Après l'escroquerie de la "grève générale" du 29 mars en Espagne, comment pouvons-nous impulser une véritable lutte?

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Nous publions ci-dessous la traduction d’un article de la publication du CCI en Espagne, Acción Proletaria, qui tire le bilan de la journée d’action du 29 mars (voir notre site Web sur ce sujet) en s’appuyant en particulier sur les différents tracts diffusés dans les cortèges de manifestants et sur les débats qui ont suivi sur différents forums sur la question de “comment lutter ?”.

Sii aujourd’hui les syndicats nous appellent à un arrêt de travail général, qu’ils osent appeler grève, et parlent “d’aller dans la rue”, c’est justement pour saboter notre lutte; pour nous encadrer, pour nous contrôler, pour maintenir la paix sociale avec des simulacres d’opposition; pour que les réponses aux attaques contre nos conditions de vie empruntent les voies légales de la démocratie, ce qui signifie que tout continue à l’identique ou bien pire.”

Face à la convocation de grève pour le 29 mars, le CCI a ouvert une rubrique de débat dans notre site Web où l’on a recueilli des réflexions des camarades, des tracts distribués par des collectifs divers, des débats qui ont eu lieu ici ou là, etc. 1. Il s’agit de laisser la parole aux minorités les plus actives et conscientes qui expriment l’effort en train d’émerger au sein de la classe ouvrière pour se libérer des chaînes syndicales et pour mettre en avant une alternative de lutte qui réunisse la défense contre les coupes budgétaires et la perspective de destruction du capitalisme, la construction d’une nouvelle société.

La citation avec laquelle commence cet article est prise d’un des tracts que nous avons inclus dans cette rubrique 2 et qui dénonce clairement ce qu’a représenté le 29 mars : une escroquerie pour nous démobiliser.

Les méthodes syndicales de lutte

Les syndicats créent de plus en plus de méfiance dans les rangs ouvriers, mais il faudrait aller au fond des choses : le problème n’est pas seulement le fait des syndicats en tant qu’organes participant des réseaux de l’Etat capitaliste, le problème est aussi le syndicalisme, c’est-à-dire une manière de concevoir la lutte, une manière de s’organiser et des méthodes d’action qui, malgré les meilleures intentions, nous amènent toujours à la défaite.

Comme le dit un camarade dans le débat sur le site Libcom 3, le syndicalisme limite “les conflits du travail à une entreprise ou à un secteur particulier, en empêchant, avec des entraves diverses, que la lutte ne s’étende au reste des prolétaires”, il répand “une mentalité individualiste et purement économique chez les “citoyens travailleurs”, “en oubliant” et en affaiblissant la réflexion sur la dimension politique et collective des problèmes du prolétariat” et prônant “l’action déléguée et individuelle, en minant la possibilité d’auto-organisation et de solidarité”. Donc, la façon avec laquelle les grèves syndicales sont envisagées “est négative: obéir aux syndicats sans la moindre réflexion ou discussion collective; mener les actions absurdes des piquets qui, au lieu de renforcer la solidarité, l’union et la confiance en soi au sein de la classe ouvrière, restent fixés sur le fait “que personne ne travaille”, avec le seul objectif d’entasser des chiffres pour les évaluations sur l’emprise syndicale; cela n’offre aucun espace pour que les millions de chômeurs, les étudiants et les retraités renouent le contact et mènent des luttes communes avec ceux qui ont encore un travail” 4.

La grève est une arme de la classe ouvrière qui sert à développer son unité, à affirmer sa conscience, à créer sa propre organisation ; la grève syndicale sert à tout le contraire, c’est pour cela que les syndicats “alternatifs” (CGT, CNT, etc.), “quelles que soient leurs couleurs, au-delà de leurs propositions ou de leurs dénonciations des syndicats majoritaires, ne sont au fond que l’appendice “radical” des “syndicats responsables”. Ils ont totalement participé à cette “grève” sans dire un mot sur le piège que ces soi-disant luttes représentent. Au contraire, le seul problème qu’ils dénoncent, c’est que les grands syndicats ne fassent pas ce type d’appel plus souvent...” 5.

