Il y a soixante ans, une conférence de révolutionnaires internationalistes

See also :

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mailEn 2007, le CCI a tenu son 17e Congrès où ont participé, pour la première fois depuis 1979, des délégations d’autres groupes internationalistes, venus littéralement des quatre coins du monde (depuis la Corée jusqu’au Brésil). Comme nous l’avons souligné dans l’article qui rend compte des travaux de ce Congrès 1, le CCI n'a pas innové en effectuant ces invitations : il a appliqué la même démarche qui avait présidé à sa propre formation et, comme nous allons voir, qu'il a héritée de la Gauche communiste, notamment, de la Gauche communiste de France (GCF). C’est tout l’intérêt de l’article que nous publions ci-dessous qui est le rapport, publié dans le n°23 d’Internationalisme (publication de la GCF), d’une conférence internationaliste qui s’est tenue en mai 1947, tout juste 60 ans avant notre 17e Congrès. 2


L’initiative de la Conférence de 1947 revient au Communistenbond "Spartacus" de Hollande, un groupe "communiste de conseils" qui avait survécu à la guerre de 1939-45 malgré une répression féroce lors de sa participation dans les mouvements ouvriers sous l’occupation. 3 La Conférence elle-même se tient à un moment terriblement sombre pour les trop rares révolutionnaires qui sont restés fidèles aux principes de l’internationalisme prolétarien et ont refusé de se battre pour la défense de la démocratie bourgeoise et de la "patrie socialiste" de Staline. En 1943, une vague de grèves en Italie du Nord avait ranimé les espoirs de voir la Deuxième Guerre mondiale finir comme la Première : avec un soulèvement ouvrier qui se répandrait de pays en pays et qui pourrait, cette fois, non seulement mettre fin à la guerre mais ouvrir la voie à une nouvelle révolution prolétarienne qui balayerait le capitalisme et son cortège d’horreurs une fois pour toutes. Mais la bourgeoisie avait tiré les leçons de l’expérience de 1917 et la Deuxième Guerre mondiale se termina par l’écrasement systématique du prolétariat avant même qu’il ait pu se soulever : la répression sanglante déchaînée par l’occupant allemand contre les quartiers ouvriers italiens ; l'écrasement par l’armée allemande du soulèvement de la ville de Varsovie sous l’œil "bienveillant" de son adversaire soviétique 4 ; le bombardement massif des quartier ouvriers en Allemagne par l’aviation américaine et britannique, n’en sont que quelques exemples. La GCF a compris que dans cette période, la voie à la révolution n’était plus ouverte dans l’immédiat : comme elle l’écrit en réponse au Communistenbond dans une lettre de préparation à la Conférence :

"Il était naturel, quelque part, que la monstruosité de la guerre ouvrît les yeux et fît ressurgir de nouveaux militants révolutionnaires. C’est ainsi qu’en 1945 se sont formés, un peu partout, des petits groupes qui, malgré l’inévitable confusion et leur immaturité politique, présentaient néanmoins dans leur orientation des éléments sincères tendant à la reconstruction du mouvement révolutionnaire du prolétariat.

La deuxième guerre ne s’est pas soldée comme la première par une vague de luttes révolutionnaires de classe. Au contraire. Après quelques faibles tentatives, le prolétariat a essuyé une désastreuse défaite, ouvrant un cours général réactionnaire dans le monde. Dans ces conditions, les faibles groupes qui ont surgi au dernier moment de la guerre risquent d’être emportés et disloqués. Ce processus peut déjà être constaté par l’affaiblissement de ces groupes un peu partout et par la disparition de certains autres, comme celle du groupe des "Communistes révolutionnaires" en France". 5

La GCF n’avait aucune illusion sur les possibilités ouvertes par la Conférence : "Dans une période comme la nôtre de réaction et de recul, il ne peut être question de constituer des partis et une Internationale – comme le font les trotskistes et consort – car le bluff de telles constructions artificielles n’a jamais servi qu’a embrouiller un peu plus le cerveau des ouvriers" (ibid). Ce n’est pas pour autant qu’elle considéra la Conférence comme inutile ; au contraire, il s’agissait de la survie même des groupes internationalistes : "Aucun groupe ne possède en exclusivité la 'vérité absolue et éternelle' et aucun groupe ne saurait résister par lui-même et isolément à la pression du terrible cours actuel. L’existence organique des groupes et leur développement idéologique sont directement conditionnés par les liaisons inter-groupes qu’ils sauraient établir et par l’échange de vues, la confrontation des idées, la discussion qu’ils sauraient entretenir et développer à l’échelle internationale.

