Les IWW (1905-1921) : l'échec du syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis (I)

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Il y a un siècle à Chicago, le 27 juin 1905, dans une salle bondée, Big Bill Haywood, dirigeant de la combative Western Miners Federation (WMF, Fédération des Mineurs de l’Ouest), prononça le discours d’ouverture de ce qu'il qualifia de "congrès continental de la classe ouvrière". Il s’agissait d’un rassemblement appelé dans le but de créer une nouvelle organisation révolutionnaire de la classe ouvrière aux États-Unis : les Industrial Workers of the World (IWW, Ouvriers industriels du Monde), dont les membres furent souvent nommés les Wobblies1. Haywood déclarait solennellement aux 203 délégués présents : "Nous sommes ici pour rassembler les travailleurs de ce pays au sein d’un mouvement de la classe ouvrière dont l’objectif sera l'émancipation de la classe ouvrière de l’esclavage capitaliste… Le but et l’objet de cette organisation doit être de permettre à la classe ouvrière de prendre le contrôle du pouvoir économique, des moyens de son existence et celui de l’appareil de production et de distribution, sans se soucier des patrons capitalistes… cette organisation sera formée, basée et fondée sur la lutte de classe, sans compromis, ni reddition et aura comme seul et unique but d'amener les travailleurs de ce pays à prendre possession de la pleine valeur du produit de leur travail." (Proceedings of the First IWW Convention.)2

Ceci marquait le début de la grande expérience syndicaliste révolutionnaire aux États-Unis, qui constitue le sujet de la troisième partie de notre série d’articles sur l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire3. Tout au long des 16 années au cours desquelles ils ont pris une existence significative, avec laquelle la bourgeoisie devait compter, de 1905 à 1921, les IWW sont devenus l’organisation la plus redoutée et la plus vilipendée par son ennemi de classe. Pendant cette période, elle a connu une évolution rapide tant sur le plan des principes théoriques et de la clarté politique que de sa contribution à la lutte de classe.

Mais avant de nous pencher sur les leçons que nous pouvons tirer de son expérience, il vaut la peine de souligner que, dans le contexte historique actuel, le simple fait de rappeler cette expérience revêt une importance particulière. En effet, aujourd’hui, une sorte de "Sainte Alliance" qui va d’Al Qaida à l’extrême-gauche du capital, en passant par les alter-mondialistes et les gouvernements impérialistes rivaux de la bourgeoisie américaine, a tout intérêt à présenter – de façon plus ou moins subtile – "l’impérialisme yankee" (ou "le Grand Satan") comme l’ennemi numéro un des peuples et des prolétaires du monde entier. Selon la propagande anti-américaine de cette "Sainte Alliance", le "peuple" américain serait chrétien, croyant, croisé, et profiterait sans réfléchir des fruits de la politique impérialiste américaine. Aux États-Unis même, on présente les ouvriers comme faisant partie des "classes moyennes". L’expérience des IWW, le courage exemplaire de leurs militants face à une classe dominante qui ne recula devant aucune violence ni aucune hypocrisie, aussi vile soit-elle, sont donc là pour nous rappeler que les ouvriers américains sont bel bien les frères de classe des ouvriers du monde entier, que leurs intérêts et leurs luttes sont les mêmes et que l’internationalisme n’est pas un vain mot pour la classe ouvrière mais bien la pierre de touche de son existence.

Le contexte historique de la fondation des IWW

L’apparition des IWW aux États-Unis constituait, en partie, une réponse aux mêmes tendances générales qui avaient suscité le syndicalisme révolutionnaire en Europe occidentale : "l’opportunisme, le réformisme et le crétininisme parlementaire".4 La concrétisation aux États-Unis de cette tendance internationale générale porte la marque de certaines spécificités américaines : l’existence de la Frontière5 ; l’immigration à grande échelle d’ouvriers venant d’Europe, à la fin des années 1880 et au début des années 1900 ; l'arrivée sur le marché du travail d'un grand nombre d'esclaves libérés après la Guerre de Sécession (1861-65) ; l’opposition farouche entre le syndicalisme de métier et le syndicalisme d’industrie ; et le débat sur la politique à mener vis-à-vis des syndicats de métier, les investir en vue de les "miner de l’intérieur" ou créer un nouveau syndicat.

 

La Frontière et l’immigration

Ces deux facteurs fortement intriqués ont eu des conséquences significatives sur le développement du mouvement ouvrier aux États-Unis.

La Frontière a servi de soupape de sécurité à la révolte qui grondait dans les États industriels et fortement peuplés du Nord-Est et du Midwest.

Un nombre significatif d’ouvriers, aussi bien natifs qu’immigrés, écrasés par l'exploitation dans les usines, choisissait de fuir les centres industriels et de migrer vers l’Ouest, à la recherche d'indépendance et d’une "vie meilleure" comme fermiers, ou avec des projets donquichottesques de s’enrichir rapidement en devenant mineurs. L'existence de cette soupape de sécurité a eu un impact sur la capacité du mouvement ouvrier à développer son expérience. Bien qu’en fait la Frontière n’ait pour ainsi dire plus existé à partir du début des années 1890, ce phénomène de fuite vers l'Ouest a perduré au moins jusqu’au début du 20e siècle.6

Pendant longtemps, le mouvement ouvrier aux États-Unis fut très préoccupé par les divisions entre ceux qui étaient nés au pays, les ouvriers anglophones (même si ces derniers n’étaient eux-mêmes que de la seconde génération d’immigrants) et les ouvriers immigrés nouvellement arrivés, qui ne parlaient et ne lisaient que peu ou pas du tout l’anglais. Dans sa correspondance avec Sorge en 1893, Engels le mettait en garde contre l’usage cynique que faisait la bourgeoisie des divisions au sein du prolétariat qui retardaient le développement du mouvement ouvrier aux États-Unis.7 En effet, la bourgeoisie utilisait habilement tous les préjugés raciaux, ethniques, nationaux et linguistiques pour diviser les ouvriers entre eux et contrecarrer le développement d’une classe ouvrière capable de se concevoir comme une classe unie. Ces divisions ont constitué un sérieux handicap pour la classe ouvrière aux États-Unis car elles coupaient les ouvriers nés en Amérique de la grande expérience acquise en Europe par les ouvriers récemment immigrés. Elles engendraient, pour les ouvriers américains les plus conscients, des difficultés à se maintenir au niveau des avancées théoriques du mouvement ouvrier international ; elles les rendaient plus dépendants de la mauvaise qualité des traductions des écrits de Marx et Engels, qui, à leur tour, reflétaient parfois les faiblesses théoriques des traducteurs.

