A propos de expectativas fallidas - espana 1934-39 : Les communistes de conseils face à la guerre d'Espagne

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Nous voulons dans cet article présenter le livre Expectativas fallidas - Espana 1934-39 (les "perspectives avortées"), paru à l'automne 1999 en Espagne. Le livre rassemble diverses prises de position du courant communiste de conseils sur la guerre d'Espagne de 1936-39. Il s'agit de textes de Mattick, Korsch et Wagner avec une introduction de Cajo Brendel, un des membres encore vivant aujourd'hui du courant communiste de conseils.

Nous n'allons pas traiter ici de ce courant politique du prolétariat qui, en continuation du combat du KAPD, de Pannekoek et d'autres, durant les années 1920, contre la dégénérescence et le passage dans le camp du capital des partis communistes, a poursuivi sa lutte dans les années 1930, au plus profond de la contre-révolution, en défendant les positions du prolétariat et en faisant des apports de valeur à celles-ci. ([1])

Pour nous, militants de la Gauche communiste, c'est avec un grand intérêt que nous accueillons la publication de documents de ce courant. Cependant, Expectativas fallidas présente un choix "très sélectif de documents du communisme de conseils sur la guerre de 1936. Il rassemble les textes les plus confus de ce courant, ceux qui font le plus de concessions à la mystification "antifasciste" et qui sont les plus enclins à adopter des idées anarchistes. Alors qu'il existe des documents du communisme de conseils qui dénoncent l'enrôlement et le massacre du prolétariat dans un conflit impérialiste qui opposait des fractions bourgeoises rivales, les textes publiés dans le livre transforment cette boucherie impérialiste en une "tentative de révolution prolétarienne". Alors que des textes du GIK ([2]) dénoncent le piège de l'antifascisme, les documents du livre sont très ambigus par rapport à cette position. Alors qu'il y a des prises de position du communisme de conseils qui dénoncent clairement la CNT comme une force syndicale qui a trahi les ouvriers, les textes du livre la présentent comme une organisation révolutionnaire.

Un des responsables de la compilation, Sergio Rosés, signale que "Le conseillisme, ou plutôt les conseillistes, sont, à grands traits, un ensemble hétérogène d'individualités et d'organisations situées à la marge et face au léninisme et qui se revendiquent du marxisme révolutionnaire. " Cependant, comme par hasard, de ce qui a été écrit par cet "ensemble hétérogène" sur le massacre de 1936, c'est le pire qui a été publié.

Il n'est pas dans notre propos de porter un jugement de valeur sur les intentions des auteurs de la sélection. Ce qui en résulte clairement est que le lecteur qui ne connaît pas à fond les positions du communisme de conseils se fera une idée assez biaisée et déformée de sa pensée politique. Il la verra comme proche de la CNT et comme un soutien critique à la prétendue "révolution sociale antifasciste".

En cela, objectivement, le livre apporte de l'eau au moulin de la campagne anticommuniste que développe la bourgeoisie. Il existe un anticommunisme grossier et brutal dans lequel on peut classer des ouvrages comme Le Livre noir du communisme. Mais il y a une autre facette de la campagne anticommuniste, plus sophistiquée et subtile, ayant pour cible les éléments prolétariens en recherche des positions révolutionnaires et face auxquels ces discours grotesques ont un effet contreproductif. Elle consiste à enrober l'anticommunisme d'une prise de position révolutionnaire grâce à laquelle, d'un côté, on fait la promotion de l'anarchisme comme alternative au marxisme supposé en faillite et, d'un autre côté, on oppose le "modèle" de la "révolution espagnole de 1936" au "coup d'Etat bolchevik" d'octobre 1917. Dans cette orientation politique, les penchants et les sympathies d'une partie du courant conseilliste pour l'anarchisme et la CNT viennent à point nommé car comme le dit Sergio Rosés : "Finalement –et c'est un trait qui les différencie des autres courants de la gauche marxiste révolutionnaire -, [c 'est] une prise en considération que, dans le cours de cette révolution, l'anarchisme espagnol a démontré son caractère révolutionnaire, «en s'efforçant de convertir le langage révolutionnaire en réalité» selon leurs propres mots. "

Malgré les efforts de dénigrement systématique du marxisme, les éléments jeunes qui recherchent une cohérence révolutionnaire finissent par trouver insuffisante et confuse l'alternative anarchiste et se sentent attirés parles positions marxistes. C'est pourquoi, une autre facette importante de la campagne anticommuniste est de présenter le communisme de conseils comme une sorte de "pont" vers l'anarchisme, comme une "acceptation des points positifs de la doctrine libertaire" et surtout comme un ennemi acharné du "léninisme". ([3])

Le contenu de Expectativas fallidas s'inscrit indiscutablement dans cette direction. Même si Cajo Brendel dans l'introduction du livre insiste sur la différence nette entre communisme de conseils et anarchisme, il ajoute cependant que : "Les communiste de conseils (...) signaleront que les anarchistes espagnols étaient le groupe social le plus radical, qui avait raison de maintenir la position selon laquelle la radicalisation de la révolution était la condition pour vaincre le franquisme, alors que les «démocrates» et les «communistes» cherchaient à retarder la révolution jusqu 'à ce que le franquisme soit défait. Cette divergence politique et sociale a marqué la différence entre le point de vue démocratique et celui des communistes de conseils." ([4])

Par cette prise de position sur Expectativas fallidas, nous voulons combattre cet amalgame entre anarchisme et communisme de conseils qui constitue une sorte d'"OPA hostile" - pour user du langage à la mode de la Bourse -sur un courant prolétarien : on fabrique une version déformée et édulcorée de l'histoire de celui-ci, en exploitant ses erreurs les plus graves pour offrir de cette manière un succédané du marxisme au moyen duquel on sème la confusion et on dévoie les éléments en recherche d'une cohérence révolutionnaire.

