L'islamophobie, le djihadisme et le capitalisme sont les multiples facettes d'un même ennemi

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La lecture des minutes du procès d’Anders Breivik relatant comment il a massacré des douzaines d’adolescents l’année dernière, dans le camp d’été du Parti travailliste norvégien, donne la nausée. Le procès de Breivik a donné lieu à beaucoup de débats sur sa santé mentale, sur le fait qu’il ait agi seul ou comme membre d’un réseau fasciste organisé, ou s’il devait être autorisé à utiliser la cour d’Oslo comme tribune pour défendre sa philosophie politique 1.

Les meurtres commis par Mohamed Merah à Toulouse n’étaient pas à aussi grande échelle mais n’en font pas moins froid dans le dos. Mais les tireurs d’élite de la police française n’ont pas offert de scène à Merah pour exposer sa philosophie : il a été abattu après un siège en règle 2.

Il y a des différences évidentes dans la façon dont ces deux cas ont été traités. Dans The Guardian du 21avril, Jonathan Friedland 3 souligne qu’en règle générale, habituellement, on ne donne pas une chance aux terroristes islamiques, même s’ils sont capturés vivants, d’expliquer leurs motivations comme on l’a fait avec Breivik. Idéologiquement, des gens d’extrême droite comme Breivik et des djihadistes comme Merah semblent se situer à deux pôles opposés. L’obsession de Breivik, c’est la menace “d’islamisation” de l’Europe, alors que les djihadistes déclarent qu’ils agissent non seulement pour venger les attaques contre les musulmans en Irak, en Palestine ou en Afghanistan, mais pour la création d’un califat mondial gouverné par la loi de la Charia.

Mais ce qui est le plus frappant en réalité, qu’il s’agisse des islamophobes et des djihadistes, c’est la similarité de leur idéologie et leur pratique.

Pour commencer, Breivik a exprimé devant la cour son admiration pour la méthode d’al Qaida, son organisation en petites cellules décentralisées. On a suggéré que c’était un modèle dont les groupes d’extrême droite s’inspirent de plus en plus. Breivik a aussi vanté le caractère impitoyable d’al Qaida et son esprit de sacrifice personnel au service d’un idéal plus élevé. Mais quand on regarde de plus près ces idéologies respectives, on voit qu’elles ont beaucoup de choses en commun.

Un racisme partagé

Toutes les deux sont profondément racistes : l’hystérie de droite sur l’islamisation de l’Europe n’est que la dernière version de l’idéologie de la civilisation chrétienne blanche menacée par des hordes d’envahisseurs à peau sombre. Au début du xx siècle, la grande menace était présentée comme étant celle des Juifs fuyant les pogroms en Russie ; il y a quelques décennies, c’était les émigrés asiatiques et noirs importés pour travailler pour des salaires inférieurs à ceux des ouvriers “du pays” ; aujourd’hui, le racisme a dû se déguiser sous les habits de l’anti-islam parce qu’être ouvertement antisémitisme, ou raciste anti-noir est beaucoup plus difficile à faire avaler à une population qui est déjà habituée à un environnement social beaucoup plus diversifié. La English Defence League (EDL) 4 a même des membres juifs et sikhs, unis (pour le moment) par leur haine de l’islam, “religion du mal”, à des troupes d’assaut blanches. Mais derrière tout cela, c’est la même vision d’un monde “aryen”, née comme justification de l’extension impérialiste du capitalisme européen et américain depuis la fin du xix siècle.