C'est ainsi que, en retard dans son armement théorique, le mouvement ouvrier en Amérique s'est trouvé handicapé dans sa capacité à faire face à l’opportunisme et aux courants réformistes.

Les faiblesses théoriques de Daniel DeLeon, leader du Socialist Labor Party (SLP, Parti socialiste du travail) l'illustrent amplement. Ce dernier défendait une variante de la "loi d’airain des salaires" de Lassalle8 et, de ce fait, sous-estimait complètement l’importance des luttes immédiates du prolétariat. Il croyait naïvement que la révolution se ferait par le bulletin de vote, rejetait le principe de la dictature du prolétariat mais dirigeait le SLP de façon autoritaire et sectaire9 .

Pour sa part, Eugene Debs, "éternel" candidat du Socialist Party of America (SPA, parti socialiste rival du SLP 10) à la présidence des États-Unis possédait de grands dons oratoires mais des talents limités pour la théorie et l’organisation. Ces deux hommes ont participé au congrès de fondation des IWW, mais le fait que ni eux, ni leurs partis politiques respectifs n’ont été capables de contribuer à la clarification politique, au sein des IWW, était en grande partie la conséquence de la faiblesse des traditions théoriques dans le mouvement ouvrier américain.

Une autre conséquence de la tradition de la Frontière c'est le poids de la violence dans la société américaine. Au départ, les villes frontalières de l’Ouest ne disposaient ni d'un appareil d’État formel, ni d'aucune institution pour maintenir la loi et l’ordre. Cela a contribué au développement d’une "culture des fusils et de la violence", qui a persisté jusqu'à aujourd’hui où la prolifération des armes à feu et le niveau de violence dans la société américaine dépasse de loin celui de tout autre grande nation industrialisée 11. Dans ce contexte, il était sans doute inévitable que la lutte de classe aux États-Unis, à la fin du 19e siècle et au début du 20e, prenne une forme extrêmement violente. La bourgeoisie américaine n’hésitait pas un seul instant à utiliser la répression dans ses confrontations avec le prolétariat, que ce soit au moyen de l’armée, des milices d’État, les infâmes Pinkerton (employés d’une agence de détectives privés dont on louait les services pour briser les grèves, ndt) ou de la location des services de bandits pour écraser les nombreuses grèves ouvrières, et qui allaient jusqu'à massacrer les grévistes et leurs familles. Les ouvriers, de leur côté, n’hésitaient pas à répliquer pour se défendre. Cette situation, démasquait aisément la cruauté et l’hypocrisie de la dictature de la démocratie bourgeoise, et montrait clairement la futilité de toute tentative de vouloir changer fondamentalement cet état de choses au moyen du bulletin de vote. Mais en retour, elle répandait le scepticisme parmi les ouvriers les plus conscients vis-à-vis de l’efficacité de l’action politique qui était, en général conçue comme la participation aux campagnes électorales. Cette confusion était particulièrement alimentée par le SLP de DeLeon et son fétichisme du vote qui perpétuait l’idée fausse selon laquelle l’action politique serait, par définition, identique à l’électoralisme. L’incapacité des Wobblies à comprendre que la révolution constitue fondamentalement un acte politique qui passe par la confrontation avec l’État capitaliste et sa destruction, et par la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, allait avoir de graves conséquences.

 

L’opposition entre le syndicalisme de métier et le syndicalisme industriel

Les Knights of Labor (les "Chevaliers du Travail") qui ont compté jusqu’à un million de membres en 1886, ont été la première organisation nationale significative des travailleurs aux États-Unis. Les Knights considéraient que les ouvriers devaient se concevoir d’abord en tant que salariés, et de façon secondaire, comme irlandais, italiens, juifs, catholiques ou protestants. Ils restaient néanmoins, ce qui était propre à l'époque, un syndicat national qui organisait les ouvriers dans le cadre de la corporation : "organiser les charpentiers en tant que charpentiers, les maçons en tant que maçons, et ainsi de suite, leur apprendre à tous à placer leurs intérêts d’ouvriers qualifiés au dessus des intérêts de tous les autres ouvriers."12 Les violences qui eurent lieu à l'occasion de la lutte pour la journée de 8 heures et qui menèrent au massacre de Haymarket13 en 1886, portèrent un coup sérieux aux Knights qui, à partir de 1888, déclinèrent. Les syndicats de métier se regroupèrent alors dans la American Federation of Labor (AFL, Fédération américaine du Travail, fondée en 1886) qui considérait le capitalisme et le système salarié comme inévitables et se donnait pour but d'obtenir de celui-ci le plus d'avantages possible pour les travailleurs qualifiés qu’elle représentait. Sous la direction de Samuel Gompers, l’AFL se présentait comme un défenseur sans réserve du système américain et une alternative responsable au radicalisme ouvrier. Ce faisant, l’AFL déclinait toute responsabilité vis-à-vis de la situation de millions d’ouvriers américains, peu ou pas qualifiés, qui étaient sauvagement exploités dans les nouvelles industries manufacturières ou minières à forte concentration ouvrière.

