La crise en Russie et en Europe de l’Est (2e Partie)

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Faiblesse et sénilité du capitalisme d’État à l’Est

A sa différence des trotskystes qui recouvrent d'une chasuble d'or le corps nu de l'économie capitaliste à l'Est, des militants de la gauche communiste comme Mattick ou du GLAT[1] reconnaissent la nature réactionnaire du capitalisme d'Etat et ne lui donnent pas un label "progressif" au nom d'une théorie du "troisième système" si chère à SouB et à ses rejetons actuels de Solidarity.
Nous ne pouvons par exemple que souscrire à l'article du GLAT paru dans
Lutte de Classe de janvier 1977 qui affirme clairement "les contra dictions qui précipitent le capitalisme dans la crise ne sont pas le privilège des pays les plus avancés ou des pays sous-développés de la planète. Elles sont inhérentes au capitalisme d'Etat comme le montre l'exemple de l'URSS". Cette prise de position est certainement plus claire que l'assertion gratuite, en contradiction avec la réalité de toujours du capitalisme d'Etat russe, celle de Paul Mattick prétendant que le "capitalisme d'Etat n'est pas "réglé" par la concurrence et  les crises". Non seulement en ne voyant pas le rôle destructeur de la concurrence et des crises à l'intérieur du capitalisme en général mois en niant leurs effets à l'Est en particulier, Mattick ne peut que rejeter toute possibilité objective d'une révolution prolétarienne. C'est pourquoi alors que la bourgeoisie de par le mon de prend de plus en plus des mesures de capitalisme d'Etat en nationalisant des secteurs clefs de l'économie, il est nécessaire d'en définir la nature afin de montrer qu'il ne constitue qu'un palliatif et non une "solution" à la crise générale du capitalisme.

a) Qu'est-ce que le capitalisme d'Etat ?

Le fait que le capitalisme d'Etat ait été souvent assimilé à la Russie et à son bloc, ou à sa variante chinoise, a entretenu longtemps l'Idée que la prise en charge plus ou moins achevée dans l'ensemble de l'économie par l'Etat, était une particularité de ces pays. L'absence apparente, pendant longtemps, des manifestations classiques de la crise : chômage, crise de surproduction, baisse brutale de la production, ont semblé confirmer dette vision fausse "d'un monde à part".

En fait, loin d'être une énigme historique, un tel phénomène s'inscrivait dans l'évolution "naturelle"[2] du capitalisme : "naturelle" dans la sens que ce mode de production était amené à dominer de façon toujours plus violente et totalitaire l'ensemble des rapports sociaux, "naturel le", cette évolution au 19ème siècle qui fait que certaines nations capitalistes, pour des raisons tant historiques que géographiques, avalant depuis des siècles commencé à accumuler le capital, forcé la nature à se plier aux  lois qui l'engendraient et qui le dominaient. Cependant, dès la fin du siècle dernier, l'existence de nations capitalistes toujours plus nombreuses allait donner une place grandissante à l'intervention de l'Etat dans les lois "naturelles" du capitalisme. Que l'ère du libéralisme et de la lutte contre le "moloch-Etat", chère aux théoriciens libéraux du I9ème siècle avait sonné. Engels en était parfaitement conscient lorsqu'il écrivait :

"L'Etat moderne, quelle que soit sa forme, est une machine essentiellement capitaliste, un Etat des capitalistes, le capitaliste collectif idéal. Plus il s'approprie de forces productives, plus il devient un capitaliste collectif, plus grand est le nombre de citoyens qu'il exploite. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n'est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble". (Anti-Dühring)

Cette analyse d'Engels que les trotskystes prennent soin "d'ignorer", est une gifle posthume à leur théorie de "l'Etat ouvrier". Elle est une condamnation sans équivoque de tout "Programme de transition" avec son chapelet de nationalisations et d'expropriation du capital privé. L'Etat est la machine d'exploitation par excellence; quand les "Dühring" modernes, les gauchistes surenchérissent sur les nationalisations de la gauche, ils ne font qu'appeler au renforcement de la machine capitaliste.

Les bordiguistes participent inconsciemment d'une telle vision, lorsqu'ils volent dans  l'Etat surgi des luttes de "libération nationale" un facteur de progrès, celui de la révolution bourgeoise. Ils ne comprennent pas que l'Etat bourgeois surgi des révolutions bourgeoises du passé, ne traduisait un progrès historique que pour au tant qu'il laissait place au libre développement des forces productives, qu'il s'effaçait devant cette nouvelle force historique. Au contraire, l'hypocrisie grandissante de l'Etat capitaliste dès la fin du siècle dernier, loin de traduire un nouvel essor qualitatif des forces productives, reflétait leur compression grandissante dans le cadre national. Deux guerres mondiales ont prouvé que le gonflement de l'Etat était directement proportionnel aux destructions croissantes des forces productives accumulées. Les nouveaux Etats "libérés" qui prennent en charge l'ensemble de la vie sociale, sont non seulement l'aveu de la faiblesse des forces productives qu'ils enserrent dans leur étau mais poussent à son comble l'exploitation et la démoralisation du prolétariat écrasé par une féroce ré pression.

b) Faiblesse du capitalisme d'Etat russe

On commettrait une erreur en limitant aux seuls soi-disant Etats "socialistes" le phénomène du capitalisme d'Etat. D'Internationalisme[3] au CCI, les révolutionnaires n'ont cessé de dé montrer qu'il s'agissait d'un phénomène généralisé au monde entier, se manifestant comme une tendance, mais une tendance jamais achevée compte tenu de l'impossibilité d'absorber totalement les secteurs non capitalistes. C'est pourquoi, il est aussi faux de parler d'un capitalisme d'Etat achevé, économiquement "pur" à l'Est, où pèse encore de tout son poids un secteur agricole faiblement centralisé (kolkhozes, petits lopins de terre) et artisanal que de capitalisme privé "pur" à l'Ouest en raison de la faiblesse relative du secteur étatique. La tendance au capitalisme d'Etat ne dépend pas du pourcentage -qui serait la barre fatidique des 50 %- du secteur économique contrôlé par l'Etat. En définissant l'économie américaine comme "économie mixte" dans Marx et Keynes -diamétralement opposée au système capitaliste d'Etat russe, Mattick perd de vue l'existence de cette tendance générale.