Mais les djihadistes ne sont pas moins racistes. Quand l’Islam est apparu, comme les autres religions monothéistes, il était l’expression, en termes idéologiques, d’une réelle tendance à l’unification de l’humanité, au delà du tribalisme. Il était donc ouvert à tous les groupes ethniques et avait une attitude pleine de respect vis-à-vis des religions juives et chrétiennes qu’il considérait comme porteuses d’une révélation précédente. Mais aujourd’hui, le djihadisme est l’expression d’une autre réalité historique : la religion, sous toutes ses formes, est devenue une force au service de la division et du maintien d’un système en déclin. Dans l’esprit des groupes djihadistes, ou de type taliban, les “kaffirs” (incroyants) ne se distinguent pas des “étrangers”, les Juifs ne sont plus le peuple élu de la Bible, mais les diaboliques conspirateurs de la paranoïa nazi, les églises chrétiennes sont des cibles légitimes pour les attentats à la bombe ou les massacres. Cette doctrine de la division s’est même étendue aux disciples de l’islam – al Qaida a probablement tué plus de musulmans chiites en Irak ou au Pakistan que de membres de n’importe quelle autre confession.

Leur haine peut s’adresser à des groupes différents, mais l’extrême droite et les djihadistes s’opposent tous implacablement à tout mouvement réel vers l’unification de l’humanité.

Une morale partagée

Breivik et al Qaida partagent aussi la même conception de la morale : la fin justifie les moyens. Pour Breivik, les ados qu’il a tués n’étaient pas innocents parce qu’ils soutenaient un parti qui incarne “le mal” que représente le “multiculturalisme”. Mais ils ont été tués, avant tout, dans l’intention de déclencher une guerre raciale qui conduirait au nettoyage ethnique de l’Europe et à un nouveau millénaire aryen-chrétien. Pour Merah, les petits enfants juifs peuvent être descendus d’une balle dans la tête parce que les avions israéliens ont tué beaucoup plus d’enfants palestiniens. Pour Ben Laden et ceux de son acabit, tuer des milliers de civils dans les Twin Towers est une réponse justifiée à ce que les Américains ont fait en Afghanistan et servira le but de rallier tous les Musulmans du monde sous le même étendard de la Guerre Sainte et du nouveau califat.

Beaucoup de libéraux peuvent bien sur tenir le même discours – cela fait partie de leur argumentation selon laquelle tous les extrêmes se rejoignent. Mais les extrémistes les plus visibles ne sont que la partie émergée d’un iceberg beaucoup plus grand.

Derrière Breivik, il y a tous les variantes d’EDL (English Defense League) et de politiciens “populistes” comme Le Pen en France et Wilders aux Pays-Bas, qui adoptent la ligne “je ne suis pas d’accord avec sa méthode mais la menace de l’islamisation pose vraiment question…”. Et derrière eux, il y a le flot des journaux dont les titres n’arrêtent pas d’être des plaintes sur les terroristes musulmans parmi nous, l’arrivée croissante de demandeurs d’asile, pendant que les politiciens “responsables” se font concurrence pour montrer qui est le plus ferme contre l’immigration, et sont en tout cas en charge de l’Etat qui expulse à tour de bras dans leur pays d’origine les demandeurs d’asile qui fuient la pire misère que leur offre le système actuel, ou les enferme dans des camps de rétention.

De la même façon, l’idéologie djihadiste n’est que la fille de l’idéologie officielle des Etats arabes qui sont depuis longtemps anti-sionistes et en perpétuel état de guerre avec Israël, une façon de tenter de détourner la colère des masses de leurs propre pratiques dictatoriales et corrompues. “L’Islam radical” a aussi ses apologistes “révolutionnaires” : Galloway 5, le SWP 6 et d’autres fractions gauchistes, dont la réponse à la dernière atrocité du Djihad est aussi : “je ne suis pas d’accord avec leurs méthodes, mais….” parce qu’ils partagent la même conception que les Etats-Unis et le sionisme sont l’ennemi impérialiste numéro 1 et voient le Hezbollah, le Hamas et les djihadistes irakiens ou afghans comme des expressions de “l’anti-impérialisme”.

