Le communisme n’est pas un bel idéal, mais une nécessité matérielle [résumé du volume I]

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Dans la Revue internationale n°123, nous annoncions le début du troisième volume de la série sur le communisme. Dans cet article, nous étions retournés sur les travaux du jeune Marx, de 1843, afin d'examiner la méthode qui est à l'origine de l'élaboration du programme communiste ; cependant, nous avons l'intention, dans ce troisième volume, de reprendre le fil de la chronologie où nous l'avons laissée à la fin du deuxième : l'ouverture de la période de contre-révolution qui a suivi la défaite de la vague révolutionnaire internationale - de 1917 à 1927. Etant donné que cette série a commencé il y a presque 15 ans, nous pensons qu'il vaut la peine de nous remémorer le contenu des deux premiers volumes ; ce sera le but du présent article ainsi que du prochain. Nous espérons que ce résumé encouragera les lecteurs à retourner aux premiers articles que nous nous apprêtons à publier sous forme de livre et à mettre en ligne. Il n'y a encore eu que très peu de réponses écrites à ces articles de la part du camp politique prolétarien ; nous les considérons néanmoins comme une source d'étude et de réflexion pour tous ceux qui cherchent à clarifier le sens et le contenu réels de la révolution communiste.

Le premier volume - à l'exception du tout premier article qui examine les idées communistes antérieures à l'émergence du capitalisme et se conclut sur les formes les plus primitives de communisme prolétarien - se concentre essentiellement sur l'évolution du programme communiste pendant la période ascendante du capitalisme, à une époque où la révolution communiste n'était pas encore à l'ordre du jour de l'histoire. Le titre du volume constitue une réponse polémique à l'argument très commun selon lequel, même si on admet que les régimes staliniens ne correspondent pas à ce que Marx et d'autres avaient à l'esprit quand ils parlaient de communisme, celui-ci est un bel idéal en théorie mais qu'il ne pourra pas exister dans la réalité. La vision marxiste, au contraire, défend que le communisme n'est pas un bel idéal dans le sens où il serait l'invention d'âmes bien intentionnées ou de quelques penseurs de génie. Le communisme est une théorie, il est vrai ou, plutôt, c'est un mouvement qui inclut une dimension théorique ; mais la théorie communiste provient de la pratique réelle d'une force sociale révolutionnaire. Au centre de cette théorie se trouve la notion selon laquelle le communisme en tant que forme de vie sociale devient une nécessité quand le capitalisme lui-même ne fonctionne plus, quand il s'oppose de façon croissante aux besoins humains. Mais bien avant que ce point n'ait été atteint, le prolétariat et ses minorités politiques allaient non seulement esquisser les buts historiques généraux de leur mouvement, mais aussi développer et élaborer le programme communiste à la lumière de l'expérience acquise dans les luttes pratiques de la classe ouvrière.

Du communisme primitif au socialisme de l'utopie (Revue internationale n°68)

Un coup d'oeil au sommaire de cette revue parue au premier trimestre 1992 nous rappelle le contexte historique dans lequel cette série a vu le jour. L'article éditorial est consacré à l'explosion de l'URSS et aux massacres en Yougoslavie . Un autre article s'intitulait : "Notes sur l'impérialisme et la décomposition : vers le plus grand chaos de l'histoire". Bref, le CCI avait compris qu'avec l'effondrement du bloc de l'Est s'ouvrait définitivement une nouvelle phase de la vie (ou de la mort) du capitalisme décadent, sa phase de décomposition comportant des épreuves et des dangers nouveaux pour la classe ouvrière et ses minorités révolutionnaires. En même temps, la chute spectaculaire des régimes staliniens avait permis à la classe dominante de déchaîner une propagande massive visant à endormir et à démoraliser la classe ouvrière qui l'avait harcelée de ses luttes pendant les deux décennies précédentes. Sur la base de prémisses totalement fausses établissant que stalinisme = communisme, on nous assénait avec une certitude arrogante que nous assistions à la mort du communisme, à la banqueroute définitive du marxisme, à la disparition de la classe ouvrière et même à la fin de l'histoire… La série sur le communisme avait donc été conçue au départ comme une réponse à cette campagne pernicieuse et devait principalement montrer la différence fondamentale existant entre le stalinisme et la vision authentique du communisme défendue par le mouvement ouvrier au cours de son histoire. Une courte série de cinq ou six articles était prévue. En fait, dès le premier article, une démarche plus approfondie nous a semblé nécessaire, pour deux raisons. D'abord, depuis son origine, le mouvement marxiste révolutionnaire s'est toujours donné pour tâche de clarifier les buts du communisme ; cette tâche reste toujours aussi valable aujourd'hui et elle ne dépend pas d'un événement historique immédiat, aussi important soit-il que l'ouverture d'une nouvelle période comme ce fut le cas avec l'effondrement du bloc de l'Est. Deuxièmement, l'histoire du communisme est, par sa nature même, non seulement celle du marxisme ou du mouvement ouvrier, mais une histoire de l'humanité.

Dans l'article de la Revue n°123, nous avons porté une attention particulière à une expression qui apparaît dans la lettre de 1843 de Marx à Arnold Ruge : "(...) le monde possède une chose d'abord et depuis longtemps en rêve et pour la posséder réellement, seule lui manque la conscience claire". Le premier article du n°68 cherche donc à résumer les rêves communistes de l'humanité. C'est la société antique qui a la première donné une élaboration théorique à ces rêves ; mais nous avons dû remonter plus loin encore dans le temps, parce que ces premières spéculations se basaient, dans une certaine mesure, sur le souvenir du communisme véritable - même s'il était limité - de la société tribale primitive. La découverte du fait que les êtres humains avaient vécu, pendant des centaines de milliers d'années, dans une société sans classe et sans Etat, allait devenir un puissant instrument entre les mains du mouvement ouvrier et servir de contre-poids à toutes les proclamations selon lesquelles l'amour de la propriété privée et le besoin de hiérarchie constitueraient une part intrinsèque de la nature humaine. En même temps, la démarche des premiers penseurs communistes contenait un fort élément mythique, tourné vers le passé, et se présentait comme une lamentation vis-à-vis d'une communauté perdue qui ne reviendrait plus. C’était le cas, par exemple, du "communisme des possessions" des premiers chrétiens, ou de la révolte des esclaves dirigée par Spartacus, inspirés par la recherche d’un âge d’or perdu. C’était également en grande partie le cas des sermons prêchés par John Ball pendant la révolte paysanne de 1381 en Angleterre, bien qu’à cette époque il était déjà évident que le seul remède pour l’injustice sociale était la propriété commune de la terre et des instruments de production.


Les idées communistes qui se manifestent à l'époque de la naissance du capitalisme s’avèrent plus capables de se tourner vers l’avenir et de s’émanciper progressivement de cette fixation sur un passé mythique. Depuis le mouvement anabaptiste mené par Thomas Münzer au 16e siècle en Allemagne, à Winstanley et aux Niveleurs pendant la Guerre civile anglaise, jusqu'à Babeuf et à la Conspiration des Egaux pendant la Révolution française, il y a eu une évolution : à partir d'une vision religieuse apocalyptique du communisme, c'est de plus en plus la capacité de l'humanité de se libérer d'un ordre social d'exploitation qui devient centrale. A son tour, ceci reflétait l'avancée historique rendue possible par le capitalisme, en particulier le développement d'une vision scientifique du monde et la lente émergence du prolétariat comme classe spécifique dans le nouvel ordre social. L'arc de ce développement atteignit son plus haut point avec l'apparition des socialistes de l'utopie tels que Owen, Saint-Simon et Fourier qui ont fait beaucoup de critiques pénétrantes sur les horreurs du capitalisme industriel et ont su discerner les possibilités qui s'ouvraient déjà au-delà de celui-ci, sans réussir cependant à reconnaître la véritable force sociale capable d'apporter une société plus humaine : le prolétariat moderne.

Comment le prolétariat a gagné Marx au communisme (Revue internationale n°69)

Ainsi, et contrairement à l'interprétation commune, le communisme n'est pas un mouvement que Marx aurait "inventé". Comme le premier article l'a montré, le communisme est antérieur au prolétariat et le communisme prolétarien antérieur à Marx. Mais de la même façon que le communisme du prolétariat a représenté un pas qualitatif par rapport à toutes les formes de communisme qui l'ont précédé, le communisme "scientifique" élaboré par Marx et par ceux qui, à sa suite, ont repris sa méthode, a constitué un pas qualitatif par rapport aux espoirs et aux spéculations des utopistes.

