause objective du développement des luttes ouvrières à partir de 1968 est l'aggravation de la situation économique du capitalisme que sa crise ouverte contraint d'attaquer toujours plus les conditions de vie des travailleurs. Mais contrairement aux années 1930, où la bourgeoisie avait totalement perdu le contrôle de la situation, la crise ouverte actuelle ne se développe pas sur une période de quelques années mais à travers un processus couvrant plusieurs décen­nies. Ce rythme lent du développement de la crise résulte du fait que la classe dominante a tiré les leçons de son expérience passée et qu'elle a systéma­tiquement mis en oeuvre toute une série de mesures lui permettant de "gérer" la descente dans le gouffre ([8]). Cela ne remet pas en cause le caractère insoluble de la crise capitaliste mais permet à la classe dominante d'étaler dans l'espace et dans le temps les attaques qu'elle porte à la classe ouvrière tout en masquant pendant toute une période, y compris à ses propres yeux, le fait que cette crise n'a pas d'issue.

Le deuxième facteur permettant d'expli­quer la longueur du chemin de la révolution pour la classe ouvrière est le déploiement par la classe dominante de toutes une série de manoeuvres politiques destinées à épuiser ses luttes et à contrecarrer sa prise de conscience.

A grands traits on peut ainsi résumer les différentes stratégies de la bourgeoisie depuis 1968 :

  •   face à un premier surgissement des luttes ouvrières qui l'ont surprise, la bourgeoisie a mis en place la carte de "l'alternative de gauche", appelant les ouvriers à renoncer à leurs luttes pour permettre aux partis de gauche de mettre en oeuvre une autre politique économique censée surmonter la crise ;
  •  après que cette politique ait paralysé pendant un certain temps la combativité ouvrière, le surgissement d'une nouvelle vague de luttes à partir de 1978 (par exemple en 1979, la Grande-Bretagne connaît, avec 29 millions de jours de grève, la plus forte combativité ouvrière depuis 1926) conduit la bourgeoisie des principaux pays avancés (particulièrement en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie) à mettre en oeuvre la carte de la gauche dans l'opposition, où les partis qui se prétendent ouvriers et les syndicats qu'ils contrôlent développent un langage plus radical destiné à saboter de l'intérieur les luttes ouvrières ;
  •  cette politique explique en bonne partie le recul des luttes ouvrières à partir de 1981 mais ne peut empêcher la reprise de combats d'envergure dès l'automne 1983 (secteur public en Belgique, puis aux Pays-Bas, grève des mineurs anglais de 1984, grève générale au Danemark en 1985, grèves massives en Belgique au printemps 1986, grèves des chemins de fer en France de la fin 86, série de grèves en Italie en 1987, notamment dans le secteur de l'édu­cation, etc.)

La caractéristique la plus marquante de ces mouvements, et qui traduit une prise de conscience en profondeur au sein de la classe ouvrière, est la difficulté croissante des appareils syndicaux classiques à contrôler les luttes, ce qui se traduit par l'utilisation de plus en plus fréquentes d'organes se présentant comme non syndicaux, voire anti-syndicaux (comme les "coordinations" en France et en Italie en 1986-88), mais qui ne sont en réalité que des structures "de base" du syndi­calisme.

Tout au long de cette période, la bourgeoisie a déployé une quantité considérable de manoeuvres destinées à contenir la combativité ouvrière et à retarder la prise de conscience du prolétariat. Mais dans cette politique anti­ ouvrière, elle a été puissamment aidée par le développement d'un phénomène, la décomposition de la société capitaliste résultant du fait que si le surgissement historique du prolétariat à la fin des années 1960 avait empêché la bourgeoisie de donner sa propre réponse à la crise de son système, une nouvelle guerre impérialiste mondiale (comme la crise de 1929 avait débouché sur la seconde boucherie mondiale), il ne pouvait empêcher, tant qu'il n'avait pas renversé le capitalisme lui-même, l'ensemble des caractéristiques de la décadence de ce système de se développer toujours plus :

