Le communisme, l'entrée de l'humanité dans sa véritable histoire (VII) : les problèmes de la période de transition

See also :

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

L'article suivant a été publié pour la première fois dans Bilan n °37 (novembre-décembre 1936), publication théorique de la Fraction italienne de la Gauche communiste. C'est le quatrième article de la série "Les problèmes de la période de transition" réalisée par un camarade belge qui signait ses contributions "Mitchell". Les trois précédentes ont été publiées dans les trois derniers numéros de la Revue internationale.

Cet article prend pour point de départ la révolution prolétarienne en Russie considérée, non pas comme un schéma rigide applicable à toutes les expériences révolutionnaires futures, mais comme un laboratoire vivant de la guerre de classe, requerrant qu'en soient réalisées la critique et l'analyse en vue de fournir des leçons valables pour l'avenir. Comme la plupart des meilleurs travaux du marxisme, il se présente comme un débat polémique avec d'autres interprétations de cette expérience, qu'il considère inadéquates, dangereuses ou même franchement contre-révolutionnaires. Au sein de cette dernière catégorie, il range les arguments staliniens ("centristes", pour employer le terme quelque peu trompeur encore utilisé par la Gauche italienne à cette époque) selon lesquels le socialisme était en construction dans les limites de l'URSS. L'article ne s'étend pas longuement dans la réfutation de cette position puisqu'il suffit de montrer que la théorie du "socialisme en un seul pays" est incompatible avec le principe le plus fondamental de l'internationalisme et que la "construction du socialisme" en URSS requiert en pratique l'exploitation la plus féroce du prolétariat.

Plus consistantes sont les critiques faites par l'article aux points de vue défendus par l'Opposition trotskiste et qui partagent avec le stalinisme l'idée que l'État ouvrier en Russie prouverait sa supériorité par rapport aux régimes bourgeois en place en s'engageant dans une compétition économique avec eux. Évidemment, Mitchell souligne que le programme d'industrialisation rapide d'après 1928 était un plagia des mesures politiques de l'Opposition de gauche.

Pour Mitchell et la Gauche italienne, la révolution prolétarienne ne peut réellement engager une transformation économique dans un sens communiste qu'après avoir conquis le pouvoir politique à l'échelle mondiale. C'était donc une erreur de juger du succès ou de l'échec de la révolution en Russie sur la base des mesures politiques entreprises sur un plan économique. Au mieux, la victoire du prolétariat dans un seul pays pouvait seulement permettre un gain de temps sur un plan économique, toutes les énergies devant être canalisées dans l'extension politique de la révolution à d'autres pays. L'article est fortement critique à propos de toute notion selon laquelle des mesures relevant du "communisme de guerre" représenteraient une réelle avancée en direction de rapports sociaux communistes. Pour Mitchell, la disparition apparente de l'argent et la réquisition du grain par la force dans les années 1918-20 n'exprimaient rien de plus que la pression des nécessités contingentes sur le pouvoir prolétarien dans le contexte de la dure réalité de la guerre civile, et étaient accompagnées par une distorsion bureaucratique dangereuse de l'État soviétique. Selon le point de vue de Mitchell, il aurait été plus juste de considérer la NEP (Nouvelle Politique Économique) de 1921, en dépit de ses défauts, comme un modèle plus "normal" d'un régime économique de transition dans un seul pays.

L'aspect polémique du texte est également dirigé contre d'autres courants du mouvement révolutionnaire. L'article mène le débat avec Rosa Luxemburg qui avait critiqué la politique agraire des Bolcheviks en 1917 ("la terre aux paysans"). Selon Mitchell, Rosa avait sous-estimé la nécessité politique, comprise par les bolcheviks, de renforcer la dictature du prolétariat par le soutien des petits paysans en leur permettant de s'emparer des terres. L'article revient également sur la discussion avec les internationalistes hollandais du GIK que nous avions commentée dans l'article précédent de la Revue internationale. Dans ce texte, Mitchell défend l'idée que la focalisation exclusive des camarades hollandais sur le problème de la gestion de la production par les ouvriers conduit ces camarades à conclure de façon erronée que le principe du centralisme avait été la cause principale de la dégénérescence de la révolution et, dans le même temps, à évacuer totalement le problème de l'État de transition qui, dans la vision marxiste, est inévitable tant que les classes n'ont pas été abolies.

En conclusion de son article, lorsqu'il traite de "l'État prolétarien", Mitchell exprime à la fois les forces et les faiblesses du cadre d'analyse de la Gauche italienne. Mitchell réitère la conclusion principale de la Gauche italienne tirée de l'expérience russe, laquelle demeure pour nous une de ses contributions les plus importantes à la théorie marxiste : la compréhension du fait que l'État de transition est un mal inévitable que la classe ouvrière va devoir utiliser. Pour cette thèse, le prolétariat ne peut de ce fait pas s'identifier avec l'État de transition et va devoir maintenir une vigilance permanente afin de s'assurer qu'il ne se retourne pas contre lui comme ce faut le cas en Russie.

 

D'un autre côté, l'article révèle aussi certaines inconsistances au sein des positions de la Gauche italienne à l'époque. Sa conscience de la nécessité du parti communiste la conduit à défendre la notion de "dictature du parti", une vision contraire à la nécessité de l'indépendance du parti et des organes prolétariens vis-à-vis de l'État de transition. Et Mitchell insiste également sur le fait que l'État soviétique en Russie avait un caractère prolétarien, en dépit de son orientation contre-révolutionnaire, car il avait éliminé la propriété privée des moyens de production. Dans le même sens, il ne caractérise pas la bureaucratie en Russie comme nouvelle classe bourgeoise. Cette position, proche d'une certaine manière de l'analyse développée par Trotski, ne conduisait cependant pas aux mêmes conclusions politiques : contrairement au courant trotskiste, la Gauche italienne plaçait les intérêts internationaux de la classe ouvrière avant toute autre considération et rejetait toute défense de l'URSS dont elle comprenait déjà qu'elle était intégrée dans le jeu sordide de l'impérialisme mondial. De plus, on peut déjà trouver dans l'article de Mitchell des éléments qui auraient certainement permis à la Gauche italienne de parvenir à une caractérisation plus consistante du régime stalinien. Ainsi, dans une partie précédente de son article, Mitchell met en garde contre le fait que les "collectivisations" ou les nationalisations ne constituent, en elles-mêmes, en rien des mesures socialistes, en citant même un passage d'Engels d'une grande prescience sur le capitalisme d'État. Cela prit quelques années et quelques débats approfondis pour que ces inconsistances soient résolues par la Gauche italienne, en partie à travers la discussion avec d'autres courants révolutionnaires tels que la Gauche germano-hollandaise. Néanmoins, l'article fournit la preuve de la profondeur et de la rigueur de l'approche de la Gauche italienne concernant l'enrichissement du programme communiste.


 

Bilan n°37 (novembre - décembre 1936)

Quelques données pour une gestion prolétarienne
La Révolution russe d'octobre 1917, dans l'Histoire, doit être incontestablement considérée comme une révolution prolétarienne parce qu'elle a détruit un État capitaliste de fond en comble et qu'à la domination bourgeoise elle a substitué la première dictature achevée du prolétariat 1 (la Commune de Paris n'ayant créé que les prémices de cette dictature). C'est à ce titre qu'elle doit être analysée par les marxistes, c'est-à-dire en tant qu'expérience progressive (en dépit de son évolution contre-révolutionnaire), en tant que jalon sur la route qui mène à l'émancipation du prolétariat comme de l'humanité toute entière.

 

Conditions matérielles et politiques de la révolution prolétarienne

De l'amas considérable des matériaux accumulés par cet événement gigantesque, des directives définitives — dans l'état actuel des recherches — ne peuvent pas encore être dégagées pour une sûre orientation des futures révolutions prolétariennes. Mais une confrontation de certaines notions théoriques, de certaines inductions marxistes avec la réalité historique, permet d'aboutir à une première conclusion fondamentale que les problèmes complexes qui relèvent de la construction de la société sans classes doivent être indissolublement liés à un ensemble de principes fondés sur l'universalité de la société bourgeoise et de ses lois, sur la prédominance de la lutte internationale des classes.