Cet article retrace l'évolution de Marx vers le communisme à partir d'un point de départ critique envers la philosophie de Hegel et la démocratie radicale. Comme nous l'avons à nouveau montré dans le précédent article (Revue internationale n°123), cette évolution a été très rapide mais aucunement superficielle : Marx insistait sur la nécessité d'examiner en détail tous les courants communistes qui commençaient à fleurir en Allemagne et en France, à Paris en particulier où Marx s'établit en 1844 et où il est entré en contact avec des groupes d'ouvriers communistes. Ces groupes portaient inévitablement toute une série de confusions, d'idéologies héritées des révolutions du passé. Mais à côté des premiers signes embryonnaires d'une lutte de classe plus générale des ouvriers, ces premières manifestations d'un mouvement historique profond ont suffi à convaincre Marx que le prolétariat constituait la véritable force sociale qui non seulement était seule capable d'inaugurer une société communiste, mais encore qu'elle y était contrainte historiquement par sa nature même. Ainsi Marx a été gagné au communisme par le prolétariat et à son tour, il a fourni à ce dernier les outils théoriques qu'il avait acquis de la bourgeoisie.

Dès le début (en particulier dans L'idéologie allemande où il combat la philosophie idéaliste et la vision de la conscience comme extérieure à la réalité matérielle concrète), Marx insiste sur le fait que la conscience communiste émane du prolétariat et que l'avant-garde communiste est un produit de ce processus, qu'elle n'est pas son démiurge, même si elle est produite précisément en vue d'en devenir facteur actif. C'était déjà une réfutation de la thèse défendue cinquante ans plus tard par Kautsky selon laquelle c'est l'intelligentsia socialiste qui injecte "de l'extérieur" la conscience communiste à la classe ouvrière.

L'aliénation du travail constitue la prémisse de son émancipation
(Revue internationale n°70)

Ayant accompli ce changement fondamental en adoptant le point du vue du prolétariat, Marx a commencé par élaborer une vision du projet gigantesque d'émancipation de l'humanité qu''un mouvement prolétarien révolutionnaire était alors en train de transformer, de beaux rêves inaccessibles qu'ils étaient jusque là en un but social réalisable. Les Manuscrits économiques et philosophiques (dits Manuscrits de 1844) contiennent certaines des visions les plus audacieuses de Marx sur la nature de l'activité humaine dans une société vraiment libre. Ces manuscrits ont été parfois considérés comme "prémarxistes" car ils sont encore centrés sur des concepts essentiellement philosophiques tels que l'aliénation qui est un terme-clé du système philosophique de Hegel. Et il est vrai que le concept d'aliénation, la vision de l'homme étranger à ses propres pouvoirs, existe dans une mesure plus ou moins grande non seulement chez Hegel mais dans toute l'histoire, même dans les toutes premières formes de mythe. Il est également vrai que Marx allait accomplir des développements fondamentaux de sa pensée dans les décennies suivantes. Il existe cependant une continuité essentielle entre les écrits du jeune Marx et ceux du Marx de la maturité qui a produit de grands travaux "scientifiques" comme Le Capital. Quand Marx analyse l'aliénation dans les Manuscrits de 1844, il l'a déjà fait descendre du ciel de la mythologie et de la philosophie sur la terre de la vie sociale réelle de l'homme et de son activité productrice ; de même la description inspirée qu'il fait de l'humanité communiste prend racine dans les capacités humaines réelles. Des travaux ultérieurs comme les Grundrisse auront le même point de départ.

Dans les Manuscrits de 1844, Marx pose le cadre pour décrire cette humanité libérée, en analysant en profondeur la nature du problème auquel est confrontée l'espèce : son aliénation dans la société capitaliste.

Marx identifie quatre facteurs de l'aliénation, enracinés dans les processus fondamentaux du travail :

- l'aliénation de l'homme vis-à-vis de son propre produit qui fait que les créations de l'homme se transforment en puissances qui le dominent : la machine construite par l'ouvrier qui la fait fonctionner, attache l'ouvrier à son rythme infernal ; la richesse sociale créée par l'ouvrier devient, en tant que capital, une puissance impersonnelle qui tyrannise l'ensemble de sa vie sociale;

- l'aliénation vis-à-vis de sa propre activité productrice qui fait que le travail perd tout semblant de plaisir créatif et devient un supplice pour l'ouvrier ;

- l'aliénation vis-à-vis des autres hommes : le travail aliéné est fondé sur l'exploitation d'une classe par une autre, et cette division fondamentale en engendre beaucoup d'autres, en particulier sous le règne de la production universelle de marchandises dans laquelle la société tend à plonger dans une guerre de tous contre tous ;

- l'aliénation de l'homme vis-à-vis de sa propre nature humaine qui est celle d'un être social et créatif et qui a été vidée de son contenu à un degré sans précédent par les rapports bourgeois de production.

Mais l'analyse marxiste de l'aliénation n'est pas tournée vers le passé, vers la nostalgie de formes moins explicites d'aliénation ; elle n'est pas non plus un prétexte pour désespérer ; car, tandis que la classe exploiteuse est elle aussi aliénée, avec le prolétariat l'aliénation devient la base subjective de l'attaque révolutionnaire contre la société capitaliste.

Le communisme, véritable commencement de la société humaine
(Revue internationale n°71)

Dans ses premiers écrits Marx, après avoir analysé la maladie, montre aussi à quoi pourrait ressembler l'espèce en bonne santé. A l'encontre de toute idée "d'égalisation" par le bas, Marx montre que le communisme représente un immense pas en avant pour l'espèce humaine, permet la solution de conflits qui l'ont tourmentée non seulement dans la société bourgeoise mais tout au long de son histoire - c'est "la résolution de l'énigme de l'histoire". Dans le communisme, l'homme ne sera pas diminué, il s'élèvera ; mais il s'élèvera dans les limites des possibilités de sa nature. Marx souligne les différentes dimensions de l'activité sociale humaine une fois que les chaînes du capital sont supprimeés :

- si la division du travail et plus encore la production sous le règne de l'argent et du capital divisent l'humanité en une infinité d'unités en concurrence, le communisme restaure la nature sociale de l'homme, de sorte qu'il retire du plaisir en bonne partie parce qu'il comprend qu'il travaille pour les autres hommes ;

- de même, c'est dans chaque individu qu'est surmontée la division du travail, et les producteurs ne sont plus écrasés par une forme unique d'activité, qu'elle soit intellectuelle ou manuelle ; le producteur devient un individu complet dont le travail combine des activités mentales et physiques, artistiques et intellectuelles ;

- libéré du besoin et du fouet du travail forcé, le chemin pour une nouvelle expérience lumineuse du monde s'ouvre, celui de "l'émancipation de tous les sens" ; de même, l'homme ne se conçoit plus comme un individu atomisé en contradiction avec la nature, mais il fait l'expérience d'une nouvelle conscience de son unité avec la nature.

1848 : le communisme comme programme politique (Revue internationale n°72)

Dans ces premiers écrits, Marx exprimait déjà l'idée que les rapports de production déterminent de façon centrale l'activité humaine ; mais cette idée n'était pas encore élaborée dans une présentation cohérente et dynamique de l'évolution historique. Marx allait la développer très rapidement et l'exposer dans son ouvrage, L'idéologie allemande, dans lequel il dégage d'abord la méthode, connue plus tard sous le nom de matérialisme historique. En même temps, se prononcer pour le communisme et la révolution prolétarienne n'était pas un acte seulement théorique ; cela impliquait nécessairement un engagement politique militant. Ceci reflète la nature même du prolétariat qui, en tant que classe sans propriété, ne peut gagner comme l'avait fait la bourgeoisie une position de force économique au sein de la vieille société et ne peut s'affirmer qu'en opposition à celle-ci. Aussi, une transformation communiste devait être précédée par une révolution politique, par la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Et pour s'y préparer, le prolétariat devait créer son propre parti politique.

Il y a beaucoup de gens aujourd'hui qui disent partager les idées de Marx mais qui, traumatisés par l'expérience du stalinisme, ne voient pas la nécessité d'agir de façon organisée et collective. Cette attitude est étrangère au marxisme et à l'être du prolétariat qui, en tant que classe collective, n'a d'autre moyen de faire avancer sa cause que par la formation d'associations collectives ; et il est inconcevable que les secteurs les plus avancées de la classe, les communistes, se situent en quelque sorte en dehors de cette nécessité profonde.

Dès le début, Marx était un militant de la classe ouvrière. Son but était de participer à la formation d'une organisation communiste. D'où l'intervention en 1847 de Marx et Engels dans le groupe qui devait devenir la Ligue des Communistes et publier Le Manifeste communiste, à la veille même d'une vague de soulèvements révolutionnaires où le prolétariat allait apparaître pour la première fois sur la scène de l'histoire en tant que force politique distincte.

Le Manifeste commence par souligner la nouvelle théorie de l'histoire, retraçant rapidement la montée et la chute des différentes formes d'exploitation de classe qui ont précédé l'émergence du capitalisme moderne. Le texte n'y va pas par quatre chemins pour reconnaître le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie dans l'extension globale du mode de production capitaliste ; en même temps, il identifie les contradictions du système en particulier sa tendance inhérente à la crise de surproduction, et montre que le capitalisme aussi, comme Rome ou le féodalisme avant lui, ne durera pas toujours, mais sera remplacé par une forme supérieure de vie sociale.