Si certains, comme Mattick, se laissant prendre au piège des apparences, en définissant le capitalisme sous l'aspect de deux forces antagoniques ("d'Etat" et "privé"), c'est qu'ils ne veulent voir que la forme juridique revêtue par le capital. Le capitalisme d'Etat est fondamentalement le résultat de la fusion croissante entre capital et Etat. Cette fusion ne peut être confondue avec la forme juridique qui vient la recouvrir et qui bien souvent n'est que la forme mystifiée de son contenu réel. C'est le degré de concentration et de centralisation du capital au niveau de l'Etat qui détermina la réalité d'une telle fusion. Le capitalisme classique tendait au 19ème siècle à se concentrer de plus en plus internationalement au delà des frontières d'origine. Mais le capitalisme, bien que mondial, ne peut se développer et exister que dans le cadre de la concurrence entre nations capitalistes. C'est pourquoi cette tendance, lorsque se développe l'impérialisme à 1a fin du 19ème siècle, se trouve freinée : la concentration et la centralisation toujours plus grandes du capital, trouvaient comme base l'Etat national, seul en mesure de les soutenir et d'en maintenir l'existence face à d'autres concurrents dans la guerre économique permanente de tous contre tous. La manifestation du capitalisme d'Etat comme tendance, se manifesta pleinement pendant la première guerre mondiale chez tous les belligérants, faibles ou puissants. Bien que faible jusqu'à la crise de 29, la manifestation de cette tendance fut particulièrement frappante dans les grands Etats impérialistes où le capital était déjà parvenu à un haut degré de concentration et centralisation : les USA et l'Allemagne de la première guerre mondiale; cette Allemagne dont Lénine verra le modèle du capitalisme d'Etat pour la Russie. La capacité du capital américain à transformer tout l'appareil productif en économie de guerre lors de la seconde guerre mondiale, a démontré dans les faits combien la puissance même du capitalisme d'Etat était directement conditionnée par la puissance même des soubresauts de l'économie.

Cela ne signifie nullement que le capitalisme d'Etat serait une force supérieure du capitalisme, une "rationalisation du processus de production" (Boukharine, Economique de la Période de Transition). La crise permanente depuis 1914 a montré qu'on ne peut "rationaliser" un système dont le fonctionnement à travers le cycle de guerre crise reconstruction est devenu totalement irrationnel. La "rationalisation" du capitalisme est une contradiction dans les termes. De même, la planification de l'économie par le capitalisme d'Etat ne peut être rien d'autre qu'une planification de l'anarchie croissante, caractéristique même du capitalisme dès ses origines.

Précisément la force du capitalisme d'Etat américain tient dans sa propre capacité de la reporter sur le marché mondial à travers tous ses organismes étatiques (FMI, GATT, BIRD, etc.).

Qu'en est-il du capitalisme d'Etat russe ? En quoi diffère-t-il du capitalisme d'Etat américain ? Comme nous l'avons vu, l'existence du capitalisme privé n'est pas contradictoire avec celle du capital d'Etat et vice-versa. Seuls les staliniens et les trotskystes peuvent aujourd'hui voir dans l'Etat capitaliste américain "un prisonnier des monopoles" affaibli par leur pouvoir occulte. Ces apologistes de la dictature de l'Etat russe ne peuvent comprendre évidemment que la force politique d'un Etat est d'autant plus grande que la base économique qui la sous-tend est large. Comme l'ont montré les marxistes dans le passé, et Engels le premier, le développement des sociétés par actions, puis des cartels et des trusts ne conduisent pas à un affaiblissement de l'Etat mais au contraire aboutît au monopole de l'Etat qui exclue tous les autres qui lui sont alors directement subordonnés.

Si ce processus s'est en quelque sorte accompli progressivement pour les grandes puissances capitalistes (Allemagne, Etats-Unis, Japon), il n'en est pas de même pour la Russie et les pays de l'Est. Ce processus s'est au contraire réalisé par la dépossession violente de la plupart des propriétaires privés, l'Etat devenant seul propriétaire exclusif des moyens de production. L'Etat a pallié la faiblesse congénitale d'une bourgeoisie faible incapable d'opérer la concentration et la centralisation du capital par son incursion despotique dans l'économie. L'Etat s'est alors gonflé démesurément sur une assise économique faible, absorbant la société civile sans vraiment la dominer réellement.

Si, d'une certaine façon, le capitalisme d'Etat prend sa forme la plus achevée en Russie par cette absorption totale de la société civile, par la fusion totale de l'économique et du poli tique, ce n'est qu'au prix d'une anarchie toujours plus grande dans les rapports de production qu'il ne réussit a dominer que formellement. Le gigantesque gaspillage d'une planification anarchique incapable de centraliser et concentrer réellement le capital accumulé, montre que cette fusion du capital et de l'Etat s'est plus réalisée dans le domaine du droit que dans celui des faits.

c) Le mythe de la planification "scientifique"

Les pays de l'Est sont l'illustration de l'irrationalité croissante du système capitaliste dans sa totalité. Le capitalisme, surtout depuis les années 30, a cru qu'il serait possible de développer la production et la consommation de façon régulière et harmonieuse en "décidant" à l'avance les quotas de production. Des méthodes statistiques précises et des bureaux spécialisés de planificateurs permettraient de prévoir l'avenir et d'éviter ainsi les catastrophes brusques comme celle de 29. Tous les plans capitalistes, du plan De Man aux plans staliniens se sont nourris de cette illusion. La guerre devait détruire cette illusion, après qu'en 38 l'ensemble des pays capitalistes des USA à l'URSS, qui avait adopté des méthodes de planification, soit retombé dans la crise. Si l'après-guerre a fait ressurgir à nouveau ce rêve du capitalisme de trouver enfin la pierre philosophale anti-crises, sous la forme des théories "économétriques" à l'ouest et de "calculs scientifiques" à l'est, c'est qu'en réalité l'expansion des marchés reconstruits "planifiait" l'économie. C'est aujourd'hui la crise qui "planifie" l'économie. Nous avons pu le constater dans le précédent article en montrant la chute continuelle des indices de production, reflétant la contradiction grandissante de l'accumulation. La chute du taux de croissance à 3-4% annuel prévue dans les plans annuels des pays du COMECON jusqu'en 1980, montre à l'évidence que les plans sont le reflet passif de la situation. Les planificateurs russes et autres ne peuvent être des agents conscients de la production; ils ne fixent pas la production mais des indices déterminés par la tendance antérieure.