Cette tâche nous paraît être de la première importance pour les militants à l’heure présente et c’est pourquoi nous nous sommes prononcés et sommes décidés à œuvrer et à soutenir tout effort tendant à l’établissement de contacts, à multiplier des rencontres et des correspondances élargies." (Ibid.)

Le contexte historique

L'importance de cette conférence tient au moins en ceci qu’elle était la première rencontre internationale de révolutionnaires après six années terribles de guerre, de répression et d’isolement. Mais, en fin de compte, le contexte historique – la "période de réaction et de recul" – a eu le dessus sur l’initiative de 1947. La conférence n’a guère connu de suite. En octobre 1947, la GCF a écrit au Communistenbond pour lui demander de prendre en charge une nouvelle conférence ainsi que l’édition d’un bulletin de discussion préparatoire, dont un seul numéro sera publié ; la deuxième conférence ne s’est jamais tenue. Dans les années qui ont suivi, la plupart des groupes participants ont disparu, y compris la GCF réduite à quelques camarades isolés qui maintenaient tant bien que mal des contacts épistolaires. 6

Aujourd’hui, le contexte historique est très différent. Après des années de contre-révolution, la vague mondiale de luttes qui a suivi mai 1968 en France a marqué le retour sur la scène historique de la classe révolutionnaire. Les luttes n’ont pas réussi à se hisser au niveau exigé par la profondeur des attaques du capitalisme notamment pendant les années 1980. Ensuite elles ont connu un arrêt brutal avec l’effondrement du bloc de l’Est en 1989, suivi d'une période très difficile de déboussolement et de découragement pour le prolétariat et ses minorités révolutionnaires pendant les années 1990. Mais avec le nouveau millénaire, les choses bougent de nouveau : d’un côté les dernières années ont vu un développement des luttes ouvrières qui mettent de plus en plus en avant la question fondamentale de la solidarité. Parallèlement, la présence des groupes invités au congrès du CCI témoigne d’une évolution appelée à s'amplifier dans le futur, et qui consiste dans le développement d’une réflexion politique véritablement mondiale parmi des petites minorités qui se réclament d’une vision internationaliste et qui cherchent à nouer des contacts entre elles.

Dans cette situation, l’expérience de 1947 reste vivante et actuelle. Comme une graine restée cachée dans le sol hivernal, elle porte une potentialité pour les internationalistes d’aujourd’hui. Dans cette courte introduction, nous voulons souligner les leçons principales que nous pensons devoir tirer de la Conférence et de la participation de la GCF à celle-ci.

Le besoin de critères d’adhésion

Depuis 1914 et la trahison des partis socialistes et des syndicats, encore plus dans les années 1930 quand les partis communistes ont emprunté la même voie, suivis par les groupes trotskystes en 1939, il existe une prolifération de groupes et de partis qui se réclament de la classe ouvrière mais dont la raison d’être n’est, en réalité, que de soutenir la domination de la classe capitaliste et de son État. Dans ce sens, la GCF écrit en 1947 : "Il ne s’agit pas de discussions en général, mais bien de rencontres qui permettent des discussions entre des groupes prolétariens révolutionnaires. Cela implique forcément des discriminations sur la base de critères politiques idéologiques. Il est absolument nécessaire, afin d’éviter des équivoques et afin de ne pas rester dans le vague de préciser autant que possible ces critères" (ibid). La GCF identifie quatre critères clés :

1. Exclusion du courant trotskyste du fait de son soutien à l’État russe et de sa participation de fait à la guerre impérialiste de 1939-45, du même côté que les puissances impérialistes démocratiques et staliniennes.

