A l'aube du 21e siècle...pourquoi le prolétariat n'a pas encore renverse le capitalisme (I)

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Le 21e siècle va commencer. Que va-t-il apporter à l'humanité ? Dans le numéro 100 de notre Revue, à la suite des célébrations par la bourgeoisie de l'an 2000, nous écrivions : "Ainsi s'achève le XXe siècle, le siècle le plus tragique et le plus barbare de l'histoire humaine : dans la décomposition de la société. Si la bourgeoisie a pu célébrer avec faste l'an 2000, il est peu probable qu'elle puisse faire de même en l'an 2100. Soit parce qu'elle aura été renversée par le prolétariat, soit parce que la société aura été détruite ou sera revenue à l'âge de pierre. "L'enjeu était ainsi nettement posé : ce que sera le 21e siècle dépend entièrement du prolétariat. Soit il est capable de faire la révolution, soit c'est la destruction de toute civilisation voire de l'humanité. Malgré tous ses beaux discours humanistes et les déclamations euphoriques qu'elle nous assène aujourd'hui, la bourgeoisie ne fera rien pour empêcher une telle issue. Ce n'est pas une question de bonne ou de mauvaise volonté de sa part ou de la part de ses gouvernements. Ce sont les contradictions insurmontables de son système, le capitalisme, qui conduisent de façon inéluctable la société à sa perte. Depuis une décennie, nous sommes abreuvés quotidiennement de campagnes sur "la fin du communisme" voire de la classe ouvrière. Aussi, il est nécessaire de réaffirmer avec force que malgré toutes les difficultés que peut rencontrer le prolétariat, il n'existe pas d'autre force dans la société capable de résoudre les contradictions qui assaillent cette dernière. C'est parce que cette classe n'a pas été capable jusqu'à présent de mener à bien sa tâche historique de renversement du capitalisme que le 20e siècle a sombré dans la barbarie. Elle ne pourra trouver les forces pour accomplir sa responsabilité dans le siècle qui vient que si elle capable de comprendre les raisons pour lesquelles elle a manqué les rendez-vous que l'histoire lui avait donnés au cours du siècle qui s'achève. C'est à cette compréhension que se propose modestement de contribuer cet article.

Avant que d'examiner les causes de l'échec du prolétariat à accomplir sa tâche historique au cours du 20 siècle, il importe de revenir sur une question au sujet de laquelle les révolutionnaires eux-mêmes n'ont pas toujours exprimé la plus grande clarté:

La révolution communiste est-elle inéluctable ?

La question est fondamentale car de sa réponse dépend en partie la capacité de la classe ouvrière à prendre la pleine mesure de sa responsabilité historique. Un grand révolutionnaire comme Amadeo Bordiga ([1]) n'a-t-il pas affirmé, par exemple, que "la révolution socialiste est aussi certaine que si elle avait déjà eu lieu". Mais il n'est pas le seul à avoir émis une telle idée. On retrouve celle-ci dans certains écrits de Marx, d'Engels ou d'autres marxistes après eux.

Ainsi, on peut lire dans le Manifeste communiste une affirmation qui ouvre la porte à l'idée que la victoire du prolétariat ne serait pas inéluctable : "Oppresseurs et opprimés se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des deux classes en lutte."([2]) Cependant, cette constatation s'applique uniquement aux classes du passé. Pour ce qui est de l'affrontement entre prolétariat et bourgeoisie, l'issue ne fait pas de doute :

  • "Le progrès de l'industrie, dont la bourgeoisie est le véhicule passif et inconscient, remplace peu à peu l'isolement des travailleurs, né de la concurrence, par leur union révolutionnaire au moyen de l'association. A mesure que la grande industrie se développe, la base même sur laquelle la bourgeoisie a assis sa production et son appropriation des produits se dérobe sous ses pieds. Ce qu'elle produit avant tout, ce sont ses propres fossoyeurs. Son élimination et le triomphe du prolétariat sont également inévitables."([3])

En réalité, dans les termes employés par les révolutionnaires, il y a eu souvent confusion entre le fait que la révolution communiste était absolument nécessaire, indispensable pour sauver l'humanité, et son caractère certain.

Ce qui est le plus important, évidemment, c'est de démontrer, et le marxisme s'y est employé depuis le début :

  •  que le capitalisme n'est pas un mode de production définitif, la "forme enfin trouvée" d'organisation de la production qui pourrait assurer une richesse croissante à tous les êtres humains ;
  •  qu'à un moment de son histoire, ce système ne peut que plonger la société dans des convulsions croissantes, détruisant les progrès qu'il avait apportés à celle-ci auparavant ;
  •  que la révolution communiste est indispensable pour permettre à la société de poursuivre sa marche en avant vers une véritable communauté humaine où l'ensemble des besoins humains seront pleinement satisfaits ;
  •  que la société capitaliste a créé en son sein les conditions objectives et peut créer les conditions subjectives permettant une telle révolution : les forces productives matérielles, une classe capable de renverser l'ordre bourgeois et de diriger la société, la conscience pour que cette classe puisse mener à bien sa tâche historique.

Cependant, tout le 20 siècle témoigne de l'immense difficulté de cette tâche. En particulier, il nous permet de mieux comprendre que pour la révolution communiste, absolue nécessité ne veut pas dire certitude, que les jeux ne sont pas faits d'avance, que la victoire du prolétariat n'est pas d'ores et déjà écrite sur le grand livre de l'histoire. En effet, outre la barbarie dans laquelle ce siècle est tombé, la menace d'une guerre nucléaire qui a pesé sur le monde pendant 40 ans a permis de toucher du doigt le fait que le capitalisme pouvait très bien détruire la société. Cette menace est pour le moment écartée du fait de la disparition des grands blocs impérialistes mais les armes qui pourraient mettre fin à l'espèce humaine sont toujours présentes, comme continuent d'être présents les antagonismes entre Etats qui pourrait un jour aboutir à l'emploi de ces armes.

D'ailleurs, dès la fin du siècle dernier, en énonçant l'alternative "Socialisme ou Barbarie", Engels, co-rédacteur avec Marx du Manifeste communiste, était déjà revenu sur l'idée du caractère inéluctable de la révolution et de la victoire du prolétariat. Aujourd'hui, il est important que les révolutionnaires disent clairement à leur classe, et pour ce faire qu'ils soient vraiment convaincus, qu'il n'existe pas de fatalisme, que les jeux ne sont pas faits à l'avance, et que l'enjeu des combats que mène le prolétariat n'est ni plus ni moins que la survie de l'humanité. C'est seulement si elle est consciente de l'ampleur de cet enjeu que la classe ouvrière pourra trouver la volonté de renverser le capitalisme. Marx disait que la volonté était la manifestation d'une nécessité. La volonté du prolétariat de faire la révolution communiste sera d'autant plus grande que sera impérieuse à ses yeux la nécessité d'une telle révolution.

Pourquoi la révolution communiste n'est pas une fatalité ?

