Elections aux Etats-Unis et en Ukraine - L'impasse croissante du capitalisme mondial

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Sur fond de massacres dans les différents conflits de la planète, en Irak en premier lieu, deux élections mondialement médiatisées, aux Etats-Unis et en Ukraine, ont tenu la une de l'actualité durant de nombreuses semaines. L'une comme l'autre, au même titre que n'importe quelle élection, ne pouvait en rien déboucher sur une solution à la misère et à la barbarie croissante dans laquelle le capitalisme en crise plonge les prolétaires et les masses exploitées. Mais l'une et l'autre constituent aussi, à leur manière, des illustrations de l'impasse dans laquelle se trouve le capitalisme mondial. En effet, la réélection de Bush ne vient pas consacrer la bonne santé de la première puissance mondiale sortie victorieuse de la guerre froide mais, au contraire, a mis en lumière la manière dont se reflètent sur le plan intérieur les difficultés de l'impérialisme américain. Quinze ans après l'effondrement du bloc de l'Est, les élections en Ukraine constituent un moment de la lutte d'influence que se mènent différentes puissances impérialistes pour le contrôle de la région, ouvrant ainsi la voie à une irruption du chaos sur les territoires de l'ancienne URSS.

ELECTIONS AUX ETATS-UNIS

La guerre en Irak au centre de la campagne électorale

Plus approchait le jour du scrutin et plus les commentateurs qui, aux Etats-Unis et dans beaucoup de pays, avaient majoritairement pris fait et cause pour Kerry, annonçaient un résultat très serré. Jusqu'au dernier moment, dans un suspense presque pathétique, l'espoir du monde s'était trouvé médiatiquement suspendu à la défaite de Bush qui personnifiait la guerre impopulaire en Irak. Rien de tangible pourtant ne venait fonder un tel espoir puisque, sur la question de la guerre, les programmes de Bush et de Kerry étaient identiques sur le fond. On trouve d’ailleurs chez ce dernier les mêmes accents hystériques ultra-patriotards que chez son concurrent : "Pour nous, le drapeau américain est le plus puissant symbole de ce que nous sommes et de ce en quoi nous croyons. Il représente notre force, notre diversité, notre amour du pays. Tout ce que fait l’Amérique est grand et bon. Ce drapeau n’appartient pas à un président, à une idéologie, à un parti, il appartient au peuple américain." (Kerry s'exprimant à la convention démocrate du mois de juillet). En fait, les désaccords les plus patents opposant les deux hommes portaient sur des questions comme l’avortement, l’homosexualité, l’environnement ou la bioéthique, permettant de coller sur l’un l’estampille "conservateur", et sur l’autre l’étiquette "progressiste". Qu'à cela ne tienne, il est toujours bon pour la bourgeoisie de donner le maximum d'emphase à une consultation électorale pour mystifier les exploités. Cependant, les clameurs médiatiques anti-Bush recouvraient en réalité, selon les pays, les intérêts non seulement différents mais encore antagoniques des différentes fractions nationales de la bourgeoisie mondiale.

Pour des pays comme la France ou l'Allemagne, particulièrement hostiles depuis le début à une intervention américaine en Irak qui venait clairement contrarier leurs propres intérêts impérialistes, un positionnement contre Bush lors de ces élections se situait naturellement dans la continuation des campagnes idéologiques antiaméricaines antérieures. En présentant le président américain comme le responsable de l'aggravation du désordre mondial, de telles campagnes étaient destinées à masquer la responsabilité du système en crise dans le développement de la barbarie guerrière et à dissimuler la propre nature impérialiste de ces bourgeoisies. Le désir que ces dernières exprimaient de voir Bush battu à ces élections, n'était en fait que pure hypocrisie, celui-ci étant leur "meilleur ennemi". En effet, plus que quiconque, il incarne tout ce que la propagande bourgeoise a invoqué comme fausses raisons à l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis : ses liens familiaux avec l'industrie pétrolière texane sensée tirer profit de cette guerre (sic!) ; ses liens familiaux avec l'industrie d'armement ; son appartenance, au sein du parti républicain, au camp des faucons ; son "intégrisme" religieux, son "incompétence". En d'autres termes, rien de tel qu'un Bush comme président pour diaboliser les Etats-Unis. C'est pourquoi, en dépit de la coloration anti-Bush de leurs prises de position, la réélection de Bush a été une aubaine pour les principaux rivaux impérialistes des Etats-Unis.