2. Exclusion des anarchistes (en l’occurrence la Fédération anarchiste française) ayant participé au "Frente Popular" et au gouvernement capitaliste républicain espagnol en 1936-38, ainsi qu’à la Résistance de 1939-45 sous le drapeau de l’anti-fascisme.

3. Exclusion de tous les autres groupes qui, sous un prétexte ou un autre, ont participé à la Deuxième Guerre mondiale.

4. Reconnaissance de la nécessité de "la destruction violente de l’État capitaliste" et, en ce sens, de la signification historique de la révolution d’octobre 1917.

Suite à la conférence, les critères proposés dans la lettre d’octobre 1947 de la GCF se résument à deux :

1. La volonté d’œuvrer et de lutter en vue de la révolution du prolétariat, par la destruction violente de l’État capitaliste pour l’instauration du socialisme.

2. La condamnation de toute acceptation ou participation à la Seconde Guerre impérialiste avec tout ce qu’elle a pu comporter de corruption idéologique de la classe ouvrière, telles les idéologies fascistes et anti-fascistes ainsi que leurs appendices nationaux : le maquis, les libérations nationales et coloniales, leur aspect politique : la défense de l’URSS, des démocraties, du national socialisme européen.

Comme on peut voir, ces critères se centrent sur les deux questions de la guerre et de la révolution et, à notre avis, ils restent entièrement d’actualité aujourd’hui. 7 Par contre, ce qui a changé, c’est le contexte historique dans lequel elles sont posées. Pour les générations qui viennent à la politique aujourd’hui, la Deuxième Guerre mondiale et la révolution russe sont des évènements lointains qu’on connaît à peine à partir des livres d’histoire. Ces questions restent critiques pour l’avenir révolutionnaire de la classe ouvrière et déterminantes pour un engagement profond dans la voie révolutionnaire. Cependant, la problématique de la guerre est aujourd’hui posée aux générations actuelles à travers la nécessaire dénonciation de toutes les guerres qui prolifèrent sur la planète : Irak, conflit israélo-arabe, Tchétchénie, essais nucléaire en Corée du Nord, etc. ; dans l’immédiat, la question de la révolution se pose plus à travers la dénonciation des simulacres de "révolution" à la Chavez que par rapport à la révolution russe.

De même, il n'existe plus aujourd'hui un danger fasciste à même d'embrigader massivement la classe ouvrière en vue d'un conflit impérialiste même si, dans certains pays (notamment de l'ex bloc de l'Est), des bandes fascisantes, plus ou moins pilotées par les officines de l’État, sèment la terreur dans la population et posent un réel problème pour les révolutionnaires. De ce fait, l'anti-fascisme ne peut, dans les circonstances actuelles, constituer un des principaux moyens d’embrigadement idéologique du prolétariat, comme lors de la guerre de 1939-45, derrière la défense de l'État "démocratique" bourgeois, même si cette idéologie continue à être utilisée contre le prolétariat pour tenter de le dévier de la défense de ses intérêts de classe.

L’attitude par rapport à l’anarchisme

Une discussion importante, aussi bien lors de préparation de la Conférence que durant son déroulement, fut l’attitude à adopter par rapport à l’anarchisme. Pour la GCF, il est alors clair que "le mouvement anarchiste aussi bien que les trotskistes ou toute autre tendance qui a participé ou participe à la guerre impérialiste, au nom de la défense d’un pays (défense de la Russie) ou d’une forme de domination bourgeoise contre une autre (défense de la République et de la démocratie contre le fascisme) n’avait pas de place dans une conférence des groupes révolutionnaires". Cette position "fut soutenue par la majorité des participants". L’exclusion des groupes anarchistes est donc déterminée non pas par rapport au fait qu’ils se réclament de l’anarchisme, mais par rapport à leur attitude vis-à-vis de la guerre impérialiste. Cette précision, de la plus haute importance, se trouve en particulier illustrée par ce fait, relaté dans un "Rectificatif" au rapport publié dans Internationalisme n°24, que la Conférence fut présidée par un anarchiste.