Dans ce contexte, le conflit entre le syndicalisme de métier et le syndicalisme industriel, souvent considéré comme un conflit entre un syndicalisme du "business" ou de collaboration de classe et un syndicalisme "industriel", de lutte de classe, devint la principale controverse au sein du mouvement ouvrier à la fin du 19e siècle et au début du 20e.14

Au-delà des spécificités historiques des pays "anglo-saxons" (en particulier la combinaison d’un mouvement syndical fort avec une tradition politique socialiste et marxiste faible), ce débat exprimait avant tout les profonds changements qui se produisaient dans le capitalisme lui-même : d’un côté, le développement d’une industrie à grande échelle incarnée par l’apparition du "Taylorisme"15, de l’autre, le fait que la période ascendante du capitalisme tirait à sa fin, imposant de nouveaux buts historiques et de nouvelles méthodes à la lutte de classe.

Les premiers syndicats, les "trade-unions", étaient basés (comme l’implique le terme en anglais) sur des métiers particuliers au sein de l’industrie et dédiaient la plus grande partie de leur activité à la défense des intérêts de leurs membres, non seulement comme ouvriers de façon générale, mais aussi en tant qu’ouvriers qualifiés. Cette défense pouvait prendre la forme de l’application de barrières à l’embauche d’ouvriers n’ayant pas accompli l’apprentissage requis pour exercer un certain métier, ou encore, par exemple, la limitation de l'embauche aux membres de certains syndicats auxquels étaient réservés certains emplois. Sous sa forme traditionnelle, l’organisation des syndicats tendait à la fois à créer des divisions entre ouvriers de différents métiers, et à exclure complètement l'énorme masse de travailleurs non qualifiés qui affluaient dans les nouvelles industries de production de masse qui se développaient à la fin du 19e et au début du 20e siècle. De plus, le fait que ces travailleurs non qualifiés étaient souvent des immigrés venant de la campagne ou d’autres pays, les isolait des ouvriers qualifiés, pour des questions de langue ou de préjugés raciaux (qui ne se limitaient en aucune façon au préjugé sur la couleur de peau).

Un autre facteur important de la situation, au début du 20e siècle, était le fait qu'avec la fin de la période ascendante du capitalisme, de nouvelles exigences commençaient à se poser à la lutte de classe. Comme nous l’avons vu dans les articles sur la Révolution russe de 1905 (Revue Internationale n°120, 122, 123), la lutte de classe arrivait au point où les luttes pour la défense ou l’amélioration des salaires et des conditions de vie signifiaient de plus en plus une remise en question l’ordre capitaliste lui-même. La question qui se posait de façon grandissante n'était pas d’obtenir des réformes au sein du capitalisme mais de trancher la question du pouvoir : devait-on laisser le pouvoir politique, d’État, aux mains des capitalistes ou, au contraire, la classe ouvrière devait-elle détruire l’État capitaliste et prendre le pouvoir pour construire une nouvelle société communiste (ou socialiste comme l’auraient dit les IWW) ?

Sur les deux plans, la conception étroite d'un syndicalisme de métier, prôné par l’AFL, était non seulement inadaptée, mais franchement réactionnaire.

Deux solutions ont été âprement débattues tout au long de l’histoire du mouvement syndicaliste-révolutionnaire16 : l'une préconisait la méthode du dual unionism ("syndicalisme double"), qui voulait dire concrètement créer un nouveau mouvement pour rivaliser avec les vieux syndicats ; c'était une stratégie à haut risque : elle ouvrait la porte à l'accusation de diviser le mouvement ouvrier et ne pouvait être réellement efficace que si elle attirait suffisamment d’adhérents, comme l’avait très clairement démontré a contrario, à la fin des années 1890, le fiasco des tentatives de DeLeon pour créer un "syndicat d’industrie". L'autre stratégie, appelée "boring from within" ("miner de l'intérieur), c'est-à-dire prendre les syndicats existants, ne pouvait réussir que si les syndicalistes-révolutionnaires en prenaient le contrôle, et elle les mettait entre temps à la merci des méthodes sans principes de leurs adversaires "traditionnalistes", comme Gompers de l’AFL.

En dernière analyse, la Révolution russe de 1905 et plus encore celle de 1917 ont rendu ce débat obsolète, en créant une nouvelle forme d’organisation, le soviet, qui était adapté aux nouvelles conditions historiques de la lutte prolétarienne, ce que ni les syndicats de métier ni les "syndicats d’industrie" des IWW n'auraient pu jamais être.

Parmi les défenseurs du syndicalisme "industriel", il y eut plusieurs évolutions notables. Ainsi, par exemple, déçu par les trahisons répétées et l’activité de briseurs de grève des syndicats de métier dans l’industrie du chemin de fer dont il fut le témoin pendant les 17 ans de sa carrière dans le syndicat des ouvriers qualifiés du rail, Eugene Debs fonda, en 1893, l’American Railroad Union (ARU, le Syndicat américain des Chemins de Fers). C'était une organisation industrielle, ouverte à tous les ouvriers du rail, sans distinction de métier ou de qualification. Le syndicat grandit rapidement, attirant non seulement des ouvriers non qualifiés mais aussi des ouvriers qualifiés qui comprenaient la nécessité de la solidarité la plus large dans la lutte contre les patrons. En 1894, l’ARU se trouva engagé prématurément dans une grève chez Pullman, ce qui conduisit à l'anéantissement du syndicat et à une peine de prison de six mois pour Debs. Cette expérience allait constituer un moment important dans l’évolution politique de ce dernier qui, en prison, se rallia au socialisme et en ressortit à l'avant-garde de la critique du syndicalisme à la Gompers.

A la fin des années 1890, le SLP, dirigé par Daniel DeLeon, abandonna la politique du "boring from within" consistant à investir les syndicats AFL par la conquête de postes dirigeants et opta pour la politique du "dual unionism" en créant un nouveau syndicat, nommé Socialist Trades and Labor Alliance ("Alliance socialiste des métiers et du travail"), en tant qu'organisation socialiste du Travail rivale de l'AFL. Pour y adhérer, il existait une condition : être membre du parti. Cette tentative organisationnelle n’eut qu’un succès limité.