Les révolutionnaires du siècle dernier, même s'ils ne disposaient pas de l'expérience du 20 siècle pour donner une réponse à cette question, ou même pour la formuler clairement, nous ont cependant fourni déjà des éléments pour une telle réponse.

  • "Les révolutions bourgeoises, comme celles du 18e siècle, se précipitent rapidement de succès en succès, leurs effets dramatiques se surpassent, les hommes et les choses semblent être pris dans des feux de diamant, l'enthousiasme extatique est l'état permanent de la société, mais elles sont de courte durée. Rapidement, elles atteignent leur point culminant, et un long malaise s'empare de la société avant qu'elle ait appris à s'approprier d'une façon calme et posée les résultats de sa période orageuse. Les révolutions prolétariennes, par contre, comme celles du 19e siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n'abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d'elles, reculent constamment à nouveau devant l'immen­sité infinie de leurs propres buts jusqu'à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta !" ([4])

Cette citation très connue du 18 brumaire de Louis Bonaparte rédigé par Marx au début de 1852 (c'est-à-dire quelques semaines après le coup d'Etat du 2 décembre 1851) vise à rendre compte du cours difficile et tortueux de la révolution prolétarienne. Une telle idée est reprise, près de 70 ans plus tard, par Rosa Luxemburg dans l'article qu'elle a écrit à la veille de son assassinat, à la suite de l'écrasement de l'insurrection de Berlin en janvier 1919 :

  • "De cette contradiction entre la tâche qui s'impose et l'absence, à l'étape actuelle de la révolution, des conditions préalables permettant de la résoudre, il résulte que les luttes se terminent par une défaite formelle. Mais la révolution [prolétarienne] est la seule forme de «guerre» -c'est encore une des lois de son développement- où la victoire finale ne saurait être obtenue que par une série de 'défaites'. (...) Les révolutions... ne nous ont jusqu'ici apporté que défaites, mais ces échecs inévitables sont précisément la caution réitérée de la victoire finale."

A une condition il est vrai ! Car il faut étudier dans quelles conditions la défaite s'est chaque fois produite."([5])

Ces citations évoquent essentiellement le cours douloureux de la révolution communiste, la série de défaites qui jalonnent son chemin vers la victoire. Mais elles permettent de mettre en évidence deux idées essentielles :

  •  la différence qui existe entre la révolution prolétarienne et les révolu­tions bourgeoises ;
  •  la condition essentielle de la victoire du prolétariat, une condition qui n'est pas donnée d'avance, la capacité de cette classe à prendre conscience en tirant les leçons de ses défaites.

C'est justement la différence entre les révolutions bourgeoises et la révolution prolétarienne qui permet de comprendre pourquoi la victoire de cette dernière ne saurait être considérée comme une certitude.

En effet, le propre des révolutions bourgeoises, c'est-à-dire la prise du pouvoir politique exclusif par la classe capitaliste, c'est qu'elles ne constituent pas le point de départ mais le point d'arrivée de tout un processus de transformation économique au sein de la société. Une transformation économique au cours de laquelle les anciens rapports de production, c'est-à-dire les rapports de production féodaux, sont progres­sivement supplantés par les rapports de production capitalistes qui servent de point d'appui à la bourgeoisie dans sa conquête du pouvoir politique :

  • «Les citoyens hors barrière des premières villes sont issus des serfs du moyen âge ; c 'est parmi eux que se sont formés les premiers éléments de la bourgeoisie. La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, les échanges avec les colonies, l'accroissement des moyens d'échange et des marchandises en général donnèrent au commerce, à la navigation, à l'industrie un essor inconnu jusqu'alors ; du même coup, ils hâtèrent le développement de l'élément révolutionnaire au sein d'une société féodale en décomposition. L'ancien mode de production, féodal ou corporatif, ne suffisait plus aux besoins qui augmentaient en même temps que les nouveaux marchés. La manufacture vint le remplacer. Les maîtres de jurandes furent expulsés par les petits industriels ; la division du travail entre les diverses corporations disparut devant la division du travail au sein même des ateliers. Cependant les marchés ne cessaient de s'étendre, les besoins de s'accroître. La manufacture devint bientôt insuffisante, elle aussi. Alors la vapeur et les machines vinrent révolutionner la production industrielle. La manufacture dut céder la place à la grande industrie moderne et les petits industriels se trouvèrent détrônés par les millionnaires de l'industrie, chefs d'armées industrielles : les bourgeois modernes. (...) Nous voyons donc que la bourgeoisie moderne est elle-même le produit d'un long processus de développement, de toute une série de révolutions survenues dans les modes de production et d'échange.
    Chaque étape de l'évolution parcourue par la bourgeoisie était accompagnée d'un progrès politique correspondant. Classe opprimée sous la domination des seigneurs féodaux, association en armes s'administrant elle-même dans la commune ;  là,  république urbaine autonome, ici tiers-état taillable de la monarchie ; puis à l'époque de la manufacture, contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale et absolue, soutien principal des grandes monarchies en général, la bourgeoisie a réussi à conquérir de haute lutte le pouvoir politique exclusif dans l'Etat représen­tatif moderne : la grande industrie et le marché mondial lui avaient frayé le chemin." ([6])

Tout différent est le processus de la révolution prolétarienne. Alors que les rapports de production capitalistes avaient pu se développer progressivement au sein de la société féodale, les rapports de production communistes ne peuvent se développer au sein de la société capitaliste dominée par les rapports marchands et dirigée par la bourgeoisie. L'idée d'un tel développement progressif "d'îlots communistes" au sein du capitalisme appartient au socialisme utopique et elle a été combattue par le marxisme et le mouvement ouvrier depuis le milieu du siècle dernier. Il en est de même d'une autre variante de cette idée, celle des coopératives de production ou de consommation qui n'ont jamais pu et ne pourront jamais échapper aux lois du capitalisme et qui, au mieux, transforment les ouvriers en petits capitalistes, quand elles ne les conduisent pas à devenir leurs propres exploiteurs. En réalité, du fait qu'elle est la classe exploitée du mode de production capitaliste, privée par définition de tout moyen de production, la classe ouvrière ne dispose pas au sein du capitalisme, et ne peut disposer, de points d'appui économiques pour la conquête du pouvoir politique. Au contraire, le premier acte de la transfor­mation communiste de la société consiste dans la prise du pouvoir politique à l'échelle mondiale par l'ensemble du prolétariat organisé en conseils ouvriers, c'est-à-dire un acte conscient et délibéré. C'est à partir de cette position de pouvoir politique, la dictature du prolétariat, que ce dernier pourra consciemment transformer progressivement les rapports économiques, socialiser l'ensemble de la production, abolir les échanges mar­chands, notamment le premier d'entre eux, le salariat, et créer une société sans classes.

