Les confusions politiques de la "Communist Workers' Organisation"

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Dans le texte "Le CWO et les leçons du regroupement des révolutionnaires" (Rint. 9), nous avons vu comment les positions sectaires adoptées par le CWO le menaient à la désintégration organisationnelle et à un isolement grandissant du mouvement révolutionnaire. Nous allons examiner maintenant comment cet isolement renforce un certain nombre de confusions théoriques importantes qui sont autant de signes de l'impasse politique dans laquelle s'est enfermé le CWO.

Nous ne pouvons nous étendre ici sur toutes les différences que nous avons avec le CWO. En particulier, nous devrons laisser la question des fondements économiques de la décadence à une date ultérieure, tout en reconnaissant pleinement l'importance de discuter de cette question au sein du mouvement ouvrier. Nous n'aborderons pas non plus la question générale de l'organisation des révolutionnaires, parce que nous avons déjà publié une longue critique des conceptions organisationnelles du CWO (WR 6 et RI 27 et 28 ; "Le CWO et la question de l'organisation"). Nous nous occuperons essentiellement des questions soulevées par la "critique" du CWO au CCI ("Les convulsions du CCI" - Revolutionary Perspectives n°4). Cependant, nous ne nous limiterons pas à ce texte. Les "convulsions" qui sont supposées être une explication des relations entre le CCI et le CWO dans le passé et un exposé de la nature "contre-révolutionnaire" du CCI, constituent un bon point de départ pour une critique des erreurs du CWO, parce que c'est une expression significative de l'irresponsabilité et de l'incohérence croissantes de ce groupe.

Les convulsions de qui ?

Nous n'entendons pas disséquer ce texte dans ses moindres détails. En effet, nous avons déjà répondu à la partie du texte qui constitue la version CWO des rapports entre le CWO et le CCI dans l'article de la Rint n°9, qui faisait un bilan de toute l'expérience et en tirait les leçons pour le regroupement des révolutionnaires. Et la récente scission du CWO a succinctement montré que c'est le CWO et non le CCI, dont les pratiques organisationnelles conduisent à toutes sortes de convulsions. De même il serait futile d'essayer de réfuter chaque attaque faite au CCI dans cet article, la plupart étant, si manifestement absurdes qu'elles peuvent être rejetées par une lecture, même superficielle, des textes du CCI. Par exemple, le CCI est accusé (RP n°4, pages 41-42) de voir les causes de la défaite de la Révolution Russe, non pas dans le reflux de la vague révolutionnaire mondiale mais dans "les erreurs idéologiques des ouvriers russes". Et pourtant, chacun des textes produits par le CCI sur la question russe insiste sur le fait que l’ensemble de l’expérience russe ne peut être compris que si on la replace dans le contexte international : on n'a qu'à se référer par exemple à l'article "la dégénérescence de la révolution russe" (Rint n°3), à la plateforme du CCI, etc.

Des accusations inconsidérées et sans fondement de cette sorte, faites sans références exactes, n'ont pas leur place dans la discussion sérieuse entre révolutionnaires. Ce comportement renforce aussi notre conviction que les attaques du CWO aux positions du CCI servent surtout à mettre en lumière les aberrations du CWO lui-même. Nous aborderons trois points importants dans ce débat :

  • La crise, l'intervention, le regroupement.
  • -La compréhension de la nature de classe des organismes politiques.
  • La Révolution Russe et la période de Transition.

La crise, l’intervention et le regroupement

Beaucoup des accusations contre le CCI sur ces questions ont été traitées dans l'article "Le CWO et la question de l'organisation", aussi nous n'entrerons pas très en détail là-dessus. Mais en bref, le CWO affirme la chose suivante : le CCI n'a pas une vision de la crise présente du capitalisme comme d'un processus qui évolue graduellement vers un effondrement et vers une situation révolutionnaire. Ceci parce que nous adhérons à la théorie Luxemburgiste sur "l'opération de la loi de la valeur" (affirmation naïve, puisque la théorie luxemburgiste de l'accumulation et de la crise se base fermement sur la vision marxiste du système salarié en tant qu'expression de la généralisation de la loi de la valeur). De plus, nos erreurs en économie seraient étroitement liées à notre conception "volontariste" de l'organisation : "pour le CCI, parce que les marchés sont saturés, la crise est là et ne s'approfondira pas plus, ne gagnant qu'en extension. Donc, pour lui, les conditions objectives de la révolution sont déjà avec nous. Ce qui manque c'est l'instrument indispensable. Et le CCI croit qu'il est l'instrument indispensable, et que sa propagande apportera au prolétariat la volonté subjective" (RP n°4, page 38).

En réponse à cette grossière déformation de notre perspective, qu'on nous laisse dire avant tout que se baser sur l'analyse luxemburgiste de la crise ne signifie pas que l'approfondissement de la crise ne puisse être saisi comme un processus. Quand nous disons que le marché mondial est saturé, nous n'entendons pas que tous les marchés du monde sont absolument saturés : ce serait un non-sens car il ne pourrait pas y avoir d'accumulation du tout. Ce que nous disons en réalité, c'est que le marché est saturé, relativement aux besoins d'accumulation du incapacité du marché mondial à s'étendre de manière progressive "au rythme de la capacité de la production" implique que les conditions objectives de la révolution prolétarienne existent depuis 1914 ; mais cela ne veut sûrement pas dire que la révolution est possible dans n'importe quelle conjoncture.

La défaite de la vague révolutionnaire de 17-23 a signifié que cette perspective était reportée pour des dizaines d'années que l'humanité était condamnée à vivre des années la barbarie. Aujourd'hui, le resurgissement de la crise économique et le réveil de la lutte de classe dans le monde entier ouvrent de nouveau la perspective révolutionnaire.