D'autre part, la première révolution prolétarienne n'a pas, selon la perspective tracée, explosé dans les pays les plus riches et les plus évolués matériellement et culturellement, dans les pays "mûrs" pour le socialisme, mais dans un secteur retardataire, semi féodal du capitalisme. D'où la seconde conclusion — bien qu'elle ne soit pas absolue — que les conditions révolutionnaires les meilleures ont été réunies là où, à une déficience matérielle correspondait une moindre capacité de résistance de la classe dominante à la poussée des contradictions sociales. En d'autres termes, ce sont les facteurs politiques qui ont prévalu sur les facteurs matériels. Une telle affirmation, loin d'être en contradiction avec la thèse de Marx déterminant les conditions nécessaires à l'avènement d'une nouvelle société, ne fait qu'en souligner la signification profonde ainsi que nous l'avons déjà marqué dans le premier chapitre de cette étude.

La troisième conclusion, corollaire de la première, est que le problème essentiellement international de l'édification du socialisme — préface au communisme — ne peut être résolu dans le cadre d'un État prolétarien, mais sur la base d'un écrasement politique de la bourgeoisie mondiale, tout au moins dans les centres vitaux de sa domination, dans les pays les plus avancés.

S'il est indéniable qu'un prolétariat national ne peut aborder certaines tâches économiques qu'après avoir instauré sa propre domination, à plus forte raison, la construction du socialisme ne peut s'amorcer qu'après la destruction des États capitalistes les plus puissants, bien que la victoire d'un prolétariat "pauvre" puisse acquérir une immense portée, pourvu qu'elle soit intégrée dans la ligne de développement de la révolution mondiale. En d'autres termes, les tâches d'un prolétariat victorieux, par rapport à sa propre économie, sont subordonnées aux nécessités de la lutte internationale des classes.

Il est caractéristique de constater que, bien que tous les véritables marxistes aient rejeté la thèse du "socialisme en un seul pays", la plupart des critiques de la Révolution russe se sont surtout exercées sur les modalités de construction du socialisme, en partant de critères économiques et culturels plutôt que politiques, et en omettant de tirer à fond les conclusions logiques qui découlent de l'impossibilité du socialisme national.

Cependant, le problème est capital car la première expérience pratique de dictature du prolétariat doit contribuer, précisément, à dissiper les brumes qui enveloppaient encore la notion de socialisme. Et, en fait d'enseignements fondamentaux, la Révolution russe ne posa-t-elle pas — sous la forme la plus exacerbée, parce qu'étant l'expression d'une économie arriérée — la nécessité historique pour un État prolétarien, temporairement isolé, de limiter strictement son programme de construction économique ?

Le rapport de forces à l'échelle internationale détermine le rythme et les modalités de la construction du socialisme

La négation du "socialisme en un seul pays" ne peut signifier que ceci : qu'il ne s'agit pas pour l'État prolétarien d'orienter l'économie vers un développement productif qui engloberait toutes les activités de fabrication, qui répondrait aux besoins les plus variés, d'édifier, en somme, une économie intégrale qui, juxtaposée à d'autres économies semblables, constituerait le socialisme mondial. Il s'agit au maximum et seulement après le triomphe de la révolution mondiale, de développer les branches trouvant dans chaque économie nationale leur terrain spécifique et qui sont appelées à s’intégrer dans le communisme futur (le capitalisme a déjà, imparfaitement il est vrai, réalisé cela par la division internationale du travail). Avec la perspective moins favorable d'un ralentissement du mouvement révolutionnaire (situation de la Russie en 1920-21) il s'agit [remplace un mot manquant dans l'original – ndlr] d'adapter le processus de l'économie prolétarienne au rythme de la lutte mondiale des classes, mais toujours dans le sens d'un renforcement de la domination de classe du prolétariat, point d'appui pour le nouvel afflux révolutionnaire du prolétariat international.

Trotski, notamment, a souvent perdu de vue cette ligne fondamentale, bien qu'il n'ait pas manqué, quelquefois, d'assigner aux objectifs prolétariens, non la réalisation du socialisme intégral, mais la préparation des éléments de l’économie socialiste mondiale, en fonction du renforcement politique de la dictature prolétarienne.

En effet, dans ses analyses du développement de l'économie soviétique et en partant de la base juste de la dépendance de cette économie du marché mondial capitaliste, Trotski, maintes fois, traita la question comme s'il s'agissait d'un "match" sur le plan économique, entre l'État prolétarien et le capitalisme mondial.

S'il est vrai que le socialisme ne peut affirmer sa supériorité comme système de production que s'il produit plus et mieux que le capitalisme, une telle vérification historique ne peut cependant s'établir qu'au terme d'un long processus se déroulant au sein de l'économie mondiale, au terme d'une lutte acharnée entre la bourgeoisie et le prolétariat, et non du choc de la confrontation d'une économie prolétarienne et de l’économie capitaliste, car il est certain que sur la base de la compétition économique, l'État prolétarien sera inévitablement acculé à devoir recourir aux méthodes capitalistes d'exploitation du travail qui l'empêcheront de transformer le contenu social de la production. Or, fondamentalement, la supériorité du socialisme ne peut résider dans la production à "meilleur marché" — bien que ce sera là une conséquence certaine de l'expansion illimitée de la productivité du travail — mais elle doit s'exprimer par la disparition de la contradiction capitaliste entre la production et la consommation.

Trotski nous parait avoir incontestablement fourni des armes théoriques à la politique du Centrisme en partant de critères tels que : "la course économique avec le capital mondial", "l'allure du développement comme facteur décisif"; la "comparaison des vitesses de développement", "le critérium du niveau d'avant guerre", etc., qui, tous, s'apparentent étroitement au mot d'ordre centriste : "rattraper les pays capitalistes". C'est pourquoi l'industrialisation monstrueuse qui a poussé dans la misère des ouvriers russes, si elle est le produit direct de la politique centriste, est aussi l'enfant "naturel" de l'opposition russe "Trotskiste". Cette position de Trotski résulte, d'ailleurs, des perspectives qu'il traça pour l'évolution capitaliste, après le recul de la lutte révolutionnaire internationale. C'est ainsi que toute son analyse de l'économie soviétique telle qu'elle évolua après la NEP fit, de son propre aveu, volontairement abstraction du facteur politique international : "il faut trouver les solutions pratiques du moment en tenant compte, autant que possible, de tous les facteurs dans leur conjonction instantanée. Mais quand il s’agit de la perspective du développement pour toute une époque, il faut absolument séparer les facteurs "saillants", c’est-à-dire, avant tout, le facteur politique" (Vers le Capitalisme ou vers le Socialisme). Une méthode d'analyse aussi arbitraire entraînait naturellement à considérer "en soi" les problèmes de gestion de l'économie soviétique plutôt qu'en fonction du déroulement du rapport mondial des classes.

La question que Lénine posait après la NEP : "lequel battra l'autre !" était ainsi transposée du terrain politique — où il l’avait placée — sur le terrain strictement économique. L'accent était mis sur la nécessité d'égaler les prix du marché mondial par la diminution des prix de revient (donc, en pratique, surtout du travail payé ou salaires). Ce qui revenait à dire que l'État prolétarien ne devait pas se borner à subir comme un mal inévitable une certaine exploitation de la force de travail, mais qu'il devait, par sa politique, favoriser [remplace le mot "sanctionner" dans l'original – ndlr] une exploitation plus grande encore en faisant de celle-ci un élément déterminant du processus économique acquérant ainsi un contenu capitaliste. En fin de compte, la question n’était-elle pas ramenée dans le cadre d’un socialisme national lorsqu'on envisageait la perspective de "vaincre la production capitaliste sur le marché mondial avec les produits de l'économie socialiste" (c’est à dire de l’URSS) et qu’on considérerait qu'il s'agissait là d'une "lutte du socialisme (!) contre le capitalisme" (?). Avec une telle perspective, il était évident que la bourgeoisie mondiale pouvait sereinement se rassurer sur le sort de son système de production.