Quel est alors le sens de cette "planification" si elle ne semble avoir aucune réalité apparente ? Le titre de la brochure publiée par l'agence de presse Novosti ("Les grandes options de l'économie nationale de l'URSS pour 1976-80"), nous le donne. Planifier dans le capitalisme d'Etat ne signifie pas atteindre des objectifs certains, mais présenter...des options. Cela signifie que la planification ne trouve son sens non dans des grandeurs mathématiques croissantes mais dans les proportions existant entre secteur des biens de production et secteur des biens de consommation, compte tenu :

  • de la lutte de classe qui empêche de freiner trop brutalement la proportion de ce secteur dans l'ensemble de l'économie ;
  • de la nécessité de renforcer toujours le secteur d'armements et donc le secteur des moyens de production. Ce que le capitalisme d'Etat ne peut obtenir par l'expansion, il l'obtient par les fluctuations de proportion entre les deux secteurs en fixant quelle quantité de capital sera investie prioritairement dans tel ou tel secteur, dans telle ou telle branche d'industrie.

Cela ne signifie en aucun cas que l'anarchie capitaliste est supprimée dans ces secteurs "prioritaires". Bien au contraire, la réalisation des objectifs du plan dans une branche déterminée se fait au prix d'un gaspillage permanent du matériel et des matières premières. Les marchandises produites de qualité médiocre n'ont alors qu'une valeur marchande des plus basses, faute d'être utilisables. Qu'on en juge :

"Dans les autres pays (que l'URSS), la production normalement s'étale sur toute la durée du mois, mais ici elle ne peut commencer que le 15 ou le 20, quand tout le matériel est arrivé. Les usines doivent donc remplir 80 % des exigences du Plan (les quotas) pendant les 10 ou derniers 15 jours. Personne ne se soucie plus de la qualité. Il n'y a plus que la quantité qui compte "L'économie russe se trouve être le domaine par excellence de l'irrationalité du point de vue des lois capitalistes de la division du travail, de la productivité et de  la rentabilité. Une telle situation se reflète dans les déclarations des dirigeants capitalistes russes, qui rituellement préconisent que "dans les entreprises existantes, la production doit s'accroître en règle générale, sans augmentation de la main-d'oeuvre et même en la réduisant. Mais il n'est pas moins important d'améliorer l'organisation du travail, d'éliminer les pertes de temps de travail et d'élever la discipline à la production". (Kossyguine, XXVème congrès du PCUS).

Il faut être M. Mandel pour voir dans l'anarchie permanente des économies d'Europe de l'Est une quelconque "rationalité". Selon lui, à la différence des planifications "occidentales", "la planification soviétique est par contre une planification réelle" (Traité d'Economie Marxiste). Il est vrai que tous les mensonges trotskystes sont permis pour la défense du caractère "socialiste" des "Etats ouvriers".

d) Faiblesse de l'économie capitaliste d'Etat à l'Est

Le seul secteur de l'économie qui garde aujourd'hui un semblant de vitalité reste en Europe de l'Est et plus encore en URSS, celui de l'industrie d'armements, "il est plus facile de produire une bombe atomique ou des isotopes que de produire des transistors ou des médicaments bio chimiques" constatait un physicien russe (cité par Hedrick Smith : les Russes); il est vrai que c'est le seul secteur où la production soit réellement contrôlée; meilleur matériel, plus grande productivité, meilleurs salaires pour stimuler la recherche de la qualité. C'est le seul secteur où la concentration et la centralisation du capital par l'Etat soit une réalité, car elle est une question vitale pour l'existence même du bloc impérialiste russe. Cela est si vrai, que dans les usines travaillant pour le secteur civil, certaines chaînes de montage travaillent pour l'armée avec des pièces de première qualité rigoureusement testées dès leur arrivée dans l'usine à leur transformation par les autorités militaires. Par exemple à la médiocrité proverbiale des automobiles livrées aux particuliers, s'oppose la robustesse des véhicules utilitaires livrés au personnel de l'armée et du parti (cf. Smith, les Russes).

Cette force de l'économie de guerre russe, qu'on put voir s'exercer pendant la seconde guerre mondiale face au capital allemand, ne reflète nullement celle de l'économie globale; elle lui est inversement proportionnelle. Mais pour que l'économie" de guerre soit réelle ment efficace et puisse affronter celle des Etats-Unis, il ne suffit pas que la production d'armements du bloc russe vienne équilibrer celle de l'autre bloc. Le fait que le secteur d'armements russe représente (officiellement) 20 %  du PNB de l'URSS contre 10 %  de celui des Etats-Unis, montre clairement la faiblesse de l'économie soviétique.

