Emeutes sociales : Argentine 2001, France 2005, ... Seule la lutte de classe du prolétariat est porteuse d'avenir

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A entendre le discours dominant, depuis quelques années, de grandes révoltes populaires mettraient à mal le capitalisme, notamment dans ce que la bourgeoisie se plaît à appeler "les pays émergents".
Ainsi, en Amérique du Sud, les masses populaires d’Argentine se seraient lancées, ces dernières années, dans un mouvement contre le système. Le mouvement des Piqueteros, des soupes populaires, des entreprises autogérées, des coopératives de soutien ont été mis sur pied afin d’"organiser" ces masses en révolte. En Chine, les chiffres officiels pour 2004 indiquent 74 000 incidents et troubles sociaux, avec pour résultat, beaucoup de morts, tués par la police (le dernier incident, dans le village de Dongzhou de la province côtière de Guangdong, près de Hong Kong, a fait 20 morts dans la population civile) et l’instauration de la loi martiale. Depuis 1989, les autorités chinoises ont fait de très gros investissements pour équiper la police et l’entraîner à écraser ce genre d’émeutes. Et les émeutes devenues traditionnelles à l’occasion des sommets de l’OMC à travers la planète et qui ont à nouveau explosé au récent Sommet de Hong Kong, symbolisent cette image d’un monde en révolte.
Il faut ajouter à cette liste un pays central du système capitaliste, la France. Durant l’automne 2005, pendant plusieurs semaines, les banlieues de Paris et d’autres grandes villes françaises ont été saccagées par le mouvement social le plus violent depuis 1968. 8000 voitures ont été brûlées, des centaines de peines de prison infligées et l’État français a eu recours à des lois draconiennes qui avaient été utilisées pour la dernière fois en 1955 contre le mouvement d’indépendance de l’Algérie.
Tous ces mouvements sociaux, aux causes et aux objectifs disparates, ont reçu une large publicité et souvent fait la Une des journaux du monde entier. Il est grand temps que les marxistes révolutionnaires dénoncent ces chimères de révolution et y opposent l’authentique mouvement de transformation sociale qui, lui, ne reçoit pas la même attention des médias : la lutte de classe du prolétariat international.

Les causes et la nature des révoltes sociales

La cause générale de tous ces mouvements sociaux n’est pas un grand secret. Le capitalisme mondial connaît depuis des années une crise économique insoluble qui s’exprime à tous les niveaux de la société et affecte tous les secteurs de la population non exploiteuse : une pauvreté croissante et un chômage de longue durée dus aux plans d’austérité des États capitalistes dans les pays avancés, la misère noire qui accompagne l’effondrement d’économies entières en Amérique latine, la ruine totale des petits paysans et des fermiers partout dans le Tiers-monde, la discrimination ethnique, conséquence de la politique délibérée de la classe dominante pour diviser et assurer sa domination sur les populations, la terreur imposée dans les pays occupés par les armées impérialistes.

Cependant, le fait que les révoltes sociales aient en commun, pour cause fondamentale, l’oppression capitaliste, ne signifie pas qu’elles puissent y apporter une réponse commune ni même une réponse tout court. Au contraire.

Malgré l’immense variété des révoltes qui se développent aujourd’hui, aucune d’entre elles n’apporte, même de façon embryonnaire, une perspective alternative, sur le plan économique, politique ou social, à celle de la société capitaliste dont les symptômes de déclin suscitent toutes ces protestations et ces émeutes. C’est particulièrement clair dans les récentes émeutes en France. La colère des émeutiers s’est tournée contre eux-mêmes et non contre la cause de leur misère.

"C’est de façon quotidienne qu’ils sont soumis, souvent sans égard et avec grossièreté, à des contrôles d’identité et à des fouilles au corps, et il est logique qu’ils ressentent les policiers comme des persécuteurs. Mais ici, les principales victimes des violences, ce sont leurs propres familles ou leurs proches : des petits frères ou sœurs qui ne pourront plus aller à leur école habituelle, des parents qui ont perdu leur voiture qui leur sera remboursée au plus bas prix car ancienne et achetée d’occasion, qui seront obligés de faire leurs achats dans un magasin loin de leur domicile puisque le magasin de proximité à bas prix a volé en fumée" (Prise de position du CCI : "Face au désespoir, seule la lutte de classe est porteuse d’avenir", 8 novembre 2005).

