Quelle est la véritable nature du Conseil national de la Résistance (1ère partie)

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Depuis plus d’un an, nous assistons à de nombreuses expressions de révolte. De celles qui sont nées dans les pays arabes en passant par le mouvement des Indignés en Espagne et en Grèce, jusqu’au mouvement des Occupy aux Etats-Unis ou encore en Grande-Bretagne, les populations montrent une volonté claire de ne plus se laisser traiter comme moins que rien. Ces mobilisations massives qui regroupent à la fois l’ensemble des laissés-pour-compte de ce système capitaliste moribond comme ceux qui ont encore la “chance” d’avoir du travail sont une réponse immédiate à l’angoisse progressive qui envahit la société avec une conscience à divers degrés que le monde dans lequel nous vivons n’est plus possible. Les mouvements des “Indignés” ont pris ce nom en référence au livre de Stéphane Hessel, ancien résistant français de la Seconde Guerre mondiale, intitulé Indignez-vous et publié en octobre 2010. Ce petit fascicule, largement médiatisé on s’en souvient, a été écrit à la demande de journalistes et de membres d’Attac qui avaient déjà sollicité Hessel lors de la déclaration de mars 2004 d’anciens du Conseil national de la Résistance (CNR) au plateau des Glières 1 , revendiquant les prétendues “valeurs” de la France issue de la “Libération” avec le slogan : “Créer, c’est résister. Résister, c’est créer.”

Dans le sillage de cet appel à faire revivre les idéaux de la Résistance et à défendre “la paix et la démocratie” contre la dictature internationale des marchés financiers, une kyrielle d’associations étaient apparues, ou ont été réactivées, souvent en créant des blogs ou en étant présents dans certains mouvements de résistance aux injustices sociales (luttes des sans-papiers, des sans-logis, etc.). Ces groupes, se voulant apolitiques et citoyens, où l’on retrouve aussi bien des représentants des partis de gauche et de droite traditionnels 2 que des éléments de la gauche radicale, des altermondialistes ou des syndicalistes, ont été très actifs dans le mouvement des Indignés. Ils prétendent lutter contre les ravages du libéralisme économique en s’inspirant des valeurs du CNR de 1944 et militent pour l’idée selon laquelle le mouvement actuel des Indignés serait l’expression d’un mouvement populaire de résistance qui pourrait s’apparenter à celui de la Résistance française contre l’Allemagne nazie en 1939-1945. En d’autres termes, le programme du CNR de 1944 aurait été un programme économique au service des exploités et qu’il suffirait de réactualiser, d’y apporter quelques aménagements pour en faire un programme de société au service du bien-être de tous. Le programme du CNR aurait-il une quelconque viabilité ou une utilité pour les luttes actuelles des exploités ? Pourrait-on s’appuyer sur les grandes lignes de l’idéologie qu’il véhicule ? Pour nous, la réponse est clairement : non.

Nous allons nous efforcer d’étayer cette réponse dans une série d’articles, dont voici la première partie. Avant d’aborder le programme du CNR lui-même, il est nécessaire de rappeler le contexte de la Seconde Guerre mondiale, la division de la classe politique en France entre le Gouvernement de Vichy, de Gaulle et la Résistance. Notre souci est d’ouvrir un débat sur cette période qui est toujours présentée comme un combat entre les forces du mal (régimes fascistes, Allemagne nazie) et les forces du bien (les glorieux mouvements de Résistance, le général de Gaulle et les alliés anglo-saxons “défenseurs de la démocratie”). Pour les jeunes générations qui n’ont pas connu ces événements dramatiques, les livres d’histoire officiels présentent souvent cette période sous l’angle qui arrange la bourgeoisie. Pour notre combat commun contre le capitalisme, il est absolument nécessaire de débattre du passé, de se réapproprier la réalité historique, sans ostracisme, pour éclairer notre présent et savoir ce que nous voulons bâtir pour le futur et comment le faire.