Le Manifeste affirme cette possibilité en soulignant une seconde contradiction fondamentale du système - l'antagonisme de classe entre la bourgeoisie et la classe ouvrière. Le développement historique divise la société capitaliste en deux grands camps en conflit dont la lutte aboutira soit à la fondation d'une société supérieure, soit à "la ruine mutuelle des classes en présence".

Ce sont en vérité des indications pour le futur du capitalisme : celui d'une époque où le capitalisme ne servira plus le progrès humain mais sera devenu une entrave aux forces productives. Le Manifeste n'est pas cohérent sur cette question. Il reconnaît la possibilité de progrès sous le régime bourgeois, en particulier le renversement des vestiges de féodalisme ; cependant il suggère aussi par endroits que le système va déjà vers son déclin et que la révolution prolétarienne est imminente. Pourtant Le Manifeste reste un authentique travail "prophétique" : quelques mois seulement après sa publication, le prolétariat montrait dans la pratique qu'il était la nouvelle force révolutionnaire de la société bourgeoise. C'était un témoignage de la solidité de la méthode historique qu'incarne Le Manifeste.

Le Manifeste est la première expression explicite d'un nouveau programme politique et indique les étapes que le prolétariat devra franchir pour inaugurer la nouvelle société :

- la conquête du pouvoir politique : la lutte de classe y est décrite comme une guerre civile plus ou moins voilée et Le Manifeste envisage la révolution comme le renversement violent de la bourgeoisie. A cette étape, l'idée est que le prolétariat devra viser à conquérir l'appareil d'Etat existant par la violence de classe ; apparaît même la notion d'une conquête pacifique du pouvoir "en gagnant la bataille pour la démocratie". Cette démarche envers l'Etat bourgeois allait être entièrement révisée à la lumière de l'expérience ultérieure ;

- la conquête du pouvoir par le prolétariat doit avoir lieu à l'échelle internationale. C'est le texte dans lequel Marx et Engels lancent leur cri immortel, "Les ouvriers n'ont pas de patrie", et insistent sur le fait que "l'action unie des pays civilisés au moins est l'une des premières conditions pour l'émancipation du prolétariat" ;

- le but à long terme est le remplacement d'un système divisé en classes par une "association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous". Cette société n'aura plus besoin d'Etat et aura surmonté la division abrutissante du travail et la séparation entre la ville et la campagne.

Le Manifeste n'imagine pas que l'avènement d'une telle société puisse avoir lieu en un jour mais qu'il nécessitera une période de transition plus ou moins longue. Beaucoup de mesures immédiates préconisées dans Le Manifeste comme représentant "une violation despotique du droit de propriété" - comme la nationalisation des banques et l'impôt progressif sur le revenu - sont, on le voit maintenant, tout à fait compatibles avec le capitalisme, en particulier avec le capitalisme dans sa période de déclin qui est caractérisée par la domination totalitaire de l'Etat. Là aussi, l'expérience révolutionnaire de la classe ouvrière a apporté un niveau de clarté bien plus grand sur le contenu économique de la révolution. Mais Le Manifeste a parfaitement raison d'affirmer le principe général selon lequel le prolétariat ne peut aller de l'avant vers le communisme qu'en centralisant les forces productives sous son contrôle.

Les révolutions de 1848 : la perspective communiste se clarifie (Revue internationale n°73)

L'expérience concrète de la révolution de 1848 a déjà clarifié les choses. Ayant prévu l'imminence d'un grand soulèvement social, Le Manifeste avait déjà envisagé son caractère hybride, à mi-chemin entre la grande révolution bourgeoise de 1789 et la future révolution communiste, et présenté une série de mesures tactiques conçues pour soutenir la lutte contre le féodalisme de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie tout en préparant le terrain de la révolution prolétarienne qui, pensaient Marx et Engels, aurait rapidement lieu dans le sillage de la victoire de la bourgeoisie.

En fait, les événements n'ont pas confirmé cette perspective. Le surgissement du prolétariat dans les rues de Paris - simultanément à la montée, en Angleterre, du premier véritable parti ouvrier, les Chartistes - a empli la bourgeoisie de terreur. Celle-ci a pris conscience que cette force montante ne pourrait pas être contrôlée facilement après s'être déchaînée dans la lutte contre les puissances féodales. Aussi la bourgeoisie a-t-elle été poussée à faire des compromis avec l'ancien régime, en particulier en Allemagne. En même temps, le prolétariat n'était pas assez mûr politiquement pour assumer la direction de la société : les aspirations communistes des prolétaires parisiens étaient plus implicites qu'explicites. Et, dans beaucoup d'autres pays, le prolétariat était encore en train de se former à partir de la dissolution des anciennes formes d'exploitation.

Les mouvements de 1848 ont été un baptême du feu pour la Ligue des Communistes nouvellement formée. Cherchant à mettre en oeuvre la tactique préconisée dans Le Manifeste, la Ligue s'est opposée au révolutionnarisme facile de ceux qui considéraient que la dictature du prolétariat était une possibilité immédiate et à ceux qui rêvaient de libérer militairement l'Allemagne par la force des baïonnettes françaises. Au contraire, la Ligue a cherché à mettre en pratique l'alliance tactique avec la démocratie radicale allemande. En fait, elle est allée trop loin dans ce sens et a dissout la Ligue dans les Unions des démocrates créées par les partis radicaux bourgeois et petit-bourgeois.

A la lumière de ces erreurs et de la réflexion suscitée par la répression sauvage des ouvriers parisiens et par la trahison de la bourgeoisie allemande vis-à-vis de sa propre révolution, la Ligue des Communistes a tiré des leçons vitales, notamment dans le texte rédigé par Marx pour la Ligue, Les luttes de classe en France :

- la nécessité de l'autonomie du prolétariat. Il fallait s'attendre à la trahison de la bourgeoisie et la prévoir. Elle devait inévitablement s'allier avec la réaction ou, si elle était victorieuse, se retourner contre les ouvriers. Il était donc vital que les ouvriers maintiennent leurs propres organisations pendant tout le processus des révolutions bourgeoises. C'était valable pour l'avant-garde politique communiste comme pour les organisations plus générales de la classe (les "clubs" ouvriers, les différents "comités", etc.) ;

- ces organes devaient être armés et même prêts à former un nouveau gouvernement ouvrier. De plus, Marx a commencé à entrevoir que ce nouveau pouvoir ne pourrait naître qu'en "détruisant" l'appareil d'Etat existant - leçon que la Commune de Paris allait pleinement confirmer en 1871.

La perspective restait celle de "la révolution permanente" : une transition immédiate de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne. En fait, ces leçons sont plus appropriées à l'époque de la révolution prolétarienne, comme les événements de Russie en 1917 devaient le montrer. Et au sein même de la Ligue des communistes, avaient lieu d'âpres débats sur les perspectives qui se présentaient à la classe ouvrière au lendemain des défaites de 1848. Une tendance immédiatiste menée par Willich et Schapper pensait que la défaite était sans conséquence et que la Ligue devait se préparer à de nouvelles aventures révolutionnaires. Mais la tendance autour de Marx réfléchit de façon approfondie sur les évènements qui s'étaient déroulés ; elle comprit non seulement que la révolution ne pouvait pas surgir directement sur les cendres de la défaite, mais aussi que le capitalisme lui-même n'était pas mûr pour la révolution prolétarienne ; celle-ci ne pourrait ressurgir qu'à partir d'une nouvelle crise capitaliste. De ce fait les révolutionnaires avaient pour tâche de préserver les leçons du passé et de mener une étude sérieuse du système capitaliste afin de comprendre sa véritable destinée historique. Ces divergences devaient aboutir à la dissolution de la Ligue et, pour Marx, à une période de travail théorique approfondi qui allait donner lieu à son œuvre maitresse, Le Capital.

L'étude du capital et des fondements du communisme

1. "L'histoire en toile de fond" (Revue internationale n°75)

C'est dans la sphère de l'économie politique que réside la clé pour comprendre l'avenir du capitalisme. Au plus haut de la phase révolutionnaire de la bourgeoisie, ses économistes politiques, notamment Adam Smith, avaient fait d'importantes contributions sur la compréhension de la nature de la société capitaliste et développé en particulier la théorie de la valeur-travail qui aujourd'hui, à l'époque du déclin du capitalisme, a été quasiment totalement abandonnée par les bourgeois "experts" en économie. Mais même les meilleurs économistes bourgeois ont été incapables de tirer les conclusions de ces premières recherches car leurs préjugés de classe les en empêchaient. Ce n'est qu'en adoptant le point de vue du prolétariat qu'il était possible de saisir les véritables mécanismes internes du capital, car seule cette classe pouvait lucidement en tirer des conclusions qui étaient tout à fait désagréables à la bourgeoisie et ses apologistes : non seulement le capitalisme est une société basée sur l'exploitation de classe, mais elle est aussi la dernière forme d'exploitation de classe dans l'histoire de l'humanité et a créé la possibilité et la nécessité de son dépassement par une société communiste sans classe.