Contrairement à une idée reçue, et qui fut en vogue à l'époque de la "réforme Liberman", le capitalisme d'Etat russe ne souffre pas d'hypercentralisation et d'hyper concentration des unités de production. C'est exactement le contraire, l'hypertrophie croissante des bureaux du plan des pays du COMECON,- est précisément le résultat de la faiblesse du soubassement économique ; elle ne peut en aucun cas aller dans le sens d'une plus grande centralisation du capital, car celle ci est fondamentalement "la concentration de capitaux déjà formés, le dépassement de leur autonomie individuelle, l'expropriation du capitaliste par le capitaliste, la transformation de beaucoup de petits capitaux en peu de capitaux déjà existants et fonctionnant" (Marx, Capital volume 1), Les statistiques russes montrent précisément (et cela est valable pour les autres pays du bloc à l'exception de la RDA qui hérite du haut degré de concentration de l'économie d'avant-guerre) que le capitalisme d'Etat est bien sou vent théorique : - au premier janvier 74, l'industrie russe comptait 48 578 entreprises auto nomes étatisées, mais fonctionnant chacune comme un centre d'accumulation propre, avec sa comptabilité propre, son autonomie financière. La part des grosses entreprises demeure faible en dehors des réalisations pilotes comme la pétrochimie et 1'électrométallurgie (Elektrostal à Moscou regroupant 20.000 ouvriers). En 1973, 31 % de la production industrielle était assurée par 1,4 % entreprises, soit 660 ; aux Etats-Unis pour obtenir le même pourcentage, il suffisait de 50 entreprises seulement (Fortune, mai 1974). En dépit de la fameuse constitution des "unions industrielles" censées regrouper les petites entreprises dans des unités plus grandes, dans une branche d'industrie donnée, en 74-75, selon Fortune, 500 entreprises américaines produisaient autant que 5000 entreprises russes !

Mais plus que d'une simple concentration, qui est plus le produit que la condition d'une accumulation élargie, c'est d'une domination purement formelle du travail dont souffrent tous les pays de capitalisme d'Etat à la russe. Il s'agit plus en effet d'une utilisation extensive (en dehors des usines pilotes) de la force de travail reposant sur la quantité de main-d'oeuvre utilisée (ou gaspillée par l'anarchie générale) que d'un essor intensif de la productivité du travail, base même du capitalisme moderne depuis la fin du siècle dernier. Si l'exploitation du prolétariat est tout aussi féroce à l'Est qu'à l'Ouest, elle ne prend pas la même forme. Ce que l'exploitation capitaliste gagne en extension en URSS et dans le C0MEC0N par l'allongement du temps de travail (de 10 à 12 heures de travail par jour), par la mobilisation quantitative de la force de travail, elle le perd en intensité et donc en efficacité du point de vue capitaliste. La forme de salariat existant, le salaire aux pièces (2/3 des ouvriers d'URSS) dominant au 19ème siècle au départ du capitalisme industriel, est typique d'un capital faible et traduit la faiblesse de la productivité du travail. En effet, c'est fondamentalement l'orientation du capital vers l'extraction de la plus-value relative qui a entraîné au siècle dernier le capitalisme sur la voie de sa domination toujours plus totalitaire sur le travail vivant. Ce que le capital russe obtient sur le terrain de la violence terroriste d'Etat au niveau politique, la dictature du capital sur le travail, se situe au niveau formel au ni veau économique. Tel est le cas des sempiternel les mises en garde des capitalistes russes, est-allemands, etc… contre le "laisser-al1er dans le travail". (Comme le remarquait déjà Marx au siècle dernier "la production de la plus-value absolue correspond à la soumission formelle du travail au capital, celle de la plus-value relative correspond à la soumission réelle du travail au capital"(Vlème chapitre du Capital). Reflet de la crise générale du capitalisme de puis 1914, le capitalisme d'Etat russe affronte la crise ouverte dans un état de faiblesse et d'archaïsme qui accroît le décalage existant sur le terrain économique entre les deux blocs antagonistes. Ainsi, le rendement en 75 par habitant en URSS était presque celui d'un pays sous-développé : 25ème rang mondial L'URSS ne participe que pour 4% aux échanges internationaux, soit autant que les Pays-Bas. Alors que la place croissante sur le marché mondial est une question de vie ou de mort pour chaque capital national plongé dans la crise, le COMECON depuis 20 ans ne participe que pour 10 %  du commerce mondial, soit moins même que la RFA. Si l'on ajoute que le secteur agricole mobilise encore entre 20 et 40 % de la population active selon les pays du COMECON, on aura une idée du degré de faillite du capitalisme d'Etat. La faillite générale aujourd'hui du capitalisme est aussi et surtout celle du capitalisme d'Etat, réponse sans issue à la décadence générale, qui fait de l'irrationalité de son fonctionnement la base de son existence.

La fin des illusions
a) L'illusion mercantile

A la fin des années 60, le bloc russe a tenté de "résoudre" sa crise en cherchant à moderniser son appareil de production, de façon à accroître ses possibilités d'exportation sur le marché mondial, compte tenu du caractère limité du marché du C0MEC0N. Les réformes du style Liberman n'avaient pas permis en effet d'enrayer la chute continuelle du taux de profit accumulé dans les entreprises, se manifestant par une baisse continuelle de la rentabilité : celle-ci "passe pour les accumulations monétaires de 45, de 1% en i960 à 71, 7%  en 1973", la baisse tendancielle du taux de profit reprenant en 71 (V. Vassilov, "Rationalité du système économique soviétique").