La fondation des IWW en 1905 ranima l'accusation portée par Samuel Gompers contre le "dual unionism" et sa propagande contre les IWW provoqua une grande controverse. Les anarcho-syndicalistes français qui avaient triomphé en prenant le contrôle de la CGT grâce à la stratégie victorieuse du "boring from within", essentiellement par leur emprise sur des syndicats de métier, critiquaient l’abandon de l’AFL par les IWW. William Z. Foster, un membre des IWW qui tomba sous l’influence des anarcho-syndicalistes français à l’occasion d’un séjour en France, plaida avec ardeur en faveur de la dissolution des IWW et de leur réintégration dans l’AFL et finit par quitter les Wobblies.17

Les dirigeants des IWW rejetaient l'accusation de "dual unionism" - créer un syndicat concurrent, comme le montre l’insistance portée par Haywood sur le fait que la mission des IWW était d’organiser les inorganisés, les ouvriers industriels non qualifiés qui étaient ignorés par les syndicats de métier de l’AFL. Les IWW ne cherchaient pas à attirer les membres des syndicats AFL ni même à leur faire concurrence en recherchant le soutien de secteurs particuliers de la classe ouvrière. Cependant, il est indéniable que les IWW étaient dans les fait un rival de Gompers et de l’AFL.

Les tentatives que menèrent, dans les années 1880 et 1890, les ouvriers des mines du Colorado, du Montana et de l'Idaho pour s'organiser sur une base industrielle - tentatives qui ont donné naissance à la Western Federation of Miners (WFM, Fédération occidentale des Mineurs) - peuvent, peut-être, être considérées comme l'impulsion la plus importante qui a été donnée au développement d'un syndicalisme industriel, en particulier à cause de l'impact direct qu'elles ont eu sur la fondation des IWW.

Aiguillonné par ce qui était devenu une véritable guerre de classe ouverte avec les compagnies minières et les autorités de l’État (les deux côtés étaient souvent armés), le WFM se radicalisa de plus en plus. En 1898, le WFM parraina la formation du Western Labor Union (WLU, Syndicat occidental du Travail), selon la politique de "dual union". C'était une alternative régionale à l'AFL, mais elle n'acquit jamais d'existence indépendante au-delà de l'influence de son sponsor. Même si les revendications immédiates mises en avant par le WFM étaient souvent les mêmes que celles de l'AFL, typiques du "pork chop unionism"18, en 1902, le but que poursuivait le WFM était le socialisme.

Dans son discours d’adieu au congrès de la WFM en 1902, par exemple, le président sortant Ed Boyce mettait en garde contre le fait que le syndicalisme pur et dur ne suffisait pas à défendre les intérêts des ouvriers. Il défendit qu'en dernière analyse, la réponse était "l'abolition du salariat qui est un système plus destructeur des droits de l’homme et de la liberté que tout autre système d'esclavage inventé jusqu'à présent".19

En 1902, l’AFL pressa la WFM de démanteler le Western Labor Union et de rejoindre l’AFL, mais la WFM répondit en transformant l’organisation régionale en American Labor Union (ALU), pour concurrencer l’AFL au niveau national et en se référant encore plus ouvertement au socialisme. L’ALU commença à prendre des positions qui allaient servir par la suite de lignes directrices aux IWW : la primauté de l’action économique (ce que les IWW allaient appeler plus tard "l’action directe") sur l’action politique et le modèle syndicaliste-révolutionnaire pour l’organisation de la société révolutionnaire. Le journal de l’ALU prenait ainsi position : "L’organisation économique du prolétariat est le cœur et l’âme du mouvement socialiste (…) L’objectif du syndicalisme d’industrie est d’organiser la classe ouvrière approximativement dans les mêmes secteurs de production et de distribution que ceux qu’on obtiendra dans une communauté basée sur la coopération, de telle façon que si les ouvriers devaient perdre leur droit de vote, ils garderaient toujours une organisation économique consciemment entraînée à prendre en mains les outils de l’industrie et les sources de richesses et à les administrer en leur faveur."20

La convention de la WFM de 1904 donna comme mandat à sa commission exécutive de chercher à créer une nouvelle organisation pour unir toute la classe ouvrière. Après deux réunions secrètes pendant l’été et l’automne, auxquelles ont participé des représentants de diverses organisations - pas exactement les mêmes à chaque fois - une lettre fut envoyée à trente personnes, comprenant des syndicalistes d’industrie, des membres du SPA et du SLP et même des membres des syndicats AFL, les invitant "à nous rencontrer à Chicago, le lundi 2 janvier, dans une conférence secrète pour discuter des méthodes et des moyens d’unifier les travailleurs d'Amérique sur des principes révolutionnaires corrects (…) de manière à assurer l'intégrité [de l'organisation] en tant que réel protecteur des intérêts des ouvriers".21 Vingt-deux personnes assistèrent à la réunion de janvier. Plusieurs, dont Debs, furent dans l’incapacité de venir mais envoyèrent leur soutien chaleureux. Deux seulement des invités, tous deux membres influents du SPA, refusèrent de participer du fait que leur préférence allait à un travail au sein de l’AFL. La réunion de janvier déboucha sur un appel au congrès de fondation des IWW.

Syndicalisme révolutionnaire des IWW ou anarcho-syndicalisme

En tant qu’organisation syndicaliste révolutionnaire, les IWW ont pris une orientation qui divergeait fortement de l’anarcho-syndicalisme de la CGT française, à laquelle nous avons déjà consacré un article "L’anarcho-syndicalisme face à un changement d’époque : la CGT jusqu’en 1914" (Revue Internationale n°120). Malgré le point de vue syndicaliste-révolutionnaire des fondateurs des IWW pour qui, notamment, la société socialiste serait organisée selon les mêmes principes que les syndicats industriels, il y avait de grandes différences entre les IWW et l’anarcho-syndicalisme tel qu’il existait en Europe. Ces différences s'exprimaient en particulier à propos de questions vitales comme l’internationalisme, l’action politique et la centralisation.