La révolution bourgeoise, la prise du pouvoir politique exclusif par la classe capitaliste, était inéluctable dans la mesure où elle découlait d'un processus économique lui-même inéluctable à un certain moment de la vie de la société féodale, un processus dans lequel la volonté politique consciente des hommes avait peu à faire. En fonction des circonstances particulières existant dans chaque pays, elle a pu intervenir plus ou moins tôt au cours du processus de développement du capitalisme ou prendre différentes formes : renversement violent de l'Etat monarchique, comme en France, ou conquête progressive de positions politiques par la bourgeoisie au sein de cet Etat, comme ce fut plutôt le cas en Allemagne. Elle a pu aboutir à une république, comme aux Etats-Unis ou à une monarchie constitutionnelle, dont l'exemple typique est représenté par le régime monarchique de l'Angleterre, c'est-à-dire de la première nation bourgeoise. Cependant, dans tous les cas, la victoire politique finale de la bourgeoisie était assurée. Et même quand les forces politiques révolutionnaires de la bourgeoisie subissaient un revers (comme ce fut le cas par exemple en France avec la Restauration ou en Allemagne avec l'échec de la révolution de 1848), cela n'affectait que très peu la marche en avant de cette classe sur le plan économique et même sur le plan politique.

Pour le prolétariat, la première condition du succès de sa révolution est évidemment qu'existent les conditions matérielles de la transformation communiste de la société, des conditions qui sont données par le développement du capitalisme lui-même.

La deuxième condition de la révolution prolétarienne consiste dans le dévelop­pement d'une crise ouverte de la société bourgeoise faisant la preuve évidente que les rapports de production capitalistes doivent être remplacés par d'autres rapports de production.([7])

Mais une fois que ces conditions matérielles sont présentes, il n'en découle pas forcément que le prolétariat soit capable de faire sa révolution. Puisqu'il est privé de tout point d'appui économique au sein du capitalisme, sa seule véritable force, outre son nombre et son organi­sation, est sa capacité à prendre clairement conscience de la nature, des buts et des moyens de son combat. C'est bien le sens de la citation de Rosa Luxemburg qui est donnée plus haut. Et cette capacité du prolétariat à prendre conscience ne découle pas automatiquement des conditions matérielles auxquelles il est confronté comme il n'est écrit nulle part qu'il pourra acquérir cette conscience avant que le capitalisme ne plonge la société dans la barbarie totale ou la destruction.

Et un des moyens dont il dispose pour s'éviter, et éviter à la société, cette dernière issue, c'est justement qu' il tire pleinement les leçons de ses défaites, comme le rappelle Rosa Luxemburg. Il lui appar­tient en particulier de comprendre pourquoi il n'a pas été capable de faire sa révolution au cours du 20e siècle.

Révolution et contre-révolution

C'est le propre des révolutionnaires que de surestimer les potentialités du prolétariat à un instant donné. Marx et Engels n'ont pas échappé à cette tendance puisque, lorsqu'ils rédigent le Manifeste Communiste, au début de 1848, ils pensent que la révolution prolétarienne est imminente et que la révolution bourgeoise qui se prépare en Allemagne, et qui aura effectivement lieu quelques mois après, servira de marchepied au prolétariat pour la prise du pouvoir dans ce pays. Cette tendance s'explique parfaitement par le fait que les révolution­naires, et c'est pour cela qu'ils le sont, aspirent de toutes leurs forces au renversement du capitalisme et à l'émancipation de leur classe ce qui suscite chez eux souvent une certaine impatience. Cependant, contrairement aux éléments petits bourgeois ou ceux qui sont influencés par l'idéologie petite bourgeoise, ils sont capables de recon­naître rapidement l'immaturité des conditions pour la révolution. En effet, la petite bourgeoisie est par excellence une classe qui, politiquement, vit au jour le jour, n'ayant aucun rôle historique à jouer. L'immédiatisme et l'impatience ("la révolution tout de suite" comme la réclamaient les étudiants révoltés des années 1960) sont le propre de cette catégorie sociale qui peut lors d'une révolution prolétarienne, pour une partie de ses éléments, rejoindre le combat de la classe ouvrière mais qui, dès que le vent tourne, se rallie au plus fort, c'est-à-dire à la bourgeoisie. En revanche, les révolutionnaires prolétariens, expression d'une classe historique, sont capables de surmonter leur impatience et de s'atteler à la tâche patiente et difficile de préparer les futurs combats de la classe.

C'est pour cela qu'en 1852, Marx et Engels avaient reconnu que les conditions de la révolution n'étaient pas mûres en 1848 et que le capitalisme devait encore connaître tout un développement pour qu'elles le deviennent. Ils estimèrent qu'il fallait dissoudre leur organisation, la Ligue des communistes, qui avait été fondée à la veille de la révolution de 1848, avant qu'elle ne tombe sous l'influence d'éléments impatients et aventuristes (la tendance Willitch-Schapper).

En 1864, lorsqu'ils participèrent à la fondation de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT), Marx et Engels pensaient de nouveau que l'heure de la révolution avait sonné, mais avant même la Commune de Paris de 1871, ils s'étaient rendu compte que le prolétariat n'était pas encore prêt car le capitalisme disposait encore devant lui de tout un potentiel de développement de son économie. Après l'écrasement de la Commune qui signifiait une grave défaite pour le prolétariat européen, ils comprirent que le rôle historique de l'AIT était terminé et qu'il était nécessaire de la préserver elle aussi des éléments impatients et aventuristes, voire aventuriers (comme Bakounine) représentés principalement par les anarchistes. C'est pour cela qu'au Congrès de La Haye de 1872 (le seul congrès où ces deux révolutionnaires ont participé directement), ils sont intervenus pour obtenir l'exclusion de Bakounine et de son Alliance pour la Démocratie socialiste de même qu'ils ont proposé et défendu la décision de transférer le Conseil général de l'AIT de Londres à New-York, loin des intrigues qui se développaient de la part de toute une série d'éléments afin de mettre la main sur l'Internationale. Cette décision correspondait en fait à une mise en sommeil de l'AIT dont la conférence de Philadelphie prononcera la dissolution en 1876.

Ainsi, les deux révolutions qui s'étaient produites jusqu'à ce moment-là, 1848 et la Commune, avaient échoué parce que les conditions matérielles de la victoire du prolétariat n'existaient pas. C'est au cours de la période suivante, celle qui connaît le développement du capitalisme le plus puissant de son histoire, que ces conditions allaient éclore.

Cette dernière période correspond à une étape de grand développement du mouvement ouvrier. C'est celle où se créent les syndicats dans la plupart des pays et où sont fondés les partis socialistes de masse qui, en 1889, se regrouperont au sein de l'Internationale socialiste (deuxième internationale).