C'est aussi pour ces raisons que, après une longue période d'indécision, la bourgeoisie américaine s'est majoritairement décidée à soutenir Kerry. Si, malgré les nombreux défauts de ce dernier, s'étant manifestés notamment par des prises de positions contradictoires sur la guerre en Irak, l'opinion dominante au sein de la bourgeoisie américaine avait finalement porté son choix sur lui, c'est parce qu'elle pensait qu'il se trouvait le mieux placé pour restaurer la crédibilité américaine sur l'arène internationale et pour tenter de trouver une issue à l'impasse irakienne. De plus, Kerry était mieux à même de convaincre la population américaine d'accepter de nouvelles excursions militaires sur d'autres théâtres de guerre.

C'est pour cet ensemble de raisons qu'il avait reçu le soutien de généraux et amiraux de haut rang à la retraite alors que Bush s'était trouvé lâché par des hautes personnalités de son propre parti, le critiquant précisément sur sa gestion de la crise irakienne, et cela seulement cinq semaines avant la date du scrutin. Kerry a également bénéficié du soutien des médias, en particulier à travers la couverture qu'ils ont faite des débats l'opposant à Bush, en trouvant les arguments permettant de conclure que, à chaque fois, il avait eu le dessus face à son adversaire. Enfin les médias ont su relayer, en leur donnant toute l'ampleur et le relief nécessaires, un certain nombre d'histoires et d'affaires à même de compromettre davantage encore l'image de Bush, notamment des fuites venant de membres de l'administration mettant en évidence des erreurs et méfaits de l'administration Bush, concernant en particulier la guerre en Irak. C'est ainsi qu'ont été divulguées des tentatives de l'administration visant à réaliser secrètement des modifications du code de la justice militaire contrevenant aux dispositions de la convention de Genève. Une source anonyme au sein de la CIA a rapporté qu'il y avait eu une large opposition au sein de l'agence de renseignements contre cette violation des principes démocratiques. Une autre histoire "regrettable" concerne la disparition de 380 tonnes d'explosifs en Irak que les troupes américaines n'avaient pas été capables de mettre en sécurité et qui sont probablement tombées entre de mauvaises mains pour être utilisées contre les forces américaines. Une semaine seulement avant l'élection, des sources du FBI ont laissé échapper des détails d'une enquête criminelle concernant le traitement préférentiel dont a bénéficié l'entreprise Halliburton (dont le vice président Cheney était directeur général avant les élections de 2000) dans l'obtention de contrats lucratifs en Afghanistan et en Irak, passés de gré à gré. Les médias ont également présenté sous un jour plutôt sympathique l'action de 19 soldats américains ayant refusé la mission, qu'ils ont qualifiée de suicide, consistant à convoyer du carburant en Irak au moyen de camions ni blindés ni escortés. Au lieu d'être dépeints comme des mutins et des lâches, ces soldats ont été présentés par les médias comme braves et honorables mais n'en pouvant plus d'être sous-ravitaillés et sous-armés, description correspondant exactement à la situation que la campagne électorale de Kerry dénonçait depuis des semaines.

C'est pourquoi la défaite de Kerry, qui intervient en dépit des appuis de premier ordre dont il a bénéficié et a contrario des aspirations de secteurs dominants de la bourgeoisie américaine, est significative de difficultés de la classe dominante sur le plan intérieur, lesquelles sont en partie le reflet de l'impasse de l'impérialisme américain dans le monde.

Les difficultés de la bourgeoisie américaine

Comme nous l'avons très souvent développé dans nos colonnes, la crise du leadership mondial américain contraint la bourgeoisie de ce pays à prendre en permanence l'initiative sur le terrain militaire, seul moyen pour elle de contenir les velléités de remise en cause de son hégémonie par ses rivaux directs. Mais en retour, comme l'illustre le bourbier Irakien, une telle politique ne fait qu'alimenter partout dans le monde l'hostilité à l'égard de la première puissance mondiale et participe ainsi d'accroître son isolement. Ne pouvant faire marche arrière en Irak, sous peine d'un affaiblissement considérable de son autorité mondiale, elle s'enferre dans des contradictions difficilement gérables. En plus d'un gouffre financier, l'Irak constitue en effet le point d'appui permanent aux critiques de ses principaux rivaux impérialistes et une source de mécontentement croissant au sein de la population américaine. Aujourd'hui, tous les bénéfices idéologiques, tant sur le plan intérieur qu'au niveau international qu'elle avait su tirer des attentats du 11 septembre, mis en scène avec la complicité de hautes sphères au sein de l'appareil d'Etat américain (1) pour servir de prétexte à l'intervention en Afghanistan et en Irak, sont épuisés. Les hésitations et dissensions qui se sont manifestées au sein de la bourgeoisie américaine pour choisir le candidat le plus approprié expriment, non pas la tentation pour une autre option impérialiste moins agressive, mais bien la difficulté à poursuivre la mise en œuvre de la seule possible.