Mais cela ne signifie pas que la crise a atteint son point le plus profond, ou que nous sommes à la veille d'une situation révolutionnaire imminente (voir par exemple les arguments contre l'activisme et le volontarisme dans l'article "Le premier Congrès du CCI" – Rint.5). Le CCI a souligné maintes et maintes fois que la crise présente du système serait un processus long, saccadé, irrégulier et graduel. Ceci parce que le capitalisme a découvert des palliatifs aux effets de la saturation du marché : étatisations, mesures fiscales, secteurs improductifs, économie de guerre, guerres localisées, etc. et peut ainsi éviter l'effondrement brusque du type déclin de 1929. C'est précisément parce que la crise s'approfondit de cette façon que le prolétariat pourra consolider sa force à travers toute une série de luttes, à travers lesquelles il développe la conscience subjective nécessaire pour un assaut politique contre l'ensemble du système. Ce sera un processus dur et pénible dans lequel la classe acquérra une compréhension de sa situation à la dure école de la lutte elle-même. Tant que la classe ne développera pas sa compréhension subjective de cette façon, l'intervention des révolutionnaires gardera un impact relativement faible.

Rien ne peut être plus étranger à nos positions que l' idée selon laquelle tout ce qui manque aujourd'hui c'est que le CCI bondisse sur la scène et "démystifie" la classe et la conduise à la Révolution. Cela serait une prétention absurde de la part d'une organisation qui regroupe une poignée de révolutionnaires ; mais, de toutes façons, ce n'est tout simplement pas notre rôle de "sauver" la classe et ce ne sera pas le rôle du Parti demain. En fait, c'est parce que le CWO a lui-même une vision proche du volontarisme et du substitutionnisme qu'il la"voit" partout ailleurs et chez d'autres.

Pour lui, dans une situation objectivement révolutionnaire, "les communistes essayeront par leur exemple et leur propagande, de diriger cette activité dans la direction du communisme" (RP.4, page 38). L'erreur, c'est que les communistes ne "dirigent" pas la classe ouvrière vers le communisme. Ni aujourd'hui, ni demain, l'organisation des révolutionnaires n'a pas la tâche d'organiser, de démystifier, ou de diriger la classe. L'organisation communiste est un facteur actif dans l'auto organisation et l'autodémystification de la classe. Cela, nous l'avons dit des centaines de fois dans tous nos écrits sur la question de l'organisation : voir par exemple la partie sur l'organisation dans la plateforme du CCI.

Il en découle que, contrairement a ce que dit le CWO (RP.4, page 38) le CCI n'est pas engagé dans l'aventure opportuniste de se poser comme Parti avant que les conditions objectives pour sa constitution réelle ne soient remplies. Le Parti de demain émergera pendant le cours de l'ascension longue et difficile du prolétariat vers sa conscience. Mais ce que le CWO persiste à ne pas comprendre, c'est que le Parti n'est pas un produit automatique ou mécanique de la lutte de classe : ses fondements doivent être consciemment et méthodiquement élaborés par les fractions révolutionnaires qui le précèdent. Et, dès que les possibilités pour un tel travail sont ouvertes par la montée de la lutte de classe, les révolutionnaires sont confrontés à la responsabilité de commencer à s'engager dans le processus qui mène à la constitution du Parti, même si c'est une tâche extrêmement longue et ardue.

En termes concrets, cela signifie travailler au regroupement des révolutionnaires au niveau mondial aujourd'hui. Le CWO, en tout état de cause, ne pense pas que ce soit le moment pour un tel regroupement (RP.4 page 38) et, en fait, le CWO ne fait pas que choisir d'attendre passivement une organisation révolutionnaire internationale sortie du néant, son attitude sectaire actuelle l'oblige à se tourner contre toute tentative de regroupement principiel aujourd'hui. Ce qui amène simplement à mettre en évidence le fait que les révolutionnaires aujourd'hui doivent choisir entre : soit être un facteur actif dans le processus qui mènera à la constitution du Parti, soit en être une entrave, être un obstacle sur le chemin du mouvement révolutionnaire. Il n'y a pas de troisième voie.

La nature de classe des organisations politiques

  • "L'histoire est donc affranchie de son caractère de Masse, et la Critique qui prend des libertés avec son objet crie à l' histoire : c'est de telle et telle manière que tu dois être déroulée !" - Marx- Engels, "La Sainte Famille".

A en croire le CWO, les erreurs du CCI sur la crise et l'intervention sont des "lignes de démarcations" et non pas des frontières de classe. Ce qui révèlerait vraiment que nous sommes une organisation du capital, ce sont les positions que nous défendons sur la révolution russe et sur la période de transition dont les leçons sont tirées essentiellement de la révolution russe.

"En termes concrets, ils (le CCI) sont capitalistes parce que :

  • ils défendent la Russie capitaliste d'Etat après 1921 ainsi que les Bolcheviks ;
  • ils soutiennent qu'un gang capitaliste d'Etat comme l'était l'opposition de gauche trotskyste était un groupe prolétarien ;
  • ils défendent l'idée que la classe ouvrière, dans la révolution, doit composer avec les classes capitalistes que sont les paysans et la bourgeoisie internationale."(RP4, page42-43).

Ce passage remarquable montre clairement que le CWO ne sait pas comment on détermine la nature de classe d'une organisation politique. Prétendre que le CCI "défend" la Russie après 21 est la marque d'une confusion. Premièrement, cela obscurcit le problème global qui consiste à analyser la dégénérescence de la révolution, en confondant l'Etat et le Parti, comme si les deux étaient identiques tout au long du processus (cette confusion réapparaît dans leur texte sur la Révolution Russe, comme nous le verrons).