"Dans ce blocage momentané de la situation mondiale, l'histoire ne s'est pas arrêtée pour autant. Pendant deux décennies, la société a continué de subir l'accumulation de toutes les caracté­ristiques de la décadence exacerbées par l'enfoncement dans la crise écono­mique alors même que, chaque jour plus, la classe dominante faisait la preuve de son incapacité à surmonter cette dernière. Le seul projet que cette classe puisse proposer à l'ensemble de la société est celui de résister au jour le jour, au coup par coup, et sans espoir de réussite, à l'effondrement irrémédiable du mode de production capitaliste. Privée du moindre projet historique capable de mobiliser ses forces, même le plus suicidaire comme la guerre mondiale, la société capitaliste ne pouvait que s'enfoncer dans le pourrissement sur pied, la décomposition sociale avancée, le désespoir généralisé." ([9])

L'entrée du capitalisme en décadence dans la phase ultime de celle-ci, celle de la décomposition a pesé d'un poids négatif croissant sur la classe ouvrière tout au long des années 1980 :

"Au départ, la décomposition idéolo­gique affecte évidemment en premier lieu la classe capitaliste elle-même et, par contrecoup, les couches petites-bourgeoises, qui n'ont aucune autonomie propre. On peut même dire que celles-ci s'identifient particulièrement bien avec cette décomposition dans la mesure où leur situation spécifique, l'absence de tout avenir, se calque sur la cause majeure de la décomposition idéologique : l'absence de toute perspective immédiate pour l'ensemble de la société. Seul le prolétariat porte en lui une perspective pour l'humanité et, en ce sens, c'est dans ses rangs qu 'il existe les plus grandes capacités de résistance à cette décomposition. Cependant, lui-même n'est pas épargné, notamment du fait que la petite bourgeoise qu'il côtoie en est justement le principal véhicule. Les différents éléments qui constituent la force du prolétariat se heurtent directement aux diverses facettes de cette décomposition idéologique :

  •  l’action collective, la solidarité, trouvent en face d'elles l'atomisation, le «chacun pour soi», la «débrouille individuelle» ;
  •  le besoin d'organisation se confronte à la décomposition sociale, à la déstructuration des rapports qui fondent toute vie en société ;
  •  la confiance dans l'avenir et en ses propres forces est en permanence sapée par le désespoir général qui envahit la société, par le nihilisme, par le «no future» ;
  •  la conscience, la lucidité, la cohérence et l'unité de la pensée, le goût pour la théorie, doivent se frayer un chemin difficile au milieu de la fuite dans les chimères, la drogue, les sectes, le mysticisme, le rejet de la réflexion, la destruction de la pensée qui caractérisent notre époque. "

"Un des facteurs aggravants de cette situation est évidemment le fait qu’une proportion importante des jeunes générations ouvrières subit de plein fouet le fléau du chômage avant même qu 'elle n'ait eu l'occasion, sur les lieux de production, en compagnie des camarades de travail et de lutte, défaire l'expérience d'une vie collective de classe. En fait, le chômage, qui résulte directement de la crise économique, s'il n'est pas en soi une manifestation de la décomposition, débouche, dans cette phase particulière de la décadence, sur des conséquences qui font de lui un élément singulier de cette décomposition. S'il peut en général contribuer à démasquer l'incapacité du capitalisme à assurer un futur aux prolétaires, il constitue également, aujourd'hui, un puissant facteur de «lumpénisation» de certains secteurs de la classe, notamment parmi les jeunes ouvriers, ce qui affaiblit d'autant les capacités politiques présentes et futures de celle-ci. Cette situation s'est traduite, tout au long des années 1980, qui ont connu une montée considérable du chômage, par l'absence de mouvements significatifs ou de tentatives réelles d'organisation de la part des ouvriers sans emploi. Le fait qu'en pleine période de contre-révolution, lors de la crise des années 1930, le prolétariat, notamment aux Etats-Unis, ait pu se donner ces formes de lutte illustre bien, par contraste, le poids des difficultés que représente à l'heure actuelle, en raison de la décomposition, le chômage dans la prise de conscience du prolétariat. " ([10])

Dans ce contexte de difficultés rencontrées par la classe ouvrière dans le dévelop­pement de sa prise de conscience allait intervenir fin 1989 un événement historique considérable, lui même manifestation de la décomposition du capitalisme, l'effondrement des régimes staliniens d'Europe de l'Est, de ces régimes que tous les secteurs de la bourgeoisie avaient toujours présenté comme "socialistes" :