Mais dans son examen de la nature et de la destinée du capital, Marx ne s'est pas limité à l'époque capitaliste. Au contraire, on ne pouvait comprendre le capitalisme que sur la toile de fond de toute l'histoire de l'humanité. Ainsi Le Capital et son "brouillon", Les Grundrisse, reviennent sur les préoccupations anthropologiques et philosophiques qui avaient animé les Manuscrits de 1844, avec le bénéfice d'une méthode historique plus élaborée :

- l'affirmation de l'existence d'une nature humaine : l'homme n'est pas une page blanche qui renaît avec chaque nouvelle formation économique ; au contraire l'homme développe sa nature à travers sa propre activité dans l'histoire ;

- l'affirmation du concept d'aliénation qui est également considéré dans son développement historique : le travail salarié capitaliste incarne la forme la plus avancée d'aliénation du travail et, en même temps, constitue la prémisse de son émancipation. Ceci implique le rejet d'une vision purement linéaire de l'histoire, comme progrès absolu en faveur de la méthode dialectique qui conçoit l'évolution historique vers l'avant à travers un processus contradictoire comprenant des phases de régression et de déclin.

Dans ce cadre, la dynamique de l'histoire montre une dissolution croissante des liens sociaux originels de l'homme à travers la généralisation des rapports marchands : le communisme primitif et le capitalisme se situent à des extrémités antithétiques du processus historique, préparant la voie pour la synthèse communiste. Le mouvement de l'histoire est celui de la montée et du déclin de différentes formations sociales antagonistes. Le concept d'ascendance et de décadence des modes de production successifs est inséparable du matérialisme historique ; et contrairement à certaines incompréhensions grossières, la décadence d'un système social n'implique pas du tout un arrêt total de la croissance énonmique.


2. "Le renversement du fétichisme de la marchandise" (Revue internationale n°76)

Malgré sa profondeur et sa complexité, Le Capital est essentiellement un ouvrage polémique. C'est une dénonciation passionnée des apologistes "scientifiques" du capitalisme et dans ce sens, "le plus redoutable missile qui ait jamais été lancé à la tête des bourgeois"1 pour utiliser l'expression de Marx.

Le point de départ du Capital est d'élucider la mystification de la marchandise. Le capitalisme est un système de production universelle de marchandises : tout est à vendre. Le règne de la marchandise voile la réalité du mode de fonctionnement du système. Il était donc nécessaire de révéler son véritable secret, la plus-value, afin de démontrer que toute la production capitaliste sans exception est basée sur l'exploitation de la force de travail humain et que c'est elle la véritable source de l'injustice et de la barbarie de la vie sous le capitalisme.

En même temps, saisir le secret de la plus-value, c'est démontrer que le capitalisme est marqué par de profondes contradictions qui l'amèneront inévitablement à son déclin et à sa chute finale. Ces contradictions sont basées sur la nature même du travail salarié :

- la crise de surproduction : la majorité de la population sous le capitalisme est, par la nature même de la plus-value, constituée de surproducteurs et de sous-consommateurs. Le capitalisme est incapable de réaliser toute la valeur qu'il produit dans le circuit fermé de ses rapports de production ;

- la tendance à la baisse du taux de profit : seule la force de travail de l'homme peut créer de la valeur nouvelle ; cependant, la concurrence incessante force en permanence le capitalisme à réduire la quantité de travail vivant par rapport à la quantité de travail mort des machines.

Durant la période ascendante dans laquelle vivait Marx, le capitalisme pouvait repousser ses contradictions internes en s'étendant constamment dans les vastes régions pré-capitalistes qui l'entouraient. Dans Le Capital, Marx saisit déjà la réalité de ce processus et ses limites, mais le développement de cette question restera inachevé, pas uniquement du fait des limitations personnelles auxquelles Marx était confronté, mais aussi parce que seule l'évolution réelle du capitalisme pouvait clarifier le processus réel au cours duquel le système capitaliste entrerait dans sa phase de déclin. La compréhension de la phase de l'impérialisme, de la décadence capitaliste, devait être développée par les successeurs de Marx, notamment par Rosa Luxemburg.

Les contradictions du capitalisme indiquent aussi leur solution : le communisme. Une société plongée dans le chaos par la domination des rapports marchands ne peut être dépassée que par une société qui abolit le travail salarié et la production pour l'échange, une société de "producteurs librement associés" dans laquelle les rapports entre les êtres humains ne sont plus obscurs, mais simples et clairs. De ce fait, Le Capital constitue aussi une description du communisme ; en grande partie dans un sens négatif, mais également d'une façon plus directe et positive qui souligne comment une société de producteurs librement associés fonctionnerait. Et au-delà de ça, Le Capital et les Grundrisse reviennent sur la vision inspirée des Manuscrits de 1844 et cherchent à décrire le règne de la liberté - à nous fournir un aperçu de la libre activité créatrice de l'homme qui est l'essence de la production communiste.

1871 : la première révolution prolétarienne de l'histoire (Revue internationale n°77)

En 1864, la période de reflux de la lutte de la classe ouvrière prend fin. Les ouvriers d'Europe et d'Amérique se sont organisés en syndicats pour défendre leurs intérêts économiques. Ils utilisent de plus en plus l'arme de la grève et les ouvriers se mobilisent aussi sur le terrain politique pour soutenir des causes progressistes comme la guerre contre l'esclavage en Amérique. Cette fermentation de la classe donna naissance à l'Association internationale des Travailleurs (AIT) ; la fraction de Marx prit une part active à sa formation. Marx et Engels reconnurent dans l'Internationale une expression authentique de la classe ouvrière, même si elle était constituée de toutes sortes de courants, souvent confus. La fraction marxiste dans l'Internationale se trouva donc engagée dans beaucoup de débats critiques avec ces courants, en particulier sur :

- le principe de l'auto-émancipation de la classe ouvrière (contre les réformistes bourgeois bien-pensants qui voulaient libérer la classe par en haut), et le principe de l'autonomie de classe (contre les nationalistes bourgeois comme Mazzini) ;

- la défense de la lutte politique et de l'organisation centralisée contre la position anti-politique et les préjugés fédéralistes des anarchistes.

Le débat sur la nécessité que le prolétariat reconnaisse la dimension politique de sa lutte se concrétisait en grande partie à l'époque dans la discussion sur la nécessité ou non de faire campagne au sein de la sphère politique bourgeoise, le parlement et les élections, donc en lien avec la période historique de la révolution : pour les marxistes, la lutte pour les réformes était encore à l'ordre du jour parce que le système capitaliste n'était pas encore entré dans son "ère de révolutions sociales". Mais en 1871, le mouvement réel de la classe fit un pas en avant historique : la première prise du pouvoir politique par la classe ouvrière, la Commune de Paris. En même temps que Marx comprenait la nature "prématurée" de cette insurrection, elle était un signe avant-coureur fondamental du futur, et apportait une clarté nouvelle sur le problème des rapports entre le prolétariat et l'Etat bourgeois. Alors que dans Le Manifeste communiste, la perspective était de prendre le contrôle de l'Etat existant, la Commune de Paris a montré que cette partie du programme était devenue obsolète et que le prolétariat ne pouvait venir au pouvoir que par la destruction violente de l'Etat capitaliste. Loin d'invalider la méthode marxiste, c'en était une confirmation éclatante. Cette clarification n'est pas venue de nulle part : la critique marxiste de l'Etat remonte aux écrits de Marx de 1843. Le Manifeste voit le communisme comme une société sans Etat et dans les leçons tirées par la Ligue des Communistes de l'expérience de 1848, il y a déjà une insistance sur la nécessité d'une organisation prolétarienne autonome et même l'idée qu'il faut détruire l'appareil bureaucratique. Mais après la Commune, tout cela peut être incorporé dans une synthèse supérieure.

Le combat héroïque des Communards a montré clairement que la révolution des ouvriers signifiait :

- la dissolution de l'armée permanente et son remplacement par l'armement du prolétariat ;

- le remplacement d'une bureaucratie privilégiée par des fonctionnaires publics payés au niveau des salaires ouvriers ;

- le remplacement des institutions de type parlementaire par des organes qui fusionnent les fonctions exécutive et législative et, plus important que tout, le principe de l'élection et de la révocabilité de toutes les positions de responsabilité dans le nouveau pouvoir.

Ce nouveau pouvoir fournissait le cadre organisé pour :

- entraîner les autres classes non exploiteuses derrière le prolétariat ;

- commencer la transformation économique et sociale qui montrait la voie vers le communisme même s'il ne pouvait être réalisé ni à cette époque ni dans un tel contexte limité géographiquement.