Le communisme de guerre et la NEP

Nous voudrions ouvrir ici une parenthèse pour essayer d'établir la véritable signification théorique et historique de deux phases capitales de la Révolution Russe ; le "communisme de guerre" et la NEP. La première correspondant à la tension sociale extrême de la guerre civile, la seconde, à la substitution de la lutte armée et à une situation internationale de reflux de la révolution mondiale.

Cet examen nous parait d'autant plus nécessaire que ces deux phénomènes sociaux, indépendamment de leurs aspects contingents, peuvent fort bien réapparaître dans d'autres révolutions prolétariennes avec une intensité et un rythme correspondant, certes, en rapport inverse, au degré de développement capitaliste des pays en cause. Il importe donc de déterminer leur place exacte dans la période de transition.

Il est certain que le "communisme de guerre", version russe, ne sortit pas d'une gestion prolétarienne "normale" s’exerçant en vertu d'un programme préétabli, mais d'une nécessité politique correspondant à une poussée irrésistible de la lutte armée des classes. La théorie dut temporairement céder la place à la nécessite d'écraser politiquement la bourgeoisie ; c’est pourquoi l'économique se subordonna au politique, mais au prix de l'effondrement de la production et des échanges. Donc, en réalité, la politique du "communisme de guerre" entra progressivement en contradiction avec toutes les prémisses théoriques développées par les bolcheviks dans leur programme de la révolution, non pas que ce programme se fut révélé erroné, mais parce que sa modération même, fruit de la "raison économique" (contrôle, ouvrier, nationalisation des banques, capitalisme d'État) encouragea la bourgeoisie à la résistance armée. Les ouvriers ripostèrent par des expropriations massives et accélérées que des décrets de nationalisation ne durent que consacrer. Lénine ne manqua pas de jeter l'alarme contre ce "radicalisme" économique en prédisant qu’à cette allure le prolétariat serait vaincu. Effectivement, au printemps de 1921, les bolcheviks durent constater, non pas qu'ils étaient vaincus, mais qu'ils avaient échoué dans leur tentative bien involontaire de "prendre le socialisme d'assaut". Le "communisme de guerre" avait été essentiellement une mobilisation coercitive de l'appareil économique en vue d’éviter la famine du prolétariat et d’assurer le ravitaillement des combattants. Ce fut surtout un "communisme" de consommation ne contenant, sous sa forme égalitaire, aucune substance socialiste. La méthode de réquisition des excédents agricoles n'avait pu qu'abaisser considérablement la production : le nivellement des salaires avait fait s'effondrer la productivité du travail et le centralisme autoritaire et bureaucratique, imposé par les circonstances, ne fut qu'une déformation du centralisme rationnel. Quant à l'étouffement des échanges (auquel correspondit un épanouissement du marché clandestin) et la disparition pratique de la monnaie (payements en nature et gratuité des services), c'était là des phénomènes accompagnant, au sein de la guerre civile, l'effondrement de toute vie économique proprement dite, et non pas des mesures issues d'une gestion prolétarienne tenant compte des conditions historiques. En bref, le prolétariat russe paya l'écrasement en bloc de son ennemi de classe d'un appauvrissement économique que la révolution triomphante, dans des pays hautement développés, aurait considérablement atténué, même si elle n'aurait [remplace "n'avait" dans l'original – ndlr] pas modifié profondément la signification du "communisme de guerre", en aidant la Russie à "sauter" des phases de son développement.

Les marxistes n'ont jamais nié que la guerre civile — qu'elle précédât, accompagnât ou suivît la prise du pouvoir par le prolétariat — contribuerait à abaisser temporairement le niveau économique, car ils savent maintenant jusqu'à quel degré ce niveau peut descendre pendant la guerre impérialiste. C’est ainsi que, d'une part, dans les pays retardataires, la rapide dépossession politique d'une bourgeoisie organiquement faible fut et sera suivie d'une longue lutte désorganisatrice, si cette bourgeoisie conserve la possibilité d’épuiser des forces dans de larges couches sociales (en Russie, ce fut l'immense paysannerie, inculte et manquant d'expérience politique, qui les lui procura) ; d'autre part, dans les pays capitalistes développés où la bourgeoisie est politiquement et matériellement puissante, la victoire prolétarienne très probablement suivra — et non précédera — une phase plus ou moins longue d'une guerre civile, violente, acharnée, matériellement désastreuse tandis que la phase de "communisme de guerre" consécutive à la Révolution, pourra fort bien ne pas survenir.

La NEP, considérée sous l'angle absolu, et pour autant qu'on se borne à la placer brutalement en opposition avec le "communisme de guerre", apparaît incontestablement comme marquant un recul sérieux vers le capitalisme, au travers du retour au marché "libre", a la petite production "libre", à la monnaie.

Mais ce "recul" est rétabli sur ses véritables bases si nous nous rapportons aux considérations que nous avons émises en traitant des catégories économiques, c’est-à-dire, que nous devons caractériser la NEP (indépendamment de ses traits accentués et spécifiquement russes) comme un rétablissement de conditions "normales" d'évolution de l'économie transitoire et, pour la Russie, comme un retour au programme initial des bolcheviks, bien que la NEP se maintînt bien au delà de ce programme, après le passage du "rouleau compresseur" de la guerre civile.

La NEP, dégagée de ses aspects contingents est la forme de gestion économique à laquelle devra recourir toute autre révolution prolétarienne.

Telle est la conclusion qui s'impose à ceux qui ne subordonnent pas les possibilités de gestion prolétarienne à l'anéantissement préalable de toutes les catégories et formes capitalistes (idée qui procède de l'idéalisme et non du marxisme) mais font, au contraire, découler cette gestion de la survivance inévitable, mais temporaire, de certaines servitudes bourgeoises.

Il est vrai qu'en Russie, l'adoption d'une politique économique adaptée aux conditions historiques de transition du capitalisme au communisme se réalisa dans le plus lourd et le plus menaçant des climats sociaux, issu d'une situation internationale d'affaissement révolutionnaire et d'une détresse intérieure exprimée par la famine et l'épuisement total des masses ouvrières paysannes. C'est pourquoi, sous ses traits historiques et particuliers, la NEP russe dissimula sa signification générale.

Sous la pression même des événements, la NEP représenta la condition sine qua non du maintien de la dictature prolétarienne, qu'elle sauvegarda en effet. Pour cette raison, il ne pouvait être question de capitulation du prolétariat, lequel ne réalisa aucun compromis politique avec la bourgeoisie mais seulement une retraite économique de nature à faciliter le rétablissement de positions de départ pour une évolution progressive de l'économie. En réalité, la guerre des classes, en se déplaçant du terrain de la lutte armée sur celui de la lutte économique, en prenant d'autres formes, moins brutales, plus insidieuses, mais plus redoutables aussi, n'était nullement condamnée à s'atténuer, bien au contraire. Le point capital, pour le prolétariat, était de la conduire dans le sens de son propre renforcement et toujours en liaison avec les fluctuations de la lutte internationale. Dans son acceptation générale de la phase de la période transitoire, la NEP est génératrice d'agents de l’ennemi capitaliste, au même titre que l’économie de transition elle-même — pas davantage — dans la mesure donc où elle ne s'est pas maintenue sur une ferme ligne le classe. C'est encore et toujours la politique prolétarienne qui reste le facteur décisif. C'est [mot ajouté par la rédaction] sur cette base seulement que peut être analysée l'évolution de l'état soviétique. Nous y reviendrons.