Plus important encore, l'accusation est basée sur l'idée (si chère aux trotskystes) que les révolutionnaires doivent se plonger dans le passé et prendre position sur des questions qui n'avaient pas été encore clarifiées par le mouvement révolutionnaire (la question de la défense ou non de la Russie n'a été tranchée que bien après que la Révolution soit morte). Pour les marxistes, le programme communiste est le produit vivant des luttes passées de la classe ouvrière, une synthèse de toutes les leçons que la classe a apprises au fil de décennies de défaites, d'erreurs et de victoires. C'est quelque chose qui est sécrété à travers le processus historique, et les révolutionnaires sont à tout moment une partie de ce processus. Il n'est pas possible aux révolutionnaires de se poser hors de ce processus et de regarder les évènements passés en termes de : "Ce qu'ils auraient fait" s'ils avaient été là. De telles questions n'ont pas de sens, parce que les révolutionnaires aujourd'hui ne sauraient pas ce qu'ils savent si la classe n'avait pas fait l'expérience de ces luttes et n'était devenue consciente des leçons de ces expériences en y participant. Les révolutionnaires ne peuvent avoir la clarté qu'ils ont aujourd'hui qu'à cause des erreurs et des défaites d'hier ; ce n'est pas une solution que de revenir sur ces défaites en se projetant dans le passé. Le fondement même de la question: "Qu'aurions-nous fait ?", c'est une vision idéaliste du développement de la conscience révolutionnaire, posant la clarté communiste existant dans un éther intemporel, hors du mouvement historique réel de la classe. Bien sûr, les révolutionnaires peuvent analyser le passé et reconnaître les fractions et tendances qui ont exprimé le mieux les nécessités du prolétariat à l'époque, et critiquer les erreurs et les confusions d'autres tendances. Mais ils le font dans le but de clarifier les leçons pour aujourd'hui, pas pour engager de puériles "empoignades" avec les fantômes des traîtres du passé.

A nouveau, l'affirmation du CWO suppose que lorsque les révolutionnaires comprennent qu'une organisation prolétarienne avant eux a pu commettre de profondes erreurs, voire des crimes, ils défendent peu ou prou ces crimes ; en d'autres termes, si le CCI affirme que le Parti Bolchevik, bien qu'en dégénérescence en 1921, n'était pas encore une organisation bourgeoise, alors, il doit "défendre" toutes les actions et politiques contre-révolutionnaires des bolcheviks de cette période : Kronstadt, Rapallo , le Front Unique, etc.. Là encore, notre condamnation sans équivoque de cette politique est attestée par n'importe quel texte de nos publications. Le problème du CWO est qu'il ne comprend pas les critères pour juger précisément du passage d'une organisation prolétarienne dans le camp bourgeois. Cela vaut aussi bien pour son appréciation du Parti Bolchevik, que du CCI. Il n'appartient pas seulement aux révolutionnaires de "juger" de la mort d'une organisation prolétarienne. Cela ne peut être tranché qu'à la lumière de grands évènements historiques : guerres mondiales ou révolutions, qui ne laissent aucun doute sur le camp auquel ils appartiennent. Cela ne saurait être l'affaire d'une "addition au hasard" des positions politiques, l'histoire ayant montré qu'une organisation révolutionnaire peut très bien apporter une contribution vitale au mouvement ouvrier, tout en étant profondément dans l'erreur sur des points cruciaux. Ce fut le cas des Bolcheviks en 1917 (luttes de libération nationale, par exemple) et de Bilan dans les années 30 qui maintenait une position erronée sur le Parti et les syndicats, et même sur l'analyse exacte de l'économie russe. Mais, quand un organisme auparavant prolétarien abandonne ouvertement la position internationaliste, il peut être déclaré définitivement mort pour la classe ouvrière. C'est pourquoi les révolutionnaires disaient que la social-démocratie en 1914 ou le trotskysme en 1939, étaient passés une fois pour toutes dans le camp bourgeois, ayant tous deux participé à la mobilisation de la classe dans le carnage impérialiste mondial. C'est aussi pourquoi l'adoption de la théorie du "socialisme dans un seul pays" a signifié l'abandon définitif de la révolution internationale par les PC, et a démontré qu'ils étaient devenus les défenseurs du capital national et rien d'autre.

D'après le CWO, l'écrasement de l'insurrection de Kronstadt par les Bolcheviks "a placé les Bolcheviks en dehors de la révolution et en a fait une organisation contre-révolutionnaire". (RP.4 page 22). A première vue, il pourrait sembler que la répression physique d'un soulèvement ouvrier soit suffisante pour prouver qu'un parti n'est plus dans le camp prolétarien, mais nous devons garder à l'esprit que le soulèvement de Kronstadt était un évènement sans précédent : les ouvriers se soulèvent contre "l'Etat Ouvrier" et le parti communiste qui le contrôlait. En réprimant la révolte, les Bolcheviks ont sans aucun doute précipité leur propre fin en tant que parti révolutionnaire, mais ils n'abandonnèrent pas pour autant un principe bien établi comme l'opposition à la guerre impérialiste. Au contraire, leur réponse au soulèvement était la conséquence logique des idées défendues par l'ensemble du mouvement ouvrier de l'époque : l'identification entre Etat et dictature du prolétariat et la prise en charge du pouvoir d'Etat par le Parti. L'insurrection de Kronstadt a produit un tel désarroi au sein du mouvement ouvrier (Gauche communiste comprise) précisément parce que le mouvement n'avait pas de critères pour comprendre une telle situation.

Au contraire de ceci, la théorie du socialisme en un seul pays était un rejet explicite de tout ce que les Bolcheviks avaient défendu en 17, et fut dénoncée comme tel par les fractions révolutionnaires de l'époque. Aussi criminelle que soit la réponse des Bolcheviks à l'insurrection de Kronstadt, nous ne pensons pas que ce fut la preuve définitive de leur passage dans le camp bourgeois[1] Les évènements de Kronstadt sont une manifestation violente de la gravité et de la profondeur du processus de régression et de dégénérescence dans lequel s'est trouvé engagée la révolution d'Octobre et le Parti Bolchevik. Mais aussi bien la Révolution et le Parti, à l'intérieur comme à l'extérieur de la Russie, contenaient encore en eux des forces vivantes de la classe capables de réactions de classe et qui se sont manifestées effectivement dans ce dernier combat inégal mais décisif : révolution internationale ou intérêt national (socialisme en un seul pays). En prenant Kronstadt comme le point de la mort, on ne comprend pas le sens de luttes épiques qui ont secoué et bouleversé jusqu'à leurs fondements le Parti Bolchevik, l'I.C. et tout le mouvement révolutionnaire international de 1921 à 1927. Le radicalisme verbal sur 21 ne sert finalement au CWO que de prétexte pour ignorer les évènements ultérieurs et pour s'épargner la peine de les analyser et de les comprendre.

