Les causes de la prospérité consécutive à la Seconde Guerre mondiale (débat interne au CCI)

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mailAu printemps 2005, le CCI a ouvert un débat interne portant sur l'analyse économique de la période de très forte croissance qui a succédé à la Seconde Guerre mondiale (encore appelée "Les Trente glorieuses") et qui fait figure d'exception au sein de la décadence du capitalisme du point de vue des performances économiques puisqu'elle présente les taux de croissance les plus élevés de toute l'histoire du capitalisme 1. Ce débat a résulté de la mise en évidence, déjà ancienne, d'une contradiction entre différents textes du CCI à propos du rôle joué par la guerre face à la question cruciale de l'insuffisance de débouchés solvables pour l'économie capitaliste. Une première question se trouvait ainsi posée à notre organisation : les destructions provoquées par la guerre permettent-elles la création de nouveaux débouchés ? Mais cette première question, quand une réponse négative lui était donnée, en appelait automatiquement une autre : quelle explication cohérente, se basant sur d'autres facteurs que les destructions provoquées par la Seconde guerre mondiale, pouvait-elle être donnée aux Trente glorieuses ? Le débat sur ces questions est en cours et les différentes positions en présence ne sont pas achevées. Ces dernières présentent néanmoins un niveau suffisant d'élaboration leur permettant d'ores et déjà d'être publiées à l'extérieur de notre organisation en vue d'alimenter le débat, en particulier dans le milieu des éléments en recherche s'orientant vers les positions de la Gauche communiste.

Même si, dans la réalité, les développements de la crise avant et depuis la fin des "Trente glorieuses" ont largement montré que cette période ne constituait qu'une exception au sein d'un siècle de décadence du capitalisme, l'importance des questions débattues n'est néanmoins pas à négliger. En effet, ces questions renvoient au cœur de l'analyse marxiste permettant de comprendre aussi bien le caractère historiquement limité du mode de production capitaliste, que l'entrée en décadence de ce système et le caractère insoluble de sa crise actuelle ; c'est-à-dire qu'elles concernent un des principaux fondements objectifs matériels de la perspective révolutionnaire du prolétariat.

Le contexte du débat : certaines contradictions de nos analyses

La relecture critique de notre brochure, La décadence du capitalisme 2, a suscité une réflexion au sein de notre organisation et a donné naissance à un débat contradictoire dont les termes étaient déjà posés dans le mouvement ouvrier - et notamment au sein de la Gauche communiste - concernant les implications économiques de la guerre en phase de décadence du capitalisme. En effet, La décadence du capitalisme développe explicitement l'idée que les destructions provoquées par les guerres de la phase de décadence, et en particulier les guerres mondiales, sont à même de constituer un débouché à la production capitaliste, celui de la reconstruction :

"... les débouchés se sont rétrécis de façon vertigineuse. De ce fait, le capitalisme a dû recourir à la destruction et à la production de moyens de destruction comme palliatifs pour tenter de compenser ses pertes accélérées en 'espace vital'" (Chapitre : Quel développement des forces productive ? Paragraphe : La "croissance" mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale)

"Dans la destruction massive en vue de la reconstruction, le capitalisme découvre une issue dangereuse et provisoire, mais efficace, pour ses nouveaux problèmes de débouchés.

Au cours de la première guerre, les destructions n'ont pas été "suffisantes" (...) Dès 1929, le capitalisme mondial se heurte de nouveau à une crise.

Tout comme si la leçon avait été retenue, les destructions de la Seconde Guerre mondiale sont beaucoup plus importantes en intensité et en étendue (...) une guerre qui, pour la première fois, se donne le but conscient de détruire systématiquement le potentiel industriel existant. La "prospérité" de l'Europe et du Japon après la guerre semble déjà systématiquement prévue au lendemain de la guerre. (Plan Marshall, etc.)" (Paragraphe : Le cycle guerre-reconstruction)

Une telle idée est également présente dans certains textes de l'organisation (notamment de la Revue internationale) de même que chez nos prédécesseurs de Bilan qui, dans un article intitulé "Crises et cycles dans l'économie du capitalisme agonisant", affirmaient : "Le massacre va dès lors constituer pour la production capitaliste un immense débouché ouvrant de "magnifiques" perspectives (...) Si la guerre est le grand débouché de la production capitaliste, dans la "paix" le militarisme (en tant qu'ensemble des activités préparant la guerre) réalisera la plus-value des productions fondamentales contrôlées par le capital financier " (Bilan n° 11 ; septembre 1934 - republié dans la Revue internationale n° 103).

Par contre, d'autres textes de l'organisation, parus avant et après la brochure sur La décadence du capitalisme, développent une analyse opposée du rôle de la guerre en période de décadence, rejoignant en cela le "Rapport adopté à la Conférence de juillet 1945 de la Gauche Communiste de France", pour qui la guerre :

"fut le moyen indispensable au capitalisme lui ouvrant des possibilités de développement ultérieur, à l'époque où ces possibilités existaient et ne pouvaient être ouvertes que par le moyen de la violence. De même, le croulement du monde capitaliste ayant épuisé historiquement toutes les possibilités de développement, trouve dans la guerre moderne, la guerre impérialiste, l'expression de ce croulement qui, sans ouvrir aucune possibilité de développement ultérieur pour la production, ne fait qu'engouffrer dans l'abîme les forces productives et accumuler à un rythme accéléré ruines sur ruines." (Souligné par nous).

Le rapport sur le Cours historique adopté au 3e congrès du CCI 3, se réfère explicitement à ce passage du texte de la GCF de même que l'article Guerre, militarisme et blocs impérialistes dans la décadence du capitalisme publié en 1988 4, où il est souligné :

"Et ce qui caractérise toutes ces guerres, comme les deux guerres mondiales, c'est qu'à aucun moment, contrairement à celles du siècle dernier, elles n'ont permis un quelconque progrès dans le développement des forces productives, mais n'ont eu d'autre résultat que des destructions massives laissant complètement exsangues les pays où elles se sont déroulées (sans compter les horribles massacres qu'elles ont provoqués)."