Le programme économique d'une révolution prolétarienne

Dans les limites historiques assignées au programme économique d'une révolution prolétarienne, ses points fondamentaux peuvent être résumés comme suit : a) la collectivisation des moyens de production et d'échange déjà "socialisés" par le capitalisme ; b) la monopolisation du commerce extérieur par l'État prolétarien, arme économique d'une importance décisive ; c) un plan de production et de répartition des forces productives s’inspirant des caractéristiques structurelles de l'économie et de la fonction spécifique qu'elle sera appelée à exercer au sein de la division mondiale et sociale du travail, mais qui doit mettre en évidence la réalisation de normes vitales destinées à renforcer la position matérielle du prolétariat dans le processus économique et social ; d) un plan de liaison avec le marché capitaliste mondial, appuyé sur le monopole du commerce extérieur et visant à l'obtention des moyens de production et des objets de consommation déficients, et qui doit être subordonné au plan fondamental de production. Les deux directives essentielles devant être de contenir la pression et les fluctuations du marché mondial et d’empêcher l'intégration de l'économie prolétarienne à ce marché.

Il est évident que si la marche de réalisation d'un tel programme dépend, dans une certaine mesure, du degré de développement des forces productives et du niveau culturel des masses ouvrières, là se règle cependant essentiellement la puissance politique du prolétariat, la solidité de son pouvoir, le rapport des classes à l'échelle nationale et internationale sans qu'aucune dissociation puisse évidemment être faite entre facteurs matériels, culturels, politiques, qui s'interpénètrent étroitement. Mais nous répétons que, pour ce qui est par exemple du mode d'appropriation des richesses sociales, si la collectivisation est une mesure juridique aussi nécessaire à l'instauration du socialisme que le fut l'abolition de la propriété féodale à l'instauration du capitalisme, elle n'entraîne pas automatiquement le bouleversement du processus de la production. Engels nous avait déjà mis en garde contre cette tendance à considérer la propriété collective comme la panacée sociale, lorsqu'il montra qu'au sein de la société capitaliste "ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d'État ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par actions, cela est évident. Et l'État moderne n'est à son tour que l'organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre des empiètements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L'État moderne, quelle qu'en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l'État des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n'est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. Mais, arrivé à ce comble, il se renverse. La propriété d'État sur les forces productives n'est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d'accrocher la solution". (Anti Duhring - Troisième partie : Socialisme ; notions théoriques). Et Engels ajoute que la solution consiste à saisir la nature et la fonction des forces sociales qui agissent sur les forces productives, pour ensuite les soumettre à la volonté de tous et transformer les moyens de production de "maîtres despotiques en serviteurs dociles".

Celte volonté collective, c'est évidemment le pouvoir politique du prolétariat qui peut seul la déterminer et faire que le caractère social de la propriété soit transformé, qu'elle perde son caractère de classe.

Les effets juridiques de la collectivisation peuvent d'ailleurs être singulièrement limités par une économie arriérée et celle-ci par conséquent, rend encore plus décisif le facteur politique.

En Russie il existait une masse énorme d'éléments capables d’engendrer une nouvelle accumulation capitaliste et une différentiation dangereuse des classes auxquelles le prolétariat ne pouvait parer que par la plus énergique des politiques de classe, seule capable de garder l’État pour la lutte prolétarienne.

Il est indéniable qu'avec le problème agraire, celui de la petite industrie constitue la pierre d’achoppement pour toute dictature prolétarienne, un lourd héritage que le capitalisme transmet au prolétariat et qui ne disparaît pas par simples décrets. On peut même affirmer que [mot ajouté par la rédaction] le problème central qui s'imposera à la révolution prolétarienne dans tout les pays capitalistes (sauf peut être en Angleterre), c'est la lutte la plus implacable contre les petits producteurs de marchandises et les petits paysans, lutte d'autant plus ardue qu'il ne pourra être question d'exproprier ces couches sociales par la violence. L'expropriation de la production privée n'est économiquement réalisable que par rapport aux entreprises qui sont déjà centralisées et "socialisées" et non par rapport aux entreprises individuelles que le prolétariat est encore incapable de gérer à moindres frais et de rendre plus productives, auxquelles donc il ne peut se relier et qu'il ne peut contrôler que par la voie du marché ; c'est là un truchement nécessaire pour organiser la transition du travail individuel au travail collectif. De plus, il est impossible d'envisager la structure de l'économie prolétarienne d'une manière abstraite, comme une juxtaposition de types de production à l'état pur, basés sur des rapports sociaux opposés, "socialistes", capitalistes ou précapitalistes et qui évolueraient uniquement sous l'action de la concurrence. C'est là la thèse du centrisme qui fut reprise de Boukharine qui considérait que tout ce qui était collectivisé devenait "ipso facto" socialiste et que par là, le secteur petit-bourgeois et paysan était inévitablement entraîné dans le giron du socialisme. Mais en réalité, chaque sphère de production porte plus ou moins profondément l'empreinte de son origine capitaliste et il n'y a donc pas juxtaposition, mais interpénétration d’éléments contradictoires qui se combattent sous la poussée d'une lutte des classes se développant avec encore plus d'acharnement, bien que sous des formes moins brutales que pendant la période de guerre civile ouverte. Dans cette bataille, le prolétariat, appuyé sur l'industrie collectivisée, doit avoir pour directive de soumettre à son contrôle, jusqu'à leur anéantissement total, toutes les forces économiques et sociales du capitalisme, déchu politiquement. Mais il ne peut commettre la mortelle erreur de croire que, parce qu'il a nationalisé la terre et les moyens de production fondamentaux, il a élevé un barrage infranchissable à l'activité des agents bourgeois : le processus, aussi bien politique qu'économique poursuit son cours dialectique et le prolétariat ne peut l'orienter vers la société sans classes qu’à la condition de se renforcer intérieurement comme extérieurement.

La question agraire

La question agraire est certainement une des données essentielles du problème complexe des rapports entre prolétariat et petite bourgeoisie tel qu'il se pose après la Révolution. Rosa Luxemburg marquait fort justement que même le prolétariat occidental au pouvoir, agissant dans les conditions les plus favorables dans ce domaine "se casserait plus d'une dent sur cette dure noix, avant, d'être seulement sorti des plus grosses parmi les mille difficultés complexes de cette besogne gigantesque."

Il n'est donc pas question pour nous de trancher ce problème, même dans ses lignes essentielles, et nous nous bornerons à en poser les éléments fondamentaux : la nationalisation intégrale du sol et la fusion de l'industrie et de l'agriculture.

La première mesure est un acte juridique parfaitement réalisable, immédiatement après la prise du pouvoir, parallèlement avec la collectivisation des grands moyens de production, tandis que la seconde ne peut être qu'un produit du processus d'ensemble de l'économie, un résultat qui s'intègre à l'organisation socialiste mondiale. Ce ne sont donc pas deux actes simultanés, mais échelonnés dans le temps, le premier conditionnant le second et les deux réunis, conditionnant la socialisation agraire. En soi, la nationalisation du sol ou abolition de la propriété privée n'est pas une mesure spécifiquement socialiste, mais avant tout bourgeoise, permettant de parachever la révolution bourgeoise démocratique.

Conjuguée avec la jouissance égale de la terre, elle constitue l'étape la plus révolutionnaire, la plus extrême de cette révolution, mais tout en étant donc, suivant l'expression de Lénine, "le fondement le plus parfait du point de vue du développement du capitalisme, elle est en même temps le régime agraire le plus souple pour le passage au socialisme". La faiblesse des critiques de R. Luxemburg à l'égard du programme agraire des bolcheviks (La Révolution russe) porte précisément sur les points suivants : en premier lieu, elle n'a pas souligné que "la prise immédiate de la terre par les paysans" tout en n'ayant absolument rien de commun avec une société socialiste — ce en quoi nous sommes parfaitement d'accord — représentait cependant une étape inévitable et transitoire (surtout en Russie) du capitalisme au socialisme, et bien qu'elle ait dû considérer que c'était "la formule la plus courte, la plus simple et la plus lapidaire pour atteindre un double but : briser la grande propriété et attacher du premier coup les paysans au gouvernement révolutionnaire et que, comme mesure politique pour la consolidation du gouvernement socialiste prolétarien, c'était une tactique de premier ordre", ce qui était évidemment l'élément fondamental de la situation. En second lieu, elle n'a pas mis en évidence que le mot d'ordre "la terre aux paysans", repris par les bolcheviks du programme des socialistes révolutionnaires avait été appliqué sur la base de la suppression intégrale de la propriété privée foncière et non pas, comme R. Luxemburg l'affirme, sur la base du passage de la grande propriété foncière à une multitude de petites propriétés paysannes individuelles. Il n'est pas juste de dire (il suffit de revoir les décrets sur la nationalisation) que le partage des terres s'est étendu aux grandes exploitations techniquement développées, puisque celles-ci ont au contraire, dans la suite, formé la structure des "sovkhozes" ; elles étaient, il est vrai, fort peu importantes par rapport à l'ensemble de l'économie agraire.

Remarquons, en passant, que R. Luxemburg en traçant son programme agraire, passait sous silence l'expropriation intégrale du sol qui faisait cependant place nette aux mesures ultérieures, tandis qu'elle visait uniquement la nationalisation de la grande et moyenne propriété.

Enfin, eu troisième lieu, R. Luxemburg s'est bornée à montrer les côtés négatifs du partage des terres (mal inévitable), à dénoncer qu'il ne pouvait supprimer "mais seulement accroître l'inégalité sociale et économique au sein de la paysannerie, y aggraver les oppositions de classes", alors que ce fut justement le développement de la lutte des classes à la campagne qui permit au pouvoir prolétarien de se consolider en attirant à lui les prolétaires et semi prolétaires paysans et que se forma la prémisse sociale qui, avec une ferme direction de la lutte, aurait étendu de plus en plus l'influence du prolétariat et assuré sa victoire à la campagne. R. Luxemburg sous-estima incontestablement cet aspect politique du problème agraire et le rôle fondamental qu'avait à jouer le prolétariat, s'appuyant sur la domination politique et la possession de la grande industrie.

Il serait vain de méconnaître que le prolétariat russe se trouvait devant des données extrêmement complexes. Du fait de la dispersion innombrable des petits paysans, les effets de la nationalisation se trouvèrent très limités. Il ne faut pas oublier que la collectivisation du sol n'entraîne pas nécessairement celle des moyens de production qui y sont [mots ajoutés par la rédaction] rattachés. Ce ne fut vrai en Russie que pour 8%. seulement de ces derniers tandis que 92% restèrent la possession privée des paysans alors que, par contre, dans l'industrie, la collectivisation atteignit 89% des forces productives, 97% en y ajoutant les chemins de fer, et 99% pour l'industrie lourde seule 2.

Bien que l'outillage agricole ne représentât qu'un peu plus du tiers de l'outillage total, il existait là une base étendue pour un développement favorable des rapports capitalistes, en tenant compte de la masse énorme des paysans. Et il est évident qu'au point de vue économique, l'objectif central capable de contenir et de résorber ce développement ne pouvait être que l'organisation de la grande production agricole industrialisée, à technique élevée. Mais cela était subordonné à l'industrialisation générale et, par conséquent, à l'aide prolétarienne des pays avancés. Pour ne pas se laisser enfermer dans le dilemme : périr ou apporter des outils et des objet de consommation aux petits paysans, le prolétariat — tout en faisant le maximum pour amener l'équilibre entre la production agricole et la production industrielle — avait donc à porter son effort principal sur le terrain de la lutte des classes à la campagne, aussi bien qu'à la ville, avec devant lui, toujours, la perspective du rattachement de cette lutte au moment révolutionnaire mondial. S'allier au paysan pauvre pour lutter contre le paysan capitaliste tout en poursuivant, l'anéantissement des petits producteurs, seule condition pour créer la production collective, voilà la tâche apparemment paradoxale qui s'imposait an prolétariat dans la politique au village.

Pour Lénine, cette alliance était seule capable de sauvegarder la révolution prolétarienne jusqu'à l'insurrection d'autres prolétariats, mais elle impliquait, non pas la capitulation du prolétariat devant la paysannerie, mais l’unique condition pour vaincre l'hésitation petite bourgeoisie des paysans oscillant entre la bourgeoisie et le prolétariat de par leur situation économique et sociale et leur incapacité de mener une politique indépendante, et finalement les entraîner dans le procès du travail collectif. "Anéantir" les petits producteurs ne signifie pas les écraser par la violence mais, comme le disait Lénine (en 1918) "les aider à aller jusqu'au capitalisme "idéal" car l'égalité dans la jouissance du sol, c'est le capitalisme porté à son idéal au point de vue du petit producteur ; en même temps, il faut leur faire toucher du doigt les côtés défectueux de ce système et la nécessité du passage à la culture collective." Il n'est pas étonnant que durant les trois années terribles de guerre civile, la méthode expérimentale n'ait pu éclairer la conscience "socialiste" des paysans russes. Si, pour garder la terre contre les bandes blanches, ils soutinrent le prolétariat, ce fut au prix de leur appauvrissement économique et des réquisitions, vitales pour l'État prolétarien.

Et la NEP, bien que rétablissant un champ d'expérience plus normal, dut aussi rétablir la "liberté et le capitalisme" mais ce fut surtout en faveur des paysans capitalistes, rançon énorme qui fit dire à Lénine qu'avec l'impôt en nature, "les koulaks allaient pousser là où ils ne pouvaient pousser auparavant". Sous la direction du centrisme, incapable de résister à cette pression de la bourgeoisie renaissante sur l'appareil économique, les organes étatiques et le parti, mais incitant au contraire les paysans moyens à l'enrichissement, rompant avec les paysans pauvres et le prolétariat, le résultat ne pouvait être que celui que nous connaissons. Coïncidence parfaitement logique : 10 ans après l'insurrection prolétarienne, le déplacement considérable du rapport des forces en faveur des éléments bourgeois correspondit à l'introduction des plans quinquennaux sur la réalisation desquels allait se greffer une exploitation inouïe du prolétariat.

La révolution russe a tenté de résoudre le problème complexe des rapports entre prolétariat et paysannerie. Elle a échoué non parce que, en l'occurrence, une révolution prolétarienne ne pouvait, parait-il, aboutir, et qu'on se trouvait uniquement en présence d'une révolution bourgeoise, ainsi que les Otto Bauer et autres Kautsky se sont plus à nous affirmer, mais parce que les bolcheviks n'étaient pas armés des principes de gestion fondés sur l'expérience historique, qui leur auraient assuré la victoire économique et politique.

Pour avoir exprimé et dégagé l'importance politique du problème agraire, la révolution russe représente toutefois un apport à la somme des acquisitions historiques du prolétariat mondial. Il faut ajouter que les thèses du 2e Congrès de l'I.C. sur cette question ne paraissent pas pouvoir être maintenues intégralement et que notamment le mot d'ordre de "la terre aux paysans" doit être réexaminé et restreint dans sa portée.

En s'inspirant des travaux de Marx sur la Commune de Paris et développés par Lénine, les marxistes ont réussi à faire la nette démarcation entre le centralisme exprimant la forme nécessaire et progressive de l'évolution sociale et ce centralisme oppressif cristallisé dans l'État bourgeois. Tout en s'appuyant sur le premier, ils luttèrent pour la destruction du second. C'est sur cette position matérialiste indestructible qu'ils ont vaincu scientifiquement l'idéologie anarchiste. Et pourtant, la révolution russe a fait rebondir cette célèbre controverse qui paraissait bien enterrée.