Il nous semble important de défendre le courant du communisme de conseils. Pour cela, en ce qui concerne les leçons de l'Espagne 1936, tout en critiquant les confusions qui s'expriment à travers les textes publiés dans le livre Expectativas fallidas, nous rappellerons les positions justes qu'ont su défendre les groupes les plus clairs de ce courant.

Une révolution antiféodale ?

Pour maintenir le prolétariat pieds et poings liés à la défense de l'ordre capitaliste, les socialistes et les staliniens ont mis l'accent sur le fait que l'Espagne était un pays très arriéré, avec d'importants vestiges de féodalisme et que, pour cette raison, les travailleurs devaient laisser de côté pour le moment toute aspiration socialiste et se contenter d'une "révolution démocratique". Une partie du courant du communisme de conseils partageait aussi cette vision, même si elle en rejetait les conséquences politiques.

Il faut dire d'entrée que ce n'était pas la position du GIK qui affirmait avec clarté que "l'époque dans laquelle une révolution bourgeoise était possible est caduque. En 1848, on pouvait encore appliquer ce schéma mais maintenant la situation a complètement changé (...). Nous ne sommes pas face à une lutte entre la bourgeoisie émergente et le féodalisme qui prédomine de toutes parts mais, tout au contraire, face à une lutte entre le prolétariat et le capital monopoliste. " (mars 1937)

Il est certain que le courant communiste de conseils avait une grande difficulté pour clarifier cette question puisque, en 1934, le GIK lui-même avait adopté les fameuses Thèses sur le bolchevisme qui, pour justifier l'identification de la révolution russe à une révolution bourgeoise et la caractérisation des bolcheviks comme parti bourgeois jacobin, s'étaient appuyées sur l'arriération de la Russie et le poids énorme de la paysannerie.

En adoptant une telle position ([5]) le communisme de conseils s'inspirait de celle adoptée par Gorter en 1920 qui, dans sa Réponse à Lénine, avait différencié deux groupes de pays dans le monde : les pays arriérés dans lesquels serait valable la tactique de Lénine du parlementarisme révolutionnaire, la participation dans les syndicats, etc. et les pays de capitalisme pleinement développé dans lesquels la seule tactique possible était la lutte directe pour le communisme (voir La Gauche hollandaise). Mais, alors que face aux événements de 1936, le GIK a été capable de mettre en question cette position erronée (même si ce n'était hélas que de manière implicite), d'autres courants conseillistes, justement tous ceux qui sont regroupés dans Expectativas fallidas, ont continué à la défendre.

L'Espagne de 1931 avait bien sûr facilité l'adoption de cette vision : la monarchie récemment renversée s'était distinguée par une corruption et un parasitisme chroniques; la situation de la paysannerie était bouleversée ; il existait une concentration de la propriété de la terre entre quelques mains parmi lesquelles les fameux 16 Grands d'Espagne ainsi que des petits seigneurs andalous, de même que persistaient des pratiques féodales dans des régions comme la Galice ou l'Estrémadure, etc.

Une analyse en soi de la situation d'un pays peut amener à une distorsion de la réalité. Il est nécessaire de la considérer d'un point de vue historique et mondial. L'histoire montre que le capitalisme est parfaitement capable de s'allier avec les classes féodales et d'établir avec elles des alliances durables au cours des diverses phases de son développement. Dans le pays pionnier de la révolution bourgeoise, la Grande-Bretagne, persistent des institutions d'origine féodale comme la monarchie et ses attributions gracieuses de titres nobiliaires. Le développement du capitalisme en Allemagne a eu lieu sous la botte de Bismarck, le représentant de la classe féodale des propriétaires terriens, les junkers. Au Japon, c'est la monarchie féodale qui a conduit l'ouverture du développement capitaliste avec "l'ère Meiji" qui commence en 1869 et aujourd'hui encore la société japonaise est imprégnée de vestiges féodaux. Le capitalisme peut exister et se développer avec des restes d'autres modes de production ; plus encore, comme l'a montré Rosa Luxemburg, cette "cohabitation" lui fournit un terrain pour son propre développement. ([6])

Mais la question essentielle est : où en est le développement du capitalisme à l'échelle mondiale ? Cela a été le critère pour les marxistes au début du 20e siècle lorsqu'il a fallu se poser la question de ce qui était à l'ordre du jour : la révolution prolétarienne ou les révolutions bourgeoises ? C'est la position qui a inspiré Lénine dans les Thèses d'avril, pour caractériser la révolution en cours en Russie 1917 comme prolétarienne et socialiste, face à la position menchevik qui lui attribuait un caractère démocratique et bourgeois sur base de l'analyse de l'arriération de la Russie, du poids de la paysannerie et de la persistance de forts liens avec le tsarisme. Lénine, sans nier ces réalités nationales, mettait l'accent sur la réalité à l'échelle mondiale marquée par "la nécessité objective du capitalisme qui, en se développant, s'est converti en impérialisme et a engendré la guerre impérialiste. Cette guerre a amené toute l'humanité au bord de l'abîme, presque à la ruine de toute la culture, à l'abrutissement et à la mort de millions et millions d'hommes. Il n 'y a pas d'autre issue que la révolution du prolétariat. " ("Les tâches du prolétariat dans notre révolution")

La révolution de 1917 et toute la vague révolutionnaire qui l'a suivie, la situation en Chine en 1923-27 ([7]) ainsi que la situation en Espagne en 1931 montrent clairement que le capitalisme a cessé d'être un mode de production progressiste, qu'il est entré dans sa phase de décadence, de contradiction irréversible avec le développement des forces productives et que, dans tous les pays, malgré des entraves et des vestiges féodaux plus ou moins importants, c'est la révolution communiste mondiale qui est à Tordre du jour. Sur ce point il y a une convergence claire entre Bilan et le GIK. Par contre, il y a une divergence entre leurs positions et celles des courants conseillistes publiées dans Expectativas fallidas.

Les ambiguïtés face à la mystification antifasciste

Les textes contenus dans ce livre montrent que ceux qui les ont écrits se sont laissés impressionner par l'intense propagande de la bourgeoisie à l'époque, qui présentait le fascisme comme le mal absolu, le concentré extrême de l'autoritarisme, de la répression, de la domination totalitaire, de l'arrogance bureaucratique ([8]), face auquel la "démocratie", malgré ses "défauts indiscutables", serait non seulement un frein mais également un "moindre mal". Mattick nous dit que "les ouvriers, pour leur part, sont obligés par instinct de conservation, en dépit de toutes les différences organisationnelles et idéologiques, à un front unifié contre le fascisme en tant qu 'ennemi le plus proche et le plus direct (...). Les ouvriers, sans se préoccuper si c'est pour des objectifs démocratiques-bourgeois, capitalistes d'Etat, anarcho-syndicalistes ou communistes, sont obligés de lutter contre le fascisme s'ils veulent non seulement éviter l'aggravation de leur situation de pauvreté mais également simplement rester en vie. " Il est clair que les ouvriers ressentent le besoin de "simplement rester en vie" mais "l'ennemi le plus proche et le plus direct" n'était précisément pas le fascisme mais l'Etat républicain et ses représentants les plus "radicaux" : la CNT et le POUM. Ce sont eux qui les empêchèrent de "rester en vie" en les envoyant au massacre sur les fronts militaires contre Franco. Ce sont eux qui les empêchèrent de simplement survivre en leur faisant accepter les rationnements et renoncer aux améliorations salariales conquises pendant les journées de juillet.

Cet argument selon lequel les circonstances ne permettent pas de parler de révolution, ni même de revendications mais "simplement de rester en vie", est développé par Helmuth Wagner : "Les travailleurs espagnols ne peuvent pas lutter réellement contre la direction des syndicats car cela provoquerait l'effondrement total des fronts militaires (!). Ils doivent lutter contre les fascistes pour sauver leurs vies, ils doivent accepter tout aide d'où qu'elle vienne. Ils ne se posent pas la question de savoir si le résultat de tout cela sera le capitalisme ou le socialisme ; ils savent seulement qu'ils doivent lutter jusqu 'au bout. " Le même texte qui dénonce "la guerre espagnole" comme " (acquérant) le caractère d'un conflit international entre les grandes puissances" est contre le fait que les travailleurs provoquent l'effondrement des fronts militaires! La confusion antifasciste amène à oublier la position internationaliste du prolétariat, celle que défendirent Pannekoek et d'autres pionniers du communisme de conseils, au coude à coude avec Lénine, Rosa Luxemburg etc., c'est à dire parvenir, par la lutte de classe, à provoquer "l'effondrement des fronts militaires".

Est-ce que la République n'a pas constitué pour la vie des travailleurs un danger aussi évident ou même plus que le fascisme ? Ses 5 années de vie depuis 1931 sont jalonnées d'un chapelet de massacres : le Haut Llobregat en 1932 ; Casas Viejas en 1933 ; les Asturies en 1934 ; et le Front populaire lui-même, au travers de sa victoire électorale en février 1936, s'est chargé de remplir les prisons de militants ouvriers... Il est commode d'oublier tout cela au nom de l'abstraction intellectuelle qui présente le fascisme comme "la menace absolue pour la vie humaine". Au nom de cela, H. Wagner critique une partie des anarchistes hollandais qui dénoncent "toute action qui signifie une aide aux ouvriers espagnols, comme l'envoi d'armes" tout en reconnaissant en même temps que "les armes modernes étrangères contribuent à la bataille militaire et, par conséquent, le prolétariat espagnol se soumet aux intérêts impérialistes " ! Dans la manière de raisonner de Wagner "se soumettre aux intérêts impérialistes" serait quelque chose de "politique", "moral", distinct de la lutte "matérielle" "pour la vie". Alors que la soumission du prolétariat aux intérêts impérialistes signifie la négation maximale de la vie !

Mattick invoque un fatalisme plus terre à terre : "On ne peut rien faire sinon amener toutes les forces antifascistes à l'action contre le fascisme, indépendamment de leurs désirs en sens contraire. Cette situation n 'est pas recherchée mais forcée et elle répond clairement au fait que l'histoire est déterminée par les luttes de classes et non par des organisations particulières, des intérêts spécifiques, des dirigeants ou des idées". Mattick oublie que le prolétariat est une classe historique ; et ceci signifie concrètement que, dans des situations où son programme ne peut pas déterminer l'évolution des événements à court ou moyen terme, il doit maintenir ses positions et continuer à les approfondir, même s'il en est réduit pour toute une longue période à l'activité d'une  l'étroite minorité. Par conséquent, la dénonciation de l'antifascisme était ce qui  était "forcé" par la situation du point de vue des intérêts immédiats et historiques du prolétariat et c'est ce que fit non seulement Bilan mais aussi le GIK lui-même qui dénonça :  "La lutte en Espagne revêt le caractère d'un conflit international entre les grandes puissances impérialistes. Les armes modernes venues de l'étranger ont placé le conflit sur un terrain militaire et, par conséquent, le prolétariat espagnol a été soumis aux intérêts impérialistes. " (avril 1937)

Mattick se rabaisse au niveau des serviteurs "ouvriers" de la bourgeoisie qui nous répètent qu'il faut se débarrasser des "théories" et des "idéaux" et qu'il faut "aller droit au but". Cet "aller droit au but" serait la lutte sur le terrain de l'antifascisme qu'on nous présente comme le plus "pratique" et "le plus immédiat". L'expérience démontre justement qu'en se mettant sur ce terrain, le prolétariat se retrouve sous les coups sans pitié à la fois des ses "amis" antifascistes et de ses ennemis fascistes.

