La tournée des bonimenteurs

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail
 
 

Ces dernières semaines, les candidats à l’élection présidentielle ont eu une sévère tendance à confondre les usines avec le salon de l’agriculture, serrant les paluches ouvrières et multipliant les tapes sur l’épaule comme ils caressent le cul des vaches. A ce grand bal des hypocrites, pas un n’a manqué à l’appel !

A l’extrême-gauche, Philippe Poutou et Nathalie Arthaud (respectivement candidat du NPA et de LO) peuvent bien s’agiter, multiplier les déplacements de terrain, rien n’y fait, la star du moment, celle qui, devant les portes des usines, soulève les foules de micros et de caméras… s’appelle Jean-Luc Mélenchon. Au chevet des salariés de Fralib (Thé Eléphant), d’Arcelor Mittal, de la Fonderie du Poitou, d’Arkéma dans le Rhône, de Petroplus et de M-Real en Normandie, de Peugeot Scooters près de Sochaux, d’Alstom à Belfort…, il est partout où une usine se meurt, prônant tout à la fois l’“interdiction des licenciements boursiers”, le remboursement des subventions publiques pour une entreprise restant moins de cinq ans en France, un “droit de préemption” de l’entreprise par les salariés en cas de fermeture… Bref, plus radical, tu meurs !

Evidemment, il était hors de question pour François Bayrou de ne pas essayer de se placer au centre (1) de cette agitation pro-ouvrière. Armé de son slogan incroyablement innovant “Produire en France” (seuls les mauvais esprits y verront une vague ressemblance avec l’appel chauvin du PCF des années 1970 : “Produire français”), le président du Modem a lui aussi visité les centres industriels comme la fonderie de Conty, dans la Somme, pour plaider en faveur d’un étiquetage systématique d’un logo “Produit en France” ce qui devrait selon ses dires susciter “une vraie mobilisation nationale”. Nous n’en doutons pas.

Eva Joly, pour une fois, a refusé de se mettre au vert et de passer son tour. Elle a multiplié elle aussi les déplacements, ciblant les PME de pointe, image de marque oblige. Nul n’ayant compris ses propositions, nous ne pouvons ici vous en faire part.

Plus mouvementées sont les visites de la fille de son père, Marine Le Pen, qui est chaque fois attendue par un comité d’accueil scandant tout le bien qu’il pense de son idéologie encore plus xénophobe et nauséabonde que celle des autres partis de droite. Elle a même été quelque peu chahutée à la porte de l’usine PSA de Sochaux le 18 janvier. Pour autant, elle y retourne car elle joue là sa carte de candidate “du peuple contre les élites”.

Mais à ce petit jeu de celui qui sera le plus fidèle ami des ouvriers, les meilleurs sont indéniablement François Hollande et Nicolas Sarkozy. Ces deux jumeaux politiques, qui sur des talonnettes pourraient jouer à “grand benêt et benêt grand”, rivalisent en effet de promesses et de soudaines déclarations d’amour empathique pour “ceux qui travaillent et qui souffrent”. Et c’est fou comme ça sonne vrai :

Perché sur le toit d’une camionnette bleue, entre trois drapeaux de la CFDT, François Hollande tend la main au délégué CGT pour l’aider à grimper. Devant l’usine sidérurgique ArcelorMittal de Florange (Moselle), toute l’intersyndicale rejoint le candidat socialiste à l’Elysée” (2). Et devant ces quelques centaines d’ouvriers, Hollande lance : “Si Arcelor ne veut plus de vous, ce qui serait un grand tort, je suis prêt à ce que nous déposions une proposition de loi pour que, quand une grande firme ne veut plus d’un outil de production, nous lui faisions obligation de le céder.” Et il continue : Quel que soit mon avenir, soit comme président soit comme député, je reprendrai ce texte parce que je vous le dois.

Le 20 février, Nicolas Sarkozy a mangé à la cantine de l’usine Alstom à Aytre (Charente-Maritime). Sur les photos, il affiche un air réjoui avec une petite serviette blanche à la main. Oublié le Fouquet’s et les vacances sur le yacht privé du patron Bolloré ! Il l’affirme et il le prouve, il a changé. Il a même pris soudainement conscience qu’en tant que président de la République il devait et il pouvait sauver des emplois. Il a ainsi demandé à son ami Henri Proglio, PDG d’EDF, de reprendre Photowatt (3) et à son ami et témoin de mariage (celui avec son ex femme Cécilia) Bernard Arnault, PDG de LVMH, de reprendre la très médiatique usine de fabrication de soutiens-gorges Lejaby à Yssingeaux (Haute-Loire).

UMP et PS se livrent une vraie bataille, c’est à celui qui sauvera le plus d’usines d’ici les élections : “l’annonce par Laurent Wauquiez d’un rachat par le sous-traitant de LVMH s’est faite juste après la proposition rendue publique par Montebourg d’une éventuelle reprise par l’ex-directrice de collection de la marque Princesse Tam Tam. Rarement un atelier de textile du fin fond de l’Auvergne (4)n’aura intéressé tant de repreneurs…” (5)

Ce grotesque cirque pré-électoral serait comique si, une fois les projecteurs médiatiques éteints, des milliers de familles ouvrières n’allaient pas se retrouver licenciées et démunies. Car tel est l’avenir, le vrai, celui qui va s’abattre sur notre classe. Si, en dix ans, 750 000 emplois industriels ont été détruits en France, la décennie devant nous sera plus impitoyable encore. La crise économique mondiale va ravager les bassins d’emplois, le chômage va battre record sur record. Des plans de licenciements massifs, des fermetures d’usines sont d’ailleurs déjà dans les tiroirs ministériels ; la bourgeoisie française ne fait qu’attendre que les élections passent pour redoubler ses attaques, mais elle n’attendra pas un jour de plus, que ce soit la droite ou à la gauche au pouvoir. Par exemple, tous, de la droite à la gauche en passant par les syndicats, taisent les 32 000 suppressions d’emplois qui attendent les salariés d’Orange et de SFR pour le début de l’été. Et ces mêmes syndicats discutent sans publicité depuis le 17 février avec le patronat et le gouvernement pour savoir comment faire passer sans trop de réaction une nouvelle réduction du coût du travail.

De droite ou de gauche, d’extrême-droite ou d’extrême­gauche, tous les candidats à la présidentielle sont des ennemis de notre classe et des défenseurs acharnés de ce système d’exploitation. Leurs promesses et leurs visites courtoises dans nos usines n’y changent rien. Face aux attaques qui ne manqueront pas de tomber dru sur nos têtes dès le nouveau président élu, quel qu’il soit, nous ne devons compter ni sur les partis politiques ni sur les syndicats mais sur nous-mêmes, sur notre unité et notre solidarité dans la lutte.

Pawel (3 mars)

 

1) Bayrou est LE candidat centriste, chouchou des médias depuis une décennie.

3) Rappelons en passant que ces dernières années, 14 000 emplois ont disparu dans la filière photovoltaïque.

4) Surtout quand on sait ce que pensent les éminents membres de l’UMP des Auvergnats…