Le cadre du débat

Pour importantes que soient ces questions, puisque la réponse que leur donnent les révolutionnaires participe directement de la cohérence de leur cadre politique général, il convient néanmoins de préciser qu'elles sont d'une nature différente de certaines autres qui participent directement à délimiter le camp du prolétariat de celui de la bourgeoisie, comme l'internationalisme, le rôle anti-ouvrier des syndicats, de la participation au jeu parlementaire, etc. Autrement dit, les différentes analyses en présence sont entièrement compatibles avec la plate-forme du CCI.

Si des idées de La décadence du capitalisme se sont ainsi trouvé critiquées, remises en cause, c'est cependant avec la même méthode et le même cadre global d'analyse auxquels le CCI se référait déjà au moment de l'écriture de cette brochure et qu'il a enrichis depuis lors 5. Nous en rappelons les éléments constitutifs essentiels :

1. La reconnaissance de l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence avec l'éclatement de la Première Guerre mondiale au début du 20e siècle et du caractère dorénavant insurmontable des contradictions qui assaillent ce système. Il s'agit ici de la compréhension des manifestations et des conséquences politiques du changement de période tel que le caractérisait le mouvement ouvrier à cette époque, notamment lorsqu'il parlait à son propos de "l'ère des guerres et des révolutions" au sein de laquelle le système était désormais entré.

2. Lorsqu'on analyse la dynamique du mode de production capitaliste sur toute une période, ce n'est pas à l'étude séparée des différents acteurs capitalistes (nations, entreprises, etc.) qu'il convient de procéder, mais bien à celle de l'entité capitalisme mondial prise comme un tout, laquelle fournit la clé pour comprendre les spécificités de chacune de ses parties. C'était aussi la méthode de Marx lorsque, étudiant la reproduction du capital, il précise : "Pour débarrasser l'analyse générale d'incidents inutiles, il faut considérer le monde commerçant comme une seule nation." (Livre I du Capital).

3. "Contrairement à ce que prétendent les adorateurs du capital, la production capitaliste ne crée pas automatiquement et à volonté les marchés nécessaires à sa croissance. Mais en généralisant ses rapports à l'ensemble de la planète et en unifiant le marché mondial, il a atteint un degré critique de saturation des mêmes débouchés qui lui avaient permis sa formidable expansion du 19ème siècle. De plus la difficulté croissante pour le capital de trouver des marchés où réaliser sa plus-value, accentue la pression à la baisse qu'exerce sur son taux de profit l'accroissement constant de la proportion entre la valeur des moyens de production et celle de la force de travail qui les met en œuvre. De tendancielle, cette baisse du taux de profit devient de plus en plus effective, ce qui entrave d'autant le procès d'accumulation du capital, et donc le fonctionnement de l'ensemble des rouages du système" (Plate-forme du CCI)

4. Il revient à Rosa Luxemburg, en s'appuyant sur les travaux de Marx et critiquant ce qu'elle considérait être certaines insuffisances de ceux-ci, d'avoir mis en évidence de façon centrale que l'enrichissement du capitalisme, comme un tout, dépendait des marchandises produites en son sein et échangées avec des économie précapitalistes, c'est-à-dire pratiquant l'échange marchand mais n'ayant pas encore adopté le mode de production capitaliste : "Mais dans la réalité les conditions concrètes de l'accumulation du capital total diffèrent des conditions de la reproduction simple du capital social total comme de celles de l'accumulation du capital individuel. Le problème se pose ainsi : comment s'effectue la reproduction sociale si l'on pose le fait que la plus-value n'est pas tout entière consommée par les capitalistes, mais qu'une part croissante en est réservée à l'extension de la production ? Dans ces conditions, ce qui reste du produit social, déduction faite de la partie destinée au renouvellement du capital constant, ne peut a priori être entièrement consommé par les ouvriers et par les capitalistes ; et ce fait est la donnée essentielle du problème. Il est donc exclu que les ouvriers et les capitalistes puissent réaliser le produit total eux-mêmes. Ils ne peuvent réaliser que le capital variable, la partie usée du capital constant et la partie consommée de la plus-value ; ce faisant ils recréent seulement les conditions nécessaires à la continuation de la reproduction à la même échelle. Mais ni les ouvriers ni les capitalistes ne peuvent réaliser eux-mêmes la partie de la plus-value destinée à la capitalisation. La réalisation de la plus-value aux fins d'accumulation se révèle comme une tâche impossible dans une société composée exclusivement d'ouvriers et de capitalistes". (Rosa Luxemburg, L'accumulation du Capital ; Chapitre : La reproduction du capital et son milieu). Le CCI reprend à son compte cette position, ce qui ne veut pas dire qu'il ne puisse pas exister au sein de notre organisation d'autres positions qui critiquent l'analyse économique de Rosa, comme nous le verrons en particulier à propos de l'une des positions en présence dans le débat. De la même façon, ces analyses avaient été combattues en leur temps, non seulement par les courants réformistes, qui estimaient que le capitalisme n'était pas condamné à provoquer des catastrophes croissantes, mais aussi par des courants révolutionnaires, et non des moindres, représentés notamment par Lénine et Pannekoek, qui considéraient que le capitalisme était devenu un mode de production historiquement obsolète, même si leurs explications différaient de celle de Rosa Luxemburg.