"Les événements qui agitent à l'heure actuelle les pays dits «socialistes», la disparition de fait du bloc russe, la faillite patente et définitive du stalinisme sur le plan économique, politique et idéolo­gique, constituent le fait historique le plus important depuis la seconde guerre mondiale avec le resurgissement international du prolétariat à la fin des années 1960. Un événement d'une telle ampleur se répercutera, et a déjà commencé à se répercuter, sur la conscience de la classe ouvrière, et cela d'autant plus qu'il concerne une idéologie et un système politique présentés pendant plus d'un demi-siècle par tous les secteurs de la bourgeoisie comme «socialistes» et «ouvriers». Avec le stalinisme, c'est le symbole et le fer de lance de la plus terrible contre-révolution de l'histoire qui disparaissent. Mais cela ne signifie pas que le développement de la conscience du prolétariat mondial en soit facilité pour autant, au contraire. Même dans sa mort, le stalinisme rend un dernier service à la domination capita­liste : en se décomposant, son cadavre continue encore à polluer l'atmosphère que respire le prolétariat. Pour les secteurs dominants de la bourgeoisie, l'effondrement ultime de l'idéologie stalinienne, les mouvements «démo­cratiques», «libéraux» et nationalistes qui bouleversent les pays de l'Est constituent une occasion en or pour déchaîner et intensifier encore leurs campagnes mystificatrices. L'identi­fication systématiquement établie entre communisme et stalinisme, le mensonge mille fois répété, et encore plus martelé aujourd'hui qu'auparavant, suivant lequel la révolution prolétarienne ne peut conduire qu 'à la faillite, vont trouver avec l'effondrement du stalinisme, et pendant toute une période, un impact accru dans les rangs de la classe ouvrière. C'est donc à un recul momentané de la conscience du prolétariat, dont on peut dès à présent -notamment avec le retour en force des syndicats- noter les manifestations, qu'il faut s'attendre. Si les attaques incessantes et de plus en plus brutales que le capitalisme ne manquera pas d'asséner contre les ouvriers vont les contraindre à mener le combat, il n'en résultera pas, dans un premier temps, une plus grande capacité pour la classe à avancer dans sa prise de conscience. En particulier, l'idéologie réformiste pèsera très fortement sur les luttes de la période qui vient, favorisant grandement l'action des syndicats. " ([11])

Cette prévision que nous avions faite en octobre 1989 s'est pleinement vérifiée tout au long des années 1990. Le recul de la conscience au sein de la classe ouvrière s'est manifesté par une perte de confiance en ses propres forces qui a provoqué le recul général de sa combativité dont on peut voir aujourd'hui encore les effets.

En 1989 nous définissions les conditions de la sortie du recul pour la classe ouvrière:

"Compte tenu de l'importance historique des faits qui le déterminent, le recul actuel du prolétariat, bien qu'il ne remette pas en cause le cours historique, la perspective générale aux affrontements de classes, se présente comme bien plus profond que celui qui avait accompagné la défaite de 1981 en Pologne. Cela dit, on ne peut en prévoirai 'avance l'ampleur réelle ni la durée. En particulier, le rythme de l'effondrement du capitalisme occidental -dont on peut percevoir à l'heure actuelle une accélération avec la perspective d'une nouvelle récession ouverte- va constituer un facteur déterminant du moment où le prolétariat pourra reprendre sa marche vers la conscience révolutionnaire. En balayant les illusions sur le «redressement» de l'économie mondiale, en mettant à nu le mensonge qui présente le capitalisme «libéral» comme une solution à la faillite du prétendu «socialisme», en dévoilant la faillite historique de l'ensemble du mode de production capitaliste, et non seulement de ses avatars staliniens, l'intensification de la crise capitaliste poussera à terme le prolétariat à se tourner de nouveau vers la perspective d'une autre société, à inscrire de façon croissante ses combats dans cette perspective." ([12])

Et justement, les années 1990 ont été marquées par la capacité de la bourgeoisie mondiale, et particulièrement son principal secteur, celui des Etats-Unis, de ralentir le rythme de la crise et de donner même l'illusion d'une "sortie du tunnel". Une des causes profondes du faible degré de combativité actuel de la classe ouvrière, en même temps que ses difficultés à développer sa confiance en elle et sa conscience réside bien dans les illusions que le capitalisme a réussi à créer sur la "prospérité" de son économie.

