A propos de la mobilisation du 15 octobre en Espagne : un pas vers l’internationalisme

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Nous publions ci-dessous de longs extraits d’un communiqué de nos camarades d’Acción Proletaria, envoyé initialement à toutes les sections du CCI pour nous informer du déroulement de la journée de mobilisation du 15 octobre. Il y apparaît clairement que la conscience ouvrière continue lentement mais sûrement à se développer. La colère, la combativité, la solidarité, le besoin d’unité dans la lutte, l’auto-organisation des assemblées générales, la prise en main de la nécessaire extension de la lutte… sont autant d’éléments de plus en plus présents dans les mouvements sociaux qui régulièrement animent les rues et lieux de travail espagnols. Mais il y a bien plus significatif encore quant à la profondeur de la réflexion de notre classe. Il est de plus en plus fréquent de lire des slogans sur les pancartes des manifestants ou d’entendre des interventions dans les débats affirmant la faillite mondiale du système capitaliste, la nécessité de trouver des solutions à l’échelle internationale, l’idée que les exploités mènent la même lutte face au même ennemi dans tous les pays. L’internationalisme prolétarien n’est pour l’instant encore qu’un vague sentiment mais, indéniablement, il a fait un nouveau petit pas en avant.

Le 15 octobre (15-O), il y avait un appel à une Journée mondiale de mobilisation pour “un changement global”. Des mobilisations étaient prévues dans 900 villes de 82 pays. En Espagne, il y a eu des manifestations dans près de 70 villes. Nous verrons plus loin leurs répercussions dans ce pays mais aussi au niveau mondial. En premier lieu, il est important de remarquer que la participation en Espagne a été plus forte que pour le mouvement du 19 juillet (19-J). A Madrid, environ 200 000 personnes, à Barcelone 300 000, à Valence 70 000, à Séville et Saragosse 45 000, Grenade 20 000…

Pour ceux qui ont pu participer au mouvement, cela a été vécu dans la même ambiance que celle du 19-J : disponibilité pour la communication, multitude de pancartes et d’affichettes portées à bout de bras, ambiance joyeuse, solidarité… La révolte contre les violentes coupes sociales décidées par les gouvernements régionaux et des appels à la grève générale, mais sans les syndicats, étaient très présents. À Bilbao, les manifestants ont convaincu des ménagères et des passants de se joindre au défilé au moment où celui-ci passait dans la zone commerciale de la Gran Vía. À Madrid, Saragosse et Barcelone, il y avait des manifestations qui partaient de banlieues ouvrières et qui marchaient en récupérant les gens de différents quartiers. À Barcelone, une de ces colonnes est passée devant un hôpital en grève occupé où une courte assemblée improvisée s’est déroulée. Dans d’autres cas, ces colonnes saluaient ceux qui occupaient des centres de santé ou des hôpitaux. Au moment où la manif de Barcelone est arrivée à l’Arc de Triomphe, une partie du cortège s’est écartée pour exprimer sa solidarité avec les travailleurs de l’Hôpital del Mar en lutte. Dans les Asturies, la présence de Llamazares, député d’IU (Gauche unie, autour du PC) fut très critiquée. Un manifestant déclarait : “Ceux qui sont la cause de l’indignation ne peuvent pas maintenant se trouver aux cotés des indignés. La solution était dans la rue, et elle est toujours dans la rue, c’est bien pour cela que le 15-M (15 mai) a commencé avec le slogan : ‘ils ne nous représentent pas’”.

Une fois encore les cris, les slogans, les affiches, ont démontré la créativité dont le mouvement est capable. Au désormais classique “On l’appelle démocratie mais ce n’en est pas une”, s’est ajouté dans beaucoup d’endroits : “C’est une dictature mais on ne la voit pas”. Bien d’autres slogans chargés de sens ont fait leur apparition. Voici quelques uns des plus significatifs :

– “Coupes sociales : voilà le terrorisme !”

– “Les Commissions ouvrières et l’UGT au service du pouvoir”

– “Non aux syndicats, oui aux assemblées !”

– “Ce mouvement n’a pas de frontières !”

– “Peuples du monde, unissez-vous !”

– “Nous ne sommes ni de droite ni de gauche, nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut !”

– “Tout le pouvoir aux assemblées !”

À Madrid, la manifestation s’est terminée par la Neuvième symphonie de Beethoven, interprétée par un groupe de musiciens au chômage. Cette initiative provoqua une émotion intense chez les participants. À la suite de quoi, une assemblée générale a commencé “pour débattre les points suivants : pourquoi sommes-nous là ? Comment entamer le changement global ?, Quelle évolution après ce 15-O ?”. Cette assemblée a décidé d’occuper un hôtel abandonné pour que des familles expulsées puissent s’y installer. Le même genre d’initiative fut adopté à Barcelone dans un bâtiment vacant.