Aux origines du programme du CNR

On oublie souvent, lorsqu’on aborde la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, que la cause fondamentale de celle-ci est le produit comme aujourd’hui d’une crise économique profonde qui commence en 1929 et qui plonge le monde entier dans une misère insupportable. Le système économique est en train de mourir parce qu’il produit trop de marchandises qu’il n’arrive pas à écouler, à vendre, pendant que des millions de chômeurs affamés cherchent de ville en ville un emploi introuvable. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si c’est l’Allemagne, grande perdante de la Première Guerre mondiale qui va à nouveau déclencher les hostilités avec le fameux mot d’ordre pan-germanique de Hitler qui était “exporter ou mourir”. Alors que la Première Guerre mondiale avait été interrompue pour faire face à la Révolution russe et à sa menace d’extension à l’Europe, les années 1930 sont marquées par sa dégénérescence et par la défaite de toute la formidable vague révolutionnaire des années 1920, notamment en Allemagne. L’instauration du stalinisme, c’est-à-dire du capitalisme d’Etat en Russie au nom du “socialisme”, aura dans ce contexte une portée catastrophique pour le mouvement prolétarien mondial 3).

Face à cette nouvelle crise économique et à l’écrasement de l’espoir d’une nouvelle société qu’avait représentée la Révolution russe, le monde va basculer dans l’horreur. La barbarie fasciste et l’hystérie antifasciste vont conduire les prolétaires et la population d’Espagne en 1936, puis des principaux pays du monde, au massacre. Sans compter les dizaines de millions d’êtres humains qui seront exterminés dans les camps de concentration staliniens et hitlériens, les combats du conflit de 1939/1945 feront 55 millions de morts, ce qui constitue de loin le plus grand holocauste de l’humanité. Qu’on le veuille ou non, c’est bien pour préserver son système décadent que toute la bourgeoise, quel que soit le camp qu’elle a choisi, fasciste ou antifasciste, s’est vautrée dans la guerre et a sacrifié autant de vies humaines.

C’est en ayant à l’esprit le sordide bilan de cette période que l’on peut examiner la façon dont la France a été impliquée dans cette période tragique, tout en sachant qu’un certain nombre d’éléments sont valables aussi pour d’autres pays, notamment en Europe, qui a été le principal théâtre de cette boucherie.

L’Etat de la bourgeoisie française avant et pendant la guerre mondiale

Pendant quelque temps, l’Etat français avait eu l’illusion que la crise de 1929 ne toucherait que les Etats-Unis et l’Allemagne. Malgré l’instauration d’un fort protectionnisme, pour protéger le marché intérieur, sous la forme de quotas notamment pour les marchandises importés sur le territoire national, la grande dépression va se développer et ses ravages vont être profonds. “Une fois la décélération commencée, avec un effondrement des exportations et des prix agricoles en 1931, il n’y eut plus moyen de l’arrêter” (4). La crise économique va créer une véritable débandade dans la classe politique et démontrer que la IIIe République n’était plus adaptée à la situation, ce qui va d’ailleurs donner un premier point en commun au gouvernement de Vichy et à la Résistance, à savoir celui d’un rejet viscéral des institutions de la IIIe République et du libéralisme anarchique (et archaïque au vu des nécessités du capitalisme d’Etat) qui rendaient l’appareil productif français incapable de faire face à la concurrence mondiale et de rentrer dans la course aux armements en vue de la guerre qui se dessinait déjà. Les différents gouvernements qui vont se succéder, notamment ceux des partis de gauche du Front populaire de Léon Blum de 1936 et 1938, vont en fait préparer la guerre qui semble inévitable. En contrepartie d’augmentations de salaires et de conventions collectives dans certains secteurs, les ouvriers vont travailler plus de 40 heures dans les usines d’armement. Un certain nombre de nationalisations sont réalisées, notamment celle qui compte le plus dans une économie qui va vers la guerre, l’industrie des armements. Le ministère Daladier (Parti radical) devait être le dernier du temps de paix. Le président du conseil se fixa comme objectif primordial la défense nationale, ce qui permit aux socialistes et communistes de rester à l’écart du gouvernement et de ne pas apparaître ouvertement, auprès des ouvriers et de la population en général, comme des fractions va-t-en guerre. De son côté, Hitler, en Autriche, puis en Tchécoslovaquie, lançait l’Allemagne dans sa course à l’expansion impérialiste à travers cette série de provocations (débouchant notamment sur les accords de Munich de 1938 qui accordaient de fait le droit pour Hitler d’annexer la partie allemande de la Tchécoslovaquie – les fameux Sudètes – et préparaient déjà la guerre, mais une guerre à laquelle les futurs “Alliés” n’étaient pas encore prêts). En septembre 1939, c’est le pacte entre les deux brigands Hitler et Staline, entre l’Allemagne nazie et la Russie “socialiste”, dont la première clause est le partage de la Pologne, qui signe en fait l’ouverture généralisée des hostilités militaires. C’est aussi à ce moment là que dans le sillage de l’Angleterre, la France déclare la guerre à l’Allemagne.