L’hétérogénéité du courant anarchiste fait que, de nos jours, la question ne peut être posée de façon aussi simple. En effet, sous le même vocable "anarchiste" nous trouvons à la fois des groupes qui ne se distinguent des trotskistes que sur la question du "parti" alors qu’ils soutiennent toute la gamme des revendications de ces derniers (jusqu’au soutien à un État palestinien !), et des groupes véritablement internationalistes avec lesquels il est possible, pour les communistes, non seulement de discuter mais d’engager une activité commune sur une base internationaliste. 8 Il ne saurait être question, à notre avis, de rejeter aujourd’hui la discussion avec des groupes ou des individus du simple fait qu’ils se réclament de "l’anarchisme".

Quelques points supplémentaires

Nous voulons, enfin, souligner trois autres éléments significatifs :

- Le premier, c’est l’absence de toute déclaration ronflante et creuse émanant de la Conférence, laquelle a su rester modeste quant à son importance et à ses capacités. Cela ne veut pas dire que la GCF à l'époque rejetait toute possibilité d'adopter des positions communes, au contraire. Mais après 6 années de guerre, la conférence ne pouvait constituer qu'une première prise de contact dans laquelle, inévitablement "les discussions ne furent pas assez avancées pour permettre et justifier le vote de résolution quelconque". Les révolutionnaires d’aujourd’hui doivent savoir garder à la fois une vision claire de l'immensité de leurs responsabilités et, en même temps, une très grande modestie quant à leurs capacités et leurs moyens, et une compréhension du travail qui se profile devant eux.

- Le deuxième, c’est l’importance accordée à la discussion sur la question syndicale. Bien que, de notre point de vue, la question syndicale est aujourd'hui réglée depuis longtemps, ce n'était pas encore pleinement le cas pour la GCF qui en 1947, venait tout juste de s'approprier les positions des gauches hollandaise et allemande sur cette question. Mais, derrière la question syndicale, en 1947 comme aujourd'hui, se pose la question beaucoup plus large de "comment lutter". Ce problème de "comment lutter" et de l’attitude à adopter face aux syndicats est d’une actualité brûlante pour beaucoup d’ouvriers et de militants de par le monde aujourd’hui. 9

- Troisièmement, enfin, nous voulons répéter le passage que nous avons déjà cité au début de cet article : "Aucun groupe ne possède en exclusivité la "vérité absolue et éternelle" (…) L’existence organique des groupes et leur développement idéologique sont directement conditionnés par les liaisons inter-groupes qu’ils sauraient établir et par l’échange de vues, la confrontation des idées, la discussion qu’ils sauraient entretenir et développer à l’échelle internationale". Cela est bien notre devise pour les années à venir et c'est une des raisons pour laquelle le CCI s'est penché avec une grande attention sur la question de la culture du débat, notamment lors de son 17e congrès. 10

CCI, 6 janvier 2008


Une conférence internationale
des groupements révolutionnaires

 

Les 25 et 26 Mai s’est réunie une Conférence Internationale de contact des groupements révolutionnaires. Ce ne fut pas uniquement pour des raisons de sécurité que cette Conférence ne fut pas annoncée à tambour battant à la mode stalinienne et socialiste. Les participants à la Conférence avaient profondément conscience de la terrible période de réaction que traverse présentement le prolétariat, et de leur propre isolement –inévitable en période de réaction sociale. Aussi ne se livrèrent-ils pas aux bluffs spectaculaires tant goûtés, d’ailleurs de fort mauvais goût, de tous les groupements trotskistes.

Cette Conférence ne s’est fixé aucun objectif concret immédiat, impossible à réaliser dans la situation présente, ni une formation artificielle d’Internationale, ni des proclamations incendiaires au prolétariat.

Elle n’avait uniquement pour but qu’une première prise de contact entre les groupes révolutionnaires dispersés, la confrontation de leurs idées respectives sur la situation présente et les perspectives de la lutte émancipatrice du prolétariat.