 

L'internationalisme

Pendant la période qui a précédé le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les anarcho-syndicalistes de la CGT française ont manifesté leur opposition à la guerre d’une façon qui relevait davantage du pacifisme que de l’internationalisme prolétarien. Et dès le début de la guerre en 1914, la CGT abandonnait complètement sa perspective anti-guerre pour se rallier au soutien de l’État capitaliste français, participait à la mobilisation du prolétariat dans la guerre impérialiste, franchissant de ce fait la frontière de classe pour passer du côté de la bourgeoisie. A l’opposé de cette trahison des principes de classe, les syndicalistes révolutionnaires des IWW défendaient, avant l’entrée des États-Unis dans le conflit, une position contre la guerre semblable à celle de la social-démocratie avant l'entrée en guerre des principaux belligérants européens. Ainsi, par exemple, la convention des IWW adoptée en 1916 déclarait : "Nous condamnons toutes les guerres, et pour empêcher celles-ci, nous sommes pour la propagande anti-militariste en temps de paix, pour promouvoir ainsi la solidarité de classe entre les travailleurs du monde entier et, en temps de guerre, pour la grève générale dans toutes les industries.

Nous étendons notre soutien à la fois matériel et moral à tous les travailleurs qui souffrent aux mains de la classe capitaliste du fait de leur adhésion à ces principes et nous appelons tous les ouvriers à se joindre à nous, pour que cesse le règne des exploiteurs et que cette terre devienne belle grâce à l’établissement d’une Démocratie industrielle." (Official Proceedings of the 1916 Convention, p.138)

Contrairement aux anarcho-syndicalistes français et quelles qu’aient pu être les ambiguïtés qui caractérisaient les actions des IWW, ces derniers n’ont jamais soutenu la guerre lorsque les États-Unis se sont mis à participer au massacre impérialiste mondial. Ils se sont attirés ainsi une violente répression de la part de l’État – ce dont nous parlerons plus en détail dans notre prochain article.

Si les IWW et la CGT ont adopté face à la guerre un positionnement différent concernant la défense des intérêts du prolétariat, cela n'est pas simplement le produit de circonstances historiques différentes, par ailleurs réelles puisque les États-Unis n’ont pas été confrontés à une invasion étrangère sur leur propre territoire et ne sont entrés en guerre qu’en 1917. C'est une démarche profondément différente qui explique d'une part la capitulation de la CGT et, d'autre part, l’internationalisme des IWW face à la guerre. Comme nous l’avons vu dans l’article précédemment cité sur la CGT, cette dernière restait ancrée dans une vision "nationale" de la révolution qui devait beaucoup à l’expérience de la révolution bourgeoise française de 1789. A l’opposé, les IWW n’ont jamais perdu de vue la nature internationale de la lutte de classe et prenaient très au sérieux la référence internationale contenue dans le nom qu'ils s'étaient donnés (Ouvriers Industriels du Monde). Dès le début, l’ambition des IWW était d’unir le prolétariat mondial tout entier dans une organisation unique, de lutte de classe : ainsi des sections affiliées au "One Big Union" (un seul grand syndicat) avaient été créées dans des lieux aussi éloignés que le Mexique, le Pérou, l’Australie et la Grande-Bretagne. Aux États-Unis, les IWW firent figure de pionniers en comblant le fossé qui existait entre ouvriers anglophones, nés aux États-Unis, et immigrants. Ils accueillaient les ouvriers noirs dans l’organisation sur la même base que les ouvriers blancs, à une époque où la ségrégation et la discrimination raciales faisaient rage dans la société tout entière et alors que l'AFL refusait l’admission aux noirs.

 

L’action politique

Alors que l’anarcho-syndicalisme rejetait l’action politique, le syndicalisme révolutionnaire, tel qu’il était incarné par les IWW, englobait l’activité et la participation d’organisations politiques à son congrès de fondation, y compris le SPA et le SLP. En fait, ceux qui participèrent au congrès de 1905 se considéraient comme des socialistes, adhérant à une perspective marxiste, et non comme des anarchistes. A l’exception de Lucy Parsons, veuve d’Albert Parsons, martyr du Haymarket22, qui assistait en tant qu’invitée d’honneur, les anarchistes ou les syndicalistes ne jouèrent aucun rôle significatif dans le congrès de fondation. A la fin du congrès de fondation, on pouvait constater que "tous les dirigeants des IWW étaient membres d'un parti socialiste".23

Un des moments les plus émouvants de ce congrès de fondation fut la poignée de main entre Daniel DeLeon, leader du SLP, et Eugene Debs du SPA. Malgré des années d’âpres désaccords et grâce à l’œuvre du syndicalisme révolutionnaire, ces deux géants politiques du mouvement socialiste enterrèrent publiquement la hache de guerre dans l’intérêt de l’unité prolétarienne. Bien que par la suite les IWW aient pris leurs distances avec les partis socialistes et que Debs et DeLeon aient quitté l'organisation en 1908, ils restaient néanmoins ouverts aux militants socialistes et, plus tard, le furent aussi à ceux du Parti communiste. Ainsi, en 1911, Big Bill Haywood était à la fois un membre élu de la commission exécutive du SPA et un dirigeant des IWW. De plus, c'est la fraction de droite du Parti socialiste, non la commission des IWW, qui considérait inacceptable que Haywood assume un rôle dirigeant simultanément dans les deux organisations. Bien après que les IWW aient formellement retiré toute mention d’action politique de leur préambule révolutionnaire, la plupart de ses membres votaient pour des candidats socialistes, et les victoires électorales des socialistes dans des lieux tels que Butte, dans le Montana, étaient attribuées en général à la présence importante d’électeurs Wobbly.