Pourquoi une Journée mondiale pour un “changement global” a-t-elle été convoquée?

La genèse de la Journée fut la suivante : à la suite des manifestations du 19 juillet, l’Assemblée de Puerta del Sol à Madrid décida d’appeler à une Journée mondiale de lutte. Ceci reflétait un authentique sentiment internationaliste étant donné que cela coïncidait avec des manifestations de solidarité avec la Grèce. A Madrid, on scandait : “Résiste, Athènes ! Madrid se soulève !” L’accord de l’Assemblée paraissait ne pas se concrétiser, mais lors des Journées des 24-25 juillet, une Assemblée d’extension internationale a eu lieu à laquelle des éléments de différents pays ont assisté : des Français, des Belges, des Grecs, des Israéliens, des Anglais… mais aussi des étudiants de différentes nationalités présents en Espagne dans le cadre du programme Erasmus. Ce groupe d’extension internationale a pris contact avec de nombreux pays et a reçu le soutien des Indignés de Grèce et d’Israël. Depuis la fin août, DRY, soutenue à l’échelle internationale par ATTAC, paraît avoir pris le contrôle de l’initiative et, de fait, l’appel est dirigé “contre les banques” et non pas contre le capitalisme. On y quémande une “véritable démocratie”, que “les peuples possèdent la souveraineté” et tout cela est articulé autour d’une coquille vide : le fameux “changement global”. On peut dire qu’il y avait une dynamique vers la recherche de l’extension internationale, mais celle-ci –  du moins momentanément  – a été contrôlée et dévoyée vers des thèmes dépourvus de perspectives.

Quel bilan pouvons-nous en tirer ?

Il est clair que le triomphalisme manifesté par DRY, en parlant à la fin des manifs en Espagne de “la première manifestation mondiale de l’histoire” et du “grand succès”, voulait insuffler de l’euphorie sur un “triomphe” obtenu sur un faux terrain : celui de la “lutte contre les banques, pour une démocratie réelle” et non pas contre le capitalisme. Il s’agit bien là d’une fausse réponse, mais il faut rappeler que les préoccupations et l’inquiétude sont bien réelles : la plupart des travailleurs perçoivent, encore confusément, que nous assistons à un phénomène historique aux dimensions gigantesques. Il n’est pas exagéré de dire que le capitalisme est en train de vivre la pire crise économique de son histoire et ceci fait planer des doutes profonds sur l’avenir qu’il nous offre. Contre cette inquiétude générale et le germe d’internationalisme que l’on a vu poindre timidement à Madrid, la bourgeoisie a réussi à opposer une mobilisation sur le terrain empoisonné de la démocratie, mais aussi dans la lutte contre une partie du capitalisme préalablement diabolisée : les banques.

En septembre, l’exacerbation extrême de la crise pendant l’été et l’incroyable rafale d’attaques qui pleuvent sur les travailleurs ont rendu la confrontation inévitable. Les manifestations du 15-O ont fait ressortir les réserves importantes de combativité que la classe renferme. Elles ont montré que l’envie de s’unir, l’indignation et la volonté de lutter, sont intactes. Cependant, il est important de remarquer que ce processus, qui à terme devra aboutir à une confrontation avec les forces de la bourgeoisie, n’en est qu’à ses débuts.

Même si tout cela est révélateur des potentialités du mouvement, il faut rester lucide : d’un côté, le mouvement a suscité beaucoup de sympathie à Madrid, avec plus de 40 000 participants à la dernière manifestation de solidarité explicite avec les enseignants en grève ; mais la sympathie a été principalement canalisée vers le piège de “la défense de l’enseignement public contre la privatisation”, ce qui isole considérablement la lutte et, au final, l’affaiblit. Il y a quelque chose de plus évident encore : alors que les coupes sombres dans l’enseignement, la santé et le secteur social se sont généralisées à tout le pays, aucun mouvement de solidarité n’a été suscité dans le reste de l’Espagne et les tentatives pour mettre en avant cette question dans les assemblées du 15-M ont été vouées à l’échec ou sont tombées dans “la préparation d’une grève générale”. Même phénomène avec les occupations d’hôpitaux et de centres de santé à Barcelone : s’il est vrai qu’elles ont suscité une certaine solidarité au niveau local –  et on a pu voir des actions conjointes entre le personnel sanitaire et les usagers  –, aucune solidarité n’est apparue dans le reste de l’Espagne, laissant isