Commémoration de la fin de la guerre d'Algérie (1954 - 1962) : la "liberté des peuples" est un mythe

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En mars dernier, à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire des accords d’Evian qui scellaient la fin de la guerre d’Algérie, une série de documentaires et de débats se sont succédés dans les médias, faisant découvrir à ceux d’entre nous qui ne l’ont pas connue, l’ampleur des atrocités et des horreurs commises de part et d’autre pendant les huit ans de guerre (1954-1962). C’est-à-dire près de 400 000 morts et un million de réfugiés. Pour la circonstance, cette commémoration a été accompagnée de cérémonies et de discours officiels en France comme en Algérie, au cours desquels l’Etat français en particulier s’est livré à une sorte de mea culpa pour sa responsabilité dans les massacres. Surprenant  ? Pas vraiment… Cela ne lui coûte pas grand-chose de reconnaître ses crimes 50 ans après les faits. Et cela a permis à la bourgeoisie française de profiter de l’occasion pour essayer de nous faire croire que, depuis l’indépendance, le peuple algérien est “libre”.

Derrière la décolonisation, la guerre impérialiste

A en croire la propagande, malgré ses torts, l’Etat français a été finalement capable de libérer l’Algérie du joug du colonialisme. Et l’Etat algérien, qui s’est construit par la suite, serait le produit d’une réelle volonté du “peuple” de vivre “libre et autonome”. Quelle hypocrisie ! Ce qui s’est passé en Algérie entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la proclamation d’indépendance de 1962 est le prototype même de l’énorme mystification des “libérations nationales”. Les prémices de cette guerre, qui jusqu’en 1999 restera officiellement en France “les événements d’Algérie”, reviennent aux massacres de Sétif et Guelma, le 8 mai 1945. Alors que l’Europe fête la victoire des Alliés contre l’Allemagne nazie, l’armée française réprime la naissance d’un fort mouvement nationaliste algérien né de l’obstination de l’Etat français, et de ceux qu’on appelait les “pieds-noirs” c’est-à-dire les colons, de reconnaître une égalité de droits pour la population algérienne, enfermée dans le statut d’un “indigénat” pourtant officiellement abrogé. Cela alors même que près de 70 000 Algériens avaient combattu dans l’armée française. La répression, menée à coups de bombes par la marine et l’aviation (sous les ordres du radical-socialiste René Coty), fera au moins 30 000 morts. Il existait certes dès avant la guerre, un mouvement de militants algériens regroupés dans le Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj prêts à en découdre avec l’armée française pour secouer l’hégémonie colonialiste. Mais la plupart d’entre eux seront massacrés à Melouza en 1957 pour laisser le champ libre au Front de libération nationale (FLN), peu ou prou instrumentalisé par le bloc de l’Est via la Hongrie, la Tchécoslovaquie ou encore la Yougoslavie. Ces derniers pays fournirent des armes à profusion pour l’Armée de libération nationale du FLN. Les règlements de compte furent ainsi la règle au sein des forces de “libération” algérienne, dans lesquels les assassinats se comptaient déjà à l’époque par dizaines de milliers.

Du côté français, la soupe ne fut pas moins amère. La lutte à mort entre les pro et les anti-colonialistes signera la chute de la IVe République et l’avènement du général De Gaulle et de sa Ve République en 1958. Ce n’est nullement pour des raisons humanitaires que ce dernier finira par emporter la mise, mais parce que les fractions bourgeoises colonialistes, comme celle qu’incarnait l’Organisation armée secrète (OAS), avaient fait leur temps, dans une période où la vague de décolonisation s’ancrait dans la période des nouveaux enjeux impérialistes de la Guerre froide. Les indépendances nationales étaient d’autant mieux acceptées que les pays concernés restaient dans le camp de la puissance de tutelle.

Le mythe du “peuple libéré”

L’Algérie serait donc aujourd’hui un pays “libre et indépendant” où vivrait, par conséquent un peuple “libre et indépendant”. La réalité est évidemment toute autre.

Quarante ans après la fin de la guerre, les travailleurs subissent toujours aussi férocement le même joug de l’exploitation capitaliste… simplement aujourd’hui il n’est plus le fruit de la bourgeoisie française mais de la bourgeoisie algérienne. La preuve en est l’ampleur de la colère sociale qui gronde dans ce pays. L’Algérie a connu au cours des dernières années des grèves importantes, en particulier en 2011 chez les enseignants, les travailleurs communaux, le personnel de la santé, dans toute la fonction publique, les pilotes, les cheminots, comme dans les grands centres industriels (­SNVI-Rouiba, Sonatrach…). Et elle n’a pas été épargnée par les soulèvements qui ont secoué les pays arabophones et particulièrement le ­Maghreb. Ce qui a empêché la rébellion de se poursuivre comme en Egypte par exemple, c’est la main de fer de l’armée, alors même que plusieurs nuits d’émeutes gagnaient le pays face au ras-le-bol général, à la hausse du coût de la vie, à la généralisation d’un système mafieux où le moindre poste ou visa se paie. Pour la jeunesse, dont une majeure partie est condamnée au chômage et à une précarité endémique, il n’y a aucune perspective. La soldatesque algérienne détient les rênes du pouvoir avec des forces de répression qui contrôlent fermement la situation.

Etrangère ou indigène, la bourgeoisie est toujours barbare !

D’autre part, l’Algérie n’a cessé d’être de manière quasi-ininterrompue un terrain d’affrontements violents et de rivalités sanglantes entre fractions et cliques bourgeoises autochtones dont l’ensemble de la population a fait les frais.

Ainsi, après des années de luttes et de rivalités internes au sein du FLN qui ont succédé à l’indépendance du pays comme au sein de l’appareil militaire qui se sont traduites par des règlements de compte, des assassinats ou des “disparitions” ou encore après une répression féroce des soulèvements des minorités berbères notamment en Tizi-Ouzou dans les années 1970 ou en 1986, la violence a encore franchi un nouveau palier. Alors que le FIS (Front Islamique du Salut) avait fait une razzia lors des premières élections “libres” lors des élections locales en 1990, confirmé lors des législatives le 26 décembre 1991, l’armée décidait de pousser à la démission le président Chadli et d’interrompre le processus électoral. Les assemblées dirigées par des élus du FIS ont alors été dissoutes, militants et sympathisants des islamistes jetés en prison ou expédiés dans des camps dans le Sud saharien, tandis que d’autres s’engageaient dans la lutte armée. Le Mouvement islamique armé (MIA), puis les Groupes islamistes armés (GIA) se mirent à proliférer et à perpétrer des tueries et des attentats. Cela a été le début d’une effroyable guerre civile meurtrière qui allait durer une dizaine d’années avec des assassinats et des attentats de toutes sortes, les habitants de villages entiers, femmes et enfants compris, violés et égorgés. De nombreux témoignages, y compris émanant des services secrets de l’armée eux-mêmes, ont depuis largement démontré que le MIA et le GIA se sont vus équipés dès le début par les services secrets de l’armée de “véhicules de services”, et qu’un grand nombre des assassinats avaient été commis par les officines de l’armée qui avaient progressivement infiltré le mouvement et pris le contrôle des GIA ou s’y étaient même carrément substitués. Pendant cette “décennie noire”, la population algérienne s’est trouvée déchirée, et plongée dans la terreur permanente, en proie à la pire des guerres civiles, prise en otage entre le feu des islamistes et celui de l’armée, qui était fréquemment le même. Et durant cette période, l’Etat algérien, de Bouteflika aux militaires, n’a cessé de bénéficier de la totale complicité du gouvernement français qui continue aujourd’hui encore de lui apporter son appui.

Dans ce monde capitaliste, l’indépendance, nationale ou autre, n’existe pas ; tous les discours qui sont brassés autour de cette mystification ne servent qu’à renforcer et justifier l’exploitation, voire le massacre, des masses de la population.

W. (30 mars)