La Commune était donc déjà un "demi-Etat" qui était historiquement destiné à ouvrir la voie vers une société sans classe. Mais même à ce moment-là, Marx et Engels furent capables de saisir le côté "négatif" de l'Etat-Commune : Marx a montré que la Commune ne pouvait que fournir un cadre organisé pour le mouvement d'émancipation sociale du prolétariat mais qu'elle n'était pas, elle-même, ce mouvement ; Engels a insisté sur le fait que cet Etat restait un "mal nécessaire". L'expérience ultérieure - la révolution russe de 1917-27 - allait démontrer la profondeur de cette vision et révéler à quel point il est vital que le prolétariat forge ses propres organes de classe autonomes pour contrôler l'Etat - organes comme les conseils ouvriers qui n'étaient pas concevables par les prolétaires à demi artisans de Paris en 1871.

Pour finir, la Commune indiquait que la période des guerres nationales en Europe était terminée : face au spectre de la révolution prolétarienne, la bourgeoisie de France et celle de Prusse unirent leurs forces pour écraser leur principal ennemi. Pour le prolétariat d'Europe, la défense nationale était devenue un masque pour la défense d'intérêts de classe entièrement hostiles aux siens.

Le communisme contre le 'socialisme d’Etat' (Revue internationale n°78)

Avec l’écrasement brutal de la Commune, le mouvement ouvrier était confronté à une nouvelle période de recul et l’Internationale n’allait pas lui survivre longtemps. Pour le courant marxiste, s'ouvrait une période de combat politique intense contre des forces qui, tout en agissant au sein du mouvement, étaient plus ou moins l’expression de l’influence et de la perspective d’autres classes. Ce fut un combat, d’un côté, contre les influences bourgeoises les plus explicites du réformisme et du "socialisme d’Etat" et, de l’autre, contre les idéologies petites bourgeoises et de déclassés de l’anarchisme.

L’identification entre capitalisme d’Etat et socialisme a été à la base du plus grand mensonge du 20e siècle, sous la forme stalinisme = communisme. Une des raisons pour lesquelles le mensonge a eu tant de poids, c'est qu’il reprend ce qui avait été auparavant des confusions naturelles dans le mouvement ouvrier. Durant la période ascendante, quand le capitalisme se présentait en grande partie sous la forme de capitalistes privés, on pouvait facilement penser que la centralisation du capital par l’Etat représentait un coup porté au capital (comme nous l’avons vu dans Le Manifeste, par exemple). Néanmoins, la théorie marxiste fournissait déjà la base pour critiquer cette idée, en démontrant que le capital n’est pas un rapport juridique mais un rapport social, si bien que cela fait peu de différence si la plus-value est extraite par un individu ou par un capitaliste collectif. De plus, vers la fin du 19e siècle, alors que l’Etat commençait à intervenir de plus en plus vigoureusement dans l’économie, Engels avait déjà rendu explicite cette critique implicite.

- Dans la période qui suivit la dissolution de l’Internationale, le centre de développement du mouvement ouvrier se déplaça en Allemagne. Les conditions politiques arriérées qui régnaient encore dans ce pays se reflétaient aussi dans l'arriération du courant autour de Lassalle qui se caractérisait par une adoration de l’Etat, et de l’Etat semi-féodal de Bismarck en plus. Même la fraction marxiste, dirigée par Bebel et Liebknecht, n’était pas complètement dépourvue de tels préjugés. Le compromis entre ces deux groupes donna naissance au Parti ouvrier social-démocrate allemand. Le programme du nouveau parti, en 1875, fut l’objet d’une critique cinglante de Marx dans sa Critique du Programme de Gotha qui résume la démarche marxiste sur le problème de la révolution et du communisme à ce moment là. Ainsi, face à la tendance du Programme de Gotha à prendre les réformes immédiates pour le but à long terme du communisme, Marx mettait en garde le parti allemand contre le fait de s’en remettre à l’Etat des exploiteurs pour protéger les exploités et même pour conduire la société vers le socialisme :

- Contre la tendance à faire de la social-démocratie un parti de toutes les classes prenant la défense des réformes démocratiques, les marxistes – pour qui "social-démocratie" était une appellation qu'ils considéraient comme totalement inadéquate – insistaient sur le caractère de classe du parti et sur sa position irrémédiablement hostile à la société bourgeoise.

- Contre les idées substitutionnistes qui considéraient le parti comme une élite bourgeoise éduquée devant apporter leur salut aux ouvriers ignorants, les marxistes soutenaient que les éléments des autres classes ne pouvaient rejoindre le mouvement prolétarien qu’après avoir rejeté leurs préjugés bourgeois.

- Contre les illusions sur la notion d’un "Etat du peuple" qui pourrait, petit à petit, arriver par des réformes au socialisme, les marxistes insistaient sur le fait que le communisme signifiait une transformation radicale de la société et qu’il ne pouvait être instauré qu’après une période de dictature du prolétariat qui avait pour but la disparition totale de toute forme d’Etat. Le principe de la dictature du prolétariat avait été entièrement confirmé dans les faits par la Commune de Paris.

- Contre l’appel du Programme de Gotha à une "juste distribution" du produit social, Marx insistait sur le fait que la clé de tout mouvement vers le communisme était l’abolition de l’échange et de la loi de la valeur.

Alors que le Programme de Gotha confond le socialisme avec la propriété d’Etat, Marx parle d’un mouvement qui parcourt les étapes inférieures jusqu'aux plus élevées du communisme. Durant la première étape, la société est encore marquée par la pénurie et l’empreinte de la vieille société. Les rapports sociaux capitalistes doivent être combattus par des mesures qui empêchent le retour de la tendance à accumuler de la plus-value. Marx voyait le système des bons du travail comme un premier pas vers l’abolition du système salarié, bien qu’encore marqué du sceau du "droit bourgeois".

Anarchisme ou communisme ? (Revue internationale n°79)

Le combat contre les influences ouvertement bourgeoises du "socialisme d’Etat" allait de pair avec la lutte pour surmonter les vestiges d’idéologie petite-bourgeoise, incarnée dans l’anarchisme. Ce n’était pas un combat nouveau : dans un ouvrage comme Misère de la Philosophie, le marxisme s’était déjà prononcé contre la nostalgie proudhonienne envers une société de producteurs indépendants régie par "l'échange égalitaire". Dans les années 1860, l’anarchisme paraissait avoir évolué, puisque le courant de Bakounine au moins se décrivait comme collectiviste et même communiste. Mais en réalité, l’essence du bakouninisme n’était pas moins étrangère au prolétariat que l’idéologie proudhonienne. Le bakouninisme avait, en plus, le désavantage de ne plus pouvoir être considéré comme une expression de l’immaturité du mouvement ouvrier, mais se positionnait d’emblée contre l’avancée fondamentale que représentait la vision marxiste.

Le conflit entre marxisme et bakouninisme, entre la position prolétarienne et la position petite-bourgeoise, fut mené à plusieurs niveaux :

- la question d’organisation : Bakounine participa à la vie de l’Internationale en se présentant comme le défenseur de la liberté et de l’autonomie locale contre les tendances centralisées qui s’exprimaient dans le Conseil général de l’Internationale. Mais la centralisation exprime la nécessité d’unité du prolétariat, alors que les bakouninistes voulaient réduire le rôle du Conseil général à celui de simple boîte à lettres, empêcher l’Internationale de parler d’une seule voix contre l’ennemi de classe ; ainsi cette orientation ne pouvait que conduire à la désorganisation des rangs du mouvement prolétarien. En plus, les discours des bakouninistes sur la liberté et l’autonomie étaient de la pure hypocrisie puisque leur but caché était d’infiltrer l’Internationale par le biais d’une société secrete qui était, elle, extrêmement "autoritaire", fondée selon le modèle maçonnique, ayant le "Citoyen B." - Bakounine – à sa tête. La lutte pour des principes organisationnels prolétariens, fondés sur la transparence et des responsabilités clairement définies, contre les intrigues petites-bourgeoises du clan bakouniniste, fut la question centrale au Congrès de l’Internationale de 1872.

- La méthode historique : alors que le courant marxiste défendait la méthode du matérialisme historique et qu'il concevait l'orientation de l’activité du mouvement ouvrier en fonction des conditions objectives historiques auxquelles ce dernier était confronté, Bakounine rejetait cette démarche, lui préférant des proclamations sur les idées éternelles de justice et de liberté, et prétendait que la révolution était possible à tout moment.

- Le sujet de la révolution : alors que les marxistes reconnaissaient que la seule classe destinée à faire la révolution communiste, le prolétariat moderne, était toujours en train de se constituer, peu importait aux bakouninistes qui voyaient la révolution comme une grande conflagration que pouvaient diriger des paysans, des rebelles semi-prolétariens ou des brigands aussi bien que la classe ouvrière.