Cependant, même les révoltes qui manifestent le désespoir de façon moins élémentaire, qui dirigent leur violence contre les gardiens du régime qui les opprime et qui parviennent même, comme en Chine, à faire reculer temporairement la police, n’offrent pas de perspective au-delà de la protestation immédiate qu’elles expriment. Bien que la violence des émeutes sociales soit souvent très spectaculaire, ces révoltes sont inévitablement peu équipées et coordonnées et ne sont pas de taille à faire face aux forces bien armées et organisées de l’État capitaliste.

Dans le cas des Piqueteros d’Argentine ou celui des Zapatistes du Mexique, les révoltes sociales sont directement encadrées par certaines fractions de la bourgeoisie qui cherchent à mobiliser la population derrière leur propre "solution" à la crise économique et qui veulent se faire une place au sein de l’appareil d’État.

On ne peut donc pas s’étonner du fait que la bourgeoisie retire une certaine satisfaction de l’impuissance des révoltes sociales, même si celles-ci révèlent l’incapacité du système à offrir le moindre espoir de panser les plaies béantes qui affligent la population mondiale. Les révoltes sociales ne représentent pas une menace pour le système, elles n’ont ni revendication ni perspective capable de mettre sérieusement en cause le statu quo. Elles ne dépassent jamais le cadre national et sont en général isolées ou dispersées. Et bien que la bourgeoisie soit préoccupée par la généralisation de l’instabilité sociale, comme elle a de moins en moins de marge de manœuvre sur le plan économique, elle pense pouvoir s’appuyer sur la répression pour étouffer et neutraliser les dommages de la révolte sociale. En France par exemple, les troubles des banlieues reflètent les coupes sombres dans les budgets sociaux qui ont eu lieu dans la période précédente. Il y a eu de fortes réductions des dépenses pour la rénovation des logements et pour la création d’emplois, même temporaires. Le nombre d’enseignants et de travailleurs sociaux a été réduit ainsi que les subventions aux organisations bénévoles, etc. Les émeutes n’ont pas forcé la bourgeoisie à prendre des mesures sérieuses, ni à revenir sur sa politique d’austérité mais, en revanche, elles lui ont permis de renforcer la réponse de "la loi et l’ordre". Le fameux appel du ministre français de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, à "nettoyer les cités au karsher" afin d’éliminer les fomentateurs de troubles, en est l’emblème. La bourgeoisie française a su utiliser les émeutes pour justifier le renforcement de son appareil répressif et se préparer face à la menace future que constitue la lutte de la classe ouvrière.

En Argentine, les révoltes sociales des 19 et 20 décembre 2001 sont célèbres pour le pillage massif des supermarchés et l’assaut contre des bâtiments gouvernementaux et financiers. Mais le mouvement populaire qui a suivi n’a pas freiné le déclin vertigineux du niveau de vie des masses opprimées du pays et le nombre de personnes vivant en dessous du "seuil officiel de pauvreté" est passé de 24% en 1999 à environ 40% aujourd’hui. Au contraire, c’est l’organisation de ces masses paupérisées dans un mouvement populaire lié à l’État capitaliste qui permet à la bourgeoisie de parler aujourd’hui d’un "printemps argentin" et de rembourser dans les temps sa dette au FMI.

De nombreuses couches sociales sont victimes du déclin du système capitaliste et réagissent violemment à la terreur et à la misère qui en découlent. Mais ces violentes protestations ne mettent jamais en question le mode de production capitaliste, elles ne font que réagir à ses conséquences.

Au fur et à mesure que le capitalisme s’enfonce dans sa phase finale de décompositions sociale, l’absence totale de perspective économique, politique ou sociale au sein du système semble contaminer toutes les pensées et toutes les actions qui encouragent le violent désespoir des révoltes sociales.

L’autonomie du prolétariat

A première vue, cela peut semblait irréaliste de proclamer que le véritable mouvement pour le changement social, c’est la lutte "démodée" de la classe ouvrière qui commence à peine à retrouver aujourd’hui le chemin de la combativité et de la solidarité, après la grande désorientation qu’elle a connue avec l’effondrement du bloc de l’Est en 1989. Mais la lutte prolétarienne, à la différence des révoltes sociales, n’existe pas seulement dans le présent : elle a une histoire, elle a un avenir.