Dans la plupart des pays d'Europe occidentale, le mouvement ouvrier organisé gagne pignon sur rue. Si, dans un premier temps, certains gouvernements persécutent les partis socialistes (comme c'est le cas en Allemagne où sont mises en place, entre 1878 et 1890, des "lois antisocialistes"), cette politique tend à laisser la place à une attitude plus bienveillante. Ces partis deviennent de véritables puissances dans la société au point que, dans certains pays, ils disposent du groupe le plus puissant au Parlement et donnent l'impression qu'ils vont pouvoir conquérir la majorité au sein de celui-ci. Le mouvement ouvrier semble être devenu invincible. Pour beaucoup, l'heure approche où il réussira à renverser le capitalisme en s'appuyant sur cette institution spécifiquement bourgeoise : la démocratie parlementaire.

Parallèlement à cette montée en force des organisations ouvrières, le capitalisme connaît une prospérité sans égal, donnant l'impression qu'il est devenu capable de surmonter les crises cycliques qui l'avaient affecté au cours de la période précédente. Au sein même des partis socialistes se développent les tendances réformistes qui considèrent que le capitalisme a réussi à surmonter ses contradictions économiques et qu'il est, de ce fait, vain de songer à le renverser par la révolution. Il apparaît même des théories, comme celle de Bernstein ; qui considèrent qu'il faut "réviser" le marxisme, notamment en abandonnant sa vision "catastrophiste". La victoire du prolétariat sera le résultat de toute une série de conquêtes obtenues sur le plan parlementaire ou syndical.

En réalité, ces deux forces antagoniques dont la puissance semble se développer en parallèle, le capitalisme et le mouvement ouvrier, sont minées de l'intérieur.

Le capitalisme pour sa part, vit ses dernières heures de gloire (celles qui sont restées dans la mémoire collective comme "la belle époque"). Alors que, sur le plan économique, sa prospérité semble ne passe démentir, particulièrement dans les puissances émergeantes que sont l'Allemagne et les Etats-Unis, l'approche de sa crise historique se fait sentir avec la montée de l'impérialisme et du militarisme. Les marchés coloniaux, comme l'avait mis en évidence Marx un demi-siècle auparavant, avaient constitué un facteur fondamental du développement du capitalisme. Chaque pays capitaliste avancé, y compris les petits pays comme la Hollande et la Belgique, s'était constitué un empire colonial comme source de matières premières et comme débouché de ses marchandises. Or, à la fin du 19e siècle,  l'ensemble du monde non capitaliste a été partagé entre les vieilles nations bourgeoises. Désormais l'accès pour chacune d'entre elles à de nouveaux débouchés et à de nouveaux territoires la conduit à se heurter au pré-carré de ses rivales. Le premier choc intervient en septembre 1898 à Fachoda, au Soudan, où la France et l'Angleterre, les deux principales puissances coloniales, ont failli s'affronter lorsque les objectifs de la première (contrôler le haut Nil et coloniser un axe Ouest-Est, Dakar-Djibouti) se sont heurtées à l'ambition de la seconde (faire la jonction Nord-Sud sur l'axe Le Caire-Le Cap). Finalement, la France recule et les deux rivales vont par la suite nouer "l'Entente cordiale" contre un troisième larron aux ambitions d'autant; plus grandes que son empire colonial est réduit à la portion congrue : l'Allemagne.

Le développement des convoitises de l'impérialisme allemand à l'égard des possessions  coloniales  des  autres puissances européennes va se concrétiser, quelques années plus tard, notamment avec l'incident d'Agadir de 1911 où une frégate allemande vient narguer la France et ses ambitions au Maroc. L'autre aspect des appétits de l'Allemagne dans le domaine colonial est constitué par le formidable développement de sa marine de guerre qui ambitionne de concurrencer la flotte anglaise dans le contrôle des voies maritimes.

C'est là l'autre volet du changement , fondamental qui s'opère dans la vie du capitalisme au tournant du siècle : en même temps que se multiplient les tensions et les conflits armés impliquant en sous-main les puissances bourgeoises européennes, on connaît un accroissement considérable des armements de ces puissances de même que sont prises des mesures pour accroître les effectifs militaires (comme l'augmentation de la durée du service militaire en France, la "loi des 3 ans")

Cette montée des tensions impérialistes et du militarisme, de même que les grandes manoeuvres diplomatiques entre les principales nations européennes qui renforcent leurs alliances respectives en vue de la guerre, font évidemment l'objet d'une très grande attention de la part des partis de la deuxième internationale. Celle-ci, à son congrès de 1907 à Stuttgart, consacre une résolution très importante à cette question, une résolution qui intègre un amendement présenté notamment par Lénine et Rosa Luxemburg qui stipule notamment que : ​"Si néanmoins une guerre éclate, les socialistes ont le devoir d'oeuvrer pour qu'elle se termine le plus rapidement possible et d'utiliser par tous les moyens la crise économique et politique provoquée par la guerre pour réveiller le peuple et de hâter ainsi la chute de la domination capitaliste".([8])

En novembre 1912, l'Internationale socialiste convoque même un congrès extraordinaire (congrès de Bâle) pour dénoncer la menace de guerre et appeler le prolétariat à la mobilisation contre celle-ci. Le manifeste de ce congrès met en garde la bourgeoisie : "Que les gouvernements bourgeois n'oublient pas que la guerre franco-allemande donna naissance à l'insurrection révolutionnaire de la Commune et que la guerre russo-japonaise mit en mouvement les forces révolutionnaires de Russie. Aux yeux des prolétaires, il est criminel de tirer les uns sur les autres pour le profit des capitalistes, ou l'orgueil des dynasties, ou les combinaisons des traités secrets."

Ainsi, au niveau des apparences, le mouvement ouvrier s'est préparé pour affronter le capitalisme au cas où ce dernier en viendrait à déchaîner la barbarie guerrière. D'ailleurs, à cette époque, dans la population des divers pays européens, et pas seulement dans la classe ouvrière, il existe un fort sentiment que la seule force dans la société qui peut empêcher la guerre est l'Internationale socialiste. En réalité, de même que le système capitaliste est miné de l'intérieur et s'apprête à étaler sa faillite historique, le mouvement ouvrier lui-même, malgré toute sa force apparente, ses puissants syndicats, les "succès électoraux crois­sants" de ses partis, s'est considérable­ment affaibli et se trouve à la veille d'une faillite catastrophique. Plus encore, ce qui constitue cette force apparente du mouvement ouvrier est en réalité sa plus grande faiblesse. Les succès électoraux des partis socialistes ont amplifié d'une manière sans précédent les illusions démocratiques et réformistes dans les masses ouvrières. De même, l'immense puissance des organisations syndicales, particulièrement en Allemagne et en Grande-Bretagne, s'est transformée, en réalité, en un instrument de défense de l'ordre bourgeois et d'embrigadement des ouvriers pour la guerre et la production d'armements.([9])