Les dirigeants des IWW rejetaient catégoriquement toute adhésion aux théories du syndicalisme révolutionnaire, qu’ils considéraient comme relevant d'une doctrine européenne et étrangère. "En janvier 1913, par exemple, un partisan Wobbly disait que "syndicalisme révolutionaire" était le terme le plus largement utilisé par les ennemis [des IWW]’. Les Wobblies eux-mêmes n’avaient guère de mots aimables pour les dirigeants syndicalistes révolutionnaires européens. Pour eux, Ferdinand Pelloutier était ‘l’anarchiste’, Georges Sorel, ‘l’apologiste monarchique de la violence’, Herbert Lagardelle était un ‘anti-démocrate’ et l’italien Arturo Labriola, ‘conservateur en politique et révolutionnaire dans les syndicats’". 24

Cependant, malgré l’insistance des IWW sur le fait qu’ils étaient des "unionistes de l’industrie", ou des "industrialistes" [selon la terminologie adoptée aux États-unis] et pas des "syndicalists", il est tout à fait juste de caractériser cette organisation comme syndicaliste révolutionnaires puisque, pour les IWW, la "One Big Union" devait être la force organisatrice du prolétariat au sein du capitalisme, l’agent de la révolution prolétarienne et la forme organisationnelle de la société socialiste que la révolution devait créer.

De fait, l’attitude des IWW vis-à-vis de l’action politique était ambivalente. Bien que beaucoup de Wobblies aient été des militants du SPA ou du SLP comme nous l’avons vu, les IWW nourrissaient une méfiance bien justifiée à l’égard des disputes de factions entre organisations politiques : l’organisateur ("General Organiser") des IWW de 1908 à 1915, Vincent St John, disait clairement qu’il s’opposait à tout lien des IWW avec un parti politique et "combattait pour sauver les IWW face à Daniel DeLeon d’un côté et face aux ‘fantaisistes anarchistes’ de l’autre"25.

Par ailleurs, dans beaucoup de cas, l’activité des IWW était beaucoup plus proche de celle d’une organisation politique que d’un syndicat. En particulier, l’engagement des IWW dans "l’action directe" reflétait une conception allant bien au-delà des frontières du syndicalisme traditionnel pour lequel l’action des organisations devait être limitée aux lieux de travail pour les syndicats et aux isoloirs pour les partis politiques. "L'action directe" signifiait que la lutte pouvait gagner la rue et que l’État était un ennemi qu'il fallait affronter au même titre que les patrons. Un des exemples le plus clair en sont les batailles menées par les IWW de 1909 à 1913, pour la liberté de parole dans le cadre de leurs campagnes pour organiser les ouvriers, principalement dans les villes de l’Ouest ; ces dernières avaient adopté des lois locales pour interdire les "soap box orators" (mot à mot, des "orateurs juchés sur des caisses de savon" selon l'expression populaire provenant du fait que des ouvriers militants avaient coutume de prendre la parole dans la rue en montant sur des caisses ayant servi à conditionner du savon). Les IWW réagirent en mobilisant tous les militants disponibles afin qu'ils se précipitent dans ces villes, y violent la nouvelle loi en faisant des discours dans la rue de sorte que les prisons soient littéralement engorgées. Cette désobéissance civile reçut le soutien de beaucoup d’ouvriers, de socialistes et même des syndicats AFL et d'éléments libéraux de la bourgeoisie. Même si la conception de "l’action directe" allait plus tard servir d'argument en faveur de la tactique syndicale du "sabotage" - que nous traiterons dans la suite de cet article - il est clair que ce mode d'action était un engagement dans l’action politique, en dehors des paramètres traditionnels du syndicalisme révolutionnaire.

 

La centralisation

Contrairement à la conception hostile à la centralisation de l’anarcho-syndicalisme dont les principes fédéralistes préconisaient une confédération de syndicats autonomes et indépendants, les IWW agissaient selon une orientation centralisée. La constitution des IWW en 1905, tout en conférant une "autonomie industrielle" à ses syndicats d’industrie, établissait clairement comme principe que ces mêmes syndicats d’industrie étaient sous le contrôle de la General Executive Board (GEB, Commission exécutive générale), l’organe central des IWW : "Les subdivisions internationales et nationales des syndicats industriels auront une autonomie complète en ce qui concerne leurs affaires internes respectives, à condition que la Commission exécutive générale ait le pouvoir de les contrôler en ce qui concerne les intérêts sociaux de l'ensemble." (Constitution and By-Laws of the Industrial Workers of the World (1905) – Article 126). Cette position avait été acceptée sans réserve en 1905. Seule la GEB pouvait autoriser les IWW à faire grève. L’accent mis sur la centralisation était fondé sur la "reconnaissance de la centralisation du capital et de l’industrie américains"27. A la différence des anarcho-syndicalistes qui, selon leur perspective fédéraliste, décentralisée, encourageaient les syndicats autonomes à lancer fréquemment des grèves, les IWW penchaient pour moins de grèves, celles-ci devant être plus rigoureusement planifiées, basées sur une analyse moins immédiatiste du rapport de force entre les classes et de la force des travailleurs. Une commission exécutive ayant une vision plus globale de la lutte et de la situation que des ouvriers isolés réagissant spontanément à des attaques au niveau local, était plus à même de prendre la décision de la grève.

Même plus tard, après que les IWW en soient arrivés à rejeter l’action politique et à adopter une perspective plus ouvertement syndicaliste-révolutionnaire, les partisans de la centralisation ont continué à avoir le dessus sur ceux qui prônaient une orientation visant à décentraliser l’organisation. Ce débat a opposé la "fraction de l’Ouest" contre la "fraction de l’Est" dans le GEB. Les adversaires de la centralisation étaient plus forts à l’Ouest et avaient notamment pour base les ouvriers itinérants de l’industrie – bûcherons, mineurs et ouvriers agricoles, qui étaient souvent célibataires, nés en Amérique. A l’Est, les IWW occupaient des positions de force dans les industries manufacturières et les ports, où les ouvriers étaient souvent mariés, avaient des familles et bénéficiaient de conditions de vie plus stables. Et après la grève de Lawrence (Massachussets) en 1912, les ouvriers adhérents aux IWW étaient souvent des immigrés. Ceux de l’Est étaient en faveur de la centralisation pour garder un contrôle étroit sur ce qui était fait au nom de l’organisation et pour permettre aux IWW d'avoir une plus grande stabilité des adhérents, notamment en apportant à ces derniers un soutien suivi même en dehors des luttes ouvertes - essentiellement le même type d’aide que fournissaient les syndicats AFL. Ceux de l’Ouest penchaient pour une plus grande autonomie des groupes locaux d’ouvriers et d’éléments afin qu'ils mènent des actions qu’ils considéraient comme un moyen de donner le moral et de susciter l’enthousiasme des militants. Bien qu’étant originaire de l’Ouest, Haywood appartenait à la fraction de l’Est et était en faveur de la centralisation en vue de construire une organisation stable et permanente.