5. Le phénomène de l'impérialisme découle justement de l'importance que représente, pour les pays développés, l'accès aux marchés extra-capitalistes : "L'impérialisme est l'expression politique du processus de l'accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde." (Rosa Luxemburg, L'accumulation du Capital ; Chapitre : Le protectionnisme et l'accumulation)

6. Le caractère historiquement limité des débouchés extra-capitalistes constitue le fondement économique de la décadence du capitalisme. La Première Guerre mondiale est l'expression d'une telle contradiction. Le partage du monde par les grandes puissances étant achevé, les plus mal loties en colonies parmi ces puissances n'ont alors d'autre choix, pour accéder aux marchés extra-capitalistes, que d'entreprendre un repartage du monde par la force militaire. L'entrée du capitalisme dans sa phase de déclin signifie que les contradictions qui assaillent ce système sont désormais insurmontables.

7. La mise en place de mesures de capitalisme d'Etat constitue un moyen que se donne la bourgeoisie, dans la décadence du capitalisme, pour faire en sorte, à travers différents palliatifs, de freiner l'enfoncement dans la crise et d'en atténuer les manifestations les plus brutales, afin d'éviter qu'elles ne se manifestent à nouveau sous la forme brutale qu'avait revêtu la crise de 1929.

8. Dans la période de décadence, le crédit constitue un moyen essentiel par lequel la bourgeoisie tente de pallier à l'insuffisance de débouchés extra-capitalistes. L'accumulation d'une dette mondiale de moins en moins contrôlable, l'insolvabilité croissante des différents acteurs capitalistes et les menaces de déstabilisation profonde de l'économie mondiale qui en résultent illustrent l'impasse de ce palliatif.

9. Une manifestation typique de la décadence du capitalisme est constituée, sur le plan économique, par l'envol des dépenses improductives. Celles-ci sont la manifestation du fait que le développement des forces productives se trouve de plus en plus entravé par les contradictions insurmontables du système : les dépenses militaires (armements, opérations militaires) pour faire face à l'exacerbation mondiale des tensions impérialistes ; les dépenses pour entretenir et équiper les forces de répression pour faire face, en dernière instance, à la lutte de classe ; la publicité, arme de la guerre commerciale pour vendre sur un marché sursaturé, etc. Du point de vue économique, de telles dépenses constituent une pure perte pour le capital.

L'articulation des positions en présence

Au sein du CCI, il existe une position qui, tout en étant d'accord avec notre plate-forme, est en désaccord avec de nombreux aspects de la contribution de Rosa Luxemburg sur les fondements économiques de la crise du capitalisme 6. Pour cette position, les fondements de la crise se situent dans cette autre contradiction mise en évidence par Marx, la baisse du taux de profit. Tout en rejetant les conceptions (bordiguistes et conseillistes notamment) qui imaginent que le capitalisme peut générer automatiquement et éternellement l'expansion de son propre marché à la simple condition que le taux de profit soit suffisamment élevé, elle souligne que la contradiction fondamentale du capitalisme ne se situe pas tant dans les limites du marché en elles-mêmes (c'est-à-dire la forme sous laquelle se manifeste la crise), mais bien dans celles qui s'imposent à l'expansion de la production.

Le débat de fond dont relève la discussion de cette position est plus celui déjà mené en polémique avec d'autres organisations (même s'il existe des différences dans les positions en présence) à propos de la baisse du taux de profit et de la saturation des marchés7. Néanmoins, comme nous allons le voir par la suite, dans le débat actuel il existe une certaine convergence entre cette position et une autre dite du "capitalisme d'Etat keynésiano-fordiste" qui est présentée ci-après. Ces deux positions reconnaissent l'existence d'un marché interne aux rapports de production capitalistes qui a constitué un facteur de prospérité au cours de la période des "Trente Glorieuses", et analysent la fin de cette dernière comme le produit de la contradiction "baisse du taux de profit".

Les autres positions qui se sont exprimées dans le débat se revendiquent de la cohérence développée par Rosa Luxemburg, accordant à la question de l'insuffisance des marchés extra-capitalistes un rôle central dans la crise du capitalisme.

C'est justement en s'appuyant sur ce cadre d'analyse qu'une partie de l'organisation a estimé qu'il existait des contradictions dans la brochure sur La décadence du capitalisme, qui se revendique aussi d'un tel cadre, dans la mesure où cette brochure fait résulter l'accumulation ayant été à la base de la prospérité des Trente glorieuses de l'ouverture d'un marché, celui de la reconstruction, qui n'a rien d'extra-capitaliste.

Face à ce désaccord exprimé en notre sein, il s'est développé une position - présentée sous le titre "L'économie de guerre et le capitalisme d'Etat" - qui, quoique critique par rapport à certains aspects de notre brochure, lui reprochant notamment des manques de rigueur de même qu'une absence de référence au plan Marshall pour expliquer la reconstruction proprement dite, n'en constitue pas moins, sur le fond, "une défense de l'idée que la prospérité de la période des années 50 et 60 est déterminée par la situation globale des rapports impérialistes et l'instauration d'une économie de guerre permanente suite à la deuxième guerre mondiale".

Au sein de cette partie de l'organisation remettant en cause l'analyse effectuée par La décadence du capitalisme de la phase des Trente Glorieuses, il existe en fait deux interprétations de la prospérité de cette période.

La première interprétation, présentée ci-dessous sous le titre "Marchés extra-capitalistes et endettement", ne fait que reprendre à son compte, en les revalorisant, ces deux facteurs déjà avancés par l'organisation à différentes étapes de son existence8. Selon cette position, "ces deux facteurs sont suffisants pour expliquer la prospérité des Trente Glorieuses".

La seconde interprétation, présentée sous le titre "Le capitalisme d'Etat keynésiano-fordiste", "part du même constat établi dans notre brochure sur La décadence - le constat de la saturation relative des marchés en 1914 eu égard aux besoins de l'accumulation atteint à l'échelle mondiale -, et développe l'idée que le système y a répondu en instaurant une variante de capitalisme d'Etat qui s'appuie sur une tri-répartition contrainte (keynésianisme) de forts gains de productivité (fordisme) au bénéfice des profits, des revenus de l'Etat et des salaires réels".