Aussi, lorsqu'au début de l'été 1914, suite à l'attentat de Sarajevo contre l'héritier du trône Austro-Hongrois, les tensions s'accroissent en Europe et que le spectre de la guerre s'avance à grands pas, les partis ouvriers, non seulement font la preuve de leur impuissance, mais ils apportent pour la plupart un soutien à leur propre bourgeoisie nationale. En France et en Allemagne, il s'établit même des contacts directs entre les dirigeants des partis socialistes et le gouvernement pour discuter des politiques à adopter afin de réussir l'embrigadement dans la guerre. Et dès que celle-ci éclate, c'est comme un seul homme que ces partis apportent leur plein soutien à l'effort de guerre de la bourgeoisie et réussissent à entraîner dans la boucherie les masses ouvrières. Alors que les gouvernements en place chantent la "grandeur" de leurs nations respectives, les partis socialistes emploient des arguments plus adaptés à leur rôle d'embrigadement des ouvriers. Ce n'est pas une guerre au service des intérêts bourgeois ou pour récupérer l'Alsace-Lorraine mais une guerre pour protéger la "civilisation" contre le "militarisme allemand" dit-on en France. De l'autre côté du Rhin, ce n'est pas une guerre en défense de l'impérialisme allemand mais une guerre "pour la démocratie et la civilisation" contre "la tyrannie et la barbarie tsaristes". Mais avec des discours différents, les dirigeants socialistes ont le même but que la bourgeoisie : réaliser "l'Union natio­nale", envoyer les ouvriers au massacre et justifier l'état de siège, c'est-à-dire la censure militaire, l'interdiction des grèves et des manifestations ouvrières, celle des publications et des réunions dénonçant la guerre.

Le prolétariat n'a donc pu empêcher le déclenchement de la guerre mondiale.

C'est une terrible défaite pour lui mais une défaite qu'il a subie sans combat ouvert contre la bourgeoisie. Pourtant, la lutte contre la dégénérescence des partis socialistes, dégénérescence qui a conduit à leur trahison de l'été 1914 et au déchaînement de la boucherie impéria­liste, avait débuté bien avant celle-ci, plus précisément à la fin du 19e siècle et au début du 20e. Ainsi, dans le parti allemand, Rosa Luxemburg avait livré bataille contre les théories révisionnistes de Bernstein qui justifiaient le réfor­misme. Officiellement le parti avait rejeté ces théories mais, quelques années plus tard, elle avait dû reprendre le combat non plus seulement contre la droite du parti mais aussi contre le centre représenté principalement par Kautsky dont le langage radical recouvrait en fait un abandon de la perspective de la révolution. En Russie, en 1903, les bolcheviks avaient engagé la lutte contre l'opportunisme au sein du parti social-démocrate, d'abord sur des questions d'organisation, ensuite à propos de la nature de la révolution russe de 1905 et de la politique qu'il fallait mener en son sein. Mais ces courants révolutionnaires au sein de l'Internationale socialiste étaient restés dans l'ensemble très faibles, même si les congrès des partis socialistes et de l'Internationale reprenaient souvent à leur compte leurs positions.

A l'heure de la vérité, les militants socialistes défendant des positions internationalistes et révolutionnaires se sont trouvés tragiquement isolés au point qu'à la conférence internationale contre la guerre qui s'est tenue en septembre 1915 à Zimmerwald, en Suisse, les délégués (parmi lesquels se trouvaient également des éléments du centre, hésitant entre les positions de la gauche et celles de la droite) auraient pu tenir dans quatre taxis, comme l'avait remarqué Trotsky. Ce terrible isolement ne les a pas empêchés de poursuivre le combat malgré la répression qui s'abat sur eux (en Allemagne, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, les deux principaux diri­geants du groupe "Spartakus" qui défendait l'internationalisme, connais­saient la prison et l'enfermement en forteresse).

En fait, les terribles épreuves de la guerre, les massacres, les famines, l'exploitation féroce qui règne dans les usines à l'arrière vont commencer à dégriser les ouvriers qui en 1914 s'étaient laissé entraîner dans la boucherie "la fleur au fusil". Les discours sur la "civilisation" et la démocratie s'épuisent face à la barbarie sans nom dans laquelle plonge l'Europe et face à la répression de toute tentative de lutte ouvrière. Ainsi, à partir de février 1917, le prolétariat de Russie, qui avait déjà fait l'expérience d'une révolution en 1905, se soulève contre la guerre et contre la famine. Il vient concrétiser dans les faits et par ses actes les résolutions adoptées par les congrès de Stuttgart et de Bâle de l'Internationale socialiste. Lénine et les bolcheviks comprennent que l'heure de la révolution a sonné et ils engagent les ouvriers de Russie à ne pas se contenter de la chute du tsarisme et de la mise en place d'un gouvernement "démocratique". Ils doivent se préparer au renversement de la bourgeoisie et à la prise du pouvoir par les soviets (les conseils ouvriers) comme prélude à la révolution mondiale. C'est cette perspective qui se réalise effectivement en Russie en octobre 1917. Aussitôt, le nouveau pouvoir engage le prolétariat mondial à suivre son exemple afin de mettre fin à la guerre et de renverser le capitalisme. En quelque sorte, les bolcheviks, et avec eux tous les révolutionnaires des autres pays, appellent le prolétariat mondial à être présent à ce nouveau rendez-vous que l'histoire lui donne, après qu'il ait manqué celui de 1914.

L'exemple russe est effectivement suivi par la classe ouvrière d'autres pays, et particulièrement en Allemagne où, un an plus tard, le soulèvement des ouvriers et des soldats renverse le régime impérial de Guillaume II et contraint la bourgeoisie allemande à se retirer de la guerre mettant ainsi fin à plus de quatre années d'une barbarie comme l'humanité n'en avait jamais connue auparavant. Cependant, la bourgeoisie a retenu les leçons de sa défaite en Russie. Dans ce pays, le gouvernement provisoire qui s'est mis en place après la révolution de février 1917 a été incapable de satisfaire une des revendications essentielles des ouvriers, la paix. Pressé par ses alliées de l'Entente, France et Angleterre, il s'est maintenu dans la guerre ce qui a provoqué une chute rapide des illusions à son égard dans les masses ouvrières et parmi les soldats de même que leur radicalisation. Le renversement de la bourgeoisie, et non seulement du régime tsariste, leur apparaît comme le seul moyen de mettre fin à la boucherie. En Allemagne, en revanche, la bourgeoisie s'est empressée d'arrêter la guerre dès les premiers jours de la révolution. Elle présente le renversement du régime impérial et l'instauration d'une république comme la victoire décisive. Elle fait immédiatement appel au parti socialiste pour prendre les rênes du gouvernement, lequel reçoit son soutien du congrès des conseils ouvriers qui sont encore dominés par ces mêmes socialistes. Surtout ce nouveau gouvernement demande immédiatement l'armistice aux alliés de l'Entente, lesquels le lui accordent sans tarder. D'ailleurs, ces derniers ont tout fait pour lui permettre de faire face à la classe ouvrière. C'est ainsi que la France restitue rapidement à l'armée allemande 16 000 mitrailleuses qu'elle lui avait confisquées comme butin de guerre, des mitrailleuses qui vont êtres utiles par la suite pour écraser la classe ouvrière.