La défaite rapide et totale de l’armée française devant les forces allemandes en juin 1940 va créer un véritable séisme dans l’ensemble des partis politiques. C’est au maréchal Pétain, “héros” du carnage de 1914/1918, que revient les pleins pouvoirs en juillet, seule une minorité de députés de la IIIe République s’y oppose et l’armistice avec l’Allemagne est signée dans la foulée. C’est à ce moment là que Pétain proclame aussi son intention d’entreprendre un redressement de la France, dénommé ensuite “Révolution nationale”. La question qui se pose alors pour la classe politique, tous partis confondus, est celle de préserver la continuité de l’Etat français, malgré la présence d’une force d’occupation allemande sur une partie du territoire, la zone Nord, et une zone libre au sud du territoire. C’est ici que la classe politique française va se diviser entre ceux qui sont pour l’alliance avec l’Allemagne et ceux qui se regroupent derrière le général De Gaulle et qui sont pour l’alliance avec les alliés anglo-saxons et donc la poursuite de la guerre pour préserver les intérêts de la France.

Pour le régime de Vichy, il n’y a pas de doute, le rapport de forces est favorable à l’Allemagne nazie et donc il faut collaborer avec celle-ci pour préserver les intérêts de l’Etat français et espérer avoir une place de choix dans une Europe qui serait sous la domination allemande.

Donc pour les dirigeants de Vichy, en 1940, ils ont une stratégie à double objectif, défendre la France de la domination du conquérant allemand et reconstruire les institutions. “En théorie, l’armistice reconnaissait à la France bon nombre des attributs de la souveraineté, y compris l’autorité sur la zone occupée et sur les colonies… Mais, dans les faits, Vichy n’avait d’autorité que ce que lui accordait les Allemands et les réformes n’étaient accordées que dans la mesure où “elles n’allaient pas à l’encontre des objectifs militaires nazis” (5).

Quant au général De Gaulle, réfugié à Londres, il appelle dans son célèbre discours du 18 juin 1940, à résister à l’envahisseur allemand sous la formule : “La flamme de la Résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas”. Il signe un accord avec Churchill qui le reconnaît comme le chef des Français libres et, avec l’argent que lui avance le gouvernement anglais, il va reconstituer un embryon de marine et d’armée, en s’appuyant sur les militaires et politiciens qui partagent son option impérialiste, notamment dans les divers territoires coloniaux que la France possède dans la défense commune des intérêts du capital national.

Le bras de fer entre les pro et anti-allemands au sein de la bourgeoisie française

En fait, il ne s’agit pas d’un combat entre les forces du bien contre les forces du mal, mais plutôt de divergences au sein de la classe politique française, sur l’option militaire et impérialiste à choisir.

