Au Mexique, narcotrafic et décomposition du capitalisme

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Plus de 40 000 morts, un nombre incalculable d’actes barbares allant du viol à la torture systématique banalisés par le contexte de guerre civile, voilà le bilan de la guerre qu’a entrepris depuis décembre 2006 le gouvernement mexicain présidé par Felipe Calderón entre cette date et avril 2011. Une guerre “sale” où la population civile vit sous la terreur des mafias, de la police, de l’armée et des groupes paramilitaires d’assassins à la solde des uns ou des autres. Et bien que la bourgeoisie mexicaine ou américaine tentent de présenter ce problème comme une particularité locale étrangère au capitalisme, la réalité démontre que les drogue et les crimes qui s’y rattachent et se répandent sont issus, comme c’est le cas pour n’importe quelle guerre dans le système de concurrence capitaliste, de la tentative de gagner des marchés et de la difficulté qu’éprouve la classe dominante à mettre de l’ordre dans cette compétitivité. Cette perte de contrôle politique de la bourgeoisie provient de l’explosion des rapports sociaux dominants et met à jour brutalement la progression de la décomposition du système.

Il est vrai que le poids de la décomposition est plus écrasant dans les pays moins développés, dans la mesure où la bourgeoisie est moins à même de contrôler ses différences. C’est ainsi que dans des régions comme la Colombie, la Russie ou le Mexique, la mafia se fond dans les structures gouvernementales, de telle façon que chaque groupe mafieux est associé avec un secteur de la bourgeoisie, transformant les structures mêmes de l’État en champ de bataille, étendant ainsi la lutte de “tous contre tous” qui pourrit l’ambiance sociale.

Ceci ne signifie évidemment pas que les pays industrialisés sont protégés du processus de décomposition. Même si la bourgeoisie de ces pays peut encore, pour l’instant, reporter certains aspects de la décomposition vers la périphérie et relativement agir de façon plus concertée pour amortir ses conflits, elle n’est cependant pas exempte de cette tendance dominante. Et si le problème du narcotrafic n’est pas encore devenu dans ces pays une lourde tare, c’est sur d’autres aspects qu’avance ce même processus, le problème du terrorisme par exemple. Ce qu’il est important de dégager, c’est que la progression de la décomposition, bien que dominant l’ensemble du système capitaliste même si elle ne se présente pas de façon homogène à cause des conditions particulières, implique que ce qui se vit dans des pays comme le Mexique montre la perspective vers laquelle se dirige la planète toute entière.

C’est sans le moindre doute l’avancée de la barbarie dominant l’actualité qui, ajoutée à la paupérisation accélérée par la crise, fait que le capitalisme est synonyme de misère et de guerre.

L’avancée de la décomposition du capitalisme

Au début des années 1990, nous disions que “parmi les caractéristiques majeures de la décomposition de la société capitaliste, il faut souligner la difficulté croissante de la bourgeoisie à contrôler l’évolution de la situation sur le plan politique” (1). La raison en est la difficulté de la classe dominante à assurer son unité politique. Les diverses fractions qui divisent la bourgeoisie se confrontent non seulement sur le plan de la concurrence, mais aussi et surtout sur le plan politique et, dans les conditions actuelles où ont disparu les blocs, aucun “ennemi commun” ne vient permettre et justifier des alliances durables. Nous pouvons donc voir que l’Etat permet de rassembler contre la crise économique, mais ce n’est que sur des objectifs à court terme et même ainsi, l’accroissement de la concurrence provoqué par la crise fait que la dispersion des forces s’amplifie à son tour, poussant vers une lutte “de tous contre tous” et une indiscipline généralisée au niveau politique, empêchant que ne se perpétue l’ordre existant lors de la période de domination des blocs politiques qui se déterminèrent autour de la guerre froide.

L’entrée dans la décomposition ne s’est pas produite du jour au lendemain, une série de phénomènes propres à cette phase se retrouvent à des moments antérieurs du développement du capitalisme, mais c’est sans le moindre doute pendant la décadence du capitalisme qu’ils ont pris leur dimension majeure, et en particulier dans les dernières décades du xxe siècle, qu’ils sont devenus dominants. L’exemple du narcotrafic illustre parfaitement cette avancée.