Au prix d'un endettement considérable, les pays du COMEC0N ont cherché à importer de la technologie et incité les pays industrialisés à installer des usines ultramodernes "clefs en main". Les pays de l'Est avaient l'illusion qu'il suffisait de moderniser pour transformer cette "ruée vers l'Est" du capital occidental en "ruée vers l'Ouest" de leurs marchandises. Dès 75, le monde capitaliste a du déchanter : non seulement l'Ouest a diminué ses exportations de capital vers l'Est pour des raison économiques (insolvabilité grandissante du COMECON) et stratégiques (relance de la guerre froide), mais l'Est a du se résigner à diminuer à son tour ses exportations de marchandises sur les marchés occidentaux. En dépit de l'utilisation du palliatif du dumping, la contraction des échanges et du commerce international est un phénomène irréversible qu'aucune "importation de technologie" ne saurait surmonter. Même des pays orientés pour leurs exportations (Pologne, Hongrie) vers l'Ouest ont dû modifier leurs politiques d'échanges commerciaux en les réorientant vers l'Est. Contrairement à ce qu'affirme le GLAT (Lutte de classe, février 77), la crise actuelle se manifeste bien à l'Est comme le produit de la saturation des marchés, même si celle-ci se concrétise dans ses effets par la chute tendancielle du taux de profit. Il faut être totalement en dehors de la réalité pour affirmer que"l'URSS constitue une preuve expérimentale de l'absurdité (!) de toutes les théories qui cherchent l'origine "de la crise du capitalisme dans une insuffisance de la demande ou toute autre[4] forme de manque de débouchés". Le capitalisme d'Etat dans le bloc russe n'est pas en crise parce qu'il ne produit pas assez de capital accumulé : le capitalisme d'Etat est une gigantesque accumulation de capital constant et de capital variable dévalorisés non seulement par l'anarchie endémique de la production mais par la faiblesse des marchés existants, capables de le réaliser en le valorisant. Le capitalisme à l'Est a eu l'illusion - comme le GLAT - qu'il stagnait parce qu'il ne produisait pas assez de capital (cf. par exemple, le complexe d'usines de camions de la Kama, gigantesque accumulation de capital importé d'occident et gigantesque fiasco après plusieurs années de travaux (routes, bâtiments, etc.). En 75, des 100 000 camions prévus, on ne vit jamais la couleur. Mais la sous-production de capital, c'est-à-dire de marchandises n'est globalement que le corollaire de la surproduction. La sous-production d'un capital national donné est le résultat de la tendance à la surproduction des capitaux plus développés face à la contraction des marchés. Le capital polonais, par exemple, surproduit trop de bateaux par rapport aux capacités d'absorption du marché mondial; il se trouve donc obligé de sous produire par rapport à ses capacités de production. La planification dans les pays de l'Est n'a pas d'autre sens : le capital évite la brutalité de l'effondrement dû à la contraction du marché mondial en adaptant à chaque moment de cet effondrement son appareil produc tif. Seul le socialisme sera en mesure de mettre fin à cette dialectique infernale de la sous et surproduction comme croissance infinie des besoins de l'humanité et donc de la production de biens d'usage capables d'y répondre. Lui seul mettra fin à l'illusion mercantile qui enfonce toujours plus l'humanité dans la barba rie

b) Le renforcement du bloc russe

Si l'accélération brutale de la crise a augmenté

  • comme ailleurs la tendance à l'autarcie des pays du COMECON, elle a entraîné l'essor des échanges au sein du COMECON. Ce que les planificateurs du COMECON appellent pudiquement développement "de la division socialiste internationale du travail" et développement de la "spécialisation", recouvre le renforcement de la domination économique, politique et stratégique du capital russe. Afin de développer et renforcer son économie de guerre face au bloc américain, la Russie a adopté des mesures symétriques.
  • en juillet 1975 à Bucarest, les pays du CAEM (COMECON) ont décidé (sic) que 9 milliards de roubles seraient dépensés en commun de 1976 à 1980 pour mettre en valeur les ressources soviétiques en matières premières" (L'intégration économique à l'Est, Notes et Etudes documentaires, 8 mars 1976). Pour donner une idée de cette exploitation des "pays frères" par la Russie, une telle mesure signifiera que la Tchécoslovaquie devra y consacrer au moins 4% de ses investissements globaux. Ces mesures ratifiées par les différents PC, comme le IXième congrès du SED est-allemand, signifient en clair que la Russie va imposer le rationnement de ses satellites. Alors que les pays du COMECON, telle la Pologne et la Hongrie, avaient réussi à diversifier leurs échanges et donc leur production dans les années 60, chacun se trouve contraint de plus en plus d'accepter la main mise du capital russe sur ses branches d'industrie (multinationales de la chimie en Pologne, etc.) dont le chantage est grand en raison de son monopole des matières premières, pour cela, elle dispose de son FMI, la banque internationale d'investissement qui lui permet à travers le rouble transférable d'être  le véritable bailleur de fonds d'au tant plus que le renchérissement de l'énergie russe (moins chère qu'à l'Ouest ; a considérablement augmenté l'endettement- des pays satellites vis-à-vis de l'URSS.

Ainsi ce que le capitalisme d'Etat russe n'a pu obtenir par une politique de détente avec l'ouest, la modernisation de son appareil productif, il tente de le mettre maintenant en place par la force en faisant reporter sur ses alliés tout le poids de la crise. C'est non seulement la politique Dubcek de pratiquer une politique économique "tous azimuts" qui agonise définitivement avec le retour au bercail des enfants turbulents, Pologne et Hongrie, mais toute l'illusion de la détente et de la "coexistence pacifique" entre les blocs, théorisée jadis par Krhrrouchtchev.

c) La fin de l'illusion du "socialisme à la goulasch" :

Le resurgissement de la lutte de classe dans les années 70 en Pologne, la peur de la contamination de l'insurrection des ouvriers de la Baltique sur le reste des pays du COMECON, avaient poussé la bourgeoisie de ces pays à augmenter le secteur des biens consommés, il est vrai au prix d'un endettement de l'économie par l'importation de biens courants ou par le blocage des prix des produits de base de l'alimentation. La bourgeoisie dans tous ces pays avait alors laissé espérer aux ouvriers que la pénurie des années 50 n'était plus qu'un mauvais souvenir et que l'alliance du coca-cola importé puis fa briqué en Russie avec la goulasch locale allaient amener une élévation sensible du niveau de vie.

La crise, le renforcement du bloc russe par le report de la crise dans tous les pays du COMECON, la place croissante consacrée de nouveau aux investissements dans l'industrie lourde ont modifié la situation. Malgré la crainte éprouvée par la bourgeoisie d'émeutes ouvrières, tous les plans mis en place jusqu'en 1980 prévoient une nette diminution du salaire réel :
 

 

Pologne

Hongrie

RDA

Tchécoslovaquie

1971-1975

7,2%

3,4%

3,7%

3,4%

1976-1980

3-3,4%

2,7-3%

?