Nous pensons aussi que la caractérisation de l'"Opposition de Gauche "comme un" gang du capitalisme d'Etat" depuis le début est une simplification grossière ; cependant, nous ne pouvons en débattre ici (voir la partie de l'article "La Gauche Communiste en Russie 1918-1930" Rint n°9). Nous préférons traiter de l'affirmation selon laquelle le fait de dire que les Bolcheviks étaient encore dans le camp prolétarien après 21 ou que l'Opposition de Gauche en 23 était un courant prolétarien, fait du CCI un groupe bourgeois.

Comme nous l'avons dit, les révolutionnaires ne dénoncent pas une organisation comme étant bourgeoise avant qu'elle n'ait ôté tout doute possible en abandonnant clairement le terrain international de la classe ouvrière, ce qui en fait une expression du capital national. Un groupe peut avoir bon nombre de confusions, mais s'il appelle au défaitisme révolutionnaire contre la guerre impérialiste, s'il défend la lutte autonome du prolétariat contre le capital national, il doit être considéré comme faisant partie du mouvement ouvrier. Il ne fait aucun doute que le CCI défend cette perspective internationaliste. Ainsi, même si la question de "1921" était une frontière de classe, cela ne suffirait pas à qualifier le CCI de contre-révolutionnaire. De la même façon, même si le CCI avait des confusions dangereuses sur le problème de la période de transition, ce n'est que dans une période révolutionnaire, quand toutes les frontières de classe sur cette question sont clairement tracées que l'on peut dire que les confusions d'un groupe sur ce point l'ont finalement conduit dans le camp ennemi. Porter un tel jugement à l'avance, c'est abandonner la possibilité de convaincre une organisation prolétarienne de ses erreurs, et aussi longtemps qu'une organisation est dans le camp ouvrier, elle est capable de corriger ses erreurs, ou au moins, de produire des fractions qui adopteront une position révolutionnaire.

Mais en tous cas, la question de "21" ne saurait être par définition une frontière de classe (et bien sûr, nous pensons que c'est le CWO et non le CCI qui souffre d'une plus grande confusion sur la période de transition, ainsi que nous le verrons). Les révolutionnaires élaborent des positions communistes, des frontières de classe sur la base de l'expérience passée de la classe, dans le but, non pas de juger rétrospectivement le passé, mais de dresser des poteaux indicateurs pour les luttes présentes et à venir de la classe. Ainsi, la question de la défense de la Russie est devenue, à travers une série d'évènements cruciaux, une frontière de classe écrite en lettres de sang. Cela à cause de son lien direct avec la question clef de l'internationalisme. La deuxième guerre mondiale a montré une fois pour toutes que la défense de l'URSS ne pouvait que conduire à la défense de la guerre impérialiste. Au début des années 20, cette question avait encore à être clarifiée dans le mouvement ouvrier, mais par la suite, la non-défense de l'URSS devient la pierre angulaire de toute perspective révolutionnaire.

Mais alors qu'il n'y a de place pour aucune ambiguïté sur cette question fondamentale, il est impossible de voir comment le problème de la date exacte du passage de l'Etat russe et/ ou des PC à la contre-révolution, pourrait être une frontière de classe aujourd'hui. Le CWO n'avance aucun argument pour expliquer qu'un groupe qui considère que les PC sont morts disons en 26 ou 28 ou que l'Opposition de Gauche de 1923 avait un caractère prolétarien, est un groupe qui défend le capitalisme aujourd'hui. Cela signifie-t-il qu'un tel groupe appelle au front unique avec les PC et les trotskystes ou à la défense de la Russie ? Bien sûr que non. La dénonciation du caractère bourgeois des PC, des trotskystes et de la Russie aujourd'hui sont de véritables frontières de classe parce qu'elles découlent d'une compréhension de la dégénérescence de la Révolution Russe. Ce sont des frontières de classe parce qu'elles ont une influence directe sur les positions que prendront les révolutionnaires, dès aujourd'hui et dans le futur, dans les moments cruciaux de la lutte de classe. Mais, que l'on considère comme date de la mort des PC, 1921, 23, 26 ou 28 est tout à fait secondaire pour la défense de ces frontières de classe.

Peut-on imaginer, par exemple, les conseils ouvriers de demain, dépensant autant d'énergie à débattre du passage des PC dans le camp ennemi qu'ils en utiliseront à chercher les moyens de détruire leur influence réactionnaire sur la classe ouvrière ? Non. Inventer des frontières de classe sur chaque aspect de l'interprétation historique ne sert qu'à détourner l'attention des problèmes réels auxquels s'affronte la classe. A moins de définir les frontières de classe à partir de critères très stricts, on en arrive à en faire ce que bon nous semble ou ce que ses intérêts de petite secte exigent. Après tout, pourquoi restreindre les frontières de classe à la date de la mort du bolchevisme ? Pourquoi ne pas dresser une frontière de classe à propos du passage définitif de l'anarcho-syndicalisme dans le camp bourgeois, ou ne pas prôner la séparation organisationnelle sur la question de quand le blanquisme a cessé d'être un parti du mouvement ouvrier, ou encore si oui ou non Pannekoek a eu raison de quitter la social-démocratie hollandaise en 1907 ? Pourquoi vraiment ne pas mettre autant de frontières de classe qu'on le veut, surtout si cela sert à faire de vous "le seul et l'unique" défenseur du programme communiste intégral...

Puisque le CWO n'a pas de critères clairs pour déterminer de la nature de classe d'une organisation, ses accusations à l'égard du CCI sont tout à fait inconsistantes. Dans l'article "Convulsions ...", il n'apparaît pas clairement si les groupes du Courant International ont jamais été une partie du prolétariat, et pourtant, nous trouvons l'idée que "ceux qui allaient former le CWO ont repris beaucoup d'idées positives de RI" (RP 4, page 36). Des idées positives ? Reprises d'une organisation contre-révolutionnaire ? Et, si le Courant était auparavant prolétarien et qu'il soit passé dans le camp bourgeois, quand et pourquoi cela s'est-il passé ?

