Cosmopolis, un réquisitoire poétique et radical contre le capitalisme

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Autant l’avouer, même parmi les cinéphiles acclimatés aux petites salles associatives, certains films sont propices aux cruels préjugés. Cosmopolis, de David Cronenberg, est un exemple parfait de ces remords qui vous saisissent tandis que vous patientez tristement dans la file d’attente qui conduit à la billetterie. D’emblée le titre a de quoi effrayer : référence directe à Metropolis de Fritz Lang, le film de Cronenberg éveille plus d’un doute sur la modestie de son réalisateur. Encore un film prétentieux à vingt millions de dollars sur la finance pourrie et les banquiers véreux ? La critique est d’ailleurs impitoyable : les spectateurs qui ont survécu à l’immonde bande-annonce quittent massivement les salles de cinéma avant la fin du film et les journalistes sont particulièrement virulents ; d’autres, ce qui est probablement pire, jouent les intellectuels verbeux sans visiblement rien comprendre. Et la présence à l’affiche de Robert Pattinson, à la fois acteur principal du film et coutumier des navets pour midinettes, n’arrange rien.

Mais qu’est-ce que Cosmopolis ? C’est d’abord un scénario baroque tiré d’un ouvrage du même nom. Le milliardaire Eric Packer n’a qu’un désir : aller chez son coiffeur ! A l’intérieur de sa limousine blindée, sur le long chemin qui le conduit vers son objectif insignifiant, le capitalisme s’effondre, la population se soulève, des émeutes éclatent. Dès le début du film, deux personnes pénètrent dans un café où le milliardaire s’est arrêté quelques instants. Des rats dans les mains, qui serviront d’ailleurs d’étalon monétaire imaginaire, ils crient les premières lignes du Manifeste communiste de 1848 : “Un spectre hante le monde !”… désormais celui du capitalisme. Mais rien ne semble détourner Packer de son objectif délirant, pas même l’abstraite et mystérieuse menace qui pèse sur lui.

Ce film est plus qu’une critique superficiellement radicale du capitalisme et de ses dérives, typique du cinéma, artistiquement excellent au demeurant, des années 1970. Packer est plus qu’un milliardaire cynique, bien plus qu’un trader diabolique, c’est un symbole, celui du capitalisme lui-même. La clef pour pleinement pénétrer le film est là : à la manière des personnages de Ana y los lobos, de Carlos Saura, illustrations de la composition sociale de l’Espagne franquiste, ceux de Cosmopolis sont des métaphores, des incarnations qui dépassent l’individu proprement dit. Packer verra ainsi défiler sa fiancée, incarnation du milieu artistique, la directrice des théories, un médecin, plein des illusions et des aveuglements des experts bourgeois pour qui tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, le garde du corps, image des forces de répression, un employé au chômage, prolétaire s’élevant difficilement à la conscience de sa force, ainsi qu’à l’inconsistance des banderilles flamboyantes de ce monde “mort depuis cent ans” et duquel il a pourtant tellement espéré : “Je voulais que vous me sauviez !”

Si le film sous-estime le rôle fondamental de l’État dans le capitalisme décadent, son auteur est néanmoins parfaitement conscient du caractère vain des fausses révoltes, des actions symboliques et inoffensives. Un individu, qu’on croit dans un premier temps être la mystérieuse menace, vient ainsi entarter Packer avec un gâteau à la crème. Sous les flashs nourris des photographes, une véritable simulation de bagarre s’ensuit. Après un discours ridicule, vantant ses faits d’arme insignifiants, l’entarteur n’a plus qu’à piteusement ajouter : “Bon, ben… on s’en va !” Loin des fanfaronnades pseudo-héroïques, pour Cronenberg, la révolution est une chose sérieuse, une confrontation violente, une mise à mort radicale de la société bourgeoise.

Mais le réalisateur paraît conscient des limites de l’exercice : comment dénoncer un monde à la dérive avec un film si coûteux, financé par une partie de ceux qui ont justement tout intérêt à le défendre ? Par l’intermédiaire de la fiancée de Packer, Cronenberg répond très honnêtement à cette question. Artiste très fortunée, elle se plait à jouer la déshéritée dans son taxi ou ses bars miteux, et se pique même de critiquer, superficiellement certes, son amant. Dans la chute, si elle décide de prendre publiquement ses distances, simule même la rupture, elle ne peut que continuer à soutenir secrètement le capitalisme. Elle cristallise ainsi toutes les contradictions de l’exercice qui, s’il est une critique vigoureuse contre le capitalisme, obéit malgré tout à ses lois. C’est l’occasion d’une réflexion intéressante sur l’art sous le règne des producteurs et autres vendeurs d’art.

Alors, comment expliquer la réception négative d’une large partie du public ? D’abord, le film est particulièrement dense. Un peu à l’image des œuvres de Stanley Kubrick, Cronenberg n’a rien laissé au hasard. Bien qu’il se soit appuyé sur l’ouvrage de Don De Lillo pour les dialogues, chaque scène, chaque phrase, chaque image donnent à réfléchir. Chaque détail est chargé de sens dans un tout cohérent. Il est vrai qu’un bagage politique sérieux et plusieurs visionnages sont nécessaires pour saisir l’ensemble des éléments du film, tant les références au mouvement ouvrier et à la littérature politique sont nombreuses, tant les détails sont signifiants. Mais il est vraiment rare, vu le prix d’une place de cinéma, que les spectateurs désertent les salles si massivement et si irrités avant la fin d’un film, fut-il mauvais. Il y a sans doute quelque chose de plus fondamental. Beaucoup de personnes ont probablement vu quelque chose qu’ils n’ont pas l’habitude de voir, une forme de claque qui les a peut-être heurtés dans leurs représentations immédiates. Cosmopolis n’est pas une simple démonstration rigoureuse, à laquelle il est possible de répondre par d’autres arguments. S’il s’agit bien d’une critique radicale du capitalisme, elle est d’abord poétique. La force des grands artistes, c’est de donner à leur œuvre une dimension émotionnelle qui pénètre naturellement l’esprit et vient, d’une façon ou d’une autre, titiller la froide mécanique de la raison. Que ces œuvres fassent fuir ou qu’elles enthousiasment, qu’elles heurtent ou qu’elles transportent, elles produisent quelque chose de difficilement explicable et de complexe : l’émotion.

El Generico, 31 juillet