Apollo 11 et la conquête de l'espace : une aventure qui n’a pas eu lieu

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Levée de la Terre au-dessus de la Lune

Le 20 juillet 1969, il y a tout juste quarante ans, un vaisseau spatial s'est posé sur la surface de la lune. Apollo 11 était le premier de six alunissages qui allaient se suivre jusqu'à la mission Apollo 17 en décembre 1972. Les trois dernières missions prévues furent annulées par manque de fonds, et Apollo 17 reste aujourd'hui le dernier vol habité en dehors de l'orbite terrestre basse.

Pour les millions de gens qui ont regardé l'alunissage à la télévision, ce fut indéniablement un moment de grande émotion. Qui ,en effet, pouvait ne pas être touché par les images de la Terre vue depuis la lune, de ce berceau commun de l'espèce humaine, si beau et en même temps si fragile, dans le vaste espace intersidéral ? Qui ne pouvait admirer le courage des astronautes qui avaient réussi pareil exploit ? Pour la première fois, l'humanité avait mis pied sur un astre autre que la terre. Et d'autres planètes, d'autres systèmes solaires même, au-delà, apparaissaient du coup presque accessibles. L'expédition Apollo avait transformé les paroles de John Kennedy en réalité. Sept ans auparavant, à la Rice University de Houston, il avait prononcé une allocution qui semblait ouvrir une nouvelle époque de confiance et d'expansion humaine - menée bien sûr par les Etats-Unis avec à leur tête un président jeune, confiant et dynamique : "...l'homme, dans sa quête de connaissance et de progrès est résolu, et ne peut être découragé. L'exploration de l'espace ira de l'avant, que nous y participions ou non ; elle est une des grandes aventures de l'époque, et aucune nation qui s'attend être à la tête des autres nations ne peut se permettre de rester en arrière dans cette course vers l'espace (...) Nous avons l'intention de participer [à la nouvelle ère spatiale], nous avons l'intention d'y être à la tête. Car le regard du monde est aujourd'hui tourné vers l'espace, vers la lune, et vers les planètes au-delà, et nous avons juré de ne pas la laisser gouverner par un drapeau hostile et conquérant, mais par le drapeau de la liberté et de la paix. Nous avons juré de voir l'espace rempli, non pas par des armes de destruction massive mais par les instruments de la connaissance (...) L'espace est là (...) la lune et les planètes sont là, de nouveaux espoirs pour la connaissance et la paix sont là. Alors nous demandons, au moment de hisser les voiles, la bénédiction de Dieu sur la plus hasardeuse, la plus dangereuse, et la plus grande aventure dans laquelle l'homme s'est jamais embarqué".

La réalité était bien différente.

Le 20 novembre 1962, dans une conversation privée avec l'administrateur de NASA James E Webb, Kennedy déclare : "Tout ce que nous faisons doit être fait pour que nous arrivions sur la lune avant les russes (...) sinon on ne devrait pas dépenser tout cet argent,  parce que l'espace ne m'intéresse pas plus que ça (...) la seule justification de ces dépenses (...) est que nous espérons battre [l'Union soviétique]  et démontrer que, bien qu'elle nous ait devancé de quelques années, bon Dieu, nous l' avons doublée".