Quelles que soient leurs divergences idéologiques, les hommes de Vichy ou ceux de la Résistance autour du général De Gaulle ont pour préoccupation essentielle que l’Etat français retrouve sa place sur l’échiquier européen et mondial : “Malgré des différences évidentes, les réformes proposées par Vichy et par la Résistance avaient beaucoup de points communs. Les unes comme les autres visaient à une renaissance nationale, à une réconciliation sociale, à une restauration morale, à une économie planifiée et plus juste, à un Etat plus dynamique” (6).

Leur peur commune est d’être soit sous le joug allemand, soit sous la coupe des Alliés. Si les relations entre Vichy et l’Etat allemand sont difficiles, du fait des exigences financières de l’occupant (frais pour les troupes d’occupation, production de marchandises pour l’industrie allemande, prélèvement de main d’œuvre qualifiée d’origine française pour travailler dans les usines allemandes) ; il en est de même pour De Gaulle : “Quant au général De Gaulle, son principal souci sera toujours d’affirmer, fût-ce au prix de vifs conflits, sa totale indépendance à l’égard des Alliés… En septembre 1941, il constitua le Comité national français, embryon d’un Conseil des ministres... qui fut accepté de mauvaise grâce par les Anglais… Les Anglais, par-dessus la tête de leur protégé (De Gaulle), recherchèrent un modus vivendi avec Vichy sans aboutir à un accord véritable. Quant aux Américains, systématiquement, ils ne voulaient reconnaître que Pétain” (7).

C’est un véritable bras de fer en permanence entre De Gaulle et les Alliés pour préserver l’indépendance de la France. Les Américains, tout comme l’Allemagne nazie, se verraient bien occuper la France, si les forces alliées gagnaient la guerre. C’est d’ailleurs le sens du débarquement des troupes américaines en novembre 1942 en Afrique du Nord où, comme le souligne l’historien O. Paxton, “L’Afrique du Nord devient en quelque sorte ‘un Vichy à l’envers’ sous occupation américaine” (8). C’est pour cela d’ailleurs, que le général De Gaulle n’a jamais osé critiquer la Russie pour avoir signé en 1939, un pacte avec le “diable” hitlérien, car elle pouvait lui servir comme contrepoids aux ambitions américaines vis-à-vis des territoires français. “Avant le 21 juin 1941 (rupture du pacte Staline-Hitler), il s’est gardé de l’attaquer et de lui reprocher son pacte avec l’Allemagne nazie. Jamais il ne s’en prend à son régime politique. Il affecte d’ailleurs de l’appeler la Russie et de la voir, non pas sous la forme temporaire qu’elle a prise, mais sous l’angle de l’histoire. Le premier point, c’est que l’URSS se bat et se bat bien ; le deuxième, c’est qu’elle est utile, en contrepoids des Anglo-saxons et contre l’Allemagne, aujourd’hui et demain” (9). Le général De Gaulle couvre même d’éloges Staline, le bourreau de la Révolution russe, du fait de la vaillance de ses armées et de leurs chefs.

Comme pour toute bourgeoisie nationale, en temps de guerre, comme en tant de paix, ce qui la préoccupe, c’est la défense de ses intérêts et donc la défense du capital national. A aucun moment, les exploités et la population en général n’ont leur mot à dire, sinon celui d’accepter toujours plus de sacrifices. Suivre le général De Gaulle et la Résistance, ou rejoindre le gouvernement de Vichy, impliquait de toute façon, toujours plus de misère, de privation, pour finalement servir de chair à canon.

Contrairement à la mythologie de l’histoire officielle, il n’est pas vrai que le régime de Vichy était composé exclusivement d’hommes de droite et que les partis de gauche vont rejoindre la Résistance et son héroïque général. La réalité est plus complexe.