La classe ouvrière qui lutte aujourd’hui, est la même classe ouvrière dont le mouvement révolutionnaire a ébranlé le monde entier de 1917 à 1923, mouvement au cours duquel elle a pris le pouvoir politique en Russie en 1917, mis fin à la Première Guerre mondiale, formé l’Internationale communiste et s’est approchée de la victoire dans plusieurs autres pays d’Europe.

A la fin des années 1960 et dans les années 1970, le prolétariat mondial est réapparu sur la scène de l’histoire après un demi-siècle de contre-révolution.

La vague de grèves massives pour défendre les conditions de vie des ouvriers qui est partie de France en 1968, a touché tous les autres pays centraux du capitalisme. La bourgeoisie a dû adapter sa stratégie politique pour faire face à la menace, en mettant ses partis de gauche au gouvernement. Dans certains pays, le mouvement de la classe a pris une forme quasi insurrectionnelle comme à Cordoba en Argentine, en 1969. En Pologne, en 1980, il a atteint un moment décisif. La classe ouvrière a surmonté ses divisions locales et s’est unie, à travers des assemblées de masse et des comités de grève. Ce n’est qu’après une année de sabotage du mouvement par le nouveau syndicat Solidarinosc que la bourgeoisie polonaise, dûment conseillée par les gouvernements occidentaux, a pu déclarer la loi martiale et a finalement écrasé le mouvement. Mais les luttes de classe internationales se sont poursuivies, notamment en Grande-Bretagne où les mineurs ont été en grève pendant plus d’un an, en 1984-85.

Malgré les revers que la classe ouvrière a subis, elle n’a pas été défaite de façon décisive pendant les 35 dernières années comme cela avait été le cas dans les années 1920 et 1930. Le chemin de la classe ouvrière est toujours ouvert pour qu’elle exprime sa nature et ses caractéristiques révolutionnaires.

La classe ouvrière est révolutionnaire, dans le vrai sens du terme, car ses intérêts correspondent à un mode de production social complètement nouveau. Elle a un intérêt objectif à réorienter la production sans exploitation de son travail et pour la satisfaction des besoins de l’humanité dans une société communiste. Et elle a entre les mains – mais pas légalement en sa possession ! – les moyens de production de masse qui peuvent permettre l’avènement de cette société. L’interdépendance déjà complète de ces moyens de production à l’échelle mondiale signifie que la classe ouvrière est déjà une classe véritablement internationale, sans aucun intérêt en conflit ou en concurrence, alors que toutes les autres couches et classes de la société, qui souffrent dans le capitalisme, sont insurmontablement divisées.

Même si les luttes défensives de la classe ouvrière pour tenter de protéger le faible niveau de vie qu’elle a aujourd’hui, sont encore isolées et divisées par les syndicats et bien moins spectaculaire que les révoltes sociales, elles contiennent néanmoins, contrairement à ces dernières, les germes d’un assaut offensif contre le système capitaliste comme l’ont montré par exemple les luttes de solidarité à l’aéroport de Londres en juillet 2005, de même que la vague de luttes ouvrières en Argentine au cours de l'été 2005 et, tout dernièrement, la grève dans les transports à New York.

C’est pour ces raisons que la classe ouvrière a été, depuis 150 ans, capable de développer une alternative politique révolutionnaire à la domination du capital. L’alternative socialiste met nécessairement en conflit la classe ouvrière avec la légalité capitaliste de l’exploitation défendue par un nombre astronomique de forces armées et punitives. En ce sens, la violence de la classe ouvrière, à la différence des gestes désespérés d’autres couches opprimées, doit être considérée comme l’accoucheuse de l’histoire, celle qui permettra l’accouchement douloureux d’une nouvelle société.

 

Aujourd’hui, les luttes de classe renaissantes semblent rejetées à l’arrière-scène par des luttes sociales bien plus importantes. Au mieux elles paraissent n’avoir qu’un rôle de soutien vis-à-vis de ces dernières qui constituent l’attraction principale dans les médias.

Dans ce contexte, il est d’une importance vitale que les révolutionnaires défendent le rôle fondamental du prolétariat et la nécessité de son autonomie, non seulement vis-à-vis des forces de la bourgeoisie qui prétendent le défendre, comme les partis de gauche et les syndicats, mais aussi par rapport aux révoltes désespérées des couches et groupements disparates d'opprimés au sein du capitalisme.