En prenant l’initiative de cette Conférence le Communistenbond "Spartacus" de Hollande (mieux connu sous le nom de Communistes de Conseils) 11 a rompu l’isolement néfaste dans lequel vivent la plupart des groupes révolutionnaires, et a rendu possible la clarification d’un certain nombres de questions.

Les Participants

Les groupes suivants furent représentés à la Conférence et ont pris part au débat :

- Hollande : le Communistenbond "Spartacus".

- Belgique : les groupes apparentés au "Spartacus" de Bruxelles et de Gand.

- France : La Gauche Communiste de France et le groupe du "Prolétaire".

- Suisse : le groupe "Lutte de classe".

En outre, quelques camarades révolutionnaires n’appartenant à aucun groupe participèrent, directement par leur présence ou par l’envoi d’interventions écrites, aux débats de la Conférence.

Notons encore une longue lettre du "Parti socialiste de Grande-Bretagne" adressée à la Conférence et dans laquelle il a expliqué longuement ses positions politiques particulières.

La FFGC a également fait parvenir une courte lettre dans laquelle elle souhaite "bon travail" à la Conférence mais à laquelle elle s’excuse de ne pouvoir participer à cause du manque de temps, d’occupations urgentes 12.

Le travail de la Conférence

L’ordre du jour suivant fut adopté comme plan de discussion à la Conférence

1. L’époque actuelle

2. Les formes nouvelles de lutte du prolétariat (des formes anciennes aux formes nouvelles)

3. Tâches et organisation de l’avant-garde révolutionnaire.

4. État - Dictature du prolétariat - Démocratie ouvrière.

5. Questions concrètes et conclusions (accord de solidarité internationale, contacts, informations internationales, etc.)

Cet ordre du jour s’est avéré bien trop chargé pour pouvoir être épuisé par cette première Conférence insuffisamment préparée et trop limitée par le temps. N’ont été effectivement abordés que les trois premiers points à l’ordre du jour. Chaque point a donné lieu à d’intéressants échanges de vues.

Il serait évidemment présomptueux de prétendre que cet échange de vues a abouti à une unanimité. Les participants à la Conférence n’ont jamais émis une telle prétention. Cependant on peut affirmer que les débats, parfois passionnés, ont révélé une plus grande communauté d’idées qu’on n'aurait pu le soupçonner.

Sur le premier point de l’ordre du jour comprenant l’analyse générale de l’époque présente du capitalisme, la majorité des interventions rejetait aussi bien les théories de Burnham sur l’éventualité d’une révolution et d'une société directoriales, que celle de la continuation de la société capitaliste par un développement possible de la production. L’époque présente fut définie comme étant celle du capitalisme décadent, de la crise permanente, trouvant dans le capitalisme d’État son expression structurelle et politique.

La question de savoir si les syndicats et la participation aux campagnes électorales en tant que forme d’organisation et d’action pouvaient encore être utilisés par le prolétariat dans la période présente a donné lieu à un débat animé et fort intéressant. Il est regrettable que les tendances qui préconisent encore ces formes de la lutte de classe -sans se rendre compte que ces formes dépassées et périmées ne peuvent exprimer aujourd’hui qu’un contenu anti-prolétarien-, et tout particulièrement le PCI d’Italie, ne furent pas présentes à la Conférence pour défendre leur position. Il y avait bien la Fraction belge et la Fédération autonome de Turin, mais la conviction de ces groupes dans cette politique qui était la leur récemment, est à ce point ébranlée et incertaine qu’ils ont préféré garder le silence sur ces points.

Le débat portait donc, non sur une défense possible du syndicalisme et de la participation électorale en tant que formes de lutte du prolétariat, mais exclusivement sur les raisons historiques, sur le pourquoi de l’impossibilité de l’utilisation de ces formes de lutte dans la période présente. Ainsi, des syndicats, le débat s’est élargi et la discussion a porté non spécialement sur la forme organisationnelle en général -qui, en somme, n’est qu’un aspect secondaire- mais a mis en question les objectifs qui les déterminent -la lutte pour des revendications économiques corporatistes et partielles, dans les conditions présentes du capitalisme décadent, ne peuvent être réalisés et encore moins servir de plateforme de mobilisation de la classe.

La question de Comités ou Conseils d’usines comme forme nouvelle d’organisation unitaire des ouvriers acquiert sa pleine signification et devient compréhensible en liaison étroite et inséparable avec les objectifs qui se posent aujourd’hui au prolétariat : les objectifs sont non de réformes économiques dans le cadre du régime capitaliste, mais de transformation sociale contre le régime capitaliste.

La troisième point ; les tâches et l’organisation de l’avant-garde révolutionnaire, qui posent les problèmes de la nécessité ou non de la constitution d’un parti politique de classe, du rôle de ce parti dans la lutte émancipatrice de la classe et des rapports entre la classe et le parti, n’a malheureusement pas pu être approfondi comme il aurait été souhaitable.

Une brève discussion n’a permis aux différentes tendances que d’exposer dans les grandes lignes leurs positions sur ce point. Tout le monde sentait pourtant qu’on touchait là une question décisive aussi bien pour un éventuel rapprochement des divers groupes révolutionnaires que pour l’avenir et les succès du prolétariat dans sa lutte pour la destruction de la société capitaliste et l’instauration du socialisme. Cette question, à notre avis fondamentale, n’a été qu’à peine effleurée et demandera encore des discussions pour l’approfondir et la préciser. Mais il est important de signaler que déjà à cette Conférence, il est apparu que si des divergences existaient sur l’importance du rôle d’une organisation des militants révolutionnaires conscients, les Communistes de Conseils pas plus que les autres ne niaient la nécessité même de l’existence d’une telle organisation, qu’on l’appelle Parti ou autrement, pour le triomphe final du socialisme. C’est là un point commun qu’on ne saurait trop souligner.

Le temps manquait à la Conférence pour aborder les autres points à l’ordre du jour. Une courte discussion très significative a eu encore lieu, vers la fin, sur la nature et la fonction du mouvement anarchiste. C’est à l’occasion de la discussion sur les groupes à inviter dans de prochaines conférences que nous avons pu mettre en évidence le rôle social-patriote du mouvement anarchiste, en dépit de sa phraséologie révolutionnaire creuse, dans la guerre de 1939-45, leur participation à la lutte partisane pour la "libération nationale et démocratique" en France, en Italie et actuellement encore en Espagne, suite logique de leur participation dans le Gouvernement bourgeois "républicain et antifasciste", et dans la guerre impérialiste en Espagne en 1936-38.

Notre position : que le mouvement anarchiste aussi bien que les trotskistes ou toute autre tendance qui a participé ou participe à la guerre impérialiste, au nom de la défense d’un pays (défense de la Russie) ou d’une forme de domination bourgeoise contre une autre (défense de la République et de la démocratie contre le fascisme) n’avait pas de place dans une conférence des groupes révolutionnaires, fut soutenue par la majorité des participants. Seul le représentant du "Prolétaire" se faisait l’avocat de l’invitation de certaines tendances non orthodoxes de l’anarchisme et du trotskisme.

Conclusion

La conférence s’est terminée comme nous l’avons dit sans avoir épuisé l’ordre du jour, sans avoir pris aucune décision pratique, et sans avoir voté de résolution d’aucune sorte. Il ne pouvait en être autrement. Cela, non pas tant comme le disaient certains camarades pour ne pas reproduire le cérémonial religieux de toute Conférence et consistant dans le vote final obligatoire de résolutions qui ne signifient pas grand-chose, mais à notre avis parce que les discussions ne furent pas suffisamment avancées pour permettre et justifier le vote d'une résolution quelconque.