Mattick constate que "la lutte contre le fascisme repousse la lutte décisive entre bourgeoisie et prolétariat et ne permet aux deux camps que des demi-mesures qui non seulement soutiennent le progrès de la révolution mais également la formation de forces contre-révolutionnaires ; et les deux facteurs sont en même temps préjudiciables pour la lutte antifasciste." C'est complètement faux. La "lutte contre le fascisme" ne constitue pas une espèce de trêve entre la bourgeoisie et le prolétariat pour permettre de "se concentrer contre l'ennemi commun", trêve qui serait mise à profit par les deux classes pour renforcer leurs positions respectives et se préparer à la lutte décisive. Cette position n'est rien de plus que de la politique fiction pour tromper les prolétaires. Les années 1930 ont montré que la soumission du prolétariat au "front antifasciste" a signifié que la "lutte décisive" a été gagnée par la bourgeoisie et que cela lui a laissé les mains libres pour massacrer les ouvriers, les emmener à la guerre et leur imposer une exploitation féroce. L'orgie antifasciste en Espagne, le succès du Front populaire français dans l'embrigadement des ouvriers derrière la bannière de l'antifascisme, ont parachevé les conditions politiques et idéologiques pour l'éclatement de la 2e guerre mondiale.

La seule lutte possible contre le fascisme est la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie dans son ensemble, aussi bien fasciste qu'antifasciste car, comme le dit Bilan : "les expériences prouvent que pour la victoire du fascisme les forces antifascistes du capitalisme sont aussi nécessaires que les forces fascistes elles-mêmes. " ([9]) Sans établir une identification abusive entre les deux situations historiques très différentes, les ouvriers russes se mobilisèrent rapidement contre le coup de Kornilov en septembre 1917 et c'est ce qui se produisit dans les premiers moments du coup d'Etat franquiste de 1936. Dans les deux cas la réponse initiale est la lutte sur le terrain de classe contre une fraction de la bourgeoisie sans faire le jeu de l'autre, rivale de la première. Cependant, il y a une différence substantielle entre la Russie 1917 et l'Espagne 1936. Le premier exemple se situe dans un cours historique à la révolution dont il fut le premier pas, alors que le deuxième exemple s'inscrit dans une période de contre-révolution triomphante au niveau mondial. Alors que dans la première situation la réponse ouvrière constitua un renforcement du pouvoir des Soviets et ouvrit le chemin vers la défaite du pouvoir bourgeois, dans la seconde il n'y eut pas le moindre signe d'organisation propre des ouvriers et ceux-ci furent rapidement dévoyés vers le renforcement du pouvoir bourgeois par le biais du piège antifasciste.

Sous le coup du massacre de mai 1937 perpétré par les forces républicaines, Mattick reconnaît alors, hélas trop tardivement que "le Front populaire n'est pas un moindre mal pour les travailleurs, mais simplement une autre forme de la dictature capitaliste qui s'ajoute au fascisme. La lutte doit se mener contre le capitalisme" (dans "Les barricades doivent être levées : le fascisme de Moscou en Espagne"). Et, dans la critique d'un document de l'anarchiste allemand Rudolph Rocker, il défend que "démocratie et fascisme servent les intérêts du même système. Pour cette raison, les travailleurs doivent mener la guerre contre les deux. Ils doivent combattre le capitalisme partout, indépendamment des habits qu'il revêt et du nom qu 'il adopte. "

Révolution sociale ou embrigadement du prolétariat vers la guerre impérialiste ?

Une des confusions qui a pesé sur des générations d'ouvriers au 20e siècle consiste à considérer les événements d'Espagne 1936 comme une "révolution sociale". Mis à part Bilan, le GIK et les Travailleurs marxistes de Mexico ([10]), la plupart des rares groupes prolétariens de l'époque ont alimenté cette confusion : Trotsky et les trotskistes, l'Union communiste, la LCI (Ligue communiste internationaliste de Belgique, autour de Hainaut), une bonne partie des groupes du communisme des conseils, la Fraction bolchevique-léniniste en Espagne autour de Munis et jusqu'à la minorité de Bilan ([11])

La rengaine de la "révolution sociale espagnole" a été chantée sur tous les tons par la bourgeoisie, y compris dans ses secteurs les plus conservateurs, dans le but évident de faire prendre aux ouvriers leurs pires défaites pour de grandes victoires. La rengaine sur la révolution espagnole « plus profonde et plus sociale que la révolution russe » est particulièrement lancinante. La bourgeoisie oppose la séduisante "révolution économique et sociale espagnole" à la révolution russe dont l'aspect politique est jugé "sordide" et "impersonnel". Elle chante avec des trémolos romantiques la "participation des travailleurs à la gestion de ses affaires", l'opposant à l'assombrissante et ténébreuse image conférée aux machinations "politiques" des bolcheviques.

On trouve dans ce livre certains textes qui dénoncent dans le détail cette imposture ([12]) que la bourgeoisie, par contre, n'a de cesse d'alimenter dans le but évident de dénigrer les authentiques expériences révolutionnaires du prolétariat (en Russie 1917 et pendant la vague révolutionnaire qui s'ensuivit) et d'encenser les fausses expériences comme celle d'Espagne 1936. Les autres textes publiés dans Expectativasfaillidas, par contre, les couvrent de fleurs.

Mattick, dit que "l'initiative autonome des travailleurs créa rapidement une situation très différente et transforma la lutte défensive politique contre le fascisme en début de révolution sociale réelle". Cette affirmation n'est pas qu'une grossière exagération, elle est une manifestation lamentable de myopie localiste. Elle ne prend absolument pas en compte les conditions objectives dominantes au niveau international, qui sont pourtant décisives pour le prolétariat : la succession de défaites de grande envergure qu'il venait de subir et qui, en Allemagne en particulier, s'étaient soldées par l'ascension de Hitler en 1933, la trahison des partis communistes qui s'étaient convertis en agents de l'Union sacrée au service du capital, au nom des trop fameux Fronts populaires. Comme l'analysèrent alors Bilan et le GIK, le cours historique n'allait plus vers la révolution mais vers la guerre impérialiste généralisée.