Nous avons déjà mis en évidence la différence entre le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho-syndicalisme et souligné que "le syndicalisme révolutionnaire représente un véritable effort au sein du prolétariat, visant à trouver une réponse à l'opportunisme des partis socialistes et des syndicats, [alors que] l'anarcho-syndicalisme représente l'influence de l'anarchisme au sein de ce mouvement." (Revue Internationale N°120). Cependant, cela ne veut pas dire que le syndicalisme révolutionnaire et les IWW ne souffraient pas de grandes faiblesses. L'objectif du prochain article sera d’examiner si les principes du syndicalisme révolutionnaire, tels que les IWW les exprimaient dans la période 1905-1921, se sont avérés adaptés à la lutte de classe quand celle-ci fut confrontée, concrètement, à la question de la guerre et de la révolution dans cette période cruciale d’affrontement international entre la classe ouvrière et ses exploiteurs. Critiquer les positions des IWW - ce que nous ferons dans le prochain article - ce n'est en aucune façon rejeter ou nier le courage, l’héroïsme, la combativité et le dévouement des militants des IWW qui, dans bien des cas, leur ont valu la prison, ou même de perdre la vie. Ce n'est pas non plus minimiser l'importance des grèves organisées par les IWW qui ont uni les ouvriers immigrés et les ouvriers nés en Amérique, les ouvriers blancs et les ouvriers noirs dans la lutte de classe. Cet article visera plutôt à voir ce qu’il y a derrière la mythologie romanesque Wobbly qui aveugle encore bien des militants bien intentionnés vis-à-vis des faiblesses de cette organisation et de son héritage.

 

J. Grevin

 

1 Selon l’histoire officielle des IWW, "l’origine de l’expression ‘wobbly’ est incertaine. La légende veut qu'elle provienne de problèmes de langue d’un restaurateur chinois avec lequel avaient été passés des arrangements pendant [une] grève pour nourrir les membres qui passaient par sa ville. Quand il voulait demander ‘êtes vous du IWW ?’, on dit que cela faisait ‘All loo eye wobble wobble ?’. La même explication, à Vancouver cette fois, est donnée par Mortimer Downing dans une lettre citée dans Nation, 5 sept. 1923, concernant l’origine du terme en 1911". (voir http://www.iww.org/culture/myths/wobbly.shtml)

2 Cité par Howard Zinn dans Une histoire populaire des États-Unis, Agone,

3 Voir les Revue internationale n°118 et 120.

4 Préface de Lénine à une brochure de Voinov (Lounartcharsky) sur l’attitude du parti vis-à-vis des syndicats (1907).

5 Dans la société américaine, l'expression la Frontière (the Frontier) a un sens spécifique qui se réfère à son histoire. Tout au long du 19e siècle, un des aspects les plus importants du développement des États-Unis fut l’extension du capitalisme industriel vers l’Ouest, qui s'est traduite par le peuplement de ces régions par des populations essentiellement composées de gens de souche européenne ou africaine – aux dépens, évidemment, des tribus indiennes autochtones. L’espoir que représentait la Frontière a marqué fortement l’esprit et l’idéologie en Amérique.

6 Par exemple, Vincent St John, un des plus importants dirigeants des IWW, qui avait travaillé comme mineur avant de se dédier au travail de l’organisation, fut de plus en plus déçu par l’activité des IWW dont il démissionna en 1914. Il partit dans le désert du Nouveau Mexique pour chercher fortune en tant que prospecteur. Bien sûr, il ne devint jamais riche et, bien qu'il ait quitté l’organisation bien avant que les États-Unis ne rentrent en guerre, quand la bourgeoisie se mit, en 1917, à pourchasser les dirigeants des IWW en les accusant de faire obstacle à l’effort de guerre, elle arrêta le malheureux St John dans le désert.

7 Friedrich Engels, "Pourquoi il n’y a pas de grand parti socialiste en Amérique". Engels à Sorge, 2 décembre 1893 in Marx and Engels: Basic writings on politics and philosphy ed. Lewis Feuer, 1959, pp.457-458. Dans cette lettre Engels répondait à une question de Friedrich Adolf Sorge concernant l'absence d'un parti socialiste significatif aux États-Unis, en expliquant que "La situation aux États-Unis comporte des difficultés très importantes et particulières faisant obstacle au développement régulier d'un parti ouvrier." Parmi ces difficultés, une des plus importantes était "l'immigration qui divise les ouvriers en deux groupes : les natifs et les étrangers, ces derniers étant eux-mêmes divisés 1) en Irlandais, 2) en Allemands 3) et en beaucoup de petits groupes, chacun d'entre d'eux ne comprenant que sa propre langue: des Tchèques, des Polonais, des Italiens, des scandinaves, etc. Et puis les noirs. Constituer un seul parti à partir de tout cela requiert des motivations puissantes comme on en rencontre rarement. Il existe souvent des poussées vigoureuses, mais il suffit à la bourgeoisie d'attendre passivement que les différentes parties de la classe ouvrière s'éparpillent à nouveau." (traduit par nous)