Dans le débat sur Libcom, un des interlocuteurs dit : “Je pense que ce serait très difficile de faire participer beaucoup de monde dans une grève faite sous le slogan “À bas le capitalisme, révolution de suite !”. Tout syndicat s’oppose, bien entendu, à une lutte révolutionnaire puisque son existence même en tant que syndicat est liée à la conservation du capitalisme, mais, en plus, il s’oppose aussi à n’importe quelle lutte revendicative véritable, parce que, comme répond le camarade cité : “L’équation “lutte pour améliorer ou défendre les conditions de vie et de travail = syndicalisme” est erronée.”

Sous le capitalisme on ne peut pas vivre

La dynamique des attaques, du chômage déchaîné, de la crise généralisée, pose une question simple : est-ce qu’on peut continuer à vivre sous le capitalisme ?

Depuis qu’on est enfant, on nous éduque avec les idées : “tout dépend de nous”, “si tu fais bien les choses”, tu auras “une vie stable et confortable”, “tu auras comme récompense des enfants, une maison, une voiture, une deuxième résidence, des croisières de vacances” et encore d’autres merveilles consuméristes. “... Nous pensons que si ça va bien pour nous, pour un autre, ce devrait être pareil, et si ce n’est pas le cas, c’est parce que celui-là a dû faire quelque chose de mal ou alors, c’est un fainéant, un inutile ou un incompétent” 6.

Après tant d’années de crise et surtout avec l’accélération des cinq dernières années, ces contes de fées s’écroulent : “On entend la même rengaine : étudie, travaille, fais encore des efforts, ne proteste pas, achète-toi une voiture et un appartement, sois quelqu’un... Et maintenant? Tout ce pour quoi on nous a éduqués apparaît comme un mensonge”7. On a beau avoir plein de titres universitaires, on a beau accumuler de l’expérience professionnelle, être consciencieux au travail, le futur se présente comme un tunnel sans fin rempli de précarité, de chômage et de misère.

Nous assistons au lent effondrement d’un système social qui a derrière lui un siècle de décadence. Ce n’est pas seulement la crise économique et sociale si grave déjà en elle-même ! C’est aussi la destruction environnementale, les guerres impérialistes, la barbarie morale la plus dégradée ! C’est pour cela que face à la sous-estimation éhontée de la crise que les syndicats nous dépeignent pour nous faire croire “qu’un autre capitalisme est possible” dûment “reformé”, nous souscrivons à ce que des camarades de la ville de Palencia affirment dans leur dénonciation :

Pour eux, autant la crise que les coupes faites dans les droits des travailleurs sont la conséquence des actes de certains gouvernements et “de spéculateurs avides”. Ceci est faux, la crise et ses effets sont inhérents au système capitaliste, et non pas la conséquence directe des actions de “quelques individus sans scrupules”. Les crises se succèdent les unes après les autres depuis les débuts du système capitaliste lui-même, et elles ne peuvent être que de plus en plus graves. Si l’on sort de cette crise, on retombera dans une autre bien pire. Le capitalisme est un système économique en décadence.”

Toutes les voix du monde politique, patronal et syndical, en y incluant les “nouveaux radicaux” de DRY, nous prêchent que “tout cela peut s’arranger”. La droite et le patronat proposent comme remède d’autres coupes, plus de flexibilité, des sacrifices… La gauche et les syndicats proposent d’autres mesures : des nationalisations, des impôts supplémentaires pour les riches, des audits sur les dettes et encore d’autres rapiéçages. Des deux cotés, on veut surtout nous écarter de la voie de la lutte massive contre ce système d’exploitation et nous dévoyer vers l’impasse du sacrifice pour faire tenir debout ce système pourri. C’est pour cela que nous soutenons cette analyse de camarades de Barcelone :

Les réformes, les différentes alternatives qu’on nous offre: un capitalisme à visage humain, avec des formes différentes de production et de distribution, une “bonne gestion citoyenne”, la décroissance, l’anti-globalisation, des changements dans le gouvernement, des négociations syndicales et toutes les autres variantes qui prétendent changer le monde sans révolution; ce ne sont que des manœuvres pour nous emberlificoter et détruire toute tentative de lutte. Ce sont des mécanismes et des appareils fabriqués dans le but de nous faire gober tout ce qu’ils veulent nous faire gober” 8.