Si le régime de Vichy est composé d’éléments de droite qui défendent la France agricole, la moralité, l’ordre, les modernisateurs font leur apparition dans les principaux ministères, ceux que l’on appelait les “planistes”, ceux qui étaient partisans de réformes structurelles pour adapter et préparer le capital français à la grande Europe sous influence allemande. Des hommes politiques de gauche ou des syndicalistes vont participer ou soutenir le régime de Vichy. Par exemple René Belin, un des responsables de la CGT, devint même sous Vichy ministre de la Production et du Travail. “Les dissidents de la gauche que l’on trouve à Vichy présentent un double intérêt : ils sont, bien sûr, le reflet des querelles intestines qui ont déchiré la CGT et la SFIO avant la guerre ; mais surtout – et c’est là l’important – ils attestent que, du moins pendant un an ou deux, les collaborateurs du maréchal Pétain arrivent d’horizons très divers. Loin d’être des nouveaux venus ou d’anciens leaders de l’extrême-droite, les hommes de Vichy se recrutent parmi les notables de la IIIe République, où qu’ils se situent sur l’éventail politique” (10).

Cette diversité politique n’est pas que l’apanage du gouvernement de Vichy, on verra ultérieurement, que dans les forces de la Résistance, se côtoyaient, à la fois des hommes de gauche, dont les staliniens du PCF, des hommes de droite, mais aussi des éléments issus de l’extrême-droite, notamment de l’organisation clandestine de la Cagoule.

Mais le soutien à Vichy ou à de Gaulle n’est pas figé. L’hiver 1942/1943 va être un tournant dans la guerre. Le général allemand Rommel perd la bataille en Afrique du Nord, avec le débarquement des Alliés en novembre 1942 au Maroc et en Algérie, et Staline, qui a rompu son pacte avec Hitler, est maintenant dans le camp des Alliés et infligera une défaite cinglante à l’Allemagne en janvier 1943 lors de la bataille de Stalingrad. Lors du débarquement américain en novembre 1942, en Afrique du Nord, l’amiral Darlan (11), ancien Premier ministre de Pétain, alors commandant en chef des forces armées de Vichy, va passer avec armes et bagages dans le camp des alliés, sous la menace du général américain Marck Clark qui envisage de constituer un gouvernement militaire américain en Algérie. “C’est ainsi que l’armée et l’administration, ardemment pétainistes, se retrouvent en bloc dans l’autre camp... De cette manière, un grand nombre d’officiers et de fonctionnaires fidèles à Vichy peuvent passer de l’autre côté tout à fait légalement et sans renoncer à la révolution nationale (programme de Pétain). Tel est le cas du général Juin qui, onze mois plus tôt, discutait à Berlin avec Goering de ce que ferait la France si Rommel se repliait en Tunisie et qui va gagner son bâton de maréchal en prenant le commandement des forces françaises (fidèles à De Gaulle) pendant la campagne d’Italie en 1943” (12).

Il n’y a rien de surprenant à ces changements d’alliances ou de camps, puisqu’au bout du compte, que cela soit Vichy ou de Gaulle, ce qui importait, c’était de préserver les intérêts de la nation française et de l’Etat français.

De l’économie de guerre à l’économie de la reconstruction, les exploiteurs se retrouvent toujours d’accord pour la défense du capital français

L’histoire officielle présente souvent les programmes économiques de Vichy et de De Gaulle et la Résistance comme antagoniques, alors que la réalité est bien différente, on peut même parler de continuité, même si l’un à dû gérer l’économie de guerre et l’autre la reconstruction du capitalisme français.

Un aspect en commun entre Vichy et la Résistance, notamment des staliniens du PCF, étaient leur phobie des trusts et des sociétés anonymes, issus de la IIIe République. Le souci de Vichy était de donner un cadre dirigiste à l’Etat pour moderniser l’économie, ce qui était d’ailleurs aussi le souci de la Résistance, même si certaines composantes dont les socialistes ou les communistes, l’enrobent d’un discours qui parle de révolte sociale et Vichy de révolution nationale.

