Drame à Port-Saïd en Egypte : une provocation policière pour bâillonner la révolte populaire

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Le 2 février dernier, le match de foot qui opposait les équipes de Port-Saïd et du Caire s’est terminé dans un bain de sang : 73 morts et un millier de blessés ! La fin du match était tout juste sifflée par l’arbitre que des supporters locaux, ou prétendus tels, dont l’équipe était pourtant gagnante, ont envahi le terrain et les gradins, agressant avec une violence inouïe joueurs et supporters de l’équipe adverse. Tandis que cette folle mêlée se déroulait, à coups de pierres, de bouteilles, de fusées de feux d’artifice dirigées directement contre les gens dont le plus grand nombre est mort étouffé ou écrasé par le mouvement de foule devenu délirant, la police n’est pas intervenue. Alors que les matches de football sont l’occasion de nombreux et brutaux accrochages entre supporters et, de ce fait, surveillés comme le lait sur le feu par les forces de l’ordre, de nombreuses questions se posent sur leur attitude le 2 février. De l’avis de nombreux observateurs et de témoins, la police a largement laissé faire ce déferlement de haine. Curieusement, on voit des photos de policiers totalement passifs, tournant le dos à l’agitation générale, comme si de rien n’était ; et la question se pose clairement de savoir s’il ne s’est pas agi carrément d’une provocation bien orchestrée, avec des flics infiltrés chez les supporters de Port-Saïd pour “agiter l’ambiance” et pousser au massacre. “Il s’agit d’une guerre programmée”, a accusé le docteur Ehab Ali, médecin de l’équipe de Port-Saïd, devant la passivité des forces de sécurité qui a duré une heure entière (1).

Une première chose est évidente, c’est que le nouveau gouvernement voulait adresser un message aux opposants du nouveau régime composé de l’armée et des Frères musulmans, à travers cette attaque visiblement programmée contre les supporters du club du Caire (Ahly). Ces derniers, dont la plupart sont fils d’ouvriers, ont été des acteurs de premier plan, entre autres, de la lutte contre Moubarak et très présents dans les affrontements avec la police de la place Tahrir. Ils se considèrent eux-mêmes comme faisant partie des “ultras”, c’est-à-dire des plus radicaux d’une jeunesse rebelle qui aspire à un changement réel en Egypte. Un de leur mots d’ordre favoris est : “A bas le régime militaire”, et un de leurs hymnes préférés : “All Cops Are Bastards” s’exprime dans de nombreux tags par l’acronyme “ACAB”. Ils diffusent même un pamphlet intitulé : “Les crimes contre les forces révolutionnaires n’arrêteront ni n’effrayeront les révolutionnaires”.

Lors du match du 2 février, les supporters de Port-Saïd criaient des slogans opposés à ceux du Caire mais en soutien au Conseil militaire des Forces Armées (CSFA) au pouvoir, et ce qui aurait pu être un épisode tragique de plus de la folie nationaliste ou localiste qui gangrène le sport et ses supporters, copieusement alimentée par les médias (2), s’est révélé être une véritable “leçon” pour les opposants au régime en place.

Car elle n’était pas destinée qu’à cette jeunesse qui compose les supporters de foot auto-proclamés “ultras”, et chez lesquels nombre d’entre eux avaient décidé de “faire l’unité” entre différents clubs pour se rassembler autour de l’opposition au régime de l’après-Moubarak, mais voulait être également et surtout un message pour toute la population égyptienne (3).

Cette dernière ne s’y d’ailleurs pas trompée car, au lendemain de ces évènements, Le Caire et d’autres villes ont été le théâtre d’affrontements très violents au cours desquels la police était mise en cause et a tiré à balles réelles et à coups de chevrotines, et qui ont duré deux jours. Dans la capitale, le ministère de l’Intérieur a été assiégé de longues heures et même attaqué par la foule, dans les rangs de laquelle il y a eu officiellement trois morts et des centaines de blessés. La colère était particulièrement grande parmi la population. Ils savent protéger un ministère, mais pas un stade !”, lançaient des manifestants. Ou encore : “Le peuple veut l’exécution du maréchal Tantaoui ! Dégage !”

Cependant, cette réaction tout à fait légitime de la population est une impasse et tombe dans le piège de la réponse à la répression par l’émeute, même si elle peut largement se comprendre. D’ailleurs, immédiatement après le macabre match de Port-Saïd, la ville était quadrillée par l’armée, et déployée dans la plupart des villes principales du pays, preuve que le pouvoir savait ce qu’il faisait, qu’il s’attendait à des émeutes et les avait prévues.

Il ne faut pas rêver. Ce n’est pas par le combat populaire dans les rues, aussi “ultra” soit-il que nous pourrons changer cette société, et il ne suffira pas à réaliser des “révolutions”. Rappelons que ce qui a changé la donne en Egypte et fait partir Moubarak l’an dernier est lié à la révolte populaire mais aussi et surtout aux grèves ouvrières qui ont progressivement gagné le pays et fait naître une peur réelle au sein de la bourgeoisie égyptienne et internationale, celle de la lutte de la classe ouvrière. C’est la bourgeoisie égyptienne et américaine qui a accéléré le départ du vieux dictateur égyptien, pour qu’elle ne prenne pas le pas sur les mouvements seulement “démocratiques” dans le pays et qu’elle ne serve pas d’exemple à suivre pour les prolétaires du monde entier comme seule vraie perspective pour le renversement du capitalisme.

Wilma (17 février)

 

1) Henri Michel, qui a entraîné l’équipe égyptienne de Zamalek en 2007 et 2009, déclarait sur RTL : “Je n’ai jamais senti ce danger-là, je ne l’ai jamais senti autour d’aucun terrain en Egypte. La passion est exacerbée, il peut y avoir des accidents mais de là à arriver à ce drame-là, jamais on n’aurait pu y penser.”

2) Il n’y a qu’à voir le temps ahurissant accordé à “l’information sportive” sur les antennes de tous genres, ainsi que les qualificatifs les plus délirants et patriotiques qui accompagnent le galimatias verbal des commentateurs sportifs, que ce soit même dans la défaite.

3) Ce n’est d’ailleurs probablement pas un hasard si ces évènements de Port-Saïd, pour mieux frapper les esprits, se sont passés alors que des manifestations massives étaient prévues devant l’assemblée du peuple en commémoration de la “bataille des chameaux” du 2 février 2011, au cours de laquelle des hommes de main du régime Moubarak avaient attaqué les manifestants place Tahrir.