L'objectif de ce premier article à propos du débat en notre sein sur les Trente Glorieuses est de se limiter à une présentation générale de celui-ci, comme nous venons de le faire, et de procéder à l'exposé synthétique de chacune des trois positions principales ayant alimenté la discussion, comme nous le faisons ci-après 9. Plus tard seront publiées des contributions contradictoires entre les différents points de vue, ceux évoqués ici, ou bien encore d'autres s'ils devaient en apparaître au cours du débat. A cette occasion les différentes positions en présence pourront être également être explicitées davantage.

L'économie de guerre et le capitalisme d'Etat

Le point de départ de cette position a déjà été explicité par la Gauche communiste de France en 1945. Celle-ci considère qu'à partir de 1914 les marchés extra-capitalistes qui ont fourni au capitalisme son nécessaire champ d'expansion pendant sa période ascendante ne sont plus capables de remplir ce rôle : "Cette période historique est celle de la décadence du système capitaliste. Qu'est-ce que cela signifie ? La bourgeoisie qui, avant la première guerre impérialiste, vivait et ne peut vivre que dans une extension croissante de sa production, est arrivée à ce point de son histoire où elle ne peut plus dans son ensemble réaliser cette extension. (...) Aujourd'hui à part des contrées lointaines inutilisables, à part des débris dérisoires du monde non capitaliste, insuffisants pour absorber la production mondiale, il se trouve maître du monde, il n'existe plus devant lui les pays extra-capitalistes qui pouvaient constituer pour son système des nouveaux marchés : ainsi son apogée est aussi le point où commence sa décadence".10

L'histoire économique depuis 1914 est celle des tentatives de la classe bourgeoise, dans différents pays et à différents moments, de surmonter ce problème fondamental : comment continuer à accumuler la plus-value produite par l'économie capitaliste dans un monde déjà partagé entre les grandes puissances impérialistes et dont le marché est incapable d'absorber l'ensemble de cette plus-value ? Et puisque les puissances impérialistes ne peuvent plus s'étendre qu'aux dépens de leurs rivales, dès qu'une guerre se termine il faut se préparer à la suivante. L'économie de guerre devient le mode de vie permanent de la société capitaliste. "La production de guerre n'a pas pour objectif la solution d'un problème économique. A l'origine elle est le fruit d'une nécessité de l'Etat capitaliste de se défendre contre les classes dépossédées et de maintenir par la force leur exploitation, d'une part, et d'assurer par la force ses positions économiques et de les élargir aux dépens des autres Etats impérialistes (...) La production de guerre devient ainsi l'axe de la production industrielle et le principal champ économique de la société" (Internationalisme, "Rapport sur la situation internationale", Juillet 1945).

La période de la Reconstruction - les "30 Glorieuses" - est un moment particulier de cette histoire.

Trois caractéristiques économiques du monde en 1945 sont à souligner ici :

  • Premièrement, il y a l'énorme prépondérance économique et militaire des Etats-Unis, fait quasiment sans précédent dans l'histoire du capitalisme. Les Etats-Unis à eux seuls représentent la moitié de la production mondiale et détiennent presque 80% des réserves mondiales d'or. Ils sont le seul pays belligérant dont l'appareil productif est sorti indemne de la guerre : son PIB a doublé entre 1940 et 1945. Ils ont absorbé tout le capital accumulé de l'empire britannique pendant des siècles d'expansion coloniale, plus une bonne partie de celui de l'empire français.

  • Deuxièmement, il y a une conscience aiguë parmi les classes dominantes du monde occidental qu'il est indispensable d'élever le niveau de vie de la classe ouvrière si elles veulent écarter le danger de troubles sociaux pouvant faire le jeu des Staliniens et donc du bloc impérialiste russe adverse. L'économie de guerre intègre donc un nouveau volet, dont nos prédécesseurs de la GCF n'avaient pas vraiment conscience à l'époque : l'ensemble des prestations sociales (santé, allocations chômage, retraites, etc.) que la bourgeoisie - et surtout la bourgeoisie du bloc occidental - met en place à partir du début de la Reconstruction dans les années 1940.

  • Troisièmement, le capitalisme d'Etat qui, avant la deuxième guerre mondiale, avait exprimé une tendance vers l'autarcie des différentes économies nationales est maintenant encadré dans une structure de blocs impérialistes qui déterminent les relations économiques entre les Etats (système Bretton Woods pour le bloc américain, Comecon pour le bloc russe).

Pendant la Reconstruction le capitalisme d'Etat connaît une évolution qualitative : la part de l'Etat dans l'économie nationale devient prépondérante.11 Même aujourd'hui, après 30 années de prétendu « libéralisme », les dépenses de l'Etat continuent de représenter entre 30 et 60% des PIB des pays industrialisés.

Ce nouveau poids de l'Etat représente une transformation de quantité en qualité. L'Etat n'est plus seulement le « comité exécutif » de la classe dominante, il est aussi le plus grand employeur et le plus grand marché. Aux Etats-Unis, par exemple, le Pentagone devient le principal employeur du pays (entre trois et quatre millions de personnes, civils et militaires compris). En tant que tel, il joue un rôle critique dans l'économie et permet l'exploitation plus à fond des marchés existants.

La mise en place du système Bretton Woods permet également la mise en place de mécanismes de crédit plus sophistiqués et moins fragiles que par le passé : le crédit à la consommation se développe et les institutions économiques mises en place par le bloc américain (FMI, Banque Mondiale, GATT) permettent d'éviter des crises financières et bancaires.

L'énorme prépondérance économique des Etats-Unis a permis à la bourgeoisie américaine de dépenser sans compter afin d'assurer sa domination militaire face au bloc russe : elle a soutenu deux guerres sanglantes et coûteuses (en Corée et au Vietnam) ; les plans de type Marshall et les investissements à l'étranger ont financé la reconstruction des économies ruinées en Europe et en Asie (notamment en Corée et au Japon). Mais cet énorme effort - déterminé non pas par le fonctionnement « classique » du capitalisme mais par l'affrontement impérialiste qui caractérise la décadence du système - a fini par ruiner l'économie américaine. En 1958 la balance de paiements américaine est déjà déficitaire et, en 1970, les Etats-Unis ne détiennent plus que 16% des réserves mondiales d'or. Le système Bretton Woods prend l'eau de toutes parts, et le monde plonge dans une crise dont il n'est plus sorti jusqu'à nos jours.

Les marchés extra-capitalistes et l'endettement

Loin de participer au développement des forces productives sur des bases comparables à celles de l'ascendance du capitalisme, la période des Trente Glorieuses se caractérise par un énorme gaspillage de plus-value qui signale l'existence des entraves au développement des forces productives propres à la décadence de ce système.

La reconstruction consécutive à la Première Guerre mondiale ouvrit une phase de prospérité de seulement quelques années pendant lesquelles, comme avant l'éclatement du conflit, la vente aux marchés extra-capitalistes a constitué le débouché nécessaire à l'accumulation capitaliste. En effet, même si le monde était alors partagé entre les plus grandes puissances industrielles, il était cependant encore loin d'être dominé par les rapports de production capitalistes. Néanmoins, la capacité d'absorption des marchés extra-capitalistes devenant insuffisante au regard de la masse des marchandises produites par les pays industrialisés, la reprise se brisa rapidement sur l'écueil de la surproduction avec la crise de 1929.

Toute différente fut la période ouverte par la reconstruction consécutive à la Seconde Guerre mondiale qui surpassa les meilleurs indicateurs économiques de l'ascendance du capitalisme. Pendant plus de deux décennies, une croissance soutenue a été portée par les gains de productivité les plus importants de l'histoire du capitalisme, dus en particulier au perfectionnement du travail à la chaîne (fordisme), à l'automatisation de la production et leur généralisation partout où c'était possible.

Mais il ne suffit pas de produire des marchandises, il faut aussi les écouler sur le marché. En effet, la vente des marchandises produites par le capitalisme sert à couvrir le renouvellement des moyens de productions usés et de la force de travail (salaires des ouvriers). Elle assure donc la reproduction simple du capital (c'est-à-dire sans augmentation des moyens de production ou de consommation) mais elle doit aussi financer les dépenses improductives - qui vont des dépenses d'armement à l'entretien des capitalistes, en incluant également de nombreux autres postes sur lesquels nous allons revenir. Ensuite, s'il subsiste un solde positif, il peut être affecté à l'accumulation du capital.

Au sein des ventes effectuées annuellement par le capitalisme, la partie qui peut être dédiée à l'accumulation du capital, et qui participe ainsi à l'enrichissement réel de celui-ci, est nécessairement limitée du fait qu'elle est le solde de toutes les dépenses obligatoires. Historiquement, elle ne représente qu'un faible pourcentage de la richesse produite annuellement 12 et correspond essentiellement aux ventes réalisées dans le commerce avec des marchés extra-capitalistes (intérieurs ou externes) 13. C'est effectivement le seul moyen permettant au capitalisme de se développer (en dehors du pillage, légal ou non, des ressources des économies non capitalistes), c'est-à-dire de ne pas se trouver dans cette situation où "des capitalistes s'échangent entre eux et consomment leur production", ce qui, comme le dit Marx, "ne permet en rien une valorisation du capital" : "Comment est-il possible que parfois des objets manquant incontestablement à la masse du peuple ne fassent l'objet d'aucune demande du marché, et comment se fait-il qu'il faille en même temps chercher des commandes au loin, s'adresser aux marchés étrangers pour pouvoir payer aux ouvriers du pays la moyenne des moyens d'existence indispensables ? Uniquement parce qu'en régime capitaliste le produit en excès revêt une forme telle que celui qui le possède ne peut le mettre à la disposition du consommateur que lorsqu'il se reconvertit pour lui en capital. Enfin, lorsque l'on dit que les capitalistes n'ont qu'à échanger entre eux et consommer eux-mêmes leurs marchandises, on perd de vue le caractère essentiel de la production capitaliste, dont le but est la mise en valeur du capital et non la consommation"14

Avec l'entrée en décadence du capitalisme, les marchés extra-capitalistes sont tendanciellement de plus en plus insuffisants, mais ils ne disparaissent pas pour autant et leur viabilité dépend également, tout comme en ascendance, des progrès de l'industrie. Or, que se passe-t-il lorsque les marchés extra capitalistes sont de moins en moins capables d'absorber les quantités croissantes de marchandises produites par le capitalisme. C'est alors la surproduction et, avec elle, la destruction d'une partie de la production, sauf si le capitalisme parvient à utiliser le crédit comme palliatif à cette situation. Mais, plus les marchés extra-capitalistes se raréfient et moins le crédit ainsi utilisé comme palliatif pourra être remboursé.

Ainsi, le débouché solvable à la croissance des Trente Glorieuses a été constitué par la combinaison de l'exploitation des marchés extra-capitalistes encore existants à cette époque et de l'endettement à mesure que les premiers ne suffisaient plus à absorber toute l'offre. Il n'existe aucun autre moyen possible (sauf de nouveau le pillage des richesses extra-capitalistes) permettant l'expansion du capitalisme, à cette époque comme à tout autre d'ailleurs. De ce fait, les Trente Glorieuses apportent déjà leur petite contribution à la formation de la masse actuelle des dettes qui ne seront jamais remboursées et qui constituent une véritable épée de Damoclès au dessus de la tête du capitalisme.