Loin de refuser les "armes de destruction massive" dans l'espace, les Etats-Unis s'efforçaient de les développer depuis la Deuxième Guerre mondiale, en particulier grâce à l'aide de scientifiques et de techniciens, comme Werner von Braun, qui avaient participé à l'effort de guerre allemand. Les années 1950 ont vu le développement, par le RAND Corporation et autres, de toute une panoplie de théories sur la dissuasion nucléaire et les moyens d'éviter la destruction par l'ennemi de la capacité de riposter à une attaque nucléaire (une étude plutôt farfelue présenté par Boeing en 1959 a même proposé la construction de bases lance-missiles sur la lune !). Les paroles "pacifiques" de Kennedy à ce propos sont donc parfaitement hypocrites et cachent mal l'effroi causé à la bourgeoisie américaine - et largement relayé par sa propagande envers la population en général - par le lancement du premier Spoutnik en 1957 et l'incapacité de l'armée américaine de rivaliser avec cette réussite, d'une part et, d'autre part, par le succès du premier vol spatial habité du cosmonaute russe Yuri Gagarin. Le choc causé par Spoutnik était donc d'autant plus grand que les Etats-Unis se croyaient en avance dans le développement des missiles et des armements spatiaux. En fait, l'URSS semblait devancer les Etats-Unis dans la nouvelle technologie des missiles et, surtout, en missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) capables de frapper les Etats-Unis sur leur propre territoire. Dans un document publié en janvier 1958, Hugh Dryden, directeur du NACA (National Advisory Committee for Aeronautics) publia un rapport sur Un programme national pour la technologie spatiale qui déclarait : "Il est de la plus grande urgence et importance pour notre pays, à la fois pour son prestige et de par des considérations militaires, que ce défi [c'est à dire le Spoutnik] soit contré par un programme énergique de recherche et de développement pour la conquête spatiale". Le résultat en fut la transformation en 1958 du NACA, une commission établie pendant la Première Guerre mondiale, essentiellement pour veiller au développement de l'aviation militaire, en NASA dont le budget allait exploser : partant d'un budget de seulement $100 millions pour le NACA en 1957, la NASA allait engloutir plus de $25 milliards rien que dans le programme Apollo.

Cependant, la raison fondamentale derrière le programme Apollo n'était pas directement militaire : les énormes lanceurs Saturn V n'étaient pas aptes à porter des missiles balistiques, et les bases de lancement était bien trop vastes et trop exposées pour servir en temps de guerre. En réalité, le programme Apollo a sciemment détourné des fonds importants des programmes ICBM, plus explicitement militaires. Déjà, en janvier 1961, le rapport Weisner, préparé pour le nouveau président avant son entrée en fonction, signalait que la raison principale de l'effort spatial devait être "...le facteur de prestige national. L'exploration de l'espace et les exploits dans l'espace ont saisi l'imagination des peuples du monde. Pendant les années à venir, le prestige des Etats-Unis sera déterminé en partie par notre leadership dans l'espace". Pour Kennedy ce facteur de prestige est primordial. Lorsque, le 25 mai 1961, Kennedy présente le programme de son gouvernement à une séance réunissant les deux chambres du Congrès, le programme spatial est très clairement présenté à la lumière de la rivalité impérialiste entre les Etats Unis et l'URSS dans un contexte de décolonisation des vieux empires européens : "Le grand champ de bataille pour la défense et l'expansion de la liberté occupe aujourd'hui la moitié sud de la planète - l'Asie, l'Amérique latine, l'Afrique et le Moyen Orient - les pays des peuples montants. Leur révolution est la plus grande de l'histoire humaine. Ils cherchent une fin à l'injustice, à la tyrannie et à l'exploitation (...) nous devrions soutenir leur révolution (...) quel que soit le chemin qu'ils choisissent pour aller vers la liberté. Car les adversaires de la liberté [sous-entendu, l'URSS] n'ont pas créé la révolution, ni les conditions qui l'impulsent. Mais ils essaient de la monter, et de la capturer à leur profit. Pourtant leur agression est plus souvent cachée qu'ouverte...".

En d'autres termes, les anciens empires (surtout les empires anglais et français) ont créé une situation catastrophique dans laquelle des "révolutions" nationales risquent de basculer dans le camp russe, et ce, non pas à cause de leurs faits d'armes, mais parce que l'URSS représente une option plus attrayante pour les nouvelles cliques de la bourgeoisie locale qui sortent de la décolonisation. Dans ce contexte, Kennedy présente une série de mesures de renforcement militaire américain, d'aide militaire et civile aux gouvernements amis, etc. A la fin du discours le programme Apollo est annnoncé : "Si nous voulons gagner la bataille qui se déroule dans le monde entre la liberté et la tyrannie, les exploits spatiaux spectaculaires de ces dernières semaines doivent montrer clairement, comme Spoutnik en 1957, l'impact de cette aventure sur les esprits de tous ceux qui essaient de déterminer quel chemin ils doivent prendre (...) Aucun autre projet ne sera plus impressionnant pour l'humanité [que l'envoi d'un homme sur la lune]" (ibid).