- La nature politique de la lutte de classe : puisque, pour les marxistes, la révolution communiste n’était pas encore à l’ordre du jour de l’histoire, il fallait que la classe ouvrière se consolide en tant que force politique au sein de la société bourgeoise, ce qui voulait dire s’organiser dans les syndicats et d’autres organismes de défense similaires et intervenir sur la scène politique bourgeoise du parlement pour défendre ses intérêts dans le cadre de la légalité. Les bakouninistes, pour leur part, rejetaient par principe toute activité parlementaire et – vis-à-vis de cette dernière au moins – rejetaient toute lutte qui n’avait pas pour but l’abolition du capitalisme ; de plus, pour eux, le renversement du capitalisme n’exigeait pas la conquête du pouvoir politique par les ouvriers, mais la "dissolution" immédiate de toute forme d’Etat. A l'encontre de cette vision, les marxistes tirèrent les véritables leçons de la Commune : la révolution de la classe ouvrière implique, au contraire, la prise du pouvoir politique, mais ce nouveau pouvoir est d’un type nouveau, c'est un pouvoir où le prolétariat dans son ensemble, et non une élite privilégiée, prend directement en charge la gestion de la vie économique et politique. Dans la pratique, les phrases ultra révolutionnaires des anarchistes n’étaient qu’un mince vernis plaqué sur une pratique opportuniste à la remorque de la bourgeoisie, du type de celle qu’ils avaient eue en Espagne en participant à des instances locales qui n’étaient en aucune manière distinctes de l’Etat capitaliste.

- La question de la société future : la véritable nature de l’anarchisme en tant que reflet de la vision conservatrice d’une couche petite-bourgeoise ruinée par la concentration du capital, n’était nulle part plus évidente que dans sa vision de la société future. C’était aussi vrai pour les "collectivistes" bakouninistes que cela l’avait été pour Proudhon : le texte de Guillaume en particulier, La construction d’un nouvel ordre social met l’accent sur le fait que les différentes associations de producteurs et les communes qui naîtraient après la révolution, devaient être reliées grâce aux bons offices d’une "Banque d’Echange" qui organiserait la vente et l’achat au nom de la société. Les marxistes, à l’opposé, insistaient sur le fait que dans une société vraiment "collectiviste", les producteurs n’échangeraient pas leurs produits, parce qu’ils sont déjà le produit et la "propriété" de la société tout entière. La perpétuation de rapports marchands ne peut que refléter l’existence de la propriété privée et servira de base au surgissement d’une nouvelle forme de capitalisme.

Marx de la maturité : communisme du passé, communisme de l'avenir
(Revue internationale n°81)

Pendant les dernières années de sa vie, Marx a dédié une bonne partie de son énergie intellectuelle à l’étude des sociétés archaïques. La publication de La société archaïque de Morgan et les questions que lui posait le mouvement ouvrier russe sur les perspectives pour la révolution en Russie, l’amenèrent à entreprendre une étude intensive qui nous reste sous la forme des "Notes Ethnographiques" très incomplètes, mais encore extrêmement importantes. Ces études ont aussi alimenté le grand travail anthropologique d’Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat.

Le travail de Morgan sur les indiens d’Amérique a constitué, pour Marx et Engels, une confirmation éclatante de leur thèse sur le communisme primitif : à l'encontre de la conception bourgeoise conventionnelle selon laquelle la propriété privée, la hiérarchie sociale et l’inégalité des sexes seraient inhérentes à la nature humaine, l’étude de Morgan révélait que plus la formation sociale était primitive, plus la propriété était communautaire, plus le processus de prise de décision était collectif, plus les rapports entre hommes et femmes étaient basés sur des relations de respect mutuel. Elle fournissait un immense appui aux arguments communistes contre les mythologies servies par la bourgeoisie. En même temps, le sujet principal des investigations de Morgan – les Iroquois – était déjà une société en transition entre les formes plus anciennes "d’état sauvage" et l’état civilisé ou la société de classe ; les formes structurées d’héritage dans le clan ou dans le système de la Gens montraient les germes de la propriété privée qui est la base de l’apparition des classes, de l’Etat et de la "défaite historique du sexe féminin".

La démarche de Marx vis-à-vis de la société primitive était fondée sur sa méthode matérialiste qui considérait que l’évolution historique des sociétés était déterminée, en dernière instance, par des changements dans leur infrastructure économique. Ces changements entraînèrent la fin de la communauté primitive et ouvrirent la voie à l’apparition de formations sociales plus développées. Mais sa vision du progrès historique était radicalement opposée à l’évolutionnisme bourgeois trivial qui voyait une ascension purement linéaire, allant de l’ombre vers la lumière, ascension culminant dans la splendeur éclatante de la civilisation bourgeoise. La vision de Marx était profondément dialectique : loin d'écarter le communisme primitif comme à moitié humain, les "Notes" expriment un profond respect pour les qualités de la communauté tribale : sa capacité de s’autogouverner, le pouvoir d’imagination de ses créations artistiques, son égalitarisme sexuel. Les limitations concomitantes de la société primitive – en particulier, les restrictions imposées aux individus et la division de l’humanité en unités tribales – furent nécessairement dépassées par le progrès historique. Mais le côté positif de ces sociétés s’est perdu au cours du processus et devra être restauré à un niveau supérieur dans le futur communiste.

Engels partageait la même vision dialectique de l’histoire – contrairement à ce que disent certains qui veulent établir une démarcation entre Marx et Engels, en accusant ce dernier d’être un vulgaire "évolutionniste" – et c’est clairement démontré par son livre, L' Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat.

Le problème des sociétés primitives et pré-capitalistes n’était pas une simple question concernant le passé. Les années 1870 et 1880 ont été une période durant laquelle le capitalisme, ayant accompli les tâches de la révolution bourgeoise dans la vieille Europe, arrivait à la phase impérialiste où il se partageait les régions non capitalistes restantes du monde. Le mouvement prolétarien devait donc adopter une position claire sur la question coloniale, d’autant plus qu’il y avait dans ses rangs des courants qui défendaient une conception de "colonialisme socialiste", une forme précoce de chauvinisme dont le danger devait se révéler pleinement en 1914.

Il n’était pas question que les révolutionnaires soutiennent la mission progressiste de l’impérialisme. Mais comme de grandes parties de la planète étaient encore dominées par des formes pré-capitalistes de production, il était nécessaire d’élaborer une perspective communiste pour ces régions. Cela se concrétisait en Russie : les fondateurs du mouvement communiste en Russie écrivirent à Marx en lui demandant quelle était son attitude vis-à-vis de la communauté archaïque, le Mir agraire, qui subsistait encore dans la Russie tsariste. Cette formation pouvait-elle servir de base à un développement du communisme en Russie ? Et – contrairement à ce qu’attendaient certains de ses adeptes "marxistes" en Russie qui se montrèrent plutôt discrets sur le contenu de la réponse de Marx – Marx conclut que "la révolution bourgeoise" n’était pas une étape obligée en Russie et que la commune agraire pourrait servir de base à une transformation communiste. Mais il y mettait une condition préalable : cela n’arriverait que si la révolution russe contre le tsarisme donnait le signal d’une révolution prolétarienne en occident.

Tout cet épisode montre que la méthode de Marx n’était en aucune façon limitée ou dogmatique : au contraire, il rejetait les schémas de développement historique grossiers que certains marxistes faisaient dériver de ses prémisses, et il révisait et repassait toujours en revue ses conclusions. Mais cela montre aussi la puissance prophétique de sa méthode : même si le développement du capitalisme en Russie allait miner le Mir dans son essence, le rejet par Marx d’une théorie de la révolution par étapes en Russie allait trouver sa continuité dans la théorie de la révolution permanente de Trotsky et dans les "Thèses d’avril" de Lénine, qui reconnaissaient, à la suite de Marx, que le seul espoir pour tout soulèvement révolutionnaire en Russie était de se lier immédiatement à la révolution prolétarienne en Europe occidentale.

1883-1895 : Les partis sociaux-démocrates font avancer la cause du communisme
(Revue internationale n°84)

L’apparition de partis "sociaux démocrates" en Europe a été une expression importante du resurgissement du prolétariat après la défaite écrasante de la Commune. Malgré leur irritation à l’égard du terme "social démocratie", Marx et Engels ont soutenu avec enthousiasme la formation de ces partis, qui représentait une avancée par rapport à l’Internationale à deux titres : d’abord, ils incarnaient une distinction plus nette entre les organes unitaires et généraux de la classe (pendant cette période, les syndicats en particulier) et l’organisation politique qui regroupe les éléments les plus avancés de la classe. Deuxièmement, ils se sont constitués sur la base du marxisme.

Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il y avait, dès le début, des faiblesses significatives dans les bases programmatiques de ces partis. Même les directions marxistes en leur sein étaient souvent marquées par le poids de toutes sortes de bagages idéologiques, et en prenant de l’influence, ces partis commencèrent à devenir un pôle d’attraction pour toutes sortes de réformistes bourgeois qui étaient franchement hostiles au marxisme. La période d’expansion capitaliste à la fin du 19e siècle créa les conditions pour le développement d’un opportunisme de plus en plus flagrant au sein de ces partis, processus de dégénérescence interne qui allait culminer avec la grande trahison de 1914.