Ce système ne peut pas être reformé et ses bénéficiaires – la classe dominante – fera tout ce qu’elle pourra, quels que soient les dégâts, pour garder ses privilèges : “La vie de l’immense majorité de l’humanité doit être poussée au-delà de toute limite pourvu que les coffres du capital soient sauvegardés, pourvu que la banqueroute de ce système moribond soit évitée. Les gouvernements du monde entier et de toute couleur politique, en tant que représentants du monde de l’argent, appliquent les mêmes mesures terroristes que le capital exige partout” 9.

Comment développer une lutte contre les attaques du capitalisme qui prépare simultanément les conditions pour un changement révolutionnaire ?

Si le capitalisme nous condamne à une éternelle non-vie, si son Etat, ses politiciens, ses syndicalistes, ne font pas autre chose que nous conduire vers l’abîme, alors le fait de nous unir, de nous organiser, de lutter, tous ensemble, à partir de la base, ce n’est pas un bel idéal, mais un besoin vital. “Ensemble, nous pouvons tout changer”, voilà le slogan simple et percutant avec lequel les camarades d’Alicante concluent leur appel : “Il faut en finir avec les têtes qui se baissent, les gosiers qui avalent tout, les yeux qui regardent ailleurs devant les humiliations quotidiennes, parce que lorsqu’on accepte le mauvais avec résignation, on s’enfonce encore pire” 10.

Il est évident que ce combat est difficile parce que “se débarrasser totalement des mensonges dans un monde construit sur la falsification est une tache titanesque (…) Il est difficile de combattre un système dont les tentacules s’étendent aux moindres recoins de notre vie” 11. Mais, pour avancer, le plus important, c’est le développement de l’unité, de la solidarité, de la conscience et de l’auto-organisation dans nos propres rangs.

Face à la “grève syndicale” qui est conçue pour nous broyer et nous réduire à un tas de poussière, d’individus enfermés sur eux-mêmes, “une grève c’est bien plus que ne pas aller travailler un jour. Ce qui est important, c’est ce que l’on vit et ce que l’on crée, c’est la rencontre et les expériences qui en surgissent. C’est là la base du succès ou de l’échec d’une grève et non pas dans les chiffres du suivi ou dans la manif-procession de l’après-midi” 12.

Il s’agit de “devenir conscients de la réalité d’un monde en faillite. Occuper les rues, les libérer de la marchandise et les ouvrir à la communication et à l’action collectives” 13.

Il ne s’agit pas de “se foutre” des appels comme celui pour la grève du 29 mars, en même temps qu’on les dénonce, il faut tout faire pour y porter la lutte en vue du développement des forces du prolétariat ; comme le dit un camarade : ““Sortir de la normalité” du chacun pour soi et de l’acceptation résignée et sans critique de tout ce qui nous tombe dessus, voilà des pas importants” 14.

C’est pour cela que l’initiative des camarades d’Alicante est très importante :

Nous proposons de créer un espace de participation, critique, unitaire et de lutte pour l’annulation de la réforme du travail et contre toute forme d’exploitation, ayant comme fondement l’auto-organisation en assemblées.

Dans cet espace, “on pourrait essayer de récupérer sa propre vie: retrouver des gens qui ressentent des choses semblables à celles qui nous remuent les tripes ces derniers temps, partager la rage, les expériences, les émotions et la recherche d’alternatives, s’organiser et lutter pour avoir une vie qu’on puisse considérer comme libre” 15.

Cependant, le chemin est long et plein d’obstacles et, comme le dit un camarade, même s’il commence à se faire jour “une plus grande prédisposition et acceptation des critiques dirigées contre le système capitaliste, et des idées qui parlent de la nécessité d’une protestation massive. Les quatre dernières années de crise (ou de la dernière éruption de la maladie chronique du capitalisme), et tout ce que nous attend, sont en train de faire apparaître un changement d’état d’esprit lent, souterrain mais certain. Ceci dit, une alternative claire au niveau social et politique n’est toujours pas apparue” (16.

Acción Proletaria (20 mai 2012)

1 Voir, en espagnol, “Debate sobre la huelga general” (Débat sur la grève générale) :

http://es.internationalism.org/node/3365

4 Idem.

5 Idem.

8 Idem, note 2.

9 Idem.

10 Idem, note 6.

11 Idem, note 7.

12 Idem.

13 Idem.

15 Idem, note 6.

16 Idem, note 14.