Déjà pendant la période ascendante du capitalisme, au milieu du xixe siècle, l’importance du commerce de certaines drogues comme l’opium a crée des difficultés politiques qui favorisaient certaines guerres, mais les Etats étaient alors directement engagés et la classe dominante ne présentait pas de divisions là-dessus pour autant. C’est ce qui permet à la “guerre de l’opium” – déchaînée essentiellement par l’Etat britannique – d’être une référence dans l’histoire du capitalisme sans pour autant devenir un phénomène qui domine cette étape.

L’importance de la drogue et la formation de groupes mafieux ayant toute une vie souterraine se développent dans la phase de décadence du capitalisme, même si elles ne prennent pas ses dimensions actuelles dès le début. Il est vrai que c’est dans les premières décennies du xxe siècle que la bourgeoisie tente de limiter et d’ajuster par des lois et des règlements la culture, la préparation et le trafic de certaines drogues, mais ce n’est alors que dans le but de mieux contrôler cette marchandise.

Il est donc faux de penser que la “filière de la drogue” serait une activité répudiée par la bourgeoisie et son État. C’est la même classe qui se charge d’étendre sa consommation et d’en profiter. La méthamphétamine, par exemple, est une drogue qui fut inventée au Japon en 1919, qui développa sa production durant la Seconde Guerre mondiale et fut utilisée, autant par les armées des pays alliés que par les Japonais, afin d’atrophier les capacités de conscience des soldats et d’exacerber leurs comportements violents.

Les États parviennent sans trop de problèmes à maintenir leur contrôle de la drogue jusqu’au trois-quarts du xxe siècle. Ainsi, pendant la guerre du Vietnam dans les années 60, quelques dérivés de la cocaïne furent essayés sur les chiens d’attaque, puis l’héroïne fut distribuée parmi les troupes pour atténuer la démoralisation et profiter en même temps de la férocité qu’elle réveille. Cette utilisation par l’Oncle Sam développe la demande de drogue, et le gouvernement américain y répond en impulsant la production dans les pays de la périphérie et en utilisant même ses propres laboratoires.

Même si l’effet de dégradation sociale commence à prendre des dimensions inquiétantes aux États-Unis, la bourgeoisie n’y prête pas grand cas… Le président Nixon a beau proclamer la “guerre à la drogue” en 1971, il sait très bien que le gros de la production et de sa commercialisation sont sous son contrôle et celui des États nationaux à sa botte.

Les États et le contrôle de la drogue

L’importance de la production et de la distribution de la drogue n’est pas encore significative quand le Mexique entre dans la seconde moitié du xxe siècle, mais déjà les instances gouvernementales la maintiennent sous un strict contrôle. Non seulement la police surveille et protège la mafia naissante (comme l’exemple de “Lola la Chata”, célèbre pourvoyeuse de drogue dans les années 1940 dans la ville de Mexico, qui maintint son monopole grâce à la protection de la police), mais les structures de l’Etat se confondent bien souvent avec celles des mafias. Un personnage comme Nazario Ortiz, par exemple, gouverneur de Coahuila (province du Nord du Mexique) et fondateur du Parti national révolutionnaire (2), secrétaire de l’Agriculture sous le gouvernement de Miguel Alemán (1946-52), profita largement de son investiture pour exercer librement la distribution de l’opium. La propre Direction fédérale de sécurité (DFS), chargée d’exercer les fonctions de “police politique” (c’est-à-dire la surveillance et l’extermination de la dissidence) est commandée par des militaires dont l’activité personnelle (obtenue comme prébende) est le négoce de la drogue.