Cela dit, il existe un autre élément plus général permettant d'expliquer les difficultés de la politisation actuelle du prolétariat, une politisation lui permettant de comprendre, même de façon embryon­naire, les enjeux des combats qu'il mène afin de les féconder et de les amplifier :

''Pour comprendre toutes les données de la période présente et à venir, il faut également prendre en considération les caractéristiques du prolétariat qui aujourd'hui mène le combat :

  •  il est composé de générations ouvrières qui n'ont pas subi la défaite, comme celles qui sont arrivées à maturité dans les années 1930 et au cours de la 2e guerre mondiale ; de ce fait, en l'absence de défaite décisive que la bourgeoisie n 'a pas réussi à leur infliger jusqu 'à présent, elles conservent intacte leurs réserves de combativité ;
  •  ces générations bénéficient d'une usure irréversible des grands thèmes de mystification (la patrie, la démocratie, l’anti-fascisme, la défense de l'URSS) qui avait permis par le passé l'embrigadement du prolétariat dans la guerre impérialiste.

Ce sont ces caractéristiques essentielles qui expliquent que le cours historique actuel soit aux affrontements de classe et non à la guerre impérialiste. Cependant ce qui fait la force du prolétariat actuel fait aussi sa faiblesse : du fait même que seules des générations qui n'avaient pas connu la défaite étaient aptes à retrouver le chemin des combats de classe, il existe entre ces générations et celles qui ont mené les derniers combats décisifs dans les années 1920, un fossé énorme que le prolétariat d'aujourd'hui paie au prix fort :

  •  d'une ignorance considérable de son propre passé et de ses enseignements ;
  •  du retard dans la formation du parti révolutionnaire.

Ces caractéristiques expliquent en particulier le caractère éminemment heurté du cours actuel des luttes ouvrières. Elles permettent de compren­dre les moments de manque de confiance en soi d'un prolétariat qui n'a pas conscience de la force qu'il peut constituer face à la bourgeoisie. Elles montrent également la longueur du chemin qui attend le prolétariat, lequel ne pourra faire la révolution que s'il a consciemment intégré les expériences du passé et s'est donné son parti de classe.

Avec le surgissement historique du prolétariat à la fin des années 1960 a été mise à l'ordre du jour la formation de celui-ci mais sans que cela puisse se réaliser du fait :

  •  du creux d'un demi-siècle qui nous sépare des anciens partis révolutionnaires ;
  •  de la disparition ou de l'atrophie plus ou moins marquée des fractions de gauche qui s'en étaient dégagées ;
  •  de la méfiance de beaucoup d'ouvriers à l'égard de toute organisation politique (qu'elle soit bourgeoise ou prolétarienne)... une traduction d'une faiblesse historique du prolétariat face à la nécessaire politisation de son combat." ([13])

Ainsi, on peut voir combien est long pour le prolétariat le chemin qui mène à la révolution communiste. Profondeur et longueur de la contre-révolution, disparition presque totale de ses organisations communistes, décom­position du capitalisme, effondrement du stalinisme, capacité de la classe domi­nante à contrôler la chute de son économie et à semer des illusions sur celle-ci. Il semble que, depuis 30 ans, et même depuis les années 1920, rien n'ait été épargné à la classe ouvrière dans sa progression sur ce chemin.

La nature profonde des difficultés du prolétariat sur le chemin de la révolution

A la fin de la première partie de cet article, nous avons évoqué les différents rendez-vous avec l'histoire manques par le prolétariat au cours du 20e siècle : la vague révolutionnaire qui a mis fin à la première guerre mondiale et qui s'est achevée par sa défaite, l'effondrement de l'économie mondiale à partir de 1929, la seconde guerre mondiale. On a vu que le prolétariat n'avait pas manqué le rendez-vous que l'histoire lui a donné à partir de la fin des années 1960 mais, en même temps, nous avons pu mesurer la quantité d'obstacles auxquels il s'est affronté depuis et qui ont ralenti d'autant son chemin vers la révolution prolétarienne.