La venue trop tardive d'une orientation pro Kerry de la part de la bourgeoisie américaine a affaibli la capacité de celle-ci à manipuler le résultat électoral en ce sens. Et cela d'autant plus qu'il existe dans ce pays une aile droite chrétienne fondamentaliste, avec un poids électoral important, qui est par nature très peu influençable par les campagnes idéologiques contre Bush. En fait, ces fondamentalistes encadrés par le clergé local et dont l'apparition avait été suscitée à l'origine pour servir de base d'appui aux républicains durant les années Reagan, se caractérisent par un conservatisme social anachronique. Très présents dans beaucoup des régions les moins peuplées et dans les Etats ruraux, ils ont basé leur vote sur des questions comme le mariage homosexuel et l'avortement. Ainsi, comme le notait avec incrédulité un commentateur de CNN le soir de l'élection, en dépit du fait qu'un Etat industriel comme l'Ohio, mais présentant également des parties plus arriérées, a perdu 250 000 emplois, qu'il y a une guerre désastreuse en Irak et que Kerry a gagné trois débats en face-à-face avec Bush, le conservatisme social de l'Ohio a fait gagner l'élection au président sortant.

Cet essor du fanatisme religieux, aux Etats-Unis comme partout dans le monde, qui constitue dans la période actuelle une réponse au développement du chaos et à la perte d'espoir dans le futur caractérisant la décomposition sociale, n'est pas sans poser de sérieuses difficultés à la classe dominante car il amenuise sa capacité de contrôle de son propre jeu électoral. C'est d'autant plus problématique pour elle que la réélection de Bush tend à légitimer des pratiques en vigueur à la tête de l'exécutif américain qui sont à même de porter préjudice au fonctionnement et au crédit de l'Etat démocratique puisque des membres de l'équipe présidentielle, à commencer par Cheney, sont accusés de confondre leurs intérêts particuliers avec ceux de l'Etat. En effet, après qu'il ait été reproché à Cheney de prendre directement ses ordres de Enron au début de l'année 2001, ce sont ses liens avec Halliburton qui ont ensuite été et sont encore sur la sellette, entreprise dont il avait démissionné de la fonction de PDG pour devenir vice-président. En effet, il n'a depuis lors cessé d'être grassement rémunéré à des titres divers par cette entreprise qui fabrique des équipements militaires et intervient en Irak pour des contrats de reconstruction et aurait par ailleurs bénéficié de favoritisme concernant des prises de commandes directement en lien avec la guerre en Irak. Pour ne pas arranger les choses, c'est en général de façon arrogante et péremptoire que Cheney a renvoyé ses accusateurs dans leurs buts. Ce n'est évidemment pas la collusion entre des membres de l'administration Bush et l'industrie de l'armement ou du pétrole qui explique en quoi que ce soit la guerre du Golfe, pas plus que les marchands de canons Krupp et Schneider n'avaient été à l'origine de la Première Guerre mondiale. Une telle mystification, en général véhiculée par les fractions de gauche de la bourgeoisie, avait eu pour fonction durant les élections américaines de participer à discréditer l'administration Bush. Bien que son impact n'ait pas été suffisant pour contribuer à la défaite de Bush, cet épisode démontre néanmoins la vigueur des réactions que sont à même de susciter de la part de fractions de la bourgeoisie des comportements préjudiciable à l'intérêt du capital national comme un tout. C'est ce qu'avait déjà illustré, à une tout autre échelle cependant et dans un contexte différent, le scandale du Watergate qui avait valu à Nixon d'être chassé du pouvoir. Sa politique internationale tendait alors aussi à déplaire de plus en plus à la bourgeoisie puisque, en tardant à conclure rapidement la guerre du VietNam, elle retardait d'autant l'établissement de la nouvelle alliance avec la Chine contre le bloc de l'Est dont il avait pourtant lui-même jeté les bases. Mais surtout, la clique dirigeante avait utilisé des agences de l’Etat (FBI et CIA) pour s’assurer un avantage décisif sur les autres fractions de la classe dominante ; ce que ces dernières, se sentant directement menacées, ont considéré comme intolérable (2).