"Alors, la Conférence ne fut qu’une réunion de discussion habituelle et ne présente pas autrement d’intérêt", penseront certains malins et sceptiques. Rien ne serait plus faux. Au contraire, nous considérons que la Conférence a eu un intérêt et que son importance ne manquera pas de se faire sentir à l’avenir sur les rapports entre les divers groupes révolutionnaires. Il faut se souvenir que depuis 20 ans ces groupes vivent isolés, cloisonnés, repliés sur eux-mêmes, ce qui a inévitablement produit chez chacun des tendances à un esprit de chapelle et de secte, que tant d’années d’isolement ont déterminé dans chaque groupe une façon de penser, de raisonner et de s’exprimer, qui le rend souvent incompréhensible aux autres groupes. C’est là non la moindre des raisons de tant de malentendus et d’incompréhensions entre les groupes. C’est surtout la nécessité de se rendre soi-même perméable aux idées et aux arguments des autres et de soumettre ses idées propres à la critique des autres. C’est là une condition essentielle de non encroûtement dogmatique et du continuel développement de la pensée révolutionnaire vivante- qui donne tout l’intérêt à ce genre de Conférence.

Le premier pas, le moins brillant mais le plus difficile, est fait. Tous les participants à la Conférence, y compris la Fraction Belge qui n’a consenti à participer qu’après bien des hésitations et beaucoup de scepticisme, ont exprimé leur satisfaction et se sont félicités de l’atmosphère fraternelle et de la discussion sérieuse. Tous ont également exprimé le vœu d’une convocation prochaine pour une nouvelle Conférence plus élargie et mieux préparée pour continuer le travail de clarification et de confrontation commune.

C’est là un résultat positif qui permet d’espérer qu’en persévérant dans cette voie, les militants et groupes révolutionnaires sauront dépasser le stade actuel de la dispersion et parviendront ainsi à œuvrer plus efficacement pour l’émancipation de leur classe qui a la mission de sauver l’humanité toute entière de la terrible destruction sanglante que prépare et dans laquelle l’entraîne le capitalisme décadent.

Marco.

 



Notes de la rédaction


1. Un "rectificatif" publié dans Internationalisme n°24 indique également la présence de la "Section autonome de Turin" du PCI (c'est-à-dire le Partito Comunista Internazionale et non pas le PC d’Italie, stalinien). La Section écrit entre autre pour corriger l’impression donnée dans le rapport à propos de certaines de ses positions : la Section "s’est déclarée autonome précisément pour des divergences sur la question électorale et sur la question clé de l’unité des forces révolutionnaires".

2. La soi-disante "Fraction française de la Gauche communiste" avait rompu avec la GCF sur des bases politiques peu claires qui devaient beaucoup plus à des griefs et à des ressentiments personnels qu'à des désaccords politiques de fond. Voir notre brochure La Gauche communiste de France pour plus de détails.


 

1 Voir la Revue Internationale n°130.

2 Les autres textes que nous citons dans cette introduction sont reproduits en entier dans notre brochure La Gauche communiste de France.

3 Voir notre livre La Gauche hollandaise, notamment l’avant-dernier chapitre. Le Communistenbond Spartacus trouve ses origines dans le "Marx-Lenin-Luxemburg Front" qui participa énergiquement dans la grève des ouvriers hollandais en 1941 contre la persécution des juifs par l’occupant allemand, et diffusait des tracts appelant à la fraternisation jusqu’à l’intérieur des casernes allemandes pendant la guerre.

4 Churchill dira qu’il fallait "laisser les italiens mijoter dans leur jus". Staline a stoppé plusieurs mois l'avance des armées soviétiques juste devant Varsovie, de l'autre côté de la Vistule, jusqu'à ce que la répression allemande soit terminée.

5 Publié dans Internationalisme n°23. Les mots en gras le sont dans l'original. Les "Communistes révolutionnaires" étaient un groupe dont les origines remontent aux RKD, un groupe de trotskystes autrichiens qui s’étaient réfugiés en France. Ils avaient été les seuls délégués à s’opposer à la fondation de la 4e Internationale, au congrès de Périgny en 1938, qu’il considéraient comme "aventuriste".

6 Ce n’est pas le lieu ici pour écrire l’histoire du Communistenbond Spartakus après la guerre (voir pour cela le dernier chapitre de notre livre La Gauche hollandaise). Nous nous limiterons ici à quelques faits marquants : très rapidement après la conférence de 1947, le Communistenbond prit un tournant nettement plus "conseilliste" dans la lignée de l’ancien GIC (Groepen van internationale communisten) sur le plan organisationnel. En 1964 le groupe scissionna pour former désormais le "Spartacusbond" et le groupe autour de la revue Daad en Gedachte ("Acte et Pensée") inspirée en particulier par Cajo Brendel. Le Spartacusbond tomba dans l’activisme après 1968 et finit par disparaître en 1980. Daad en Gedachte est allé au bout de la logique conseilliste, pour disparaître enfin en 1998 faute de rédacteurs pour la revue.

7 C’est la même démarche que nous avons adoptée en 1976 lorsque le groupe Battaglia Comunista a lancé un appel à des conférences de la Gauche communiste, mais sans y apposer le moindre critère discriminatoire de participation. Nous avons répondu positivement à l’appel tout en insistant : "Pour que cette initiative soit une réussite, pour qu’elle soit un véritable pas vers le rapprochement des révolutionnaires, il est vital d’établir clairement les critères politiques fondamentaux qui doivent servir de base et de cadre, pour que la discussion et l’affrontement des idées soient fructueux et constructifs" (voir "Un bluff opportuniste" dans la Revue Internationale n°40).

8 Le CCI par exemple, a engagé à plusieurs reprises des discussions et même un travail en commun avec le groupe anarcho-syndicaliste KRAS (rattaché à l'AIT) à Moscou.

9 Voir l’article de notre site Internet sur les luttes dans le MEPZA aux Philippines.

10 Voir notamment nos articles "17e congrès du CCI : un renforcement international du camp prolétarien" et "La culture du débat : une arme de la lutte de classe" dans les numéros 130 et 131 de la Revue Internationale.

11 Nous trouvons dans le Libertaire du 29 mai un article fantaisiste sur cette Conférence. L’auteur qui signe AP et qui passe dans le Libertaire pour le spécialiste en histoire du mouvement ouvrier communiste, prend vraiment trop de libertés avec l’histoire. Ainsi représente-t-il cette conférence – à laquelle il n’a pas assisté et dont il ne sait absolument rien- comme une Conférence des Communistes des Conseils alors que ces derniers, qui l’ont effectivement convoqués, participaient au même titre que toute autre tendance. AP ne se contente pas seulement de prendre de la liberté avec l’histoire du passé mais il se croit autorisé d’écrire au passé l’histoire à venir. A la manière de ces journalistes qui ont décrit à l’avance avec force détails la pendaison de Goering, sans supposer que ce dernier aurait le mauvais goût de se suicider à la dernière minute, l’historien du Libertaire AP annonce la participation à la conférence de groupes anarchistes alors qu’il n’en est rien. Il est exact que le Libertaire fut invité à assister, mais il s’est abstenu de venir et, à notre avis, avec raison. La participation des anarchistes au Gouvernement Républicain et à la guerre impérialiste en Espagne en 1936-38, la continuation de leur politique de collaboration de classe avec toutes les formations politiques bourgeoises espagnoles dans l’immigration, sous prétexte de lutte contre le fascisme et contre Franco, la participation idéologique et physique des anarchistes dans la "Résistance" contre l’occupation "étrangère" font d’eux, en tant que mouvement un courant absolument étranger à la lutte révolutionnaire du prolétariat. Le mouvement anarchiste n’avait donc pas sa place à cette Conférence et son invitation était, en tout état de cause, une erreur.

12 Les "occupations urgentes" de la FFGC dénotent bien son état d’esprit concernant les rapports avec les autres groupes révolutionnaires. De quoi souffre exactement la FFGC, du "manque de temps" ou du manque d’intérêt et de compréhension pour les contacts et les discussions entre groupes révolutionnaires ? A moins que ce ne soit son manque d’orientation politique suivie (à la fois pour et contre la participation aux élections, pour et contre le travail dans les syndicats, pour et contre la participation dans les comités antifascistes etc.) qui la gène à venir confronter ses positions avec celles des autres groupes.