De même que la "mission civilisatrice" des puissances coloniales européennes au 19e siècle, l'engagement des Etats Unis dans cette grande "aventure pour la liberté" comportait une grande part d'hypocrisie : il a indubitablement servi de masque pour cacher les réelles visées impérialistes américaines dans la bataille que livraient les Etats-Unis contre le bloc russe adverse pour la domination de la planète. Dans ce sens, la véritable cible de l'expédition Apollo 11 se trouvait non sur la lune mais bien sur la Terre.

Et pourtant, ce serait réducteur de ne voir que l'aspect hypocrite. L'expédition lunaire comportait aussi d'énormes risques : c'était un projet d'un coût, d'une complexité, et d'une nouveauté jamais égalés. Le fait d'entreprendre ce projet était également une expression d'une confiance remarquable de la bourgeoisie américaine dans ses propres capacités - une confiance que les vieilles puissances avaient totalement perdue, restées exsangues après deux guerres mondiales et en perte de vitesse économique et militaire. Les Etats-Unis au contraire semblaient au sommet de leur puissance : n'ayant subi aucune occupation ni bombardement sur leur propre territoire, seuls vainqueurs indiscutable de la Deuxième Guerre dont ils étaient sortis avec une puissance militaire inégalée, et apparemment en plein boom économique avec une prospérité qui restait un objet d'admiration et d'envie pour les autres pays. L'idéologie dominante américaine avait, en quelque sorte, pris du retard sur la réalité et continuait d'exprimer la confiance en soi d'une bourgeoisie triomphante qui aurait été plus appropriée au 19e siècle, avant que la boucherie de 1914-18 ne vienne démontrer que la classe capitaliste était devenu un obstacle au progrès futur de l'espèce humaine.

En 1962 Kennedy avait projeté d'envoyer des astronautes sur la lune dans les dix ans. En l'occurrence, c'est seulement sept ans plus tard que Apollo 11 se pose sur la lune. Mais loin d'être le début d'une nouvelle ère triomphante d'expansion spatiale à l'image de l'expansion vers l'ouest des Etats-Unis pendant le 19e siècle, la réussite du programme lunaire marque aussi le moment où la réalité de la période de la décadence du capitalisme a rattrapé le rêve américain. Le pays est empêtré dans la guerre du Vietnam, Kennedy est assassiné, et les débuts de la crise économique commencent à se faire sentir - les Etats-Unis allaient abandonner l'étalon-or en 1971, ce qui signifia la fin du système de Bretton Woods qui avait assuré la stabilité du système financier international depuis la Deuxième guerre.

Le sort du programme spatial américain est à l'image de cette perte de vitesse économique, perte d'invincibilité militaire et perte de confiance idéologique. L'objectif fixé par Reagan dans les années 1980 n'est plus l'exploration mais la militarisation à outrance de l'espace orbital avec le programme dit de "Guerre des étoiles". Les ambitions déclarées de développer des moyens plus économiques et efficace pour envoyer des hommes et du matériel dans l'espace, avec la navette spatiale, n'ont rien donné : la navette date aujourd'hui de trente ans et les Etats Unis seront bientôt dépendants des fusées russes tout aussi vieillissantes pour approvisionner la station spatiale internationale (ISS). In 2004, George W Bush annonça une nouvelle "vision" pour l'exploration spatiale, avec l'achèvement de l'ISS et l'envoi d'une nouvelle mission vers la lune pour 2020 afin de préparer des voyages ultérieurs vers Mars. Cependant, dès qu'on regarde de près, il est évident que ce n'est que du barouf. L'expédition vers Mars serait d'une complexité et d'un coût proprement astronomiques et, alors que le gouvernement américain dépense des milliards pour les guerres en Irak et en Afghanistan, il n'y a aucune indication de comment il fera pour allouer des fonds adéquats à la NASA. Alors qu'on présente le président Obama comme un nouveau Kennedy - jeune, dynamique, porteur d'espoir - il est évident qu'il n'a pas, et ne peut pas se permettre, les ambitions d'un Kennedy. Les Etats-Unis ne sont plus la puissance triomphante d'il y a 40 ans mais un géant aux pieds d'argile, de plus en plus contesté par des puissances de deuxième et de troisième ordre. D'ailleurs, la mise en oeuvre effective d'un programme coûteux de nouveaux vols habités vers la lune est de plus en plus contestée dans l'administration Obama, et ne parlons même pas d'aller sur Mars. Il n'y aura pas de "nouvelle ère spatiale" : les grandes puissances au contraire sont en train de militariser à outrance l'espace proche avec des satellites espions et sans doute bientôt, des satellites armés au laser pour la destruction de missiles ; le LEO (Low Earth Orbit) est en cours de devenir une énorme poubelle de satellites et étages de fusée abandonnées. Le capitalisme mondial est une société moribonde qui a perdu son ambition et sa confiance en elle-même, et les puissances ne pensent à l'espace que pour protéger leurs propres intérêts mesquins sur Terre.