La bourgeoisie allemande, avec à sa tête le parti socialiste, va porter dès janvier 1919 un coup terrible au prolétariat. Elle met en oeuvre sciemment une provocation qui conduit aune insurrection prématurée des ouvriers de Berlin. L'insurrection est noyée dans le sang et les principaux dirigeants révolutionnaires, Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht (et plus tard Léo Jogiches) sont assassinés. Malgré cela, la classe ouvrière allemande n'est pas définitivement écrasée. Jusqu'en 1923, elle mènera des tentatives révolutionnaires ([10]). Cependant toutes ces tentatives seront défaites, comme les tentatives révolutionnaires ou les puissants mouvements de la classe ouvrière qui se produiront dans d'autres pays au cours de cette période (notamment en Hongrie en 1919 et en Italie la même année). ([11])

En fait, l'échec du prolétariat en Allemagne signe la défaite de la révolution mondiale, laquelle connaîtra encore un soubresaut en Chine en 1927 lui aussi noyé dans le sang.

En même temps que se développe la vague révolutionnaire en Europe a été fondée à Moscou en mars 1919 l'Internationale communiste (IC), ou troisième internationale, regroupant les forces révolutionnaires de tous les pays. A sa fondation il n'existe que deux grands partis communistes, celui de Russie et celui d'Allemagne ; ce dernier s'est constitué quelques jours avant la défaite de janvier 1919. Cette internationale suscite la création dans tous les pays de partis communistes rejetant le chauvinisme, le réformisme et l'opportunisme qui avaient englouti les partis socialistes. Les partis communistes sont supposés constituer la direction de la révolution mondiale mais ils sont formés trop tard du fait des conditions historiques qui ont présidé à leur fondation. Lorsque l'Internationale est vraiment constituée, c'est-à-dire au moment de son 2e congrès en 1920, le plus fort de la vague révolutionnaire est déjà passé et le capitalisme se montre capable de reprendre la situation en main, tant sur le plan économique que politique. Surtout, la classe dominante a réussi à casser l'élan révolutionnaire en mettant fin au principal aliment de celui-ci, la guerre impérialiste. Avec l'échec de la vague révolutionnaire mondiale, les partis de l'Internationale communiste qui se sont formés contre la dégénérescence et la trahison des partis socialistes n'échappent pas à leur tour à la dégénérescence.

A la base de cette dégénérescence des partis communistes il y a plusieurs facteurs. Le premier est qu'ils ont accepté dans leurs rangs toute une série d'éléments qui étaient déjà "centristes" au sein des partis socialistes et qui ont quitté ces derniers et se sont reconvertis à la phrase révolutionnaire pour bénéficier de l'immense enthousiasme du prolétariat mondial pour la révolution russe. Un autre facteur, encore plus décisif est constitué par la dégénérescence du principal parti de cette internationale, celui qui a le plus d'autorité, le parti bolchevik, qui avait conduit la révolution d'Octobre et avait été le principal protagoniste de la fondation de l'Internationale. Ce parti, en effet, propulsé à la tête de l'Etat, est progressivement absorbé par ce dernier ; et du fait de l'isolement de la révolution, il se convertit de plus en plus en défenseur des intérêts de la Russie au détriment de son rôle de bastion de la révolution mondiale. De plus, comme il ne peut y avoir de "socialisme en un seul pays" et que l'abolition du capitalisme ne peut se réaliser qu'à l'échelle mondiale, l'Etat de la Russie se transforme progressivement en défenseur du capital national russe, un capital dont la bourgeoisie sera constituée principalement par la bureaucratie de l'Etat et donc du parti. De parti révolutionnaire, le parti bolchevik s'est donc progressivement converti en parti bourgeois et contre-révolutionnaire malgré la résistance d'un grand nombre de véritables communistes, tel Trotsky, qui veulent maintenir debout le drapeau de la révolution mondiale. C'est ainsi qu'en 1925, malgré l'opposition de Trotsky, le parti bolchevik adopte comme programme "la construction du socialisme  en  un  seul  pays",  un programme promu par Staline et qui est une véritable trahison de l'internatio­nalisme prolétarien, un programme qu'il va imposer en 1928 à l'Internationale communiste, ce qui signe l'arrêt de mort de celle-ci.

Par la suite, dans les différents pays, malgré les réactions et le combat de toute une série de fractions de gauche qui sont exclues les unes après les autres, les partis communistes sont passés au service de leur capital national. Après avoir été le fer de lance de la révolution mondiale, les partis communistes sont devenus le fer de lance de la contre-révolution ; la plus terrible contre-révolution de l'histoire.

Non seulement la classe ouvrière a manqué son second rendez-vous avec l'histoire mais elle va plonger dans la pire période qu'elle ait jamais connue. Comme le titre un livre de l'écrivain Victor Serge, "il est minuit dans le siècle".

Alors qu'en Russie, l'appareil du parti communiste est devenu la classe exploiteuse mais aussi l'instrument d'une répression et d'une oppression des masses ouvrières et paysannes sans commune mesure avec celles du passé, le rôle contre-révolutionnaire des partis communistes en dehors de la Russie s'est concrétisé au cours des années 30 par la préparation de l'embrigadement du prolétariat dans la seconde guerre mondiale, c'est-à-dire la réponse bourgeoise à la crise ouverte que connaît le capitalisme à partir de 1929.

Justement, cette crise ouverte, la terrible misère qui s'abat sur les masses ouvrières au cours des années 1930, auraient pu constituer un puissant facteur de radicalisation du prolétariat mondial et de prise de conscience de la nécessité de renverser le capitalisme. Mais le prolétariat va manquer ce troisième rendez-vous avec l'histoire.

En Allemagne, pays clé pour la révolution prolétarienne, où se trouve la classe ouvrière la plus concentrée et expérimen­tée du monde, celle-ci connaît une situation similaire à celle de la classe ouvrière de Russie. Comme cette dernière, la classe ouvrière allemande avait pris le chemin de la révolution et sa défaite par la suite en fut d'autant plus terrible. L'écrasement de la révolution allemande ne fut pas l'oeuvre des nazis mais des partis "démocratiques", en premier lieu du parti socialiste. Mais justement parce que le prolétariat a subi cette défaite, le parti nazi, qui à l'époque correspond le mieux aux nécessités politiques et économiques de la bourgeoisie allemande, peut parachever le travail de la gauche en anéantissant par la terreur toute velléité de lutte prolétarienne et en embrigadant par ce même moyen, principalement, les ouvriers dans la guerre.

Cependant, dans les pays d'Europe occidentale, là où le prolétariat n'a pas mené de révolution et n'a donc pas subi d'écrasement physique, les moyens de la terreur ne sont pas adaptés pour embrigader les ouvriers dans la guerre. Il faut à la bourgeoisie, pour parvenir à ce résultat, user de mystifications comme celles qui avaient servi en 1914 pour la première guerre mondiale. Et c'est dans cette tâche que les partis staliniens vont accomplir leur rôle bourgeois de façon exemplaire. Au nom de la défense de la "patrie socialiste" et de la démocratie contre le fascisme, ces partis vont dévoyer systématiquement les luttes ouvrières dans des impasses usant la combativité et le moral du prolétariat.