Ceci a conduit beaucoup de courants à prétention politique radicale, se proclamant généralement eux-mêmes communistes, mais profondément influencés par l’anarchisme, à rejeter en bloc toute l’expérience de la social-démocratie, à la dénoncer pour n’être rien d’autre qu’une expression d’une adaptation à la société bourgeoise. Mais c’est ignorer complètement la continuité réelle du mouvement prolétarien et la façon dont il développe la compréhension de ses buts historiques. Tous les meilleurs éléments du mouvement communiste au 20e siècle – de Lénine à Luxemburg et de Bordiga à Pannekoek – sont passés par l’école de la social-démocratie et n’auraient pas existé sans elle. Ce n’est pas un hasard si la méthode a-historique qui conduit à condamner globalement la social-démocratie en arrive très souvent à rejeter Engels, et même le marxisme lui-même, aux poubelles de l’histoire, révélant par là les racines anarchistes de sa pensée.

Contre ceux qui veulent séparer Engels de Marx et le présentent comme un vulgaire réformiste, la polémique d’Engels – dans L’Anti-Dühring en particulier - contre les influences bourgeoises réelles à l’œuvre au sein de la social- démocratie exprime indubitablement une défense fondamentale des principes communistes :

-l’affirmation des contradictions insolubles du capitalisme, qui proviennent de la nature même de la production et de la réalisation de la plus-value ;

-la critique de l’intervention de l’Etat et de la propriété d’Etat qui ne constituent pas une solution à ces contradictions mais le dernier rempart du capitalisme contre elles ;

-le rejet qui s’ensuit du "socialisme d’Etat" et l’insistance sur le fait que le socialisme/communisme exige le dépérissement de toute forme d’Etat ;

-la définition du communisme comme une association de producteurs qui s’est libérée du travail salarié et de la production de marchandises ;

-la réaffirmation des buts les plus élevés du communisme comme étant le dépassement de l’aliénation et le véritable commencement de l’histoire de l’humanité.

Engels n’était pas non plus une figure isolée dans les partis sociaux-démocrates. Une brève étude des travaux d’Auguste Bebel et de William Morris le confirment : ils défendaient qu'il fallait renverser le capitalisme parce que ses contradictions conduiraient à des catastrophes de plus en plus grandes pour l’humanité ; ils rejetaient l’identification entre propriété d’Etat et socialisme ; ils soulignaient la nécessité pour la classe ouvrière révolutionnaire d’établir une nouvelle forme de pouvoir sur le modèle de la Commune de Paris ; ils reconnaissaient que le socialisme implique l’abolition du marché et de l’argent ; ils comprenaient que le socialisme ne peut se construire dans un seul pays mais requiert l’action unifiée du prolétariat mondial ; ils ont fait la critique internationaliste du colonialisme capitaliste et rejeté le chauvinisme national, surtout dans le contexte des rivalités croissantes entre les grandes puissances impérialistes. Toutes ces positions n’étaient pas extérieures aux partis sociaux-démocrates mais étaient l’expression de leur noyau profondément révolutionnaire.

La transformation des rapports sociaux selon les révolutionnaires de la fin du 19e siècle
(Revue internationale 85).

Ce n’est qu’après avoir réglé son compte à la mystification sur la nature capitaliste de la social-démocratie avant 1914 qu’on peut aborder sérieusement l'étude des forces et des limites de la façon dont les révolutionnaires de cette époque ont envisagé la transformation de la vie sociale et l’élimination des problèmes les plus pressants pour l’humanité.

Une des grandes questions pour la pensée communiste au 19e siècle était "la question de la femme". Dès les Manuscrits de 1844, Marx avait soutenu que les rapports entre les hommes et les femmes dans n’importe quelle société constituaient une clé pour comprendre si cette société était proche, ou loin de réaliser la nature profonde de l’humanité. Les travaux d’Engels dans L' Origine de la famille et de Bebel dans La femme et le socialisme analysent le développement historique de l’oppression de la femme, qui franchit une étape fondamentale avec l’abolition de la communauté primitive et l’apparition de la propriété privée et qui est restée sans solution sous les formes les plus avancées de civilisation capitaliste. Cette démarche historique constitue par définition une critique de l’idéologie féministe qui tend à attribuer l’oppression des femmes à un élément inné, biologique chez le mâle humain, et donc comme un attribut éternel de la condition humaine. Le féminisme révèle sa démarche conservatrice, même quand il se cache derrière une critique soi-disant radicale d'une vision du socialisme en tant que transformation "purement économique". Le communisme n’est d’aucune façon une transformation "purement économique". Mais, de même qu'il commence par le renversement politique de l’Etat bourgeois, de même son but ultime de transformation profonde des rapports sociaux implique l’élimination des forces économiques qui sont sous-jacentes au conflit entre les hommes et les femmes et à la transformation de la sexualité en une marchandise.

De la même manière que les féministes accusent à tort le marxisme de "n’être pas allé assez loin", les écologistes, reprenant le mensonge selon lequel marxisme = stalinisme, affirment que le marxisme n’est qu’une idéologie "productionniste" parmi d'autres qui porte la responsabilité de la destruction de l’environnement naturel au 20e siècle. Un même type d'accusation était aussi porté, sur un plan plus philosophique, contre la social-démocratie du 19e siècle dont la méthode était souvent identifiée à un matérialisme purement mécanique, à une "science" non critique qui considérerait l’homme comme en dehors de la nature et traiterait la nature comme le fait le capitalisme : comme une chose morte à acheter, vendre et exploiter. Là aussi, Engels se trouve souvent au rang des accusés. Toutefois même s’il est vrai que ces tendances mécanistes ont existé au sein des partis sociaux-démocrates et ont même prévalu quand le processus de dégénérescence s’est accéléré, leurs meilleurs éléments ont toujours défendu une démarche tout à fait différente. Là, de nouveau, il y a une complète continuité entre Marx et Engels dans la reconnaissance que l’humanité fait partie de la nature et que le communisme conduira à une vraie réconciliation entre l’homme et la nature après des millénaires d’aliénation.

Cette vision ne se limitait pas à un avenir inconcevable et lointain ; dans les travaux de Marx, Engels, Bebel, Morris et d’autres, on trouve un programme concret que le prolétariat devra mettre en œuvre quand il viendra au pouvoir. Ce programme se résume dans l'expression : "abolition de la séparation entre la ville et la campagne". Le stalinisme au pouvoir a interprété cette phrase à sa façon – en justifiant l’empoisonnement de la campagne et la construction d’immenses casernes pour loger les ouvriers. Mais pour les vrais marxistes du 19e siècle, cette phrase n’avait pas pour sens l’urbanisation frénétique de la planète mais l’élimination des villes surpeuplées et la répartition harmonieuse de l’humanité sur l’ensemble du globe. Ce projet est encore plus valable que jamais dans le monde d’aujourd’hui avec ses gigantesques mégapoles et la pollution de l’environnement qui sévit.

La transformation du travail sociaux selon les révolutionnaires de la fin du 19e siècle
(Revue internationale n°86)

En tant qu’artiste qui avait adhéré de tout son cœur au mouvement socialiste, William Morris était bien placé pour écrire sur la transformation du travail dans une société communiste, car il comprenait très bien à la fois la nature démoralisante du travail dans le capitalisme et les possibilités de changement radical par le remplacement du travail salarié par une activité vraiment créatrice. Dans son roman visionnaire : News from nowhere (Nouvelles de nulle part), il est ouvertement dit que "le bonheur sans un travail quotidien heureux est impossible". Cela s’accorde parfaitement avec la conception marxiste de la place centrale du travail dans la vie de l’homme : l’homme s’est fait lui-même grâce au travail, mais il s’est fait dans des conditions qui génèrent son auto-aliénation. De ce fait, le dépassement de l’aliénation ne peut s’accomplir sans une transformation fondamentale du travail.