2,5-2,8%

(% d'accroissement annuel, source : L'Europe de l'Est en 1976, Notes et Etudes documentaires, 9 septembre 1977).

On sait comment la Pologne a du après les émeutes de Radom et Ursus, revoir sa politique d'attaque du niveau de "vie" des ouvriers en reportant les hausses des produits alimentaires. Il n'en reste pas moins que les deux dernières années ont été des années où l'attaque du capital contre la classe ouvrière s'est fait durement sentir par des hausses répétées des prix. Le poids des sacrifices va désormais se faire plus pesant et particulièrement dans les "démocraties populaires" où la Russie a commencé à exporter les effets de la crise. Cela ne signifie nullement que le capital russe cherche à reporter sa politique d'attaque directe contre "sa" classe ouvrière. Bien au contraire : le développement prodigieux des frais militaires en Russie pour équilibrer l'avance stratégique du bloc américain, de développement d'une politique mondiale agressive vers le Moyen-Orient et l'Afrique en particulier, la nécessité de payer au prix fort le maintien dans son camp de ses lointains alliés (Cuba, Vietnam) pèse de plus en plus lourdement non seulement sur l'ensemble de l'économie du bloc mais sur les épaules de tous les prolétaires du COMECON. La théorie de "l'aristocratie ouvrière" des grands pays impérialistes achetés par leur bourgeoisie, se révèle dans le cas du prolétariat russe comme une sinistre plaisanterie, que seuls de fanatiques tiers-mondistes défenseurs des "petits peuples" pourraient prendre au sérieux.

c) Les contradictions explosives du bloc russe

Le prolétariat des pays de l'Est est peut-être moins que tout autre susceptible d'être embrigadé dans des préparatifs de guerre impérialiste et d'accepter de se sacrifier sur l'autel du "socialisme". Non seulement le prolétariat a connu les réactions les plus féroces d'une bourgeoisie impitoyable quand il s'agit de maintenir en place son système (Hongrie en 1956, Pologne en 1970), mais aussi les attaques du capital contre son niveau de"vie" signifient l'abaisser au-dessous du SMIC dans lequel le capitalisme d'Etat le maintient. Même si le capitalisme d'Etat tente maintenant de constituer des stocks alimentaires en investissant massivement dans l'agriculture (complexes agro-alimentaires), cela ne peut être compris non comme des mesures préventives de famines mais comme la constitution de stocks de réserve pour nourrir les armées qui seraient un jour jetées dans la guerre impérialiste.

D'autre part, pour pouvoir affronter le marché mondial et le bloc américain, le bloc russe devrait :

  • augmenter ses capacités de production et donc accroître le taux d'exploitation des ouvriers (productivité). On "constate en 76 un ralentissement des taux de croissance de la productivité des importations et des investissements" (N.E.D, 9 septembre 77). Cela veut dire que le capital des pays du COMECON est dans l'incapacité de moderniser son appareil productif. Fini le temps de l'importation du capital occidental à haute dose. Pour "rentabiliser" le capital existant -particulièrement vétusté comme le montre la faible rotation du capital fixe - il faudrait en plus de la diminution du salaire réel des ouvriers par la pénurie contrôlée, diminuer le nombre d'ouvriers, ouvrir la voie au chômage. C'est une solution tentante pour le capitalisme des pays de l'Est; mais céder à cette tentation signifierait ouvrir en même temps la vanne des explosions sociales en chaîne, alors que la stabilité fragile de ces pays a reposé depuis la guerre sur leur politique de "plein emploi". La combativité intacte du prolétariat, les réactions de classe qui se sont fait jour en Europe de l'Est, même de façon dispersée, de Radom jusqu'à Karl-Marx-Stadt et au bassin houiller roumain, montrent la fragilité des préparatifs idéologiques à la guerre impérialiste dans le bloc russe. Autrement plus efficace et pernicieuse que la "patrie socialiste", est la campagne Carter des "droits de l'homme" comme instrument de préparation idéologique.

Enfin, le renforcement de la main mise économique sur les pays du bloc n'a renforcé que formellement la cohésion du COMECON. La note à payer présentée par l'impérialisme russe à ses alliés reste trop lourde, les avantages économiques et politiques trop faibles à côté de ceux du bloc américain, pour que soit assurée la stabilité et la solidité du bloc. Comme la montre l'écho rencontré par la campagne Carter dans les "démocraties populaires" (Charte des 77, opposition interne jusque dans le SlD, opposition "démocratique" en Pologne), le renforcement du bloc s'est accompagné aussi du renforcement des for ces centrifuges qui viennent affaiblir la cohésion du bloc.

Alors que les contradictions s'accumulent dans le bloc russe, il appartient aux révolutionnaires d'évaluer le rapport de forces entre les classes, c'est-à-dire les conditions objectives d'éclatement de la révolution mondiale en Europe de l'Est.

IV) CRISE POLITIQUE ET LUTTE DE CLASSE

La mise en place du capitalisme d'Etat en Europe de l'Est a simplifié le cadre politique dans le quel se déroule la vie même du capital. La victoire de l'URSS dans cette partie de l'Europe a entraîné des changements politiques profonds : instauration du parti unique, élimination des partis proaméricains socio-démocrates, libéraux ou paysans. S'il subsiste encore aujourd'hui officiellement d'autres partis à côté du parti étatique, tels le parti paysan polonais ou les partis chrétiens démocrate et libéral démocrate en RDA, c'est uniquement comme succursale du parti Etat; leur existence anachronique reflète en fait non un pluralisme de type occidental, mais la subsistance d'un important secteur paysan, voir confessionnel, sans qu'ils représentent une force d'opposition. Le même phénomène se retrouve en URSS où le parti stalinien russe coexiste avec d'autres partis "communistes" ou "nationaux" (ukrainien, etc.), censés représenter spécifiquement non des groupes sociaux particuliers mais des "nationalités" (géorgiens, arméniens, etc.).