Pendant les années 1980, c’est l’Etat américain qui anime une fois de plus le développement de la production et de la consommation de drogue. A partir du cas “Iran-contras” (1986), il apparaît que le gouvernement de Ronald Reagan, lorsqu’il fut confronté à une limitation du budget destiné à appuyer les groupes militaires d’opposition au gouvernement du Nicaragua (connus sous le nom de “contras”), utilise des fonds provenant de la vente d’armes en Iran mais, surtout, provenant du marché de la drogue (à travers la CIA et la DEA). Dans cet imbroglio, le gouvernement des Etats-Unis pousse les mafias colombiennes à amplifier leur production, et assure le soutien militaire et logistique aux gouvernements du Panama, du Mexique, du Honduras, du Salvador, de la Colombie et du Guatemala pour que la marchandise si convoitée puisse passer librement. La propre bourgeoisie américaine, pour “élargir le marché”, produit des dérivés de la cocaïne qui non seulement sont meilleur marché et donc plus faciles à commercialiser, mais sont en outre bien plus destructeurs.

Cette même pratique que le parrain américain utilise pour obtenir des fonds lui permettant de financer des aventures putschistes se répète en Amérique latine pour mener à son terme la lutte contre la guérilla. Au Mexique, la dite “guerre sale”, c’est-à-dire la guerre d’extermination que mène l’Etat pendant les années 1970-80 contre la guérilla – menée à bien par l’armée et des groupes paramilitaires qui avaient carte blanche pour assassiner, séquestrer et torturer – fut financée par des fonds qui provenaient de la drogue. Certains projets, tel l’Opération Condor, qui se présentaient comme des actions destinées à lutter contre la production de drogue, étaient de fait des actions pour affronter la guérilla et protéger les champs de culture de pavot, de coca ou de cannabis. Selon la journaliste Anabel Hernandez (3), c’était l’armée et la police fédérale qui, en collaboration avec les groupes mafieux, contrôlait les opérations en rapport avec la drogue.

Le contrôle de la production et de la commercialisation des stupéfiants est alors sous le contrôle des Etats, ce qui comme nous l’avons vu est une constante, mais il apparaît un changement qualitatif qui s’exprime par une croissante indiscipline entre les différentes fractions de la bourgeoisie qui composent l’appareil d’Etat. Le développement de la guerre froide fut associé au Mexique avec le pouvoir monolithique du PRI, qui depuis sa fondation en 1929 se donne la fonction d’agglutiner les différents groupes qui composent la bourgeoisie mexicaine et qui se sont consolidés à partir de la guerre interne de 1910-20, créant ainsi la dénommée “famille révolutionnaire” rendue cohérente par la distribution de bénéfices et autres fragments de pouvoir ; la classe dominante peut ainsi assurer une “harmonieuse” unité et une discipline de fer. Mais l’effondrement du bloc de l’Est, rompant le schéma international d’alignement des diverses forces impérialistes, répète la fracture au sein de chaque Etat, avec bien sûr des nuances nationales. Dans le cas du Mexique, cette fracture s’exprime par une dispute au grand jour entre les fractions de la bourgeoisie nationale, rendant inévitables le changement de parti au pouvoir et la décentralisation : de sorte que les pouvoirs locaux, représentés par des gouverneurs d’Etats et des présidents municipaux, assurent le contrôle régional, s’associant au gré des intérêts avec les mafias rivales, faisant ainsi croître l’importance de ces bandes et exacerbant leurs affrontements.

Y a-t’il une issue à la décomposition capitaliste ?

L’accélération de la barbarie déchaînée par le narcotrafic et la “guerre” qui lui est associée se traduit par la mort et la souffrance pour la majorité, de hauts profits pour quelques-uns… c’est une des grandes horreurs qu’a engendrée le capitalisme. Toute la classe dominante est sans aucun doute impliquée dans ce conflit, et elle-même en subit les conséquences, mais elle sait cependant en transférer les pires effets vers les travailleurs et, qui plus est, utiliser ses conséquences pour assurer son contrôle. Nous voyons ainsi que les masses de population qui ont abandonné les territoires par crainte ou sous la menace directe sont toujours des masses d’exploités (4). La bourgeoisie a profité de ce climat pour semer la terreur, paralyser tout mécontentement ou le dévoyer vers des ripostes désespérées.