Tout cela représente la sécrétion idéologique du processus de pourrissement sur pied réel en cours dans la société capitaliste contemporaine : le cours sans fin à la guerre impérialiste qui est devenu de plus en plus chaotique et irrationnel au fur et à mesure que le système se décomposait. La guerre de tous contre tous, qui divise et dresse les populations les unes contre les autres , que ce soit au nom de la race, de la religion ou de la défense de l’Etat, est un maelström qui constitue la menace la plus réelle et la plus dévastatrice à laquelle fait face l’humanité aujourd’hui – la menace d’un enfoncement sans limite dans la barbarie et l’autodestruction. Les “libéraux” ou “bons démocrates” qui incriminent l’extrémisme et nous inondent de leurs discours humanistes ne représentent pas davantage une alternative. Ce sont bien ces derniers qui ont entretenu la guerre en justifiant l’usage de la terreur, de l’envoi de la bombe atomique sur Japon et sur les villes allemandes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et donc poursuivi la catastrophe et le cauchemar subi par les populations dans cette guerre, parce que c’était un moyen d’assurer la domination du capitalisme dans l’après-guerre.

La seule vision mondiale en opposition à ces divisions idéologiques, c’est l’internationalisme de la classe ouvrière : la simple idée que les exploités sous le joug de toutes les nations, de toutes les religions, ont là défendre les mêmes intérêts de lutter contre leur exploitation et leurs exploiteurs. C’est un combat dont le but est l’unification réelle de l’humanité, dans une communauté mondiale sans Etats. C’est un combat dont les moyens ne peuvent qu’être en adéquation avec ses buts. Ce combat-là cherche à gagner à sa cause ceux qui sont tombés dans l’idéologie des exploiteurs en montrant le besoin réel d’une solidarité humaine, au lieu de prôner le massacre des incroyants ou des infidèles Ce combat rejette la pratique de la vengeance sans discrimination et le meurtre de masse parce qu’il sait que ces méthodes ne pourront jamais aboutir à l’établissement d’une société humaine. Oui, la lutte de la classe ouvrière est une sorte de guerre. Mais elle est vraiment la guerre pour en finir avec toute guerre, parce que ses buts et ses méthodes sont radicalement opposés aux buts et aux méthodes du capitalisme et de la société de classe dont ne peuvent surgir que toujours plus de massacres sanglants.

Amos (3 mai 2012)

 

1) Voir l’article que nous avons écrit à l’époque de la tuerie : http ://en.internationalism.org/icconline/2011/august/norway

4) Mouvement fondé en 2009 dont le but affiché est “de combattre l’islamisation de l’Angleterre” et qui organise depuis régulièrement des manifestations dans plusieurs villes du pays dans ce sens.

5) George Galloway d’origine écossaise est un ancien député du Parti travailliste, fervent admirateur de Fidel Castro, qui est surtout connu pour ses prises de postions d’extrême gauche et pro-palestiniennes. En novembre 2007, il a fondé RESPECT Renewal , devenu ensuite le Parti de Respect, qui soutient notamment la Palestine dans le conflit israélo-palestinien. Il a notamment organisé entre 2008 et 2010 des convois d’aide humanitaire à la population de Gaza contre le blocus du territoire baptisés “Viva Palestina !” . Battu aux législatives en 2010, il est élu membre de la Chambre des Communes depuis mars 2012.

6) A l’origine Groupe Socialist Review (GSR) , ce groupe fondé autour de Tony Cliff en 1950 analysait la Russie stalinienne comme un régime particulier où la “bureaucratie” s’était emparée du pouvoir. Partisan d’une politique d’entrisme dans le Parti Travailliste et les syndicats. Rebaptisé SWP début 1977 où il se présente aux élections sous sa propre bannière, il sert encore aujourd’hui de rabatteur au Parti Travailliste lors des consultations électorales. Devenu l’organisation gauchiste la plus importante au Royaume-Uni, le SWP recrute parmi les jeunes ouvriers et surtout les étudiants sur une base de campagnes activistes (conte le désarmement nucléaire pendant la Guerre froide, puis contre la guerre au Vietnam), elle anime toujours les grandes manifestations sur ses thèmes favoris : l’anti-­fascisme et l’anti-racisme. Son organe de presse est Socialist Worker.