Maintes critiques qui s'en inspirèrent ont cru pouvoir rejeter la responsabilité de l'évolution contre-révolutionnaire de l’URSS, notamment sur le fait que le centralisme économique et social ne fut pas aboli en même temps que la machine étatique du capitalisme et remplacé par un sorte de système "d'auto détermination des masses ouvrières". C'était en somme exiger du prolétariat russe, pour ce qui était de sa conscience sociale, qu'il fît le saut par dessus la période transitoire, tout comme lorsqu'on préconisait la suppression de la valeur, du marché, des inégalités de salaires et autres scories bourgeoises. Autrement dit, c’était confondre deux notions du Centralisme, absolument opposées dans le temps, en même temps que rejoindre — qu’on le voulut ou non — l'opposition utopique des anarchistes à "l'autoritarisme" régissant toute la période transitoire (bien que sous des formes dégressives). Il est abstrait d’opposer le principe d'autonomie au principe d'autorité. Comme le faisait remarquer Engels, en 1873, ce sont des notions toutes relatives liées à l'évolution historique et au processus de la production.

Le centralisme économique et politique de la dictature du prolétariat

Sur la base d'une évolution qui va du communisme primitif, au capitalisme impérialiste et "retournera" au communisme civilisé, les formes organiques centralisées du "cartellisme" et de la "trustisation" capitalistes poussent sur l'autonomie sociale primitive pour se diriger vers "l’administration des choses", qui est bien l'organisation "anarchique" en dépit du fait que l'autorité y résistera quand même dans une certaine mesure, mais sera "restreinte aux seules limites à l'intérieur desquelles les conditions de la production la rendent inévitable" (Engels). L'essentiel est [mot illisible dans l'original et interprété par la rédaction] donc de ne pas vouloir brûler utopiquement les étapes, ni de croire qu'on a changé la nature du centralisme et le principe d'autorité lorsqu'on en aura changé le nom. Les internationalistes hollandais, par exemple, n'ont échappé ni à l'analyse fondée sur l'anticipation xxx [mot illisible dans l'original et ininterprétable ; ndlr] ni à la "commodité" théorique qu’une telle analyse assure (cf. leur ouvrage déjà cité, Essai sur le développement de la société communiste).

Leur critique du centralisme sur la base de l'expérience russe fut d'autant plus facile qu'elle s'attacha uniquement à [mot illisible dans l'original et interprété par la rédaction] la phase du "communisme de guerre" engendrant la dictature bureaucratique sur l'économie, alors que nous savons que, par après, la NEP favorisa, au contraire, une large "décentralisation" économique. Les bolcheviks auraient "voulu" supprimer le marché (nous savons qu'il n'en fut rien) en y substituant le Conseil économique supérieur et, ainsi, ils auraient porté [remplace "porteraient" dans l'original ; ndlr] la responsabilité d'avoir transformé la dictature du prolétariat en dictature sur le prolétariat. Donc pour les camarades hollandais, parce que en fonction des nécessités de la guerre civile le prolétariat russe dut s'imposer un appareil économique et politique centralisé et simplifié à l'extrême, il aurait perdu le contrôle de sa dictature alors que justement, dans le même temps, il exterminait politiquement la classe ennemie. A cet aspect politique de la question, qui pour nous est fondamental, les camarades hollandais ne se sont malheureusement pas attardés !

D'autre part, répudiant l'analyse dialectique en sautant l'obstacle du centralisme, ils en sont arrivés à se payer réellement de mots eu considérant non la période transitoire, la seule intéressant les marxistes du point de vue des solutions pratiques, mais la phase évoluée du communisme. Il est dès lors facile de parler d'une "comptabilité sociale générale en tant que centrale économique où affluent tous les courants de la vie économique, mais qui n'a pas la direction de l'administration ni le droit de disposition sur la production et la répartition qui n'a que la disposition d'elle-même" (!) (P 100/101.)

Et ils ajouteront que "dans l’association des producteurs libres et égaux, le contrôle de la vie économique n'émane pas de personnes ou d'instances mais résulte de l'enregistrement public du cours réel de la vie économique. Cela signifie : la production est contrôlée par la reproduction" (P. 135) ; autrement dit : "la vie économique se contrôle par elle-même au moyen du temps de production social moyen." (!)

Avec de telles formulations, les solutions relatives à la gestion prolétarienne ne peuvent évidemment avancer d'un pas, car la question brûlante qui se pose au prolétariat n'est pas de chercher à deviner le mécanisme de la société communiste, mais la voie qui y conduit.

Les camarades hollandais ont, il est vrai, proposé une solution immédiate : pas de centralisation économique ni politique qui ne peut revêtir que des formes oppressives, mais le transfert de la gestion aux organisations d'entreprises qui coordonnent la production au moyen d'une "loi économique générale". Pour eux, l'abolition de l'exploitation (donc des classes) ne paraît pas se réaliser dans un long processus historique, enregistrant une participation sans cesse croissante des masses à l'administration sociale, mais dans la collectivisation des moyens de production, pourvu que celle-ci implique pour les conseils d'entreprises le droit de disposer, et de ces moyens de production, et du produit social. Mais outre qu'il s'agit ici d'une formulation qui contient sa propre contradiction, puisqu'elle revient à opposer la collectivisation intégrale (propriété à tous, mais à personne en particulier) à une sorte de "collectivisation" restreinte, dispersée entre groupes sociaux (la société anonyme est aussi une forme partielle de collectivisation), elle ne tend tout simplement qu'à substituer une solution juridique (le droit de disposition des entreprises) à l'autre solution juridique qu'est l'expropriation de la bourgeoisie. Or, nous avons vu précédemment que cette expropriation de la bourgeoisie n'est que la condition initiale de la transformation sociale (encore que la collectivisation intégrale ne soit pas immédiatement réalisable), alors que la lutte des classes se poursuit, comme avant la Révolution, mais sur des hases politiques qui permettent au prolétariat de lui imprimer un cours décisif.

L'analyse des internationalistes hollandais s'éloigne incontestablement du marxisme parce qu'elle ne met jamais en évidence cette vérité, pourtant fondamentale, que le prolétariat est encore obligé de supporter le "fléau" de l'État jusqu'à la disparition des classes, c'est-à-dire jusqu’à l'abolition du capitalisme mondial. Mais souligner une telle nécessité historique, c'est admettre que les fonctions étatiques se confondent encore temporairement avec la centralisation, bien que celle-ci, sur la base de la destruction de la machine oppressive du capitalisme, ne s'oppose plus nécessairement au développement de la culture et de la capacité de gestion des masses ouvrières. Au lieu de rechercher la solution de ce développement dans les limites des données historiques et politiques, les internationalistes Hollandais ont cru la trouver dans une formule d'appropriation à la fois utopique et rétrograde qui, de plus, n'est pas aussi nettement opposée au "droit bourgeois" qu'ils pourraient se l'imaginer. De plus, si on admet que le prolétariat, dans son ensemble n'est nullement préparé culturellement à résoudre par "lui-même" les problèmes complexes de gestion sociale (et c'est une réalité s'appliquant au prolétariat le plus avancé comme au plus inculte) que vaut alors concrètement le "droit de disposition" sur les usines et la production qui lui serait "garanti" ?