Si nous ne savons pas comment la bourgeoisie américaine solutionnera les problèmes auxquels elle est confrontée, il est une chose qui est certaine, c'est que, pas plus que l'élection d'un gouvernement de gauche ou de droite, cela ne sera en aucune façon à même de contribuer à la paix dans la monde

ELECTIONS EN UKRAINE

Grandes manœuvres impérialistes en Europe orientale

Après la "révolution des roses" en Géorgie l'année dernière où la "volonté populaire" avait démocratiquement mis un terme à la présence au pouvoir du régime corrompu de Tchévarnadzé, sons contrôle de Moscou, c'est au tour du gouvernement en Ukraine, tout aussi corrompu et dans l'orbite de Moscou, d'être sur le point de subir un sort analogue face à une autre "mobilisation populaire" appelée cette fois la "révolution orange". Bien que cet évènement ait été une nouvelle fois l'occasion pour les médias d'abrutir la classe ouvrière de tous les pays en faisant la part belle aux clameurs démocratiques : "Les gens n'ont plus peur", "nous pourrons parler librement", "les gens qui se croyaient intouchables ne le sont plus", on est quand même loin des campagnes ignobles sur la mort du communisme qui avaient ponctué les différentes étapes de l'effondrement du stalinisme (3). Et pour cause, ce n'est pas au nom d'un prétendu communisme que de nouveaux dictateurs ont défendu le capital national à la tête de l'Etat, et là où de tels dictateurs ont été remplacés par des équipes plus démocratiques, comme en Géorgie, la situation de la population n'en a pas été modifiée pour autant, si ce n'est que, comme partout ailleurs, elle a continué à s'aggraver.

Par ailleurs, les enjeux impérialistes sont tellement explicitement présents qu'il est difficile aux médias de ne pas en tenir compte, d'autant plus que, d'un pays à l'autre, les intérêts diffèrent et qu'il est de bon ton de discréditer ses rivaux en parlant le langage de la vérité à leur propos : "Les droits de l'homme ont toujours été à géométrie variable : on en parle à Kiev ou en Géorgie, nettement moins en Ouzbékistan ou en Arabie Saoudite ! Cela n'enlève rien à la fraude électorale et au souci démocratique exprimé par les Ukrainiens. Justement, le problème de la Russie, c'est qu'elle s'appuie sur des régimes impopulaires, corrompus et autoritaires. Et que les Etats-Unis ont beau jeu d'y défendre la démocratie... avec des arrière-pensées stratégiques. On l'a vu en 2003 avec la révolution des roses en Géorgie. Un gouvernement très proaméricain s'y est installé et je ne suis pas certain que la corruption ait beaucoup reculé." (Gérard Chaliand, expert français en géopolitique, dans un interview intitulé "Une stratégie américaine de refoulement de la Russie" reproduit dans Libération du 6 décembre). Pour maintenir son emprise sur des pays voisins, la Russie ne dispose que des moyens à la mesure de sa puissance : parrainer des équipes qui ne peuvent s'imposer que par la fraude électorale, le crime (tentative d'empoisonnement du candidat réformateur Viktor Iouchtchenko) alors que ses rivaux, les Etats-Unis en premier, qui n'ont aucune répugnance à utiliser les même méthodes mais savent le faire plus discrètement, disposent par ailleurs des moyens de parrainer et soutenir des équipes démocratiques. Cette réalité concernant l'Ukraine, la Russie ne la conteste pas dans le fond tout en la présentant sous un jour beaucoup plus favorable à sa propre image : "Cette élection a d'ailleurs bien montré la popularité de la Russie : 40 % des Ukrainiens ont tout de même voté pour un oligarque deux fois condamné... qui n'avait vraiment pour qualité que d'être "le candidat russe" " (Serguei Markov, un des principaux conseillers en communication russes qui ont soutenu la campagne de Victor Ianoukovitch, dans Libération du 8 décembre).