Malgré ces particularités, la mise en place du capitalisme d'Etat sous forme violente dans ces pays, a abouti au parti unique. Ce qui n'a pu être réellement réalisé sur le plan économique, la fusion du capital avec l'Etat, l'a été sur le plan politique. L'existence de tels partis expriment, sous la forme la plus pure, la décadence du mode démocratique de la dictature bourgeoise. Au siècle dernier, la subsistance de classes représentant d'anciens modes de production (noblesse, paysannerie) obligeait la bourgeoisie à coexister, à s'accommoder de ces forces archaïques au sein de l'Etat. La domination progressive de la bourgeoisie sur l'Etat devait éliminer de telles forces ; l'instabilité de la base économique de sa domination avec le déclin de son propre système devait l'amener de plus en plus à enlever le voile des "libertés" recouvrant sa dictature de classe ; le déclin du capitalisme a contraint la bourgeoisie à fusionner totalement avec l'Etat, dernier rempart de sa domination. Cette tendance à la disparition de tout le con tenu formel de la démocratie s'est réalisé là où la classe capitaliste est la plus faible, la moins assise économiquement : dans le tiers-monde et en Europe de l'Est. Le renforcement du totalitarisme de l'Etat à l'Ouest montre qu'une telle tendance est non seulement universelle mais irréversible. Seule la force relative du capitalisme a laissé subsister des partis représentant les couches archaïques du capitalisme dans les pays les plus développés, la démocratie cessant d'être un mécanisme de fonctionnement du capital pour ne plus avoir qu'une simple fonction de mystification, ("libertés démocratiques", élections "libres", etc.). La faiblesse même du capitalisme à l'Est, la faiblesse de la classe bourgeoise constituée inorganiquement dans l'Etat ne lui donne pas les moyens de se payer le luxe de cet opium inefficace pour calmer les souffrances de prolétaires totalement démunis. La classe capitaliste fusionne directement avec la police et l'armée dans l'Etat à travers le parti unique qui apparaît comme son état-major. On ferait une lourde erreur si l'on croyait que la concentration en un tout de la classe capitaliste, sa totale fusion avec l'Etat ont supprimé les contradictions internes de la classe bourgeoise et éliminé toute espèce de crise politique en son sein. Les purges sanglantes au sein des partis staliniens au pouvoir depuis plus de quarante ans, ont montré que le capitalisme d'Etat n'apportait pas une consolidation de la classe dominante. Les épurations, les coups d'Etat, les règlements de compte forment la toile de fond de la vie politique de la bourgeoisie. Les scissions de la classe bourgeoise, ses déchirements en intérêts divergents ne se manifestent plus au travers de partis multiples mais au sein même du parti unique, ce qui a pour effet d'accroître l'instabilité et la fragilité de l'Etat, les événements de 56 en Hongrie en sont l'exemple le plus frappant lors de la scissions du parti en deux, entre la fraction Ralosi et la fraction Nagy. De fait, la crise permanente auquel correspond le capitalisme d'Etat en traîne une crise permanente de la bourgeoisie prisonnière du cadre totalitaire et étouffant qu'elle s'est donnée, le parti unique, pour main tenir sa domination.

La crise ouverte du capitalisme, ses manifestations, n'ont pu que mettre à nu une telle réalité ; élimination de Khroutchev, printemps de Prague, remplacement de Gomulka par Gierek. Si la crise politique tend de plus en plus à s'affirmer au grand jour, sortant du champ clos des affrontements de cliques au sein du parti étatique pour s'étaler sur la place publique, cela tient à l'accumulation grandissante des contradictions au sein de chaque capital national du bloc. L'austérité imposée par le capital russe, non seulement menace la cohésion sociale dans les "démocraties populaires", mais son poids est trop lourd à supporter pour des bourgeoisies congénitalement faibles, qui sans espoir de pou voir trouver des débouchés nécessaires à l'Ouest 53 trouvent néanmoins ramenées vers le bercail du COMECON.

Depuis quelques années, depuis surtout la campagne Carter sur les "droits de l'homme" et à la suite des espoirs nés dans certains cénacles intellectuels des accords d'Helsinki, on a vu apparaître de l'URSS jusqu'en Pologne, RDA, Tchécoslovaquie des groupes d'opposition dans ou en dehors des partis uniques réclamant l'instauration de "libertés démocratiques" et le pluralisme politique. Si en URSS, cette opposition est essentiellement limitée aux cercles intellectuels qui réclament une plus grande liberté de pensée dans leurs travaux, elle se teinte d'opposition nationaliste anti "grand-russien" dans les républiques non russes. Ces deux formes viennent se combiner dans les "démocraties populaires" : les intellectuels réclament des "libertés" soutenus cette fois plus ou moins ouvertement par des fractions de la bourgeoisie souhaitant prendre des distances économiquement et politiquement avec la ruineuse "amitié" de l'ours rus se. Dans un pays comme la Pologne, l'essor de la lutte de classe, l'impossibilité de briser par la force totalitaire de l'Etat le farouche prolétariat polonais, a fait naître une armée de cercles ou groupes d'opposition se proclamant les "défenseurs des ouvriers" tel le KOR de Kuron. Ce sont ces éléments qui font pleurer de joie les trotskystes et autres défenseurs du rétablissement de la "démocratie ouvrière''. Ces bons pèlerins de la "liberté démocratique" vont même jusqu'à affirmer (staliniens et Libertés en Europe de l'Est, Cahier Rouge n°2 "série Pays de l'Est") : "le caractère extraordinairement subversif de la revendication des libertés démocratiques en Europe de l'Est". Subversif ? Laissons parler l'un des représentants du courant "démocratique" Lipinski : "Un système dé pourvu d'un mécanisme d'adaptation continu, un système rigide qui détruit les critiques, qui n'est pas soumis à un contrôle social, qui ne respecte pas les libertés critiques fondamentales, un tel système n'est pas efficace". (Interview du Nouvel Observateur, 15 mai 1976). Main tenir la cohésion, assurer la survie, l'efficacité" du système capitaliste, voilà le programme" subversif" qu'une fois de plus les trotskystes découvrent dans de tels organismes bourgeois. Il est difficile de connaître l'écho de tels groupes chez les ouvriers : inexistant en URSS où l'activité de l'intelligentsia ne rencontre que méfiance, il semble avoir été plus grand spécifiquement en Pologne dans le milieu ouvrier[5]. Cependant de telles tentatives de constituer une opposition ne signifient pas que des "régimes démocratiques" soient à l'ordre du jour en Europe de l'Est. La crise du capitalisme signifie l'accentuation du caractère totalitaire de l'Etat, la mise au pas de l'ensemble de la société. Cette emprise renforcée du capital sur le corps social ne peut se relâcher que momentanément avec l'explosion de conflits sociaux; un tel relâchement n'est alors que temporaire et prépare des mesures totalitaires nouvelles pour briser la résistance du prolétariat. L'opposition "démocratique" en Pologne n'est que le corollaire exact, le complément du renforcement de la dictature de l'Etat capitaliste, concentrée dans le parti unique. Adam Michnik, représentant du KOR, l'avouait cyniquement il y a peu de temps (Esprit, janvier 1977) : "Postuler un renversement révolutionnaire de la dictature du parti, organiser des tentatives dans ce but, serait aussi irréaliste que dangereux". L'emprise grandissante de l'URSS sur ses alliés ne laisse à cette "opposition" pas d'autre choix que d'être l'opposition officieuse du capital d'Etat, dans une acceptation tacite ou résignée du bloc russe constitué.