Les ouvriers russes ont eu effectivement les usines en mains et ils n'ont pas pu les gérer. Cela signifie-t-il qu'ils n'avaient pas à exproprier les capitalistes ni à prendre le pouvoir ? Auraient-ils dû "attendre" d'avoir pu se mettre à l'école du capitalisme occidental, d'avoir acquis la culture de l'ouvrier anglais ou allemand ?... S'il est vrai que ceux-ci sont déjà cent fois plus aptes à affronter les tâches gigantesques de la gestion prolétarienne que ne l'était l'ouvrier russe en 1917, il est également vrai qu'il leur est impossible de forger, dans l'ambiance pestilentielle du capitalisme et de l'idéologie bourgeoise, une conscience sociale "intégrale" qui, pour leur permettre de résoudre "par eux-mêmes" tous les problèmes posés, devrait être celle-là même qu'ils posséderont seulement dans le communisme achevé. Historiquement, c'est le parti qui concentre cette conscience sociale et encore ne peut-il la développer que sur la base de l'expérience ; c'est-à-dire qu'il n'apporte pas des solutions toutes faites, mais qu'il les élabore au feu de la lutte sociale, après (surtout après) comme avant la Révolution. Et dans cette tâche colossale, loin de s'opposer au prolétariat, le parti se confond avec lui, parce que sans la collaboration active et grandissante des masses, il doit lui-même devenir la proie des forces ennemies. "L'administration par tous" est la pierre d'achoppement de toute révolution prolétarienne. Mais l'Histoire pose la seule alternative : ou bien nous commençons la révolution socialiste "avec les hommes tels qu'ils sont aujourd’hui et qui ne se passeront ni de subordination ni de contrôle ni de contremaître ni de comptables" (Lénine) ou bien la Révolution ne sera pas.

La dualité de l'Etat de la période de transition dans l'analyse marxiste

Au chapitre traitant de l'État transitoire, nous avions déjà rappelé que l'État doit son existence à la division de la société en classes. Dans le communisme primitif, il n'y avait pas d’État. Dans le communisme supérieur, il n'y en aura pas davantage. L'État disparaîtra avec l’objet qui l'a fait naître : l'exploitation de classe. Mais tant que l'État existe, quel qu'il soit il conserve ses traits spécifiques, il ne peut changer de nature et ne peut pas ne pas être l'État, c’est-à-dire un organisme oppressif, coercitif, corruptif. Ce qui change, dans le cours de l'Histoire, c’est sa fonction. Au lieu d’être l'instrument des maîtres d’esclaves, il sera celui des féodaux, puis celui de la bourgeoisie. Il sera l'instrument de fait de la conservation des privilèges de la classe dominante. Celle ci ne pourra donc être menacée par son propre État, mais par de nouveaux privilèges se développant au sein de la société au profit d’une classe montante. La révolution politique qui s'ensuivra sera la conséquence juridique d'une transformation de la structure économique déjà amorcée, triomphe de la nouvelle forme d’exploitation sur l'ancienne. C'est pourquoi la classe révolutionnaire, sur la base des conditions matérielles qu'elle aura fondées et consolidées au sein de l'ancienne société pendant des siècles pourra sans crainte ni méfiance, s'appuyer sur son État qui ne sera que le perfectionnement du précédent pour organiser et développer son système de production. Cela est d'autant plus vrai pour la classe bourgeoise qu’elle est la première classe dans l'histoire exerçant une domination mondiale et que son État concentre tout ce qu’une classe exploiteuse peut accumuler de moyens d'oppression. Il n'y a pas opposition mais collusion intime, indestructible entre la bourgeoisie et son État. Cette solidarité ne s'arrête pas à des frontières nationales, elle les déborde, parce qu’elle dépend de racines profondes dans le capitalisme international.

Au contraire, avec la fondation de l’État prolétarien, le rapport historique entre la classe dominante et l'État se trouve modifié. Il est vrai que l'État prolétarien, bâti sur les ruines de l’État bourgeois est cependant l'instrument de la domination du prolétariat. Cependant il ne se pose pas en défenseur de privilèges sociaux dont les bases matérielles auraient été jetées à l’intérieur de la société bourgeoise, mais en destructeur de tout privilège. Il exprime un nouveau rapport de domination (de la majorité sur la minorité) comme un nouveau rapport juridique (l'appropriation collective). Par contre, puisqu'il reste sous l'influence du climat de la société capitaliste (parce qu'il ne peut y avoir de simultanéité dans la révolution), il est encore représentatif "du droit bourgeois". Celui-ci vît toujours, non seulement dans le déroulement social et économique, mais dans le cerveau de millions de prolétaires. C’est ici que se révèle la dualité de l'État transitoire : d'une part, comme arme dirigée contre la classe expropriée, il révèle son côté "fort" ; d'autre part, comme organisme appelé, non pas à consolider un nouveau système d'exploitation mais à les abolir tous, il découvre son côté "faible" parce que, par nature et par définition, il tend à redevenir le pôle d'attraction des privilèges capitalistes. C'est pourquoi, alors qu'entre la bourgeoisie et l'État bourgeois il ne peut y avoir d'antagonisme, il en surgit un entre le prolétariat et l'État transitoire.

Ce problème historique trouve son expression négative dans le fait que l'État transitoire peut fort bien être amené à jouer un rôle contre-révolutionnaire dans la lutte internationale des classes, alors qu’il conserve le type prolétarien si les bases sociales sur lesquelles il a été édifié ne sont pas modifiées. Le prolétariat ne peut s'opposer au développement de cette contradiction latente que par la politique de classe de son parti et l'existence vigilante de ses organisations de masses (syndicats. soviets, etc.) au moyen desquelles il exercera un contrôle indispensable sur l'activité étatique et défendra ses intérêts spécifiques. Ces organisations ne pourront disparaître qu'avec la nécessité qui les a fait naître, c'est-à-dire la lutte des classes. Une telle conception s'inspire uniquement des enseignements marxistes, car la notion de l'antidote prolétarien dans l'État transitoire a été défendue par Marx et Engels aussi bien que par Lénine, ainsi que nous l'avons établi précédemment.

La présence agissante d'organismes prolétariens est la condition pour que l'État reste asservi au prolétariat et non le témoignage qu'il s'est retourné contre les ouvriers. Nier le dualisme contradictoire de l'État prolétarien, c'est fausser la signification historique de la période de transition.

Certains camarades considèrent, au contraire, que cette période doit exprimer l’identification des organisations ouvrières avec l'État (camarade Hennaut, Nature et évolution de l'État russe - Cf. Bilan, p. 1121 n° 34). Les internationalistes hollandais vont même plus loin lorsqu'ils disent que puisque "le temps de travail" est la mesure de la répartition du produit social et que la distribution entière reste en dehors de toute "politique", les syndicats n'ont plus aucune fonction dans le communisme et la lutte pour l'amélioration des conditions d'existence a cessé. (p. 115 de leur ouvrage.)

Le centrisme également est parti de cette conception que, puisque l'État soviétique était un État ouvrier, toute revendication des prolétaires devenait un acte d'hostilité envers "leur" État, justifiant ainsi l'assujettissement total des syndicats et comités d’usines au mécanisme étatique.

Si maintenant, sur la base des considérations qui précèdent, nous disons que l'État soviétique a conservé un caractère prolétarien, bien qu'il soit dirigé contre le prolétariat, s'agit-il là seulement d'une distinction subtile, n'ayant rien de commun avec la réalité et que nous-mêmes nous répudierons en rejetant la défense de l'URSS ? Non ! Et nous croyons que cette thèse doit être maintenue : en premier lieu parce qu'elle est juste du point de vue de la théorie du matérialisme historique ; en second lieu parce que les conclusions sur l'évolution de la Révolution russe que l'on peut en tirer ne sont pas viciées dans leurs prémisses du fait qu'est niée l'identification entre le prolétariat et l'État et qu'aucune confusion n'est créée entre le caractère de l'État et sa fonction.

Mais si l'État soviétique n'était plus un État prolétarien, que serait-il ? Les négateurs ne s'évertuent pas à faire la démonstration qu'il s'agit d'un État capitaliste, car ils s'y buteraient. Mais réussissent-ils mieux en parlant d'État bureaucratique et en découvrant en la bureaucratie russe une classe dominante tout à fait originale dans l'histoire, se rapportant aussi a un nouveau mode d'exploitation et de production. En vérité, une telle explication tourne le dos an matérialisme marxiste.