La bourgeoisie, dont les représentants les plus intelligents sont bien conscients de la menace sous-jacente que constitue le prolétariat, est donc particulièrement soucieuse de faire de la publicité aux révoltes sociales et de minimiser ou ignorer quand elle le peut, les mouvements et les actions authentiques du prolétariat.

En identifiant le violent chaos des révoltes sociales à toutes les autres manifestations de la décomposition de la société, la bourgeoisie espère discréditer toute résistance à sa domination, y compris et en particulier la lutte de classe du prolétariat.

En présentant les révoltes sociales comme la principale expression de l’opposition à la société capitaliste, la bourgeoisie espère persuader les membres de la classe ouvrière, les jeunes en particulier, que ces actions condamnées à l’échec sont la seule forme de lutte possible. Et en montrant en détail les limites évidentes et les échecs certains de ces révoltes, la bourgeoisie cherche à démoraliser, à éteindre et à disperser la menace que représente l’unité prolétarienne, une unité qui requiert en particulier la solidarité entre la jeune génération de la classe avec les générations plus anciennes.

Cette tactique vis-à-vis de la classe ouvrière connaît un certain succès, notamment parmi les jeunes et les chômeurs de longue durée ainsi que parmi les minorités ethniques au sein du prolétariat. Beaucoup d’éléments de ces secteurs ont été entraînés dans les émeutes en France. En Argentine, le mouvement des Piqueteros a réussi à "organiser" les chômeurs derrière l’État et à dévoyer certains efforts de la récente vague de grève, en 2005, dans ce mouvement et d’autres impasses similaires.

L’aile gauche de la bourgeoisie et ses forces d’extrême gauche en particulier ont un rôle particulier à jouer dans la démobilisation de la classe ouvrière dans ce genre d’impasses qu’elles utilisent comme masse de manoeuvre pour alimenter les campagnes qui proposent une autre gestion du régime capitaliste.

Malheureusement, certaines forces de la Gauche communiste tout en se montrant capables de voir les "limites" des révoltes sociales sont incapables de résister à la tentation d’y détecter "quand même" quelque chose de positif. Le Bureau international pour le Parti révolutionnaire par exemple a déjà été séduit par les mouvements interclassistes d’Argentine en décembre 2001 et de Bolivie peu après, les considérant comme des expressions, réelles ou potentielles, de la classe ouvrière. Dans sa prise de positions sur les émeutes en France, le BIPR, malgré la critique qu’il fait de leur inconséquence, envisage la possibilité de les transformer en luttes de classe authentiques grâce au parti révolutionnaire. Et c'est à peu près le même son de cloche qu'on trouve chez les autres groupes qui se réclament de la Gauche italienne et qui tous s'appellent "Parti communiste international".

Évidemment, on peut toujours rêver sur l’existence d’un parti de classe et sur les miracles qu’il pourrait accomplir, conformément au vieux dicton russe : "quand il n’y a pas de vodka, parlons de vodka". Mais aujourd’hui, le parti révolutionnaire n’existe pas, précisément parce que la classe ouvrière doit encore développer son indépendance et son autonomie politiques vis-à-vis de toutes les autres forces sociales de la société capitaliste. Ce n'est pas sur la base des explosions sociales désespérées mais bien sur la base de ce développement de l'identité de classe du prolétariat, notamment à travers l'intensification et l'extension de ses combats, et aussi avec l'intervention des organisations révolutionnaires au sein de ceux-ci, que seront créées les conditions permettant à la classe de se doter de son parti révolutionnaire. Quand nous serons dans cette situation historique, alors il sera possible pour le prolétariat, avec son parti politique, de tirer derrière lui tout le mécontentement de toutes les autres couches opprimées de la société, mais uniquement sur la base de la reconnaissance du rôle central et dirigeant de la classe ouvrière.

Aujourd’hui, la tâche des révolutionnaires est d’insister sur la nécessité de créer l’autonomie politique du prolétariat, pas d’aider la bourgeoisie à obscurcir cette nécessité par des délires de grandeur sur le rôle du parti révolutionnaire.

 

Como (20 décembre)