Ce moral a été fortement atteint par l'échec de la révolution mondiale au cours des années 1920. Après une période d'enthousiasme pour l'idée de la révolution communiste, beaucoup d'ouvriers se sont détournés de la perspective révolutionnaire. Un des facteurs de leur démoralisation est le constat que la société qui s'est instaurée en Russie n'est nullement un paradis, comme le présentent les partis staliniens, ce qui facilite leur récupération par les partis socialistes. Mais la plupart de ceux qui veulent encore croire en une perspective révolutionnaire sont tombés dans les nasses des partis staliniens qui affirment que celle-ci passe par la "défense de la patrie socialiste" et par la victoire contre le fascisme qui s'est établi en Italie et surtout en Allemagne.

Un des moments clé de ce dévoiement du prolétariat mondial est la guerre d'Espagne qui, loin de constituer une révolution, fait en réalité partie des préparatifs militaires, diplomatiques et politiques de la seconde guerre mondiale.

La solidarité que veulent témoigner les ouvriers du monde entier à leurs frères de classe en Espagne, qui s'e sont soulevés spontanément lors du putsch fasciste du 18 juillet 1936, est canalisée par l'enrôlement dans les brigades internatio­nales (principalement dirigées par les staliniens), par la revendication des "armes pour l'Espagne" (en réalité pour le gouvernement bourgeois du "Frente popular") ainsi que par les mobilisations antifascistes qui permettent en fait l'embrigadement des ouvriers des pays "démocratiques" dans la guerre contre l'Allemagne.

A la veille de la première guerre mondiale, ce qui était censé constituer la grande force du prolétariat (de puissants syndicats et partis ouvriers) était en réalité l'expression la plus considérable de sa faiblesse. Le même scénario se renouvelle lors de la seconde guerre mondiale, même si les acteurs sont un peu différents. La grande force des partis "ouvriers" (les partis staliniens et aussi les partis socialistes, unis dans l'alliance antifasciste), les grandes "victoires" contre le fascisme en Europe occidentale, la prétendue "patrie socialiste" sont toutes des marques de la contre-révolution, d'une faiblesse sans précédent du prolétariat. Une faiblesse qui va le livrer pieds et mains liées à la seconde boucherie impérialiste. 

Le prolétariat face à la seconde guerre mondiale

La seconde guerre mondiale dépasse de loin en horreur la première. Ce nouveau degré dans la barbarie est la marque de la poursuite de l'enfoncement du capitalisme dans sa décadence. Pourtant, contrairement à ce qui s'était passé en 1917 et 1918, ce n'est pas le prolétariat qui y met fin. Elle se poursuit jusqu'à l'écrasement complet d'un des deux camps impérialistes. En réalité, le prolétariat n'est pas resté totalement sans réponse au cours de cette boucherie mondiale. Ainsi, dans l'Italie mussolinienne, se développe en 1943 un vaste mouvement de grèves dans le Nord industriel qui conduit les forces dirigeantes de la bourgeoisie à écarter Mussolini et à nommer à sa place un amiral pro-allié, Badoglio. De même, à la fin 1944 début 1945, se produisent dans plusieurs villes allemandes des mouvements de révolte contre la faim et la guerre. Mais il n'y a au cours de la seconde guerre mondiale rien de comparable à ce qui s'était passé au cours de la première. Et cela pour plusieurs raisons. En premier lieu parce qu'avant de déclencher la seconde guerre mondiale, la bourgeoisie, instruite par l'expérience de la première, a pris soin d'écraser systématiquement le prolétariat, non seulement physiquement mais aussi et surtout idéologiquement. Une des expressions de cette différence est constituée par le fait que si les partis socialistes avaient trahi la classe ouvrière au moment de la première guerre mondiale, les partis communistes ont commis cette trahison bien avant le déclenchement de la seconde. Une des conséquences de ce fait, c'est qu'il ne subsiste plus en leur sein le moindre courant révolutionnaire, contrairement à ce qui s'était passé lors de la première guerre mondiale où la plupart des militants qui allaient constituer les partis communistes étaient déjà membres des partis socialistes. Dans cette terrible contre-révolution qui s'est abattue au cours des années 1930, les militants qui continuent de défendre des positions communistes sont une petite poignée et sont coupés de tout lien direct avec une classe ouvrière complètement soumise à l'idéologie bourgeoise. Il leur est impossible de développer un travail au sein des partis qui ont une influence dans la classe ouvrière, comme avaient pu le faire les révolutionnaires au cours de la première guerre mondiale, parce que non seulement ils ont été chassés de ces partis, mais parce qu'il n'existe plus le moindre souffle de vie prolétarienne dans ces partis. Ceux qui avaient maintenu des positions révolutionnaires lors de l'éclatement de la première guerre mondiale, tels Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, avaient pu rencontrer un écho croissant à leur propagande parmi les militants de la social-démocratie au fur et à mesure que la guerre chassait les illusions. Rien de tel pour les partis communistes : à partir du début des années 1930, ils deviennent un terrain totalement stérile pour l'éclosion d'une pensée prolétarienne et internationaliste. Au cours de la guerre, les quelques petits groupes révolutionnaires qui ont maintenu les principes internationalistes n'ont qu'un impact tout à fait insignifiant sur leur classe, laquelle s'est laissée complètement piéger par les idéologies anti-fascistes.

L'autre raison pour laquelle il n'y a pas le moindre surgissement prolétarien dans la seconde guerre impérialiste, c'est que la bourgeoisie mondiale, instruite par l'expérience de la fin de la première a pris soin de prévenir systématiquement de tels surgissements dans les pays vaincus, ceux justement où la bourgeoisie était la plus vulnérable. En Italie, par exemple, le moyen par lequel la classe dominante surmonte le soulèvement de 1943 consiste en un partage des tâches entre l'armée allemande, qui vient directement occuper le nord de l'Italie, en y rétablissant le pouvoir de Mussolini, et les alliés qui ont débarqué dans le Sud. Dans le Nord, ce sont les troupes allemandes qui rétablissent l'ordre avec la brutalité la plus extrême contraignant les ouvriers qui se sont mis le plus en avant lors des mouvements du début 1943, à se réfugier dans les maquis où, coupés de leurs bases de classe, ils deviennent des proies faciles de l'idéologie anti­fasciste et de la "libération nationale". En même temps, les alliés interrompent leur marche vers le Nord, en décidant qu'il faut laisser l'Italie "mijoter dans son jus" (suivant les mots de Churchill) afin de laisser le soin au "méchant", l'Allemagne, de faire le sale travail de la répression anti-ouvrière et de permettre aux forces démocratiques, particuliè­rement le parti stalinien, de prendre le contrôle idéologique de la classe ouvrière.