Bien que la bureaucratie ait été l'instrument indispensable au fonctionnement de tout système social, il n'existe aucune trace dans l'Histoire d'une couche sociale qui ne soit transformée en une classe exploiteuse, pour son propre compte. Les exemples abondent cependant de bureaucraties puissantes et omnipotentes au sein d'une société ; mais jamais elles ne se confondirent avec la classe agissant sur la production, si ce n'est sous des formes individuelles. Dans Le Capital, Marx, traitant de la colonisation aux Indes, montre que la bureaucratie y apparut sous les traits de la "Compagnie des Indes Orientales" ; que celle-ci eut des attaches économiques avec la circulation — non avec la production — tandis qu'elle exerça réellement le pouvoir politique, mais pour le compte du capitalisme métropolitain.

Le marxisme a fourni une définition scientifique de la classe. Si l'on s'y tient, il faut pouvoir affirmer que la bureaucratie russe n'est pas une classe, encore moins une classe dominante, étant donné qu'il n'existe pas de droits particuliers sur la production en dehors de la propriété privée des moyens de production et qu'en Russie, la collectivisation subsiste dans ses fondements. Il est bien vrai que la bureaucratie russe consomme une large portion du travail social : mais il en fut ainsi pour tout parasitisme social qu'il ne faut pas confondre pour cela avec l'exploitation de classe.

S'il est incontestable qu'en Russie, le rapport social exprime une exploitation colossale des ouvriers, celle-ci ne résulte pas de l'exercice d'un droit de propriété individuel ou de groupe, mais de tout un processus économique et politique dont la bureaucratie n'est même pas la cause, mais une manifestation, encore que secondaire d'après nous, tandis que cette évolution est le produit de la politique du centrisme qui se révéla incapable de contenir la poussée des forces ennemies à l'intérieur comme sur le terrain international. C’est ici que réside l'originalité du contenu social en Russie, due à une situation historique sans précédent : l'existence d'un État prolétarien au sein du monde capitaliste.

L'exploitation du prolétariat grandit dans la mesure où la pression des classes non prolétariennes s'exerça et s'accrut sur l'appareil étatique, puis sur l'appareil du parti, et par répercussion sur la politique du parti.

Il n'est nul besoin de justifier cette exploitation par l'existence d'une classe bureaucratique vers laquelle serait revenu le surtravail spolié aux ouvriers. Mais il faut l'expliquer par l'influence ennemie sur les déterminations du parti qui, par surcroît, s'intégrait dans le mécanisme étatique au lieu de poursuivre sa mission politique et éducative au sein des masses. Trotski (L’IC après Lénine) souligna le caractère de classe du joug pesant de plus en plus sur le parti : collusion unissant tous les gens de l’appareil du parti; soudure entre de nombreux chaînons de celui-ci d'une part et de la bureaucratie de l'État, les intellectuels bourgeois, la petite bourgeoisie, les koulaks d'autre part; pression de la bourgeoisie mondiale sur le mécanisme des forces agissantes. C'est pourquoi les racines de la bureaucratie et les germes de la dégénérescence politique sont à rechercher dans ce phénomène social d'interpénétration du parti et de l'État aussi bien que dans une situation internationale défavorable, et non dans le "communisme de guerre" qui porta la puissance politique du prolétariat à son plus haut niveau, pas plus que dans la NEP. Ce fut à la fois une expression des connivences et le régime normal de l'économie prolétarienne. Sauf que dans son Aperçu su le Bolchevisme, Souvarine renversa le rapport réel entre le parti et l’État en considérant que ce fut l’emprise mécanique de l'appareil du parti qui s'exerça sur tous les rouages de l’État. Il caractérisa très justement la révolution russe comme "une métamorphose du régime qui s'accomplit peu à peu à l’insu de ses bénéficiaires, sans aspect prémédité ni plan préconçu, par le triple effet de l'inculture générale, de l'apathie des masses épuisées et de l’effort des bolcheviks pour maîtriser le chaos" (p. 245).

Mais alors, si les révolutionnaires ne veulent pas sombrer dans un fatalisme qui serait aux antipodes du marxisme, "l'immaturité" des conditions matérielles et de "l'incapacité" culturelle des masses, ils ne veulent pas déduire que la révolution russe ne fut pas une révolution prolétarienne (alors que les conditions historiques et objectives existaient et existent toujours sur le plan mondial pour la révolution prolétarienne, ce qui est la seule base valable du point de vue marxiste), il faudra bien qu'ils concentrent leur attention sur l'élément central du problème à résoudre : le facteur politique, c'est-à-dire, le parti, instrument indispensable au prolétariat du point de vue des nécessités historiques. Il faudra bien aussi qu'ils en arrivent à conclure que, dans la révolution, la seule forme d'autorité possible pour le parti, est la forme dictatoriale. Et qu'on n’essaye pas de rétrécir le problème en le ramenant à une opposition irréductible entre la dictature du parti et le prolétariat parce qu'alors on ne fait que tourner le dos à la révolution prolétarienne elle-même. Nous le répétons, la dictature du parti est une expression inévitable de la période transitoire, dans un pays puissamment développé par le capitalisme comme dans la plus retardataire des colonies. La tâche fondamentale des marxistes est précisément d'examiner, en se fondant sur la gigantesque expérience russe, sur quelles bases politiques cette dictature peut être maintenue au service du prolétariat, c'est-à-dire comment la révolution prolétarienne peut et doit se déverser dans la révolution mondiale.

Malheureusement, les "fatalistes" en puissance n'ont même pas essayé de l'aborder. D'autre part, si la solution n'a pas encore beaucoup progressé, les difficultés tiennent autant à l'isolement pénible des faibles noyaux révolutionnaires qu'à la complexité énorme des données du problème. En réalité, celui-ci pose essentiellement la liaison du parti avec la lutte des classes, en fonction de laquelle doivent être résolues les questions d'organisation et de vie intérieure du parti.

Les camarades de Bilan ont eu raison de s'attacher dans leurs recherches à deux activités du parti, considérées comme fondamentales pour la préparation de la révolution (ainsi que l'histoire du parti bolchevik le démontre) : la lutte fractionnelle intérieure et la lutte au sein des organisations de masses. La question est de savoir si ces formes d'activité doivent disparaître ou se transformer radicalement après la révolution, dans une situation où la lutte de classe ne s'atténue nullement mais se développe tout en prenant d'autres aspects. Ce qui est évident, c'est qu’aucune méthode, aucune formule organisatoire ne peut empêcher la lutte de classes d'exercer sa répercussion à l'intérieur du parti, par la croissance de tendances ou de fractions.

L'unité à tout prix de l'opposition russe Trotskiste, tout comme le "monolithisme" du Centrisme font fi de la réalité historique. Par contre, la reconnaissance des fractions nous parait être beaucoup plus dialectique. Mais simple affirmation ne résout pas le problème, elle ne fait que le poser ou plutôt le reposer dans toute son ampleur. Les camarades de Bilan seront certainement d’accord pour dire que quelques phrases lapidaires ne sont pas une solution. Il reste à examiner à fond comment la lutte des fractions et l’opposition des programmes qui en résulte peuvent se concilier avec la nécessité d’une direction homogène et d’une discipline révolutionnaire. De même il faut voir dans quelle mesure la liberté des fractions à l’intérieur des organisations syndicales peut coïncider avec l’existence du parti unique du prolétariat. Il n’est pas exagéré de dire que de la réponse donnée dépend pour une grande part le sort des révolutions prolétariennes à venir.

(A suivre)

Mitchell

 


 

1 Le scepticisme affiché aujourd'hui par certains communistes internationalistes ne peut nullement ébranler notre conviction à ce sujet. Le cam. Hennaut, dans Bilan (p. 1124 n°34) déclare froidement que : "La révolution bolchevique a été faite par le prolétariat mais n'a pas été une révolution prolétarienne". Une telle affirmation est tout simplement stupéfiante lorsqu'on la rapproche de cette constatation historique d'une révolution "non prolétarienne" qui parvient à forger l'arme prolétarienne la plus redoutable (l'Internationale Communiste) qui jusqu'ici ait menacé la bourgeoisie mondiale.

2 Situation en 1925