8 Nous rapportons ci-dessous, pour l’explication de la "loi d’airain des salaires", quelques passages empruntés à L’introduction à l’économie politique de Rosa Luxemburg : "Dès le XVIII° siècle, les fondateurs français et anglais de l'économie politique ont observé que les salaires ouvriers ont en moyenne tendance à se réduire au minimum vital (…) Par cette oscillation pendulaire entre une prolifération excessive et une mortalité excessive de la classe ouvrière, les salaires sont sans cesse ramenés au minimum vital. Lassalle a repris cette théorie qui était à l’honneur jusque dans les années 60 et l'a appelée ‘la loi d'airain’ (…) Ce n'est pas le changement dans l'offre de force de travail, pas le mouvement de la classe ouvrière qui est déterminant pour le niveau des salaires, mais le changement dans la demande du capital, le mouvement du capital. La force de travail, marchandise toujours excédentaire, est en réserve, on la rémunère plus ou moins bien selon qu'il plaît au capital, en période de haute conjoncture, d'en absorber beaucoup, ou bien en période de crise, de la recracher massivement. Le mécanisme des salaires n'est pas celui que supposent les économistes bourgeois et Lassalle. Le résultat, la situation effective qui en résulte pour les salaires, est bien pire que dans cette hypothèse. La loi capitaliste des salaires n'est pas une loi ‘d'airain’, elle est encore plus impitoyable et plus cruelle, parce que c'est une loi ‘élastique’ qui cherche à réduire les salaires des ouvriers employés au minimum vital tout en maintenant une vaste couche de chômeurs entre l'être et le néant au bout d'une corde élastique."

9 Nous avons analysé ces faibldesses dans plusieurs articles de la presse du CCI aux États-Unis Voir "The heritage of DeLeonism" dans Internationalism n° 114,115, 117, et 118.

10 Le SPA était un parti socialiste de masse aux États-Unis, qui devint prééminent au début du 20e siècle, fondé à partir du regroupement d’un certain nombre de tendances, y compris avec des militants qui avaient rompu avec le SLP DeLeoniste. Eugene Debs en est la personnalité la plus célèbre. Debs fut emprisonné à cause de son opposition à la Première Guerre mondiale et fut candidat à la présidence pour le SPA, alors qu’il était en prison, obtenant un million de voix.

11 En 2002, 192 millions d’armes à feu possédées individuellement étaient enregistrées aux États-Unis. Les armes à feu ont tué plus de 29 700 américains en 2002 – plus que le nombre de soldats américains tués pendant l’année la plus sanglante de la guerre du Viêt-Nam. Les fusils sont la deuxième cause de mortalité (après les accidents de voiture) chez les américains de moins de 20 ans et la principale cause chez les hommes afro-américains âgés de 15 à 24 ans. L’organisme "Physicians for Social Responsibility" estime que la violence armée coûte 100 millions de dollars aux États-Unis par an. En 1999, le taux d’homicides par arme à feu a été de 4,8 pour 100 000 habitants. Comparativement, les mêmes statistiques au Canada donnaient 0,54 ; en Suisse : 0,50, en Grande Bretagne : 0,12 ; au Japon : 0.04.

12 Dubofsky Melvyn, We Shall Be All: A History of the Industrial Workers of the World, Urbana and Chicago, University of Illinois Press, 2nd edition, 1988.

13 L’affaire du Haymarket a surgi à propos d’une attaque à la bombe – prétendument l’œuvre d’un anarchiste inconnu – contre une foule qui s’était rassemblée pendant un meeting qui s’est tenu sur la place Haymarket à Chicago le 4 mai 1886 en soutien à la journée de 8 heures.

14 Note du traducteur : La traduction de certains termes courants aux États-Unis et en Grande-Bretagne à cette époque constitue un "casse-tête" pour le traducteur en français qui ne dispose pas de termes équivalents. Ainsi, le terme "unionist" peut désigner indifféremment "trade unionist" ou "industrial unionist", le premier correspondant aux syndicats de métier (dont les membres, à l'époque, devaient souvent passer par un apprentissage spécifique avant de pouvoir entrer dans la corporation), le second se rapportant au "syndicat industriel" auquel pouvait adhérer tout ouvrier, qualifié ou non, travaillant dans la même industrie. Le terme anglais "syndicalist" par contre désigne un militant syndicaliste-révolutionnaire. Un "industrial unionist" pouvait être également un "syndicalist", mais pas forcément.

15 Frederick Winslow Taylor développa une série de principes dans sa monographie de 1911, The principles of scientific management ("Les principes du management scientifique"), qui visaient essentiellement à augmenter la productivité de la force de travail en réduisant la production industrielle à une série de tâches faciles à apprendre, qui ne demandaient aucune qualification des ouvriers et permettaient plus facilement de leur imposer un travail plus intense.

16 Le débat était aussi important en Angleterre, comme nous le verrons quand nous analyserons l’histoire du syndicalisme-révolutionnaire dans le mouvement des shop-stewards.

17 Foster allait devenir un leader stalinien du parti communiste américain après l’échec de la révolution russe.

18 En français, "syndicalisme de la tranche de porc", terme péjoratif de l'époque pour désigner le syndicalisme réformiste.

19 Procès Verbaux du Congrès de la WFM de 1902, cité par Dubofsky, p.69

20 ALU Journal, 7 janvier 1904, p. 2 cité par Dubofsky, p. 72

21 Version officielle de la Conférence et du Manifeste, par Clarence Smith dans IWW, Proceedings of the First Convention of the Industrial Workers of the World, New York , New York, 1905, pp. 83-84

22 Albert Parsons figurait parmi les militants arrêtés lors de l’attentat du Haymarket (voir note ci-dessus) et fut condamné et exécuté sur la base de preuves fabriquées.

23 Dubofsky, op.cit., p. 95

24 Conlin, Joseph Robert, Bread and Roses Too : studies of the Wobblies, Westport, CT : Greenwood, 1969, p. 9 Citation tirée de Williams E., Walling, "Industrial or Revolutionary Unionism", New Review n°1 (11 janvier, 1913, p. 46,) et de Walling "Industrialisme versus Syndicalism", Internationalist Socialist Review (Aout 1913) p. 666.

25 James Canon, The IWW, p. 20-21 cité dans Dubofsky p. 143

26 Disponible sur le site "Jim Crutchfield’s IWW page" (http://www.workerseducation.org/crutch/constitution/constitutions.html).

27 Conlin, Bread and Roses Too, p. 3