Une autre caractéristique des Trente glorieuses est le poids des dépenses improductives dans l'économie. Celles-ci constituent notamment une part importante des dépenses de l'Etat qui, à partir de la fin des années 1940 et dans la plupart des pays industrialisés, connaissent une augmentation considérable. C'est une conséquence de la tendance historique au développement du capitalisme d'Etat, notamment du poids du militarisme dans l'économie qui se maintient à haut niveau après la Guerre mondiale, et également des politiques keynésiennes alors pratiquées et destinées à soutenir artificiellement la demande. Si une marchandise ou un service est improductif, cela signifie que sa valeur d'usage ne lui permet pas de s'intégrer dans le processus de la production 15 en participant à la reproduction simple ou élargie du capital. Il faut également considérer comme improductives des dépenses relatives à une demande au sein du capitalisme non nécessitée par les besoins de la reproduction simple ou élargie. Ce fut le cas en particulier durant les Trente Glorieuses d'augmentations de salaire à des taux s'approchant parfois de celui de la croissance de la productivité du travail dont ont "bénéficié" certaines catégories d'ouvriers, dans certains pays, en application des mêmes doctrines keynésiennes. En effet, le versement d'un salaire plus important que ce qui est strictement nécessaire à la reproduction de la force de travail a pour corollaire, au même titre que les allocations de misère versées au chômeurs ou que les dépenses improductives de l'Etat, le gaspillage de capitaux qui ne peuvent être consacrés à la valorisation du capital global. En d'autres termes, le capital affecté aux dépenses improductives, quelles qu'elles soient, est stérilisé.

La création par le keynésianisme d'un marché intérieur capable de donner une solution immédiate à l'écoulement d'une production industrielle massive a pu donner l'illusion d'un retour durable à la prospérité de la phase d'ascendance du capitalisme. Mais, ce marché étant totalement déconnecté des besoins de valorisation du capital, il a eu pour corollaire la stérilisation d'une portion significative de capital. Son maintien avait pour condition une conjonction de facteurs tout à fait exceptionnelle qui ne pouvait durer : la croissance soutenue de la productivité du travail qui, tout en finançant les dépenses improductives, était suffisante pour dégager un excédent permettant que se poursuive l'accumulation ; l'existence de marchés solvables - qu'il soient extra-capitalistes ou résultant de l'endettement - permettant la réalisation de cet excédent.

Une croissance de la productivité du travail comparable à celles des Trente Glorieuses n'a jamais été rééditée depuis lors. Cependant, même si cela pouvait advenir, l'épuisement total des marchés extra-capitalistes, les limites presque atteintes de la relance de l'économie au moyen de nouvelles augmentations de la dette mondiale déjà démesurée, signent l'impossibilité de la répétition d'une telle période de prospérité.

Dans les facteurs de la prospérité des Trente Glorieuses ne figure pas, contrairement à l'analyse effectuée dans La décadence du capitalisme, le marché de la reconstruction. Suite à la Seconde Guerre mondiale, la remise sur pieds de l'appareil productif n'a pas en elle-même constitué un marché extra-capitaliste ni été créatrice de valeur. Elle fut en bonne partie le résultat d'un transfert de richesse, déjà accumulée aux Etats-Unis, vers les pays à reconstruire puisque le financement de l'opération a été effectué au moyen du plan Marshall, constitué essentiellement des dons du Trésor américain. Un tel marché de la reconstruction ne peut pas non plus être invoqué pour expliquer la courte phase de prospérité ayant suivi la Première Guerre mondiale. C'est la raison pour laquelle le schéma "guerre - reconstruction/prospérité", qui, de façon empirique, a effectivement correspondu à la réalité du capitalisme en décadence, n'a cependant pas valeur d'une loi économique selon laquelle il existerait un marché de la reconstruction permettant un enrichissement du capitalisme.

Le capitalisme d'Etat keynésiano-fordiste

L'analyse que nous faisons des forces motrices derrières les Trente glorieuses part d'un ensemble de constats objectifs dont les principaux sont les suivants.

Le produit mondial par habitant double durant la phase ascendante du capitalisme 16 et le taux de croissance industrielle ne fera qu'augmenter pour culminer à la veille de la Première Guerre 17. A ce moment, les marchés qui lui avaient fourni son champ d'expansion arrivent à saturation eu égard aux besoins atteints par l'accumulation à l'échelle internationale. C'est le début de la phase de décadence signalée par deux guerres mondiales, la plus grande crise de surproduction de tout les temps (1929-33), et un frein très brutal à la croissance des forces productives (tant la production industrielle que le produit mondial par habitant seront quasiment divisés par deux entre 1913 et 1945 : respectivement 2,8% et 0,9% l'an).

Ceci n'empêchera nullement le capitalisme de connaître une formidable croissance durant les Trente glorieuses : le produit mondial par habitant triple, tandis que la production industrielle fera plus que doubler (respectivement 2,9% et 5,2% l'an). Non seulement ces taux sont bien supérieurs à ce qu'ils étaient durant la période ascendante, mais les salaires réels augmenteront aussi quatre fois plus rapidement (ils sont multipliés par quatre alors qu'ils avaient à peine doublé durant une période deux fois plus longue entre 1850 et 1913) !

Comment un tel ‘miracle' a-t-il pu se produire ?

* ni par une demande extra-capitaliste résiduelle puisqu'elle était déjà insuffisante en 1914 et qu'elle a encore diminué ensuite 18 ;

* ni par l'endettement étatique ou les déficits budgétaires puisqu'ils diminuent très fortement durant les Trente glorieuses 19 ;

* ni par le crédit qui n'augmente sensiblement que suite au retour de la crise 20 ;

* ni par l'économie de guerre puisqu'elle est improductive : les pays les plus militarisés sont les moins performants et inversement ;

* ni par le plan Marshall dont l'impact est limité en importance et dans le temps 21 ;

* ni par les destructions de guerre puisque celles consécutives à la première n'avaient guère engendré de prospérité 22 ;

* ni par le seul accroissement du poids de l'Etat dans l'économie, puisque son plus que doublement durant l'entre-deux guerres n'avait pas eu un tel effet 23, qu'en 1960 son niveau (19%) est inférieur à celui de 1937 (21%), et qu'il comprend nombre de dépenses improductives.