Le raisonnement de Mattick contraste fortement avec la méthode utilisée par le GIK qui précisait : "Sans la révolution mondiale, nous sommes perdus, disait Lénine en parlant de la Russie. C'est particulièrement vrai pour l'Espagne... Le développement de la lutte en Espagne dépend de son développement dans le monde entier. Mais le contraire est aussi vrai. La révolution prolétarienne est internationale, la réaction aussi. Toute action du prolétariat espagnol trouvera un écho dans le reste du monde et, ici, toute explosion de la lutte de classe est un appui aux combattants prolétariens en Espagne " (juin 1936).

La méthode d'analyse de Mattick se rapproche d'autant plus de l'anarchisme qu'elle s'éloigne plus du marxisme. Comme les anarchistes, elle ne prend pas la peine d'analyser le rapport de forces entre les classes au niveau international, pas plus que la maturation de la conscience dans le prolétariat, sa capacité à se doter d'un parti de classe ou à former des conseils ouvriers; et encore moins à s'affronter au capital dans les principaux pays ni l'évolution de son autonomie politique ... Tout ceci est ignoré pour pouvoir s'agenouiller devant le Saint Graal de "l'initiative autonome des travailleurs". Une initiative qui, en s'enfermant dans le cadre de l'entreprise ou de la municipalité, perd toute sa force potentielle et se trouve récupérée par les engrenages du capitalisme et utilisée à son profit ([13]).

Il est juste d'affirmer que, dans le capitalisme en décadence, chaque fois que les ouvriers parviennent à affirmer leur terrain de classe, se dessine ce que Lénine appelait "l'hydre de la révolution". Autant ce terrain de classe s'affirme par l'extension et l'unification des luttes, autant il est nié par les "occupations" et les "expériences d'autogestion" tant encensées par anarchistes et conseillistes. Pour autant qu'il s'affirme initialement, ce terrain de classe reste très fragile. Le capitalisme d'Etat entretient contre cet effort spontané de la classe ouvrière tout un appareil de mystification et de contrôle politique (syndicats, partis "de gauche", coordinations etc.) et se retranche derrière un appareil répressif perfectionné. En outre, comme le prolétariat a pu le constater dans sa chair dès la Commune de Paris, les diverses nations capitalistes sont capables de s'unir contre le prolétariat. Pour cela, le mouvement vers une perspective révolutionnaire requiert un effort gigantesque de la classe ouvrière et ne peut se réaliser que dans le contexte d'une dynamique internationale qui connaît la constitution du parti mondial, celle des conseils ouvriers, leur affrontement contre l'Etat capitaliste et cela au moins dans les principaux pays industrialisés.

Les erreurs de certains communistes de conseils sur "l'autonomie" atteignent un sommet avec les deux textes de Korsch sur les collectivisations, "Economie et politique dans l'Espagne révolutionnaire" et "La collectivisation en Espagne". Pour Korsch, la substance de la "révolution espagnole" se trouve dans les collectivisations de l'industrie et de l'agriculture. Les ouvriers auraient fait dans celles-ci la conquête "d'un espace d'autonomie", ils auraient décidé "librement" et lâché la bride à leur "initiative et créativité"; et toutes ces expériences constitueraient "une révolution"... Etrange révolution que celle qui se développe sans toucher à l'Etat bourgeois, laissant son armée, sa police, ses appareils de propagande, ses cachots et ses geôles fonctionner à plein !

Comme nous le détaillons dans "Le mythe des collectivités anarchistes", la "libre décision" des ouvriers ne put s'exprimer que dans le sens de fabriquer des obus et des canons, de réorienter des industries comme celle de l'automobile vers la production de guerre. "L'initiative et la créativité" des ouvriers et des paysans se concrétisa par des journées de travail de 12 et 14 heures, dans un contexte de répression féroce et l'interdiction du droit de grève sous peine d'être accusé de sabotage de la lutte antifasciste.

Se basant sur une brochure de propagande de la CNT, Korsch affirme "qu'une fois éliminée la résistance des anciens directeurs politiques et économiques, les travailleurs en armes purent procéder directement tant aux tâches militaires qu 'à celles positives de poursuivre la production sous de nouvelles formes. "

En quoi consistent ces "nouvelles formes" ? Korsch nous éclaire sur ce point : "Nous comprenons le processus par lequel certaines branches de l'industrie en manque de matières premières qui ne peuvent s'acquérir à l'étranger, ou qui ne satisfont pas les besoins immédiats de la population, s'adaptent rapidement pour fournir le matériel de guerre le plus urgent". "[Cette brochure] nous conte l'émouvante histoire des couches les plus pauvres de la classe ouvrière qui sacrifient les récentes améliorations de leurs conditions de vie pour collaborer à la production de guerre et aider les victimes et les réfugiés arrivant des territoires occupés par Franco" (idem). L'"action révolutionnaire" que nous offre Korsch consiste donc à transformer les ouvriers et les paysans en esclaves de l'économie de guerre. Voilà précisément ce que veulent les patrons : que les travailleurs se sacrifient volontairement pour la production ! Qu'en plus de travailler comme des damnés ils consacrent toute leur pensée, leur initiative, leur créativité, à perfectionner la production ! Ce n'est pas sans rappeler la "très révolutionnaire activité" des cercles de qualité !

Korsch constate que "durant son héroïque première phase, le mouvement espagnol négligea la défense politique et juridique des nouvelles conditions économiques et sociales obtenues". Le "mouvement" négligea en réalité l'essentiel : la destruction de l'appareil d'Etat de la bourgeoisie, unique façon de "sauvegarder" le moindre acquis économique ou social des travailleurs. En outre, "les acquis révolutionnaires des premiers jours furent même volontairement sacrifiés par les ouvriers eux-mêmes dans une vaine tentative d'appuyer l'objectif principal de la lutte commune contre le fascisme". Cette affirmation de Korsch suffit en elle-même pour démentir toutes les spéculations sur la soi-disant "révolution" espagnole, mettant en évidence ce qui se passa en réalité : l'embrigadement des ouvriers dans la guerre impérialiste, sous le masque de l'antifascisme.