Le communisme, contrairement à ce que disent certains qui parlent en son nom, n’est pas contre le travail, "anti-travail". Même sous le capitalisme, l’idéologie du "refus du travail" n’est que l’expression d’une révolte purement individuelle de classes ou de couches marginales. Une des premières mesures du pouvoir prolétarien sera d’instaurer l’obligation universelle de travailler. Dans les premières phases du processus révolutionnaire, cela comportera inévitablement un élément de contrainte, puisqu’il est impossible d’abolir la pénurie sans une période de transition plus ou moins longue, période qui impliquera certainement des sacrifices matériels considérables, spécialement dans la phase initiale de guerre civile contre la vieille classe dominante. Mais les progrès sur la voie du communisme seront mesurés à l’aune du degré auquel le travail aura cessé d’être une forme de sacrifice et deviendra un vrai plaisir. Dans son essai Travail utile et travail inutile, Morris identifie les trois principaux aspects du "travail utile" :

-Ce travail est soutenu par "l’espoir de repos" : la réduction de la journée de travail devra être une mesure immédiate de la révolution victorieuse ; autrement, il sera impossible pour la majorité de la classe ouvrière de jouer un rôle actif dans le processus révolutionnaire. Le capitalisme a déjà créé les conditions pour l'application de cette mesure en développant la technologie qui pourra – une fois libérée de la recherche du profit – être utilisée pour réduire largement la quantité de tâches répétitives et désagréables impliquées dans le processus du travail. En même temps, les quantités énormes de forces de travail humain gaspillées dans la production capitaliste – sous la forme de chômage massif ou de travail qui n’a aucun but utilitaire (bureaucratie, production militaire, etc.) – pourront être réorganisées dans la production et les services utiles, et cela permettra aussi de réduire la journée de travail de tous. Des hommes comme Engels, Bebel et Morris faisaient déjà ces observations et elles sont encore plus valables dans la période de décadence du capitalisme.

-Il devra y avoir "l' espoir du produit" : en d’autres termes, les travailleurs s'intéresseront à ce qui est produit, soit parce que c’est essentiel à la satisfaction des besoins humains, soit parce que c’est beau en soi. Déjà au temps de Morris, le capitalisme avait une capacité énorme de sortir des produits minables et sans utilité, mais la production massive, dans le capitalisme décadent, de choses sans intérêt et horribles, a probablement dépassé ses pires cauchemars.

-Il devra y avoir "l'espoir de plaisir dans le travail lui-même". Morris et Bebel insistent sur le fait que le travail devra être accompli dans des conditions agréables. Sous le capitalisme, l’usine est un modèle de l’enfer sur terre ; la production communiste gardera le caractère associé du travail d’usine mais dans un environnement matériel très différent. De même, la division capitaliste du travail – qui condamne tant de prolétaires à accomplir des corvées répétitives et abrutissantes jour après jour – devra être dépassée de façon à ce que chaque producteur profite d’un équilibre entre travail intellectuel et travail physique, puisse se dédier à des tâches variées et, en les accomplissant, développer une variété de dons. De plus, le travail du futur sera libéré du rythme frénétique exigé par la chasse au profit et sera adapté aux besoins humains et aux désirs des hommes. Fourier, avec son pouvoir d’imagination caractéristique, voyait le travail dans ses "phalanstères" fondé sur "l'attirance passionnée" et anticipait le rapprochement entre le travail quotidien et le jeu. Marx, qui admirait beaucoup Fourier, soutenait que le travail réellement créatif était aussi une "affaire rudement sérieuse", ou, comme il le dit dans les Grundrisse, "Un homme ne peut redevenir enfant sans être puéril". Cependant, il continue: "Mais est-il insensible à la naïveté de l’enfant, et ne doit-il pas s’efforcer, à un niveau plus élevé, de reproduire sa vérité?"2. L’activité communiste aura surmonté l’ancienne contradiction entre le travail et le jeu. Ces esquisses de l’avenir communiste n’étaient pas des utopies, puisque le marxisme avait déjà démontré que le capitalisme a créé les conditions matérielles pour que le travail quotidien soit complètement transformé de cette façon et a identifié la force sociale qui sera contrainte d’entreprendre la transformation, précisément parce qu’elle est la dernière victime de l’aliénation du travail.

1895-1905 : la perspective révolutionnaire obscurcie par les illusions parlementaires
(Revue internationale n°88)

La dictature du prolétariat a constitué un concept fondamental du marxisme dès son origine. Les précédents articles ont montré qu'il n'a jamais été une idée statique mais qu'il a évolué et est devenu plus concret à la lumière de la lutte prolétarienne. De même, la défense de la dictature du prolétariat contre les diverses formes d'opportunisme a constitué un élément constant dans le développement du marxisme. Ainsi, basant ses arguments sur l'expérience de la Commune de Paris, Marx a fait une critique cinglante de la notion lassallienne d'un "Etat du peuple" mis en avant dans le Programme de Gotha du nouveau Parti ouvrier social-démocrate en Allemagne.

En même temps, puisque la perspective du pouvoir prolétarien est en lutte constante contre l'idéologie dominante, cela implique également de lutter contre l'impact de cette idéologie, y compris sur les fractions les plus lucides du mouvement ouvrier. Même après l'expérience de la Commune de Paris par exemple, Marx en personne a fait en 1872 un discours au Congrès de l'Internationale à La Haye dans lequel il suggérait que, dans certains pays au moins, le prolétariat pourrait accéder au pouvoir de façon pacifique grâce à l'appareil démocratique de l'Etat existant.

Dans les années 1880, le parti allemand devenu le parti le plus important du mouvement international, avait été mis hors-la-loi par Bismarck ; cela l'a aidé à préserver son intégrité politique. Mais même quand des concessions à la démocratie bourgeoise persistaient, la vision qui prévalait était que la révolution prolétarienne requerrait nécessairement le renversement de la bourgeoisie par la force et la leçon fondamentale de La Commune - selon laquelle l'appareil d'Etat existant ne pouvait pas être conquis mais devait être détruit de fond en comble - n'avait pas été oubliée.

Cependant, durant la décennie suivante, la légalisation du parti, l'arrivée d'intellectuels petits-bourgeois et, surtout, la spectaculaire expansion du capitalisme et le gain qui s'en est suivi de réformes conséquentes pour la classe ouvrière ont fourni le terrain au réformisme au sein du parti qui a pris une forme plus définie. La tendance "socialiste d'Etat" autour de Vollmar et les théories révisionnistes de Bernstein en particulier cherchaient à persuader le mouvement socialiste d'abandonner ses positions en faveur d'une révolution violente, et de se déclarer ouvertement comme parti démocratique réformiste.

Dans un parti prolétarien, la pénétration ouverte d'influences bourgeoises comme celles-là rencontre inévitablement une forte résistance de la part de ceux qui représentent le cœur prolétarien de l'organisation. Dans le parti allemand, les tendances opportunistes ont été combattues de la façon la plus notoire par Rosa Luxemburg dans sa brochure Réforme sociale ou révolution ?, mais le développement de fractions de gauche était un phénomène international.

De plus, les luttes menées par Luxemburg, Lénine et d'autres ont semblé l'emporter. Les révisionnistes furent condamnés non seulement par "Rosa la rouge" mais aussi par "le pape" du marxisme, Karl Kautsky.

Néanmoins, les victoires de la gauche se sont avérées plus fragiles qu'il n'y paraissait. L'idéologie démocratiste s'était infiltrée dans l'ensemble du mouvement et même Engels n'en fut pas épargné. Dans son introduction de 1895 au livre de Marx Les luttes de classe en France, Engels soulignait avec justesse qu'avoir recours aux barricades et aux combats de rue ne suffisait plus désormais pour renverser l'ancien régime, et que le prolétariat devait construire un rapport de forces de masse en sa faveur avant de s'engager dans la lutte pour le pouvoir. Ce texte fut déformé par la direction du parti allemand afin de faire apparaître qu'Engels était opposé à toute forme de violence prolétarienne. Mais comme Rosa Luxemburg l'a montré, les opportunistes purent faire cela parce qu'il y avait vraiment des faiblesses dans l'argument d'Engels : la construction de la force politique prolétarienne était plus ou moins identifiée à la croissance graduelle des partis sociaux-démocrates et de leur influence sur l'arène parlementaire.

Cette orientation du gradualisme parlementaire a été théorisée par Kautsky en particulier qui s'était bien opposé aux éléments ouvertement révisionnistes, mais défendait de plus en plus une position de "centre" conservateur qui accordait plus de valeur à ce que le parti paraisse uni qu'à sa clarté programmatique. Dans ses ouvrages de base comme La révolution sociale Kautsky identifiait la prise du pouvoir par le prolétariat à l'accession à la majorité parlementaire, même s'il disait clairement que dans une telle situation, la classe ouvrière devait se préparer à réprimer la résistance de la contre-révolution. Cette stratégie politique allait de pair avec une attitude "réaliste" sur le plan économique qui perdait de vue le véritable contenu du programme socialiste - l'abolition du salariat et de la production marchande- et voyait le socialisme comme une régulation de la vie économique par l'Etat.


L'article du prochain numéro résumera le deuxième volume de la série qui couvre la période allant de 1905 à la fin de la grande vague révolutionnaire internationale. Il commencera par montrer comment la question de la forme et du contenu de la révolution fut clarifiée à travers un âpre débat sur les nouvelles formes qui commençaient à émerger dans la lutte de classe, alors que le capitalisme approchait le point culminant entre sa phase d'ascendance et celle de sa décadence.


CDW


1 Marx à Johann Becker, 17 avril 1867 ("missile" est en anglais dans le texte).

2 Marx, Grundrisse – 1. Chapitre sur l’argent, éd. 10/18, p78,