Et si la position du CCI sur l'Etat (c'est-à-dire que l'Etat et la dictature du prolétariat ne sont pas identiques) et sur "1921" en font un organe contre-révolutionnaire aujourd'hui, pourquoi le CWO reconnaît-il (cf. RP 5) les précurseurs du CCI -Bilan et d'Internationalisme- comme des organisations communistes, alors que tous deux défendaient une position sur l'Etat dans la période de transition qui est précisément la base de la position majoritaire dans le CCI aujourd'hui ? (De même que pour la mort de l'internationale Communiste, la Gauche Italienne avait coutume de la situer en ... 1933 !). Quels évènements fondamentaux dans la lutte de classe depuis les années 40 ont donc finalement clarifié la question de l'Etat dans la période de transition, à tel point que quiconque défend aujourd'hui les positions de Bilan et d'Internationalisme est contre-révolutionnaire ? Peut-être que le CWO considère que cet évènement fondamental n'est autre que l'apparition du CWO, qui a tranché tous les problèmes une fois pour toutes ? Mais, en réalité, des questions aussi cruciales ne peuvent être définitivement tranchées que par la lutte révolutionnaire de toute la classe ouvrière.

La période de transition et la Révolution Russe

Les erreurs du CWO sur la période de transition sont intimement liées à son incompréhension de la Révolution Russe, et l'étendue de sa confusion sur les deux questions a été péniblement exposé dans sa récente oeuvre sur la Révolution Russe "Révolution et Contre-révolution en Russie 1917-23" (RP 4). L'essence de sa confusion peut se résumer dans sa réaction à l'affirmation du CCI selon laquelle :

  • "...L'opération de la loi de la valeur est le produit de l'ensemble du monde capitaliste et ne peut en aucune façon et par aucun moyen être éliminée dans un seul pays (ni même dans un des pays les plus développés) ou dans un ensemble de plusieurs pays". (Rint.3 page 23 -"La Dégénérescence de la révolution russe".)

C'en est trop pour le CWO. Pour lui, cela ne peut que signifier que le CCI défend le capitalisme d'Etat, ou l'autogestion pendant la révolution (RP 4, page 40). Le CWO cependant, ne réussit pas à répondre clairement à la question : la loi de la valeur peut-elle, oui ou non, être abolie dans un seul pays ? Un mode de production communiste peut-il, oui ou non, être réalisé en un seul pays ? Le CWO ne répond pas. Mais ailleurs, il apparaît vraiment qu'il croit que le travail salarié, la loi de la valeur, en bref le capitalisme, peuvent être abolis dans le cadre national. L'article de RP, publié dans Worker's Voice n°15 parle de la construction d'"économies communisées" dans des bastions prolétariens et en général, le CWO semble croire que si un bastion prolétarien se coupe du marché mondial et élimine la forme salaire et l'argent, alors, le mode de production communiste est établi.

Soyons tout à fait clairs à ce propos. L'argent, le salaire, etc., ne sont que des expressions de la loi de la valeur, et à son tour la loi de la valeur est une expression du développement insuffisant, de la fragmentation des forces productives. En somme, une expression de la domination de la pénurie sur l'activité productive des hommes. L'élimination de certains aspects à travers lesquels s'exprime la loi de la valeur ne signifie pas l'élimination de la loi de la valeur elle-même, ce qui ne peut avoir lieu que dans une société d'abondance. Et une telle société ne peut être construite qu'à une échelle mondiale. Même si les ouvriers au sein d'un bastion révolutionnaire éliminaient l'argent et l'échange et distribuaient directement tous les produits à la population, nous devrions encore appeler le mode de production au sein du bastion un mode de production régi par la loi de la valeur parce que tout ce que les ouvriers feraient ou seraient capables de faire serait largement déterminé par leurs relations avec le monde capitaliste extérieur. Les ouvriers seraient encore soumis à la domination, à l'exploitation du capital global. Ils ne feraient que socialiser la misère dans le cadre permis par le blocus capitaliste, parce que jamais un mode de production communiste ne peut appeler une telle misère : la faim, la queue devant les boulangeries, les inévitables marchés noirs, etc.. Une économie "communiste" ce serait mentir à la classe ouvrière et la détourner de sa lutte. Dans une telle situation, la question n'est pas à préconiser une "défense" du capitalisme d'Etat ou de l'autogestion ; la question c'est d'appeler le capitalisme, et de clarifier ainsi le contenu de la lutte du prolétariat contre le capitalisme, à l'intérieur et à l'extérieur de ses bastions. Autrement dit, le mot d'ordre des révolutionnaires sera : continuer à combattre les capitalistes, exproprier la bourgeoisie, détruire le salariat, mais ne jamais entretenir l'illusion que ce combat peut être achevé dans un bastion isolé.

Seule l'extension internationale de la révolution peut répondre à un problème posé dans un bastion, et donc tout doit être subordonné à cette tâche.

L'extension de la révolution est fondamentalement une tâche politique. Le CWO fustige le CCI qui maintient que les tâches politiques de la révolution précèdent et conditionnent le programme économique du prolétariat. Pour lui, les deux aspects sont simultanés : "A aucun moment, dans la réalisation du communisme, les tâches politiques ne peuvent être séparées des tâches économiques, les deux doivent être réalisées simultanément..." (Plateforme du CWO).