La grande force de Vichy sera de créer une administration hyper centralisée pour collecter les données de statistiques économiques, essayer de gérer le rationnement des produits alimentaires et de la pénurie de matières premières, tout cela, dans un contexte où l’occupant allemand se sert en premier pour faire tourner ses propres usines d’armement ou celles de la France à son profit.

En 1940, sont créés les CO (Comités d’organisation), organes corporatistes qui comptent des ouvriers et des patrons pour la gestion du commerce et des affaires. Les CO sont des créations dont les textes datent d’avant-guerre (1938) qui eux-mêmes reprennent des mesures de la guerre de 1914-1918, c’est cela la continuité de l’Etat. Cela se met en place à chaque fois dans le cadre de l’économie de guerre.

Les CO remplacent ce que l’on appelait les consortiums avant la guerre. Pour imprimer la marque de l’Etat au fonctionnement économique, se crée l’OCRPI (Office central de répartition des produits industriels) qui va chapeauter les CO. Cet Office est l’outil idéal à ce moment là pour l’Etat français afin de gérer l’économie de guerre et il sera largement utilisé par les Allemands pour utiliser les capacités productives dont ils ont besoin pour la production, entre autres, d’armes de guerre. Il faut se rendre compte, qu’en fait Vichy va gérer la pénurie. “A la fin de 1940, le rationnement de la consommation touchait non seulement des produits industriels… mais aussi une longue liste de produits alimentaires. Les six mois qui suivirent l’armistice virent s’instaurer plus de rationnement et pire qu’il n’y en avait jamais eu pendant la Première Guerre mondiale. Ce devint pour la plupart des Français une corvée quotidienne que de courir après la nourriture et de tenter de se chauffer. A la suite de la fixation des prix par l’Etat apparaît le marché noir” (13). Un journaliste a pu écrire que la vraie voix de la France pendant la guerre était le grondement de son estomac.

Entre 1938 et 1943, les prix officiels des denrées alimentaires de base doublèrent tandis que les salaires des travailleurs augmentaient tout juste de 30 %.

Cette gestion de la pénurie est non seulement due à l’économie de guerre mais surtout à la politique de l’occupant et des alliés, “les CO (comités d’organisation de Vichy) ne pouvaient être tenus pour responsables de la dégradation générale de l’économie pendant la guerre. Il est plus exact d’attribuer, par exemple, les souffrances dues à un rationnement parcimonieux, à des causes telles que la politique des autorités d’occupation ou le blocus allié” (14).

Dans ce contexte très défavorable, le gouvernement de Vichy, sur le plan de la défense des intérêts du capitalisme français, a fait un travail remarquable.

De toutes les tentatives faites dans les temps modernes pour contrôler et organiser au mieux dans un contexte d’économie de guerre, l’industrie française, ce fût l’organisation des CO et de l’OCRPI qui eut la plus grande portée. Ce n’est pas un hasard si de Gaulle et la Résistance, qui allaient prendre le pouvoir à la Libération pour reconstruire l’appareil productif, vont utiliser ce que Vichy avait mis en place ou prévu de mettre en place.

Sous un nouveau nom mais avec le même personnel, l’organisme statistique de Vichy devait se trouver comme le ministère de la production incorporé dans l’administration d’après-guerre” (15).

Ainsi à l’époque même où Vichy amenait le peuple français a se dresser contre les contrôles, la Résistance entreprenait une campagne en faveur d’une forme socialiste de dirigisme et de fait la Résistance devait s’apercevoir qu’une bonne partie de l’appareil de l’Etat français pouvait s’adapter a ses propres desseins” (16).

C’est bien cette continuité de l’Etat qui, au delà des divergences idéologiques, va voir Vichy préparer finalement le terrain à l’équipe suivante qui prendra en charge la reconstruction, à savoir de Gaulle et la Résistance.