Ces élucubrations de Korsch se situent aux antipodes des prises de position du GIK qui affirmait clairement que "les entreprises collectivisées sont mises sous le contrôle des syndicats et travaillent pour les besoins militaires... Elles n'ont rien à voir avec une gestion autonome des ouvriers !... La défense de la révolution n 'est possible que sur la base d'une dictature du prolétariat au moyen des conseils ouvriers et non sur la base d'une collaboration des partis antifascistes. La destruction de l'Etat et l'exercice de s fonctions centrales du pouvoir par les travailleurs eux-mêmes est l'axe de la révolution prolétarienne" (Octobre, 1936).

Les concessions à la CNT et à l'anarchisme

Le communisme des conseils se trouve en difficulté quand il s'agit d'aborder correctement la question du parti du prolétariat, la nature fondamentalement politique de la révolution prolétarienne, le bilan de la révolution russe qu'il considère comme "bourgeoise", etc. ([14]). Ces difficultés le rendent perméable à l'anarchisme et à l'anarcho-syndicalisme.

Ainsi Mattick nourrit-il de grands espoirs quant à la CNT : "Au vu de la situation interne espagnole, un capitalisme d'Etat contrôlé par les socialiste s-staliniens est improbable pour la simple raison que le mouvement ouvrier anarcho-syndicaliste prendrait probablement le pouvoir avant que de se soumettre à la dictature social-démocrate".

Ces espoirs ne se réalisèrent absolument pas : la CNT était maîtresse de la situation mais n'utilisa pas ce rapport de forces pour prendre le pouvoir et implanter le communisme libertaire. Elle assuma le rôle de rempart de l'Etat capitaliste. Elle renonça tranquillement à "détruire l'Etat", envoya des ministres anarchistes tant au gouvernement catalan qu'au gouvernement central et mit tout son poids pour discipliner les ouvriers dans les usines et les mobiliser pour le front. Une telle contradiction avec les postulats qu'elle avait proclamés bruyamment pendant des années n'est pas le résultat de la trahison de quelques chefs ou du Comité national de la CNT mais est le produit combiné de la nature des syndicats dans la décadence du capitalisme et de la doctrine anarchiste elle-même. ([15])

Mattick s'emploie à faire des tours de passe-passe verbaux pour ignorer cette réalité : "L'idée est fortement ancrée dans cette organisation [il s'agit de la CNT] que la révolution ne peut se faire que d'en bas, par l'action spontanée et l'initiative autonome des travailleurs, même si elle a souvent été trahie. Le parlementarisme et l'économie dirigée par les travailleurs sont considérés comme des falsifications ouvrières et le capitalisme d'Etat est mis sur le même plan que n'importe quelle autre classe de la société exploiteuse. Au cours de la guerre civile, l’anarcho-syndicalisme a été l'élément révolutionnaire le plus audacieux, s'efforçant de transformer le langage révolutionnaire en réalité concrète".

La CNT n'a pas transformé son langage révolutionnaire en réalité mais l'a contredit sur tous les points. Ses proclamations antiparlementaires se transformèrent en soutien non déguisé au Front populaire lors des élections de février 1936. Son verbiage antiétatique se transforma en défense de l'Etat bourgeois. Son opposition au "dirigisme économique" se concrétisa par une forte centralisation de l'industrie et la mise de l'agriculture au service de l'économie de guerre et de l'approvisionnement de l'armée au détriment de la population civile. Sous le masque des collectivités, la CNT collabora à l'implantation d'un capitalisme d'Etat au service de l'économie de guerre, comme le signala le GIK dès 1931 : "la CNT est un syndicat qui aspire à prendre le pouvoir en tant que CNT. Ceci doit nécessairement la conduire à une dictature sur le prolétariat exercée par la direction de la CNT (capitalisme d'Etat)".

Mattick abandonne le terrain du marxisme pour se mettre sur celui de la phraséologie typique de l'anarchisme quand il nous parle de "révolution par le bas", "d'initiative autonome" etc. La démagogie sur la "révolution par le bas" a servi pour enfermer les travailleurs dans toutes sortes de fronts inter-classistes habilement manipulés par la bourgeoisie. Celle-ci est des plus habiles dans la dissimulation de ses intérêts et objectifs sous le camouflage de "ceux d'en bas", la masse inter-classiste qui, en fin de compte, contient tout le monde excepté la poignée d'empêcheurs de tourner en rond contre qui se focalisent toutes les colères. La rhétorique sur la lutte de "ceux d'en bas" fut utilisée par la CNT, jusqu'à la nausée, pour faire communier les ouvriers avec les "compagnons" patrons "antifascistes", les "camarades" politiques antifascistes et les "camarades" militaires antifascistes, etc.

En ce qui concerne "l'initiative autonome", il s'agit là d'une combinaison de termes utilisée par les anarchistes pour indiquer qu ' une action n'est pas "dirigée" par des "politiques" et n'a pas en vue "de prendre le pouvoir". Mais ni la CNT ni les libertaires de la FAI ne furent préoccupés l'espace d'une seconde par le fait que les ouvriers soient subordonnés à des politiciens républicains tant de droite que de gauche, ni par le fait que leur prétendue "initiative autonome" soit axée autour de la défense de l'Etat bourgeois.

Mattick continue son naufrage dans le marécage anarchiste en affirmant "qu'en de telles circonstances, les traditions fédéralistes seraient d'une énorme importance, en formant le contrepoids nécessaire aux dangers du centralisme". La centralisation est une force fondamentale de la lutte prolétarienne. L'idée qu'elle incarne le mal absolu est typique de l'anarchisme, traduisant la crainte du petit-bourgeois de perdre la petite parcelle «d'autonomie» dans laquelle il se croit le maître absolu. La centralisation est l'expression pratique pour le prolétariat de l'unité qui existe en son sein. Il a les mêmes intérêts dans tous les secteurs qui le composent, tant au niveau de la production qu'au niveau géographique et il a le même objectif historique : l'abolition de l'exploitation, l'instauration d'une société sans classes.