Le ‘miracle' et son explication restent donc entiers, d'autant plus que : (a) les économies sont exsangues au lendemain de la guerre, (b) le pouvoir d'achat de tous les acteurs économiques est au plus bas, (c) que ces derniers sont tous lourdement endettés, (d) que l'énorme puissance acquise par les Etats-Unis est fondée sur une économie de guerre improductive et présentant de grandes difficultés de reconversion, et (e) que ce ‘miracle' aura néanmoins lieu malgré la stérilisation de masses croissantes de plus-value dans des dépenses improductives !

En réalité, ce mystère n'en n'est plus un si l'on allie les analyses de Marx sur les implications des gains de productivité 24 et les apports de la Gauche Communiste sur le développement du capitalisme d'Etat en décadence. En effet, cette période se caractérise par :

a) Des gains de productivité jamais vus durant toute l'histoire du capitalisme, gains qui s'appuient sur la généralisation du travail à la chaîne et en continu (fordisme).

b) Des hausses très conséquentes de salaires réels, un plein emploi et la mise en place d'un salaire indirect fait d'allocations sociales diverses. Ce sont d'ailleurs les pays où ces hausses sont les plus fortes qui seront les plus performants et inversement.

c) Une prise en main de pans entiers de l'économie par l'Etat et une forte intervention de celui-ci dans les rapports capital-travail 25.

d) Toutes ces politiques keynésiennes ont également été encadrées sur certains plans au niveau international par l'OCDE, le GATT, le FMI, la Banque Mondiale, etc.

e) Enfin, contrairement aux autres périodes, les Trente glorieuses ont été caractérisées par une croissance autocentrée (c'est-à-dire avec relativement peu d'échanges entre les pays de l'OCDE et le reste du monde), et sans délocalisations malgré de très fortes hausses de salaires réels et le plein emploi. En effet, la mondialisation et les délocalisations sont des phénomènes qui n'adviendront qu'à partir des années 1980 et surtout 90.

Ainsi, en garantissant de façon contraignante et proportionnée la tri-répartition des gains de productivité entre les profits, les impôts et les salaires, le capitalisme d'Etat keynésiano-fordiste va assurer le bouclage du cycle d'accumulation entre une offre démultipliée de biens et services à prix décroissants (fordisme) et une demande solvable grandissante car indexée sur ces mêmes gains de productivité (keynésianisme). Les marchés étant ainsi assurés, le retour de la crise se manifestera par un retournement à la baisse du taux de profit qui, suite à l'épuisement des gains fordistes de productivité, diminuera de moitié entre la fin des années 1960 et 1982 26. Cette baisse drastique de la rentabilité du capital pousse au démantèlement des politiques d'après guerre au profit d'un capitalisme d'Etat dérégulé au début des années 1980. Si ce tournant a permis un rétablissement spectaculaire du taux de profit, grâce à la compression de la part salariale, la réduction de la demande solvable qui en découle maintien le taux d'accumulation et la croissance à l'étiage 27. Dès lors, dans un contexte désormais structurel de faibles gains de productivité, le capitalisme est contraint de faire pression sur les salaires et conditions de travail pour garantir la hausse de ses profits mais ce faisant, il restreint d'autant ses marchés solvables. Telles sont les racines :

a) des surcapacités et de la surproduction endémique ;

b) de l'endettement de plus en plus effréné pour pallier à la demande contrainte ;

c) des délocalisations à la recherche de main d'œuvre à faible coût ;

d) de la mondialisation pour vendre un maximum à l'exportation ;

e) de l'instabilité financière à répétition découlant des placements spéculatifs de capitaux qui n'ont plus d'occasions de procéder à des investissements d'élargissement.

Aujourd'hui, le taux de croissance est redescendu au niveau de l'entre-deux guerres, et un remake des Trente glorieuses est désormais impossible. Le capitalisme est condamné à s'enfoncer dans une barbarie croissante.

N'ayant pas encore eu l'occasion d'être présentées en tant que telles, les racines et implications de cette analyse seront développées ultérieurement, car elle requiert un retour sur certaines de nos analyses afin de parvenir à une compréhension plus ample et cohérente du fonctionnement et des limites du mode de production capitaliste 28.

Un débat ouvert aux éléments en recherche

A l'image de nos prédécesseurs de Bilan ou de la Gauche communiste de France, nous ne prétendons pas être les détenteurs de la vérité "absolue et éternelle" 29 et sommes tout à fait conscients que les débats qui surgissent au sein de notre organisation ne peuvent que bénéficier des apports et critiques constructives s'exprimant en dehors de celle-ci. C'est la raison pour laquelle toutes les contributions qui nous seront adressées seront les bienvenues et prise en compte dans notre réflexion collective.

C.C.I.

 

1 Entre 1950 et 1973, le PIB mondial par habitant a augmenté à un rythme annuel voisin de 3% alors qu'entre 1870 et 1913 il augmentait au rythme de 1,3% (Maddison Angus, L'économie mondiale, OCDE, 2001 : 284).

2 Recueil d'articles de la presse du CCI publié en janvier 1981.

3 Troisième congrès du CCI, Revue internationale n°18, 3e trimestre 1979.

4 Revue internationale n°52, 1e trimestre 1988.

5 Notamment à travers la publication dans la Revue internationale de la série "Comprendre la décadence du capitalisme" et en particulier l'article du n°56, de même que la publication dans la Revue internationale n° 59 (4e trimestre 1989) de la présentation de la résolution sur la situation internationale du 8e congrès du CCI relative au poids pris par l'endettement dans l'économie mondiale.