Ce qui se joue en ce moment en Ukraine s'inscrit pleinement dans la dynamique qui avait été ouverte avec l'effondrement du bloc de l'Est. Dès le début de 1990, différents pays baltes s'étaient prononcés pour l'indépendance. Bien plus grave encore pour l'empire soviétique, le 16 juillet 1990, l'Ukraine, deuxième république de l'URSS, qui était liée à la Russie depuis des siècles, proclamait sa souveraineté. Elle allait être suivie par la Biélorussie, puis par l'ensemble des républiques du Caucase et d'Asie centrale. Gorbatchev avait alors tenté de sauver les meubles en proposant l'adoption d'un traité de l'Union qui maintiendrait un minimum d'unité politique entre les différentes composantes de l'URSS. Le 21 décembre, suite à l'échec d'une tentative de coup d'Etat s'opposant à la remise en cause de l'URSS, est constituée la Communauté des Etats Indépendants (CEI), aux structures très vagues, regroupant un certain nombre des anciennes composantes de l'URSS, laquelle est dissoute 4 jours après. Depuis lors, la Russie n'a fait que perdre de l'influence sur les pays de l'ancien glacis "soviétique" : en Europe centrale et orientale, tous les Etats qui étaient membres du pacte de Varsovie ont adhéré à l'OTAN, de même que les Etats baltes. Dans le Caucase et en Asie centrale, la Russie enregistre également une forte perte d'influence. Pire encore, c'est sa cohésion interne même qui se trouve menacée. Pour éviter le dépeçage d'une partie de son territoire que menacent les velléités d'indépendance des républiques caucasiennes, Moscou n'a d'autre choix que de répondre par la guerre à outrance en Tchétchénie.

Aujourd'hui, l'alignement impérialiste de l'Ukraine constitue pour Moscou un enjeu politique, économique et stratégique majeur. En effet, ce pays est une puissance nucléaire de 48 millions d'habitants ayant près de 1600 kms de frontière commune avec la Russie. De plus, "sans coopération économique étroite avec l'Ukraine, la Russie perdrait 2 à 3 points de sa croissance. L'Ukraine, ce sont les ports par lesquels passent nos marchandises, les gazoducs par lesquels transitent notre gaz, et beaucoup de projets de haute technologie (…) c'est le pays où se trouve la principale base navale russe sur la Mer Noire, à Sébastopol." (Serguei Markov, ibid). Avec la perte de son influence sur un tel voisin, la position de la Russie dans la région se trouvera considérablement affaiblie, d'autant plus que celle de rivaux comme les Etats-Unis se trouvera, elle, encore renforcée.

Le recul de l'influence de la Russie a jusqu'alors surtout profité aux Etats-Unis puisque c'est un gouvernement proaméricain qui est au pouvoir en Géorgie, pays dans lequel sont stationnées des troupes américaines qui viennent renforcer la présence militaire américaine au Kirghizistan et en Ouzbékistan, au nord de l'Afghanistan. Même s'il existe d'autres candidats désireux de placer des pions en Ukraine et dans la région, l'Allemagne en premier lieu, ce sont néanmoins actuellement les Etats-Unis qui sont à nouveau les mieux placés pour se tailler la part du lion, notamment grâce à la collaboration avec la Pologne, un de leurs meilleurs alliés en Europe de l'Est, ayant une influence historique en Ukraine. Poutine ne s'y est pas trompé lorsque, à l'occasion d'un discours prononcé à New Delhi le 5 décembre, il accuse les Etats-Unis de vouloir "remodeler la diversité de la civilisation, en suivant les principes d'un monde unipolaire égal à une caserne" et de vouloir imposer "une dictature dans les affaires internationales agrémentée d'une belle phraséologie pseudo-démocratique". Il ne s'est pas non plus gêné pour rappeler au premier ministre irakien à Moscou le 7 décembre que les Etats-Unis étaient mal placés pour faire des leçons de démocratie en précisant, à propos des futures élections en Irak, qu'il n'imaginait pas "comment on peut organiser des élections dans les conditions d'une occupation totale par des troupes étrangères".

Quiconque à part la Russie veut prétendre jouer un rôle en Ukraine est contraint de surfer sur la "vague orange" de l'équipe du réformateur Viktor Iouchtchenko, dont une partie est acquise à la Pologne et aux Etats-Unis. C'est la raison pour laquelle aujourd'hui, les principaux rivaux de la guerre en Irak, les Etats-Unis d'une part et la France et l'Allemagne d'autre part, soutiennent ensemble les réformistes ; dans le même temps, les alliés d'hier, d'une part la Russie, d'autre part la France et l'Allemagne défendent des camps opposés à ces élections.