Le problème n'est pas dans la centralisation mais dans la division de la société en classes. La bourgeoisie a besoin d'un Etat centralisé et le prolétariat lui oppose la centralisation de ses instruments d'organisation et de lutte. Le "fédéralisme" dans les rangs prolétariens signifie l'atomisation de ses forces et de ses énergies, la division selon des intérêts corporatifs, locaux, régionaux, issus de la pression de la société de classes, de ses intérêts, de son être. Le fédéralisme est un poison qui divise les rangs prolétariens et le désarment face à la centralisation de l'Etat bourgeois.

Selon les dogmes anarchistes, la "fédération" est l'antidote de la bureaucratie, de la hiérarchie, de l'Etat. Mais la réalité ne confirme pas ces dogmes. Le règne des coteries "fédérales" et "autonomes" recouvre celui de petits bureaucrates aussi arrogants et manipulateurs que les grands dignitaires de l'appareil d'Etat. La hiérarchie au niveau national est simplement remplacée par des hiérarchies non moins pesantes au niveau local ou de groupes affinitaires. La structure étatique centralisée au niveau national, conquête historique de la bourgeoisie face au féodalisme, laisse le pas à des structures non moins étatiques à l'échelle des agglomérations ou des cantons, en tous cas aussi oppressives sinon plus que la structure nationale.

La pratique concrète du "fédéralisme" par la CNT-FAI, en 1936-39, est significative. Comme le reconnaissent les anarchistes eux-mêmes, les cadres dirigeants de la CNT occupèrent avidement les postes clé dans les collectivités agraires, les comités d'usine ou les unités militaires où ils se comportèrent fréquemment comme de véritables tyrans. Et quand la défaite du camp républicain devint évidente, une partie des petits chefs "libertaires" n'hésitèrent pas à négocier la poursuite de leurs prébendes avec les franquistes.

L'enthousiasme de Mattick pour la CNT ne commence à se rafraîchir que quand il se penche sur le massacre perpétré par les staliniens en Mai 1937, avec l'évidente complicité de la CNT :   "Les travailleurs révolutionnaires doivent aussi reconnaître que les leaders anarchistes, les apparatchiks de la CNT et de la FAI s'opposent aux intérêts des travailleurs, qu 'ils appartiennent au camp ennemi" ; et plus loin : "Les phrases radicales des anarchistes n'étaient pas prononcées pour être appliquées, mais servaient au contrôle des travailleurs par l'appareil de la CNT ; "sans la CNT", se vantaient-ils orgueilleusement, «l'Espagne antifasciste serait ingouvernable»."

En tentant de comprendre les raisons de la trahison, Mattick révèle la profonde infection de sa pensée par le virus libertaire : "La CNT ne s'étaitpas posé la question de la révolution du point de vue de la classe ouvrière, sa préoccupation a toujours été celle de l'organisation. Elle intervenait en faveur des travailleurs et comptait sur leur aide, mais elle n'était pas intéressée par l'initiative autonome et l'action des travailleurs indépendants des intérêts organisationnels " ; "dans le but de diriger, ou de participer à la direction, [la CNT] devait s'opposer à toute initiative autonome des travailleurs et finit ainsi par soutenir la légalité, l'ordre et le gouvernement".

Mattick considère les choses d'un point de vue anarchiste : "l'organisation" en général, "le pouvoir" en général ; l'organisation et le pouvoir en tant que catégories absolues, naturellement oppressives des tendances naturelles à la "liberté" et à "l'initiative" des individus travailleurs.

Tout ceci n'a malheureusement rien à voir avec l'expérience historique et la méthode marxiste. Les organisations sont soit bourgeoises, soit prolétariennes. Une organisation bourgeoise est nécessairement ennemie des travailleurs et doit donc être "bureaucratique" et castratrice. Une organisation prolétarienne qui fait de plus en plus de concessions à la bourgeoisie, s'éloigne de même de plus en plus des travailleurs, leur devient étrangère et finit par s'opposer à leurs intérêts puis, dans le même processus, tend à se "bureaucratiser" et à devenir répressive face aux initiatives de la classe. Pour autant, il ne s'agit pas de tirer la conclusion que la classe ouvrière ne doit pas s'organiser, tant au niveau de la classe dans son ensemble (assemblées générales et conseils ouvriers) qu'au niveau de son avant-garde (partis et organisations politiques). L'organisation pour la classe ouvrière reste son arme essentielle, l'instrument de son initiative et de son autonomie politique.

La question du pouvoir se pose de la même façon. La "soif du pouvoir" serait ce qui aurait conduit la CNT à s'opposer aux travailleurs. L'idée serait que "le pouvoir corrompt" en soi quand, en réalité, ce qui corrompt une organisation jusqu'à l'extrême au point de la convertir en ennemie de la classe ouvrière n'est rien d'autre que sa subordination au programme et aux objectifs du capitalisme. En ce qui concerne la CNT, une raison de fond supplémentaire se trouvait dans le fait que, comme syndicat, elle ne pouvait se maintenir en tant qu'organisation de masse permanente dans la période décadente du capitalisme sans s'intégrer d'une façon ou d'une autre dans l'Etat capitaliste. Ce qui conduit Mattick à lancer son bouquet final : "la CNT parlait en anarcho-syndicaliste mais elle agissait en bolchevique, c'est-à-dire en capitaliste". Cette formule si bien léchée montre à quel point les pires erreurs du communisme des conseils sont du grain à moudre pour les moulins idéologiques anticommunistes de la bourgeoisie. Nous ne nous attarderons pas ici à démontrer l'ignominie de cette comparaison, rappelant simplement que les bolcheviks luttèrent de toutes leurs forces, en paroles et en actes, contre la première guerre mondiale, cette boucherie sans nom qui massacra 20 millions de personnes, alors que la CNT qui faisait des discours rhétoriques contre la guerre en général, se consacra à embrigader les ouvriers et les paysans pour les envoyer sur le front de la guerre d'Espagne qui allait servir de laboratoire à la seconde guerre mondiale et ses 60 millions de morts. Les bolcheviks parlaient et agissaient pour la révolution prolétarienne en Octobre 1917; et ils continuèrent à parler et à agir en faveur de l'extension internationale de la révolution sans laquelle il était clair, selon eux, que la révolution d'Octobre ne pouvait que périr, ce qui arriva. La CNT, par contre, pérorait beaucoup sur le "communisme intégral" mais, dans les actes, se consacra à soutenir l'Etat et le système d'exploitation capitalistes.