Malheureusement, cette position révèle une incompréhension fondamentale de la nature même de la révolution prolétarienne. En tant que classe exploitée, sans propriété, la classe ouvrière ne peut avoir aucune base économique à partir de laquelle sauvegarder sa révolution. Les seules garanties que peut avoir la révolution prolétarienne sont essentiellement politiques : la capacité de la classe à s'auto organiser et à combattre consciemment pour ses buts. Le prolétariat ne peut acquérir une position de force "au sein" du capitalisme, en gagnant graduellement l'industrie et ensuite en s'emparant du pouvoir politique. Au contraire, il doit d'abord détruire l'appareil politique de la bourgeoisie, établir sa domination et ensuite lutter pour la réalisation de son programme social : la construction d'une société sans classe. Le CWO semble d'accord pour dire que le prolétariat doit d'abord prendre le pouvoir politique avant de pouvoir transformer les rapports de production, puisqu'il dénonce l'autogestion comme une mystification capitaliste. Tout cela est très bien, mais pour le CWO, la défense des principes semble s'arrêter aux frontières nationales. Pour lui, une fois que le prolétariat a pris le pouvoir politique dans un pays, les tâches politiques et économiques deviennent soudain, simultanées, et les rapports sociaux communistes peuvent être construits dans le cadre d'un marché mondial capitaliste.

...Mais l'économie capitaliste est mondiale et le prolétariat est une classe mondiale. Cela signifie que la condition minimum pour la création de rapports sociaux communistes est la conquête du pouvoir à un niveau mondial par le prolétariat. Contrairement aux affirmations du CWO (RP 4 page 34), des bastions prolétariens isolés ne peuvent être "sauvés pour le communisme" par une série de mesures économiques. Le seul moyen de "sauver" la révolution, c'est l'activité politique indépendante d'une classe qui s'efforce consciemment d'étendre son pouvoir à l'ensemble du monde. Il n'y a rien d'autre pour éviter à la classe la défaite ; et c'est pourquoi la révolution russe ne pouvait laisser à la classe de soi-disant "acquis matériels" en dépit des stupides falsifications des trotskystes.

Cependant, le vague espoir de trouver des garanties économiques a indubitablement conduit le CWO à présenter une image de la révolution russe qui n'est pas complètement dégagée de l'empreinte du trotskysme, qui, à son tour, ne l'est pas du Parti Bolchevik dégénérescent. Il présente ainsi une image complètement déformée de la Russie des années 17-21. Le fait que sous la pression de l'isolement économique et de la destruction, l'Etat des Soviets ait été amené à suspendre les salaires et les formes monétaires (la période du "communisme de guerre") est vu comme "une étape vers le démantèlement du capitalisme et le commencement de la construction du communisme" (RP.4 page 13).

Nous voyons bien là la confusion du CWO dans toute sa splendeur. Pour lui, le communisme de guerre était vraiment "le communisme"par certains aspects ; c'est souligné par le fait qu'ils disent que le capitalisme est restauré en Russie en 21 (RP.4 page 25).

Quelqu'un dont le soutien aux Bolcheviks ne s'est jamais démenti : Victor Serge disait du communisme de guerre :

  • "Le communisme de guerre pourrait être défini comme suit : premièrement réquisition à la campagne, deuxièmement strict rationnement pour la population des villes qui était divisé en catégories, troisièmement "socialisation" complète de la production et du travail, quatrièmement un système très compliqué de distribution pour les stocks restants et les produits manufacturés, cinquièmement le monopole du pouvoir tendant à se concentrer entre les mains d'un Parti unique et à éliminer toute opposition et sixièmement l'Etat de siège et la Tcheka" (“Mémoires d'un Révolutionnaire" - Chapitre.4).

Nous l'avons déjà dit bien des fois dans le passé, et nous le redisons aujourd'hui : le capitalisme n'a jamais été aboli en Russie, et le Communisme de guerre n'était pas l'abolition des rapports sociaux capitalistes. Même si les mesures économiques imposées pendant cette période avaient été le produit direct de l'activité de masse de la classe ouvrière, cela n'aurait pas éliminé la nature capitaliste de l'économie russe après 17.

Mais la réalité, c'est que presque toutes les mesures économiques du "communisme de guerre" ne furent pas imposées par l'activité autonome de la classe -qui en aurait fait au moins des mesures tendant vers le renforcement du pouvoir politique des ouvriers- mais par un corps se séparant de plus en plus de la classe : l'Etat.

Et ici, nous voyons que l'incapacité du CWO à aborder le problème de l'Etat dans la période de transition le conduit à faire l'apologie des mesures capitalistes d'Etats.

Pour le CWO, l'Etat en Russie, de 17 à 21, était un "Etat prolétarien", et donc les mesures de nationalisation et d'étatisation, prises pendant cette période étaient intrinsèquement des mesures communistes.

  • "Beaucoup de gens voient dans les décrets de nationalisation, une expression logique du capitalisme d'Etat, alors qu'en fait, ils expriment la rupture des Bolcheviks sous la poussée des évènements, d'avec le capitalisme d'Etat. La première tentative de l'Etat pour contrôler le capital a été abandonnée au profit de ce que demandait la classe, à savoir l'expropriation ou les nationalisations. Les ouvriers et les Bolcheviks étaient clairs sur le fait que ce n'était pas les nationalisations dans un sens capitaliste" (RP page 10).

De plus, l'Etat étant un état prolétarien l'incorporation des comités d'usines et des milices ouvrières dans l'appareil d'Etat ne pouvait être que positive pour la classe (RP.4 pages 6 à 8). Même l'identification du Parti avec l'Etat n'est pas vue comme un danger : "A ce moment là, à savoir début 18, cela n'a aucun sens d'essayer de distinguer entre Parti, classe et soviets ; alors que la majorité de la classe a créé des organes d'Etat dans lesquels le Parti, qui a le soutien de la classe, a une nette majorité, c'est tout à fait formaliste de demander "Qui a le pouvoir ?" (RP.4 page 4).

D'ailleurs hormis quelques critiques ici ou là, le CWO présente la majeure partie de ce qui s'est passé en Russie entre 17 et 21 comme une Bonne Chose, et il devient donc assez difficile de comprendre pourquoi les ouvriers russes ont commencé à se révolter contre ce régime d'Etat dans la période 20-21. En dépit de ses fréquentes références à la révolte de Kronstadt, rien, dans les analyses du CWO, ne parvient à cerner ce contre quoi exactement se révoltaient les ouvriers de Kronstadt et qui était, pour une grande part, précisément les soi-disant mesures communistes du prétendu "Etat Prolétarien" !.