L'offensive politique américaine en Ukraine fait partie de l'offensive générale que ce pays doit mener sur tous les fronts, militaires, politiques et diplomatiques en vue de défendre son leadership mondial et, dans ce cadre, elle a des objectifs bien déterminés. En premier lieu, elle s'inscrit dans une stratégie d'encerclement de l'Europe visant à bloquer les visées expansionnistes de l'Allemagne pour qui l'est de l'Europe constitue l'axe "naturel" de son expansion impérialiste, comme l'ont illustré les deux guerres mondiales. En deuxième lieu, elle vise spécifiquement la Russie pour la punir de son attitude durant la guerre du Golfe, d'opposition radicale aux intérêts américains, en compagnie de la France et de l'Allemagne. Il est certain que sans la Russie et sa détermination, la France et l'Allemagne auraient été moins téméraires dans l'expression de leur opposition à la politique américaine. Afin qu'une telle mésaventure ne se reproduise pas ou, pour le moins, ait beaucoup moins d'effet, il s'agit pour les Etats-Unis d'ôter à ce pays qui demeure néanmoins un allié potentiel par rapport à un ensemble de questions (Poutine n'a-t-il pas soutenu la candidature de Bush ?), les derniers atouts qui lui permettaient de faire des incursions dans la cour des grands et de restreindre clairement son statut à celui de puissance nucléaire régionale, comme l'Inde par exemple.

Vers une accélération du chaos en Europe orientale et en Asie centrale

Ce qui se joue à l'heure actuelle sur les territoires de l'ancienne URSS ne peut être compris comme le simple transfert, entre une puissance et une autre, de l'influence sur un pays. En effet, on ne sait pas jusqu'à quel point la Russie est déterminée à résister pour maintenir sous sa domination ne serait-ce qu'une partie orientale de l'Ukraine. Peut-elle abandonner la Crimée et Sébastopol sans que cela ait des répercussions majeures sur la stabilité politique de son régime ? Ce revers majeur ne constituerait-il pas le signal pour un embrasement des revendications indépendantistes des républiques en Russie même ? De plus, ce ne sont pas deux larrons qui se disputent une zone d'influence majeure, mais trois en réalité, dans la mesure où il n'est évidemment pas dans les plans de l'Allemagne de rester sagement dans l'ombre des Etats-Unis. Par ailleurs, on sait également que le développement de l'instabilité sur les territoires de l'ex-URSS ne pourra qu'éveiller les appétits impérialistes de puissances régionales (en l'occurrence ici l'Iran et la Turquie) qui y voient aussi l'occasion de retirer des marrons du feu. Il n'existe pas un scénario permettant de répondre à ces questions, mais une variété qui, néanmoins, ont tous ceci en commun que, depuis l'effondrement du bloc de l'Est et le règne du chacun pour soi sur le plan impérialiste, c'est toujours le chaos dont il est résulté des tensions entre grandes puissances.

De même, quel que soit le motif idéologique avancé par la bourgeoisie pour affirmer ses prétentions impérialistes, celui-ci n'est toujours qu'un prétexte, la seule explication à l'aggravation des tensions et à la multiplication des conflits étant l'enfoncement irrémédiable du capitalisme dans une crise sans fin. C'est pourquoi la solution à ceux-ci n'est ni l'instauration de la démocratie, ni la recherche de l'indépendance nationale, ni l'abandon par les Etats-Unis en propre de leur volonté hégémonique, ni aucune réforme du capitalisme quelle qu'elle soit, mais bien la destruction de celui-ci à l'échelle mondiale.

LC (20-12-04)

(1) En fait, nous avons donné le cadre permettant de retenir une telle hypothèse immédiatement après l'attentat contre les tours jumelles. Par la suite, nous avons développé une solide argumentation à l'appui de cette thèse (voir nos articles "A New York, comme partout ailleurs, le capitalisme sème la mort – A qui profite le crime ?" dans la Revue Internationale n° 107 et "Pearl Harbor 1941, les Twin Towers 2001 : Le machiavélisme de la bourgeoisie" dans la Revue Internationale n° 108). Celle-ci est aujourd'hui largement confirmée par des publications que l'on ne peut par ailleurs pas soupçonner d'entretenir des sympathies avec les positions révolutionnaires. Voir en particulier à ce sujet le livre The New Pearl Harbor ; Disturbing Questions about the Bush administration.and 9/11 de David Ray Griffin..

(2) Lire nos articles "Notes sur l'histoire de la politique impérialiste des Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale" dans les numéros 113 et 114 de la Revue Internationale.

(3) Lire notre article "Le prolétariat mondial face à l'effondrement du bloc de l'Est et à la faillite du stalinisme", dans la Revue Internationale n° 99