En dehors de sa fonction de canaliser localement le mécontentement des ouvriers dans des campagnes de signatures contre la répression, les "oppositions démocratiques" ont peu de chance de rencontrer un écho quand elles menacent la domination de l'impérialisme russe et proposent une rupture avec le bloc (Charte des 77 en Tchécoslovaquie). En aucun cas, elles ne pourront se transformer en partis d'opposition ; elles ne pourront que coexister à côté du parti unique aussi longtemps que le capital national et l'URSS le jugeront bon. C'est cette politique que le capital polonais avait mené en 56 ; une fois épuisé le mécontentement ouvrier et stabilisé le pou voir, les groupes d'opposition surgis, disparaissaient avec ou sans répression ouverte. A l'Est pas plus qu'à l'Ouest, le prolétariat n'a de "libertés" à défendre, ni d'amis sur qui compter. La seule liberté que revendique le prolétariat, c'est celle de détruire le capitalisme pourrissant qui l'écrase toujours plus. Le prolétariat prendra les armes à la main la liberté de s'organiser et de lutter pour la destruction du système. Il prendra la liberté d'enlever toute liberté de la classe bourgeoise de l'exploiter Cette vérité du marxisme, martelée incessamment par Lénine face à tous les "démocrates" du prolétariat, est plus que jamais vraie en Europe de l'Est.

De l'insurrection en Saxe et à Berlin en 53, de l’explosion de 56 en Hongrie jusqu'aux chantiers de la Baltique en 71, le prolétariat do l'Europe de l'Est a montré qu'il n'était pas une fraction séparée du prolétariat mondial, mais un de ses détachements. Il a montré par sa combativité et son héroïsme que la possibilité da la révolution prolétarienne n'est plus une utopie cultivée par quelques "archéo-marxistes".

Certes, le prolétariat des pays de l'Est devra franchir de durs obstacles pour retrouver la voie d'Octobre 17 :

  • l'encadrement impitoyable et totalitaire de l'Etat, du capitalisme d'Etat, qui atomise plus qu’ailleurs la classe ouvrière,
  • l'écrasement inouï du prolétariat russe qui a détruit toute continuité organisationnelle avec la vague révolutionnaire des années 20,
  • la difficulté à tirer les leçons de son combat, une fois la lutte retombée en l'absence d'organisations politiques révolutionnaires.

Les surgissements du prolétariat en Europe de l'Est montrent que le prolétariat y a moins de peine à manifester sa combativité et à étendre la lutte de classe qu'en Russie où le degré des affrontements reste beaucoup plus faible et dispersé dans le temps et l'espace (explosions locales totalement isolées), parce que le capitalisme d'Etat dans ces pays seront de plus en plus des zones de faiblesse du capital mondial face au prolétariat mondial.

Cependant, le rôle central du prolétariat ouest-européen dans la lutte de classe internationale, sa concentration, le surgissement depuis le réveil de la lutte de classe en 66 d'organisations politiques sécrétées pour tirer les leçons de son combat, son niveau de conscience historique de classe plus développé, vont être un catalyseur décisif en Europe de l'Est pour transformer cette combativité accumulée depuis 71 en énergie révolutionnaire consciente capable de renverser la dictature de fer du capitalisme au niveau mondial.


[1] GLAT : adresse : Renée TOGNY, B.P 620 09 75421 PARIS CEDEX 09.

[2] Il va de soi qu'aucune isolation d'un phénomène historique n'est "fatale", dans le sens que ce sont les hommes qui font leur propre histoire. C'est plutôt la survie du capitalisme avec l'échec de la vague révolutionnaire de 17-21 qui a donné une réalité à un tel phénomène.

[3] Organe de la Gauche Communiste en France. Voir Bulletin d'Etudes et de Discussions n°9.

[4] Celle-ci ne peut être d'aucun secours pour les pays les plus endettés (Pologne, Hongrie). Cela est si vrai que ces deux derniers, plus la Tchécoslovaquie, ont récemment laissé entendre, officieusement, qu'ils tenaient à recevoir des prêts du FMI, voire à y adhérer. Le FMI l'invention du capital américain, il est inutile de préciser que cela ne serait possible que si ces pays passaient dans ce bloc. Le renforcement du bloc russe sur ses satellites montre qu'un tel projet est une illusion.

[5] Signatures des pétitions du KOR par des milliers d'ouvriers polonais, etc.