Cette tactique est appliquée également en Pologne où, alors que l'"Armée rouge" se trouve à quelques kilomètres de Varsovie, Staline laisse se développer sans aucun secours l'insurrection dans cette ville. L'armée allemande n'a plus qu'à procéder à un véritable bain de sang et à raser complètement la ville. Lorsque l'Armée rouge entre dans Varsovie, plusieurs mois plus tard, les ouvriers de cette ville, qui auraient pu lui poser des problèmes, ont été massacrés et désarmés.

En Allemagne même, les alliés se chargent d'écraser toute tentative de soulèvement ouvrier en procédant d'abord à une campagne abominable de bombar­dements sur les quartiers ouvriers (à Dresde, les 13 et 14 février 1945, les bombardements font plus de 250 000 morts, soit trois fois plus qu'à Hiroshima). De plus, les Alliés refusent toutes les tentatives d'armistice proposées par plusieurs secteurs de la bourgeoisie allemande et par des militaires de renom, comme le Maréchal Rommel et l'Amiral Canaris, chef des services secrets. Pour les vainqueurs, il est hors de question de laisser l'Allemagne entre les mains de la seule bourgeoisie de ce pays, même aux secteurs anti-nazis de celle-ci. L'expérien­ce de 1918, où le gouvernement qui avait pris la relève du régime impérial avait éprouvé les plus grandes difficultés à rétablir l'ordre, est encore dans la tête des hommes politiques bourgeois. Aussi décident-ils que les vainqueurs doivent prendre directement en main l'adminis­tration de l'Allemagne vaincue et occuper militairement chaque pouce de son territoire. Le prolétariat d'Allemagne, ce géant qui, pendant des décennies, avait été le phare du prolétariat mondial et qui, entre 1918 et 1923 a fait trembler le monde capitaliste, est maintenant prostré, accablé, éparpillé en une multitude de pauvres hères parcourant les décombres pour retrouver leurs morts ou quelque objet familier, soumis à la bienveillance des "vainqueurs" pour manger et survivre. Dans les pays vainqueurs, beaucoup d'ouvriers sont entrés dans la Résistance avec l'illusion, propagée par les partis staliniens, que la lutte armée contre le nazisme était le prélude au renversement de la bourgeoisie. En réalité, dans les pays qui sont sous la domination de l'URSS, ces ouvriers sont conduits à soutenir la mise en place de régimes staliniens (comme lors du coup de Prague, en 1948), des régimes qui, une fois consolidés, vont s'empresser de désarmer les ouvriers et d'exercer sur eux la plus brutale des terreurs. Dans les pays dominés par les Etats-Unis, tels la France ou l'Italie, les partis staliniens au gouvernement demandent aux ouvriers de rendre leurs armes puisque, la tâche de l'heure n'est pas la révolution, mais la "reconstruction nationale".

Ainsi, partout dans une Europe qui n'est plus qu'un immense champ de ruines, où des centaines de millions de prolétaires subissent des conditions de vie et d'exploitation bien pires encore qu'au  moment de la première guerre mondiale, où la famine rôde en permanence, où plus que jamais le capitalisme étale sa barbarie, la classe ouvrière ne trouve pas la force d'engager le moindre combat d'importance contre la domination capitaliste. La première guerre mondiale avait gagné des millions d'ouvriers à l'internationalisme, la seconde les a jetés dans les bas fonds du plus abject chauvinisme, de la chasse aux "boches" et aux "collabos".

Le prolétariat a touché le fond. Ce qu'on lui présente, et qu'il interprète, comme sa grande "victoire", le triomphe de la démocratie contre le fascisme, constitue sa défaite historique la plus totale. Le sentiment de victoire qu'il  éprouve, la croyance que cette "victoire" entraîne dans les "vertus sacrées" de la démocratie bourgeoise, cette même démocratie qui l'a conduit dans deux boucheries impérialistes et qui a écrasé sa révolution au début des années 1920, l'euphorie qui le submerge, sont les meilleurs garants de l'ordre capitaliste. Et pendant la période de reconstruction, celle du "boom" économique de l'après guerre,  l'amélioration momentanée de ses conditions de vie ne lui permet pas de mesurer la défaite véritable qu'il a subie.

Une nouvelle fois, le prolétariat a manqué un rendez-vous avec l'histoire. Mais cette fois-ci, ce n'est pas parce qu'il est arrivé tard ou mal préparé : il a carrément été absent de la scène historique.

Nous verrons, dans la seconde partie de cet article comment il a réussi à revenir sur cette scène, mais combien  son chemin est encore long.

Fabienne.

[1] Pour une présentation de Bordiga voir notre article de Débat avec le BIPR dans ce numéro.

[2] Karl Marx, Oeuvres, Economie 1, Bibliothèque de la Pléiade, pages 161 -162.

[3] Ibid. page 173. Cette phrase du Manifeste communiste est d'ailleurs reprise dans le livre I du Capital (le seul publié du vivant de Marx) auquel elle sert de conclusion humaine sont toujours présentes, comme continuent d'être présents les antago­nismes entre Etats qui pourraient un jour aboutir à l'emploi de ces armes.

[4] Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Editions sociales

[5] Rosa Luxemburg, "L'ordre règne à Berlin", Oeuvres II, Petite collection Maspero, pages 134-135.

[6] Le Manifeste communiste, Karl Marx, Oeuvres, Economie 7, Bibliothèque de la Pléiade, pages 162-163

[7] Lénine décrit de façon saisissante les conditions de la révolution : "Quelles sont d'une façon générale, les indices d'une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici :

  • 1) Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du «sommet», crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l'indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, Une suffit pas, habituellement que 'la base ne veuille plus ' vivre comme auparavant, mais il importe encore que 'le sommet ne le puisse plus ' ;
  • 2) Aggravation, plus qu'à l'ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées ;
  • 3) Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l'activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes 'pacifiques ', mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le 'sommet' lui-même, vers une action historique indépendante."  ("La faillite de la 2e Internationale ", Oeuvres, T. 21)

[8] Passage cité dans la "Résolution sur la position envers les courants socialistes et la conférence de Berne", in Premier congrès de l'Internationale communiste", EDI.

[9] Rosa Luxemburg exprimait clairement cette idée quand elle écrivait : "En Allemagne, pendant quatre décennies, nous n'avons connu sur le plan parlementaire que des «victoires» ; nous volions littéralement de victoire en victoire. Et quel a été le résultat lors de la grande épreuve historique du 4 août 1914 : une défaite morale et politique écrasante, un effondrement inouï, une banqueroute sans exemple." (Oeuvres II, Ecrits politiques 1917-18, Petite collection Maspéro)

[10] Voir notre série d'articles sur la révolution allemande dans la Revue internationale entre les numéros 81 et 99. 

[11] Voir notre article "Enseignements de 1917-23 : la première vague révolutionnaire du prolétariat mondial" dans la Revue internationale n° 80,1er trimestre 1995.