Peut-on atteindre les étoiles ?

De tous les exploits réalisés par l'espèce humaine, sans doute le plus grand est celui lancé par nos ancêtres lointains, il y a environ 100.000 ans lorsqu'ils ont quitté la vallée du Rift, berceau de l'humanité, pour peupler d'abord le continent africain et ensuite le reste du monde. Nous ne saurons jamais à quelles qualités de courage, de curiosité, de connaissance et d'ouverture vers l'extérieur nos prédécesseurs ont dû faire appel en partant à la découverte d'un monde inconnu. Cette grande aventure était celle d'une société (ou plutôt d'un foisonnement de sociétés) communiste primitive. Nous ne pouvons pas dire si l'humanité sera un jour capable de quitter la Terre et s'aventurer sur d'autres planètes, ou même d'explorer d'autres étoiles. Mais une chose est certaine : cet exploit ne pourrait être réalisé que par une société communiste qui aura fini d'engloutir des ressources énormes dans la guerre, qui aura réparé la destruction planétaire dont l'anarchie capitaliste est responsable, qui ne gaspillera plus l'énergie physique et mentale de sa jeunesse dans la misère et le chômage, qui entreprendra l'exploration et la recherche scientifique pour le bien des hommes et pour le plaisir d'apprendre, et qui pourra regarder vers l'avenir avec confiance et enthousiasme.

Jens


"Low Earth Orbit", c'est à dire entre 160 et 2.000km au-dessus de la Terre.

12 septembre 1962, http://en.wikisource.org/wiki/We_choose_to_go_to_the_moon (les traductions de l'anglais sont de nous).

http://en.wikipedia.org/wiki/Space_Race.

Werner von Braun, responsable du développement des fusées V2 allemandes qui ont bombardé Londres à la fin de la guerre, a travaillé après la guerre sur le programme ICBM (Inter-Continental Ballistic Missile) américain, avant de devenir l'architecte du lanceur Saturn V utilisé pour les missions Apollo, et le responsable du Marshall Space Flight Centre.

Voir "Take off and nuke the site from orbit" dans un numéro du Space Review de 2007.

En décembre 1957, la tentative de lancer une fusée Vanguard par l'armée américaine échoue lamentablement devant les caméras de télévision. La nécessité de mettre fin à la rivalité entre les armées de terre et de mer en matière de recherche aéronautique et spatiale était une des motivations sous-jacente à la création de la NASA.

Cité dans Mark Erickson, Into the unknown together - the DOD, NASA, and early spaceflight .

http://www.hq.nasa.gov/office/pao/History/report61.html

Disponible dans la bibliothèque Kennedy .

Selon un rapport qui vient d'être présenté à la Maison Blanche, la NASA aura besoin de $3 milliards de plus par an à partir de 2014 pour entreprendre des expéditions au delà de l'orbite terrestre, ses budgets ayant été grevés par des transferts imprévus vers d'autres postes.

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