6 Le fait que cette position minoritaire existe depuis longtemps déjà au sein de notre organisation - les camarades qui la défendent actuellement la défendaient déjà en entrant dans le CCI - tout en permettant la participation à l'ensemble de nos activités, tant d'intervention que d'élaboration politique-théorique, illustre le bien fondé de la décision du CCI de ne pas avoir fait de son analyse du lien entre saturation des marchés et baisse du taux de profit et du poids respectifs de ces deux facteurs une condition d'adhésion à l'organisation.

7 Voir notamment à ce propos l'article "Réponse à la CWO sur la guerre dans la phase de décadence du capitalisme" publié en deux parties dans les n° 127 et 128 de la Revue internationale.

8 La meilleure exploitation des marchés extra-capitalistes est déjà présente dans La décadence du capitalisme. Elle est reprise et soulignée dans le 6e article de la série "Comprendre la décadence du capitalisme" publié dans la Revue internationale n° 56, au sein duquel le facteur de l'endettement est également avancé alors que le "marché de la reconstruction" n'est pas repris.

9 Il existe au sein de chacune de ces trois positions des nuances qui ont été exprimées dans le débat. Nous ne pouvons pas, dans le cadre de cet article, en rendre compte ici. Elles pourront apparaître, en fonction de l'évolution du débat, dans de futures contributions que nous publierons.

10 Internationalisme n°1, janvier 1945 : "Thèses sur la situation internationale".

11 Rien que pour les Etats-Unis, les dépenses de l'Etat fédéral qui ne représentaient que 3% du PIB en 1930, s'élèvent à environ 20% du PIB pendant les années 1950-60.

12 A titre d'exemple, durant la période 1870-1913, la vente aux marchés extra-capitalistes a dû représenter un pourcentage moyen annuel voisin de 2,3% du PIB mondial (chiffre calculé en fonction de l'évolution du PIB mondial entre ces deux dates ; source : http://www.theworldeconomy.org/publications/worldeconomy/frenchpdf/Maddt...). S'agissant d'un chiffre moyen, il est évidemment inférieur à la réalité des années ayant connu la plus forte croissance comme c'est le cas avant la Première Guerre mondiale.

13 A ce sujet, peu importe si ses ventes sont productives ou non, comme les armes, pour le destinataire final.

14 Livre III, section III : la loi tendancielle de la baisse du taux de profit, Chapitre X : Le développement des contradictions immanentes de la loi, Pléthore de capital et surpopulation.

15 Pour illustrer ce fait, il suffit de considérer la différence d'utilisation finale entre, d'une part, une arme, une annonce publicitaire, un cours de formations syndicale et, d'autre part, un outil, de la nourriture, des cours scolaires ou universitaires, des soins médicaux, etc.

16 De 0,53 % l'an entre 1820-70 à 1,3 % entre 1870-1913 (Angus Maddison, L'économie mondiale, OCDE : 284).

17

Taux de croissance annuel de la production industrielle mondiale1786-18202,5 %1820-18402,9 %1840-18703,3 %1870-18943,3 %1894-19134,7 %W.W. Rostow, The world economy : 662

18 Très important à la naissance du capitalisme, ce pouvoir d'achat interne aux pays développés ne représentait déjà plus que 5% à 20% en 1914, et était devenu marginal en 1945 : 2% à 12% (Peter Flora, State, Economy and Society in Western Europe 1815-1975, A Data Handbook, Vol II, Campus, 1987). Quand à l'accès au Tiers-Monde, il est amputé des deux tiers avec le retrait du marché mondial de la Chine, du bloc de l'Est, de l'Inde et de divers autres pays sous-développés. Quant au commerce avec le tiers restant, il chute de moitié entre 1952 et 1972 (P. Bairoch, Le Tiers-Monde dans l'impasse : 391-392) !

19 Les données sont publiées dans le n°114.

20 Les données sont publiées dans le n°121.

21 Le plan Marshall n'a eu qu'un très faible impact sur l'économie américaine : « Après la deuxième guerre mondiale... le pourcentage des exportations américaines par rapport à l'ensemble de la production a diminué dans une mesure non négligeable. Le Plan Marshall lui-même n'a pas provoqué dans ce domaine de changements bien considérables » (Fritz Sternberg, Le conflit du siècle : 577), l'auteur en conclut que c'est donc le marché intérieur qui a été déterminant dans la reprise.

22 Les données et l'argumentation sont développées dans notre article du n°128. Nous y reviendrons car, conformément à Marx, la dévalorisation et destruction de capitaux permettent effectivement de régénérer le cycle d'accumulation et d'ouvrir de nouveaux marchés. Cependant, une étude minutieuse nous a montré que, si ce facteur a pu jouer, il fut relativement faible, limité dans le temps et à l'Europe et au Japon.

23 La part des dépenses publiques totales dans le PIB des pays de l'OCDE passe de 9% à 21% de 1913 à 1937 (cf. n°114).

24 En effet, la productivité n'est qu'une autre expression de la loi de la valeur - puisqu'elle représente l'inverse du temps de travail -, et elle est à la base de l'extraction de la plus-value relative si caractéristique de cette période.

25 La part des dépenses publiques dans les pays de l'OCDE fait plus que doubler entre 1960 à 1980 : de 19% à 45% (n°114).

26 Graphiques dans les n°115, 121 et 128.

27 Graphiques et données dans le n°121 ainsi que dans notre analyse de la croissance en Asie de l'Est : http://fr.internationalism.org/ICConline/2008/crise_economique_Asie_Sud_est.htm.

28 Le lecteur pourra néanmoins trouver nombre d'éléments factuels, ainsi que certains développements théoriques dans nos divers articles parus dans les n°114, 115, 121, 127, 128, et dans notre analyse de la croissance en Asie de l'Est.

29 "Aucun groupe ne possède en exclusivité la 'vérité absolue et éternelle'" comme le disait la GCF. Voir à ce propos notre article "Il y a 60 ans : une conférence de révolutionnaires internationalistes" dans la Revue internationale n° 132.

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