Les révolutionnaires du siècle dernier, à commencer par Marx et Engels, pensaient que la révolution pourrait avoir lieu au cours de leur siècle. Ils s'étaient trompés et ils furent toujours les premiers à reconnaître leur erreur. En réalité, ce n'est qu'au début du 20e siècle que les conditions matérielles de la révolution prolétarienne ont été réunies, ce qui s'est confirmé par la première boucherie impérialiste mondiale. A leur tour, les révolutionnaires du début du 20e siècle pensaient qu'avec la présence de ses conditions objectives, la révolution communiste aurait lieu au cours de leur siècle. Eux aussi s'étaient trompés. Lorsqu'on passe en revue l'ensemble des événements historiques qui ont empêché que la révolution n'ait lieu jusqu'à présent, on peut avoir le sentiment que "le prolétariat n'a pas eu de chance", qu'il a été confronté à une suite de catastrophes et de faits défavorables, bien que non inéluctables pour chacun d'entre eux. C'est vrai que chacun de ces faits n'était pas écrit d'avance et que pour peu de choses, l'histoire aurait pu évoluer autrement. Par exemple, la révolution en Russie aurait pu tout aussi bien être écrasée par les armées blanches ; ce qui aurait évité que ne se développe le stalinisme qui a constitué le plus grand ennemi du prolétariat au cours du 20e siècle, le fer de lance de la plus terrible contre-révolution de l'histoire, dont les effets négatifs continuent à se faire sentir plus de trente ans après qu'elle n'ait pris fin. De même, il n'était pas inéluctable à priori que les alliés remportent la seconde guerre mondiale, relançant pour une très longue période la force de l'idéologie démo­cratique, qui constitue dans les pays les plus développés un des poisons les plus efficaces contre la conscience communiste du prolétariat. De même, dans une autre configuration de la guerre, le régime stalinien aurait pu ne pas survivre au conflit, ce qui aurait évité que l'anta­gonisme entre les blocs ne soit présenté comme l'affrontement entre capitalisme et socialisme. Nous n'aurions pas connu alors l'effondrement du bloc "socialiste" dont les conséquences idéologiques néfastes pèsent aujourd'hui d'un poids si fort sur la classe ouvrière.

Cela dit, l'accumulation de tous les obstacles qui se sont présentés face au prolétariat au cours du 20e siècle ne peut être considérée dans sa globalité comme une simple succession de "malchances" mais sont fondamentalement la .mani­festation de l'immense difficulté que représente la révolution prolétarienne.

Un aspect de cette difficulté provient de la capacité de la classe bourgeoise à tirer profit des différentes situations qui se présentent à elle, à les retourner systématiquement contre la classe ouvrière. C'est la preuve que cette classe, malgré l'agonie prolongée de son mode de production, malgré la barbarie qu'elle ne peut empêcher de développer un peu partout dans le monde, malgré le pourrissement sur pied de sa société et la décomposition de son idéologie, reste particulièrement vigilante et sait faire preuve de la plus grande intelligence politique lorsqu'il s'agit d'empêcher le prolétariat d'avancer vers la révolution. Une des raisons pour lesquelles les prévisions des révolutionnaires du passé sur l'échéance de la révolution ne se sont pas réalisées est qu'ils ont sous-estimé la force de la classe dirigeante, particu­lièrement son intelligence politique. Aujourd'hui, les révolutionnaires ne pourront réellement contribuer au combat du prolétariat pour la révolution que s'ils savent reconnaître cette force politique de la bourgeoisie -notamment tout le machiavélisme qu'elle sait déployer quand nécessaire- et que s'ils mettent en garde les ouvriers contre tous les pièges que lui tend la classe ennemie.

Mais il existe une autre raison plus fondamentale encore de l'immense difficulté du prolétariat à parvenir à la révolution. C'est une raison qui était déjà signalée dans le passage si souvent cité du texte de Marx "Le 18 brumaire de Louis Bonaparte" :

"Les révolutions prolétariennes... se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours... reculent constamment à nouveau devant l'immensité infinie de leurs propres buts, jusqu 'à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta !"            