Adalen


[1] Ce courant prolétarien a cependant eu des faiblesses importantes. Pour un examen de sa trajectoire et de son évolution, se reporter à notre livre La Gauche hollandaise qui embrasse la période de 1920 à 1970 et inclut une importante bibliographie. Il est publié en français et en italien. Il va prochainement paraître en anglais.

[2] GIK : Groepen van Internationale Komunisten, groupe des communistes internationalistes, groupe hollandais qui a existé pendant les années 1930. Au sein du communisme de conseils il a exprimé la position la plus claire face à la guerre d'Espagne, proche de celle de Bilan. Nous utiliserons ses documents comme référence, ce qui ne veut pas dire qu'il n'avait pas de confusions importantes (voir La Gauche hollandaise). Un texte du GIK sur la guerre d'Espagne traduit du hollandais a été publié en espagnol dans le livre : Revolucion y contrarevolucion en Espana.

[3] Cette orientation consistant à associer le communisme de conseils à l'anarchisme nous le voyons aussi en Hollande et en Belgique. Nos sections dans ces deux pays ont entrepris un combat énergique contre cet amalgame. Voir "Le communisme de conseils n’est pas un socialisme libertaire" dans Internationalisme n°256 et, plus particulièrement, "Le communisme de conseils n'est pas un pont entre le marxisme et l'anarchisme. Débat public à Amsterdam" dans Internationalisme n°259.

[4] Ce ne sont pas tous les groupes communistes de conseils qui partagent cette position de Cajo Brendel. Le GIK, groupe le plus important dans les années 1930 et deux autres groupes (voir La Gauche hollandaise) rejetaient ouvertement cette position. Non seulement ils condamnaient la CNT comme ennemi des ouvriers mais ils se refusaient aussi à suivre la voie de la "radicalisation" du front antifasciste, en signalant que "si les ouvriers cherchent vraiment à former un front de défense contre les Blancs (les franquistes), ils ne peuvent le faire qu'à condition de prendre dans leurs mains pour eux-mêmes le pouvoir politique au lieu de le laisser aux mains du gouvernement du Front populaire. " (octobre 1936).

[5] On peut trouver une critique détaillée de cette position dans notre brochure Octobre 1917, début de la révolution mondiale.

[6] Voir L'accumulation du capital. 1.

[7] La situation en Chine dans les années 1920 et la politique de l'Internationale communiste d'alliance avec la bourgeoisie "révolutionnaire" locale déchaîna une polémique violente. La Gauche communiste ainsi que Trotsky combattirent cette position comme une trahison de l'internationalisme. Voir notre article dans la Revue internationale n° 96

[8] Aujourd'hui, la bourgeoisie lance aussi des campagnes antifascistes énormes comme on le voit actuellement avec l'entrée du parti de Haider dans le gouvernement autrichien. Mais aujourd'hui, le fascisme n'a pas, et de loin, la même dimension et la force qu'il avait dans les années 1930 au cours desquelles existait ce type de régime dans des pays clé comme l'Allemagne et l'Italie.

[9] Bilan n° 7, "L'antifascisme, formule de confusion ", publié dans ce numéro.

[10] Voir ses textes dans la Revue internationale n° 10 et dans le livre même.

[11] Pour mieux connaître la réaction des divers groupes de l'époque, consulter le chapitre V de notre livre La Gauche communiste d'Italie, publié en français, anglais, italien et espagnol.

[12] Il s'agit des articles "Le mythe des collectivités anarchistes" qu'avait déjà publié le CCI dans la Revue internationale n° 15, "Russie 1917 et Espagne 1936" publié aussi dans la Revue internationale n° 25 et la "Critique du livre de Munis : Jalons de défaite, promesses de victoire".

[13] Il faut lire à ce sujet l'analyse classique de Engels quant aux conséquences catastrophiques de la lutte "autonome" si chère aux anarchistes ; il s'agit du livre Les Bakouninistes à l’œuvre qui analyse comment 1' anarchisme poussa les ouvriers combatifs espagnols à servir de chair à canon au profit des républicains et des cantonalistes en 1873. Il faut aussi se référer à la déplorable expérience des Conseils de fabrique de Turin en 1920 où l'enfermement des ouvriers dans les usines au nom des "occupations" et de "l'autogestion" les conduisit à une sévère défaite qui sonna le glas des perspectives révolutionnaires en Italie et ouvrit les portes au fascisme. Lire pour cela le livre Débat sur les conseils de fabrique dans lequel Bordiga polémique contre la position "autonomiste" de Gramsci.

[14] Ce n'est pas le but de cet article d'examiner ces problèmes et d'en dégager les racines. Nous renvoyons le lecteur à notre livre La Gauche hollandaise et aux articles publiés dans la.Revue internationale n° 2,12, 13, 27 à 30, 40 et 41, 48.

[15] Ce n'est pas non plus le but de cet article que d'analyser ces questions. Nous renvoyons à un autre article de ce livre, "Les noces de l'anarchisme avec l'Etat bourgeois". Sur la question syndicale, voir notre brochure Les Syndicats contre la classe ouvrière