Pour mettre en œuvre une éco­nomie planifiée à la fin de la guerre, Vichy va confier à la DGEN (Délégation générale à l’équipement national) la mission de rédiger des plans d’équipement, c’est-à-dire une planification de la rénovation de l’appareil productif et bancaire, etc.

Décidés à mettre en œuvre, après la fin des hostilités, une économie planifiée, les administrateurs du temps de guerre établirent deux plans d’équipement : le plan d’équipement national, ou plan de dix ans, publié en 1942 ; puis une version de ce même document, adaptée aux besoins de l’immédiat après-guerre et intitulé “Tranche de démarrage” (17), qui fût achevée en 1944. Bien que ces projets n’aient jamais été mis directement à exécution, le gouvernement provisoire d’après-guerre (De Gaulle et la Résistance) les utilisa pour élaborer ses propres programmes de rétablissement économique. D’un point de vue historique, ils représentent aussi les premiers vrais plans économiques français.”

Donc, Vichy a œuvré efficacement pour l’après-guerre et une grande partie du plan économique établi par De Gaulle et la Résistance (c’est-à-dire le PCF, les chrétiens, les socialistes) a été mis en œuvre grâce au travail effectué par Vichy.

Ce nouveau plan de démarrage fût rédigé au cours de l’été 1944, alors que la Libération a déjà commencé. Malgré son hostilité au régime de Vichy, le gouvernement du général De Gaulle qui prenait le pouvoir fit une exception pour la planification (élément essentiel de la politique économique pour créer les infrastructures, planifier les importations, assurer la reprise des activités économiques essentielles). De Gaulle “ordonna d’imprimer et de distribuer le projet de la DGEN, à un moment où Pétain et ses ministres avaient déjà fui hors de France” (18).

Le plan de deux ans (des experts de Vichy) était conçu de façon à pouvoir être appliqué par le gouvernement quel qu’il dût être, qui dirigerait la reconstruction. Ce que nous savons, c’est que les nouveaux planificateurs de 1945-1946 l’utilisèrent pour élaborer les programmes d’après-guerre et que les commandes placées dès 1944 auprès de l’industrie permirent d’accélérer la reprise de l’économie. Des convergences frappantes apparaissent entre ce qu’envisageaient les planistes de Vichy et ce que les experts de Monnet mirent en forme et réalisèrent à partir de 1946. Les deux équipes se trouvèrent d’accord sur les grands obstacles qui pouvaient s’opposer à la renaissance, et sur les solutions à proposer. Toutes deux reconnaissaient le vieillissement de l’appareil productif français et condamnaient d’une même voix l’économie politique de l’avant- guerre, avec son aversion sous-jacente pour l’intervention étatique, qui justement laissait l’Etat agir au hasard, avec ses préoccupations de stabilité financière, avec son penchant pour le protectionnisme. Comme celle de Monnet, celle de Vichy trouvait dans une planification indicative le moyen de mener le navire entre les écueils opposés du libéralisme (au sens des trusts différent du libéralisme dont on parle ces dernières années) d’avant-guerre et du dirigisme de guerre” (19).

C’est cela que l’on appelle la continuité de l’Etat, au delà des gouvernements, l’appareil d’Etat assure sa propre continuité, et bien entendu sur le dos des exploités et de la population.

Il y a bien sûr des différences, notamment Vichy misait sur l’autosuffisance nationale alors que les gouvernements de la Libération attendaient beaucoup de l’aide américaine.

Quand, au cours de l’été 1944, De Gaulle et la Résistance vinrent remplacer les pétainistes, la continuité fut durement rompue dans l’ordre politique, elle le fut beaucoup moins au niveau de l’administration éco­nomique” (20).

L’attitude de la Résistance répondit dans une large mesure aux espoirs de Vichy : “Au niveau institutionnel, l’organisme de planification, l’office statistique, le ministère de la Production se trouvèrent intégrés dans l’administration d’après guerre. Les CO, l’OCRPI, les comités sociaux survécurent également… les personnels de l’administration économique ne subirent pas de purge violente… Cette fois, le besoin de changement suscité par la guerre et les programmes de Vichy allaient se mêler au puissant élan de la Résistance pour amener la France à une économie politique nouvelle” (21).

Là encore, comme sous Vichy, la réalité de la situation des exploités ne va pas changer à la Libération sous le règne de De Gaulle et de la Résistance, il fallait bien accepter de nouveaux sacrifices pour la “grandeur de la France” : “La reconstruction planifiée exigeait envers autre chose que la semaine de travail des ouvriers dépasse les 40 heures et que chacun se résignât à un bas niveau de consommation, tel était le coût de la rénovation” (22).

Dans la seconde partie de cet article, nous aborderons plus précisément ce qui a provoqué la constitution du Conseil national de la Résistance et quel a été son programme de fond ainsi que l’idéologie réelle qui le sous-tendait et avec quelles options politiques.

K (15 mars)

 

1) Ce plateau de Haute-Savoie incarne le combat de la Résistance contre Vichy et les troupes allemandes en cela que ce fut le théâtre du premier combat des “Résistants” d’une certaine ampleur en cette fin de Seconde Guerre mondiale et de défaite nazie annoncée. La déclaration du 8 mars 2004 “fêtait” le 60e anniversaire de ce combat.

2) Sarkozy ne manque pas lui non plus de se dire inspiré par le CNR de 1944. Voir le site de Rue 89, “Sarkozy ou les indignés, qui sont les héritiers de la Résistance ?”.

3) Voir à ce sujet notre brochure la Terreur stalinienne : un crime du capitalisme, pas du communisme.

4) Voir le chapitre “Les années 30 : expériences et alternatives à l’ordre libéral”, tiré du livre de Richard Kuisel le Capitalisme et l’Etat en France, NRF, Editions Gallimard.

5) Idem, chapitre “La révolution nationale à Vichy, 1940-1944 : survie et rénovation”.

6) Idem, p. 228, chapitre “la révolution nationale à Vichy”.

7) Voir le chapitre “Naissance et extension de la France libre” tiré de l’ouvrage de Henri Michel Histoire de la résistance en France, Presses Universitaires de France.

8) Voir le chapitre “La collaboration de 1942 à 1944”, page 323, tiré de l’ouvrage d’O. Paxton, la France de Vichy, 1940-1944.

9) Voir le chapitre “Le nationalisme” dans le livre de Henri Michel, les Courants de pensée de la Résistance, Presses universitaires de France.

10) O.Paxton, op. cit., chapitre “Les hommes de Vichy”, p. 320. Pour le lecteur qui voudrait une étude plus approfondie sur ce sujet, on recommande de lire l’ouvrage de Rémy Handourtzel et Cyril Buffet la Collaboration…à gauche aussi, collection Vérités et légendes, librairie académique Perrin.

11) L’amiral Darlan est assassiné le 24/12/1942, peu de temps après sa conversion du pétainisme au camp des alliés. Les historiens ne sont pas unanimes sur la question, mais il semble que les Américains n’avaient pas envie à la fin de la guerre qu’il raconte les liens secrets qui ont existé durant toute la guerre entre des émissaires de Pétain et des militaires américains, ce qui ne serait pas surprenant, vu les animosités qui opposaient de Gaulle et la Résistance aux Américains.

12) O.Paxton, op. cit., chapitre “La collaboration de 1942 à 1944”, p. 322-324.

13) R. Kuisel, op. cit., p. 241.

14) Idem., p. 252.

15) Idem., p. 236.

16) Idem., p. 253.

17) Idem., p. 256-257.

18) Idem., p. 266.

19) Idem., p. 269.

20) Ibidem.

21) Idem., p. 270.

22) Idem., p.324.