Effectivement, une des causes de la très grande difficulté de la grande majorité des ouvriers à se tourner vers la révolution est le vertige qui les saisit lorsqu'ils pensent que la tâche est impossible tellement elle est immense. Effecti­vement, la tâche qui consiste à renverser la classe la plus puissante que l'histoire ait connue, le système qui a fait connaître à l'humanité un véritable pas de géant dans la production matérielle et la maîtrise de la nature se présente comme presque impossible. Mais ce qui donne le plus le vertige à la classe ouvrière c'est l'immensité de la tâche qui consiste à édifier une société radicalement nouvelle, enfin libérée des maux qui ont accablé la société humaine depuis ses origines, la pénurie, l'exploitation, l'oppression, les guerres.

Lorsque les prisonniers ou les esclaves portaient en permanence des chaînes aux pieds, ils s'habituaient souvent à cette contrainte au point d'avoir le sentiment qu'ils ne pourraient plus marcher sans leurs chaînes et, quelques fois, ils refusaient qu'on leur retire celles-ci. C'est un peu ce qui arrive au prolétariat. Alors qu'il porte en lui la capacité de libérer l'humanité, la confiance lui manque encore pour s'acheminer consciemment vers cet objectif.

Mais le moment approche où "les circonstances elles-mêmes [crieront] : Hic Rhodus, hic salta !". Si elle reste entre les mains de la bourgeoisie, la société humaine ne parviendra pas au prochain siècle, sinon en lambeaux et n'ayant absolument plus rien d'humain. Tant que cet extrême ne sera pas atteint, tant qu'il restera un système capitaliste, même plongé dans la plus profonde des crises, il subsistera nécessairement sa classe exploitée, le prolétariat. Et il subsistera par conséquent la possibilité que celui-ci, aiguillonné par la faillite économique totale du capitalisme, surmonte enfin ses hésitations pour s'attaquer à la tâche immense que l'histoire lui a confiée, la révolution communiste.

Fabienne.


[1] Voir notre article "Allemagne de l'Est: l'insurrection ouvrière de juin 1953"  dans la Revue internationale n° 15.

[2] Voir notre article "Lutte de classe en Europe de l'Est (1920-1970)" (dans la Revue internationale n°27).

[3 Voir également notre brochure "La décadence du capitalisme".

[4] "Ainsi, des faits eux-mêmes, il [Marx] tira une vue tout à fait claire de ce que jusque-là il n 'avait fait que déduire, moitié a priori, de matériaux insuffisants : à savoir que la crise commerciale mondiale de 1847 avait été la véritable mère des révolutions de Février [Paris] et de Mars [Vienne et Berlin] et que la prospérité industrielle revenue peu à peu dès le milieu de 1848 et parvenue à son apogée en 1849 et 1850, fut la force vivifiante où la réaction européenne puisa une nouvelle vigueur." (Engels, Préface de 1895 aux "Luttes de classes en France")

[5] "Une nouvelle révolution ne sera possible qu'à la suite d'une nouvelle crise, mais l'une est aussi certaine que l'autre". (Marx, "Les luttes de classes en France")

[6] C'était le cas, notamment, de l'idéologue des révoltes étudiantes des années 1960, Herbert Marcuse, qui considérait que la classe ouvrière ne pouvait plus désormais constituer une force révolutionnaire et que le seul espoir de bouleversement de la société provenait des secteurs marginalisés de celle-ci comme les noirs ou les étudiants aux Etats-Unis ou les paysans pauvres du Tiers-Monde.

[7] Un tel tableau a fait l'objet de nombreux articles de notre Revue internationale. On peut signaler plus particulièrement la partie du rapport sur la lutte de classe du 13e congrès du CCI publiée dans la Revue internationale n° 99.

[8] Voir notre série d'articles "Trente ans de crise ouverte du capitalisme" dans les numéros 96 à 98 de la Revue internationale.

[9] "Révolution communiste ou destruction de l'humanité", Manifeste du 9e congrès du CCI. Sur cette question, voir plus particulièrement notre article : "La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme"  dans la Revue internationale n° 62.

[10] Ibid.

[11]"Thèses sur la crise économique et politique en URSS et dans les pays de l'Est ", Revue internationale n°60.

[12] Ibid.

[13] Résolution sur la situation internationale du 6e congrès du CCI, Revue internationale n° 44.