Et les implications des analyses du CWO pour la révolution à venir sont réellement troublantes ; parce que si une économie établie dans un bastion est une économie communiste, quel droit les ouvriers auraient-ils de continuer la lutte, l'exploitation ayant été abolie ? Et si l'Etat est véritablement une expression des aspirations communistes de la classe ouvrière, comment celle-ci pourrait-elle refuser de se subordonner à un tel Etat ? Un indice sur la direction que semble prendre le CWO est donné par son affirmation selon laquelle "la discipline du travail en soi, à la condition qu'elle soit menée par des organes propres à la classe, n'est pas un pêché mortel" (RP.4 page 10). Peut-être ! Mais que sont ces "organes propres à la classe" ? Le Sovnarkom ? Le Vesenklass ? L'Armée Rouge ? La Tcheka ? Le CWO est muet à ce propos. Parce qu'il refuse de considérer le problème de l'Etat de la période de transition tel que l'a posé le CCI ainsi que les fractions communistes du passé comme Bilan et Internationalisme. Le CWO reste attaché à beaucoup d'erreurs du mouvement ouvrier de l'époque de la Révolution Russe. Toutes les leçons sur l'Etat à tirer de la Révolution Russe restent incomprises de lui. Pour le CWO comme pour les Bolcheviks, Etatisation par l'Etat "prolétarien" égale socialisation réelle. Les organes de la classe doivent être fusionné dans l'Etat, et ainsi qu'il transparaît de plus en plus dans les écrits du CWO, le Parti se présente comme candidat au pouvoir d'Etat.

Pour nous, s'il y a une leçon fondamentale à tirer de la Révolution Russe, c'est que les révolutionnaires ne peuvent s'identifier et participer qu'aux luttes autonomes de la classe, avant comme après la prise du pouvoir. Les luttes du prolétariat continueront pendant la période de transition ; c'est en fait le seul facteur dynamique menant à l'abolition de la société de classe. Les communistes ne doivent jamais abandonner leur poste dans la lutte de classe même si cette lutte dresse la classe contre l'économie "socialisée" ou contre l'"Etat-Commune". Jamais plus, la classe ne doit subordonner ses luttes à une force extérieure, tel l'Etat, ou déléguer la direction de ses luttes à une minorité, aussi révolutionnaire soit-elle.

La défense, par le CCI, de l'autonomie de la classe, y compris par rapport à l'Etat transitoire, est interprétée par le CWO comme la défense du fait que "La classe ne détient pas le pouvoir d'Etat, mais donne son soutien à un Etat inter-classiste" (RP.4 page 42). En fait, le CCI reconnaît l'inévitabilité du surgissement d'un pouvoir d'Etat pendant la période de transition, mais réaffirme la thèse marxiste selon laquelle cet Etat est, au mieux, un mal nécessaire que le prolétariat doit considérer avec méfiance et vigilance. Pour pouvoir exercer le pouvoir, la classe doit s'assurer qu'à tout moment elle domine l'Etat, de façon à pouvoir éviter qu'il ne devienne un instrument d'autres classes contre elle-même. Et parce que, comme le disait Engels, le prolétariat"n'utilise pas (l'Etat) dans l'intérêt de la liberté", "nous refusons de considérer l'Etat transitoire comme un organe de transformation communiste".

  • "De la Commune de Paris, les révolutionnaires tirent, entre autres, une leçon de la plus haute importance. L'Etat capitaliste ne peut être ni pris, ni utilisé ; il doit être détruit. La Révolution Russe a approfondit cette leçon de manière décisive ; l'Etat aussi "soviétique" ou "ouvrier" soit-il, ne peut être l'organisateur du Communisme... Philosophiquement, l'idée de l'Etat émancipateur est du pur idéalisme hégélien, inacceptable pour le matérialisme historique" (G. MUNIS : "Parti Etat, Stalinisme, Révolution")

Le CWO nous accuse de cacher des intentions contre-révolutionnaires, au sujet de la politique de l'Etat à l'égard des paysans et de la bourgeoisie mondiale. Il nous rappelle que les paysans ne sont pas "neutres", comme si le CCI entretenait des illusions sur les aspirations communistes de la paysannerie. Et parce que nous reconnaissons l'inévitabilité de concessions momentanées à la paysannerie pendant la période de transition, nous sommes suspectés de vouloir vendre les intérêts des ouvriers aux hordes de paysans qui hanteraient nos rêves anachroniques où nous "rejouons" 1917. Ce que dit réellement le CCI sur le problème paysan c'est qu'il ne peut être solutionné en une nuit et certainement pas au sein d'un seul bastion prolétarien, pas plus que la seule violence, bien qu'elle soit parfois inévitable, ne résoudra le problème paysan. La seule solution à ce problème est le développement global des forces productives, vers une société sans classe. Sur le chemin qui y mène le prolétariat devra trouver des moyens de coexistence avec les paysans, d'échange de produits avec eux. Et, au niveau politique, ces relations s'instaureront à travers un Etat des soviets, sous le contrôle de la classe ouvrière.

La seule alternative à la voie du "compromis" avec la paysannerie, ce serait la collectivisation immédiate et forcée. Le CWO se refuse à dire si c'est sa position, mais ce serait, à coup sûr, de la folie que pour la classe ouvrière de tenter cela. En fait, dans des textes précédents, le CWO semblait accepter l'idée de l'échange entre les conseils ouvriers et les paysans, en "d'autres termes, des compromis" (cf. Worker's Voice n° 15 "La Période de Transition"). Le CWO aurait-il sauté par-dessus ses propres frontières de classe ?

Le CCI est aussi accusé de "défendre" que les ouvriers doivent "négocier avec la bourgeoisie internationale", pendant la Révolution. Le CCI ne "défend" rien de semblable. Une fois que le prolétariat a pris le pouvoir dans une aire géographique, nous défendons l'extension de la révolution au monde entier, la poursuite de la guerre civile mondiale contre la bourgeoisie. N'étant pas des "diseuses de bonne aventure", nous ne "savons" pas si la Révolution éclatera simultanément dans tous les pays ; et dans la mesure où la réaction la plus probable de la bourgeoisie mondiale à un bastion prolétarien unique sera d'imposer un blocus économique, nous ne pontifions pas, comme le CWO, l'absolue impossibilité de négociation, ou même d'échange entre le bastion prolétarien et les secteurs de la bourgeoisie mondiale.

Même au plus fort de la crise révolutionnaire en Europe (18-20) les Bolcheviks étaient contraints d'avoir des rapports avec la bourgeoisie internationale et au sens large, aucune guerre dans l'histoire n'a connu une absence complète de relations avec l'ennemi. La guerre civile elle-même ne sera probablement pas une exception malgré l'irréconciabilité des parties en présence. Plutôt que de faire des prédictions hasardeuses sur l'impossibilité de telles négociations, nous devons être capables de distinguer les négociations tactiques des trahisons faites à la classe. Un bastion prolétarien peut supporter certaines limitations, certaines concessions momentanées à la bourgeoisie internationale, pourvu que les ouvriers comprennent ce qu'ils font, se préparent aux conséquences et surtout, pourvu que la Révolution soit dans un cours ascendant. Par exemple, le traité de Brest-Litovsk ne signifiait pas la fin de la Révolution en Russie, en dépit des avertissements de Boukharine. Dans une période de profonde crise révolutionnaire, tel ou tel capitaliste peut être forcé d'offrir des conditions qui sont plus ou moins favorables au bastion prolétarien. Un bastion confronté à la famine se devrait de peser très sérieusement les conséquences de tels compromis, mais il serait absurde de sa part de refuser de considérer tout compromis.

Dans la période de décadence, tout organe surgi de la classe qui tend à devenir un instrument permanent de négociation avec le capital, s'intègre au capital. Cela ne signifie pas cependant que, un organe prolétarien comme un comité de grève, devient bourgeois dès qu'il est mandaté par les ouvriers pour mener des négociations tactiques avec les patrons, tant que sa fonction essentielle demeure l'extension et l'approfondissement des luttes, il reste un organe prolétarien. On peut dire la même chose des organes de pouvoir prolétariens pendant la guerre civile mondiale. Tant qu'ils sont fondamentalement des organes d'extension de la révolution, ils peuvent supporter des négociations temporaires avec l'ennemi, sur, disons le repli des armées, le ravitaillement en nourriture et médicaments, etc.. L'intégration de ces organes dans le capital mondial ne se fait que quand ils entrent en relation commerciale et diplomatique permanente et institutionnalisée avec les états bourgeois et abandonnant objectivement toute tentative d'extension de la révolution mondiale. Mais pour que cela arrive, il faudrait que l'ensemble du mouvement révolutionnaire mondial soit entré dans une phase de profond reflux. De telles transformations des rapports de forces entre les classes n'arrivent pas en une nuit.

A la lumière de la Révolution Russe nous pouvons donner quelques grandes lignes générales concernant les relations entre un bastion prolétarien et le reste du monde, grandes lignes qui seront beaucoup plus utiles que de simples affirmations du genre : "Cela ne peut pas arriver".

  • Si le pouvoir des soviets entreprend des négociations avec la bourgeoisie mondiale, elles doivent être sous le contrôle de l'ensemble de la classe ouvrière de ce bastion.
  • Les mesures prises pour assurer la survie dans un monde hostile, doivent toujours être subordonnées aux besoins de la lutte de classe, tant à l'intérieur et plus même peut-être à l'extérieur du bastion. Les besoins internationaux de la classe ouvrière doivent toujours prendre le devant par rapport à ceux d'un seul bastion des soviets.
  • Découlant du principe de l'impossibilité de former des fronts avec la bourgeoisie, le pouvoir des soviets ne peut jamais faire d'alliance "tactique" avec un impérialisme contre un autre.

Conclusion

Les erreurs théoriques du CWO ont des conséquences importantes pour son travail de groupe révolutionnaire aujourd'hui. Toutes ses ratiocinations théoriques tendent à renforcer son isolement et son sectarisme. Sa vision de la crise et du regroupement souligne son pessimisme sur la possibilité d'unifier le mouvement révolutionnaire dès maintenant. Sa façon de juger les autres organisations prolétariennes, son invention de nouvelles frontières de classe, le conduit de plus en plus à l'idée stérile qu'il est le seul groupe révolutionnaire au monde, ce qui ne peut que l'empêcher de contribuer au processus vivant de discussion et de regroupement qui s'effectue aujourd'hui.

En ce moment, se révèlent les signes qui indiquent que le CWO est en train de s'éveiller à certains des dangers de son isolationnisme. Dans plusieurs lettres, il a diminué l'accusation au CCI d'être contre-révolutionnaire et a insisté au contraire sur le fait que c'est le CCI et non lui, qui a rompu la discussion. Si inexact que cela soit, nous ne pouvons que souhaiter une réévaluation de son attitude.

Nous insistons sur le fait que les divergences au sein du mouvement révolutionnaire ne peuvent être clarifiées que par un débat ouvert, public et honnête. Les critiques que nous faisons ici du CWO sont sans compromis, mais nous avons toujours reconnu que nous nous adressions aux confusions d'une organisation révolutionnaire qui a encore la possibilité d'évoluer de façon positive.

Nous pressons donc le CWO à abandonner ses attitudes antérieures face au débat et à répondre aux critiques faites ici, comprenant que la reprise d'un tel dialogue ne vaut pas pour elle-même, mais comme un moment du regroupement des révolutionnaires vers la reconstitution de l'organisation internationale du prolétariat.

CD. WARD

[1] Et cela va, bien sûr, à l'encontre de la position du CWO, pour qui l'année 21 marque aussi la mort de l'IC dans son ensemble, peut-être parce que cela correspond à la position du CWO selon laquelle l'IC était révolutionnaire quand elle "reflétait le caractère prolétarien de l'Etat russe" (RP.4, page 17). En d'autres termes, contrairement à l'idée d'après laquelle l'IC meurt quand elle devient un instrument de la politique de l'état russe, le CWO considère qu'elle est un organe de l'Etat russe dès le début !