Aveuglée par son monde mystifié, la bourgeoisie pense que ce problème peut se résoudre en rectifiant les politiques et les stratégies contre la drogue. Un exemple en est la “Global Comission on Drug Policy” qui, après avoir critiqué les politiques nord-américaines depuis les années 1970, propose de réviser et réformer la classification des drogues, pour pouvoir légitimer le contrôle de certaines et mieux contrôler leur production et distribution. D’autres propositions, venant aussi de secteurs non exploiteurs comme le Mouvement pour la paix ayant à sa tête Javier Sicilia (5), bien qu’étant une réelle expression du mécontentement et du rejet de la barbarie qui règne, n’expriment que le désespoir qui conduit vers des impasses. Sa déclaration du 4 juin (lors de la “caravane vers Ciudad Juarez”), le met en évidence, quand il affirme vouloir que son appel “… parvienne au cœur de la classe politique, au cœur des criminels et qu’ils transforment leur vie en fonction de l’être humain au service de tous. Ils ont la possibilité de changer s’ils changent leur cœur…”. De sorte que bien que sa douleur et sa colère soient indiscutablement réelles, comme le sont celles des gens qui accompagnent la caravane, cela n’aboutit qu’à faire confiance à cette même bourgeoisie pour semer l’illusion qu’elle pourrait résorber la pourriture engendrée par le système à travers des appels à la compassion.

La seule solution de la bourgeoisie pour limiter l’explosion de la barbarie est la consolidation d’une cohésion autour d’un des groupes mafieux et pouvoir ainsi marginaliser tous les autres. C’est ce qui se fit en Colombie pour diminuer les crimes et les attentats. La bourgeoisie, depuis son gouvernement, impulsa l’un des cartels parvenant ainsi à mieux contrôler la situation nationale… Mais ceci n’est pas une solution à la barbarie, c’est uniquement éloigner ses pires effets de l’une des régions pour la déchaîner dans d’autres pays. Dans le cas du Mexique, la bourgeoisie devra chercher à concilier les intérêts, mais plus on se rapproche de l’échéance électorale présidentielle de 2012 qui anime cette guerre, plus s’exacerbent les règlements de compte et la lutte “de tous contre tous”, laissant présager une accélération majeure des violences et des meurtres.

De sorte qu’il est impossible d’espérer que la bourgeoisie trouve une solution à la décomposition qui progresse et ronge le système, seule l’action révolutionnaire de la classe ouvrière pourra mettre fin au cauchemar actuel. Le choix qui se trouve devant l’humanité est plus que jamais résumé par la phrase de Engels qui n’a jamais été aussi actuelle : “Socialisme ou barbarie !”.

Tatlin, juin 2011

 

1) “La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme”, Revue internationale no 62, juin-septembre 1990.

2) Le PNR fut fondé en 1929 sous le commandement du général Plutarco Elias Calles, puis changera son nom par Parti de la Révolution mexicaine (PRM) et enfin par Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), se maintenant comme parti gouvernant sous ses différentes appellations de 1929 jusqu’en 2000.

3) Anabel Hernandez, Los Señores del narco (les Seigneurs du narcotrafic), Editions Grijalbo, México, 2010.

4) Dans certains Etats du Nord comme Durango, Nuevo Leon et Tamaulipas, des zones entières sont totalement abandonnées, des “villes fantômes”. Les paysans ont été obligés de fuir en liquidant leurs terres ou en les abandonnant purement et simplement. La situation des ouvriers est encore plus grave, dans la mesure où leur mobilité se voit restreinte par l’absence de recours financiers. Des groupes de bourgeois qui ont aussi été menacés par les mafias ont la possibilité de transférer leurs capitaux vers le Texas ou vers des Etats du centre du pays.

5) Javier Sicilia est un poète et journaliste de tendance sociale-chrétienne, dont le fils fut assassiné avec six autres jeunes par des tueurs liés à la drogue, tragédie qui motiva son appel à former un “Mouvement pour la paix”. Ce mouvement parcourt le pays en caravanes et a commencé des discussions avec le président Felipe Calderón et des gouverneurs d’Etats pour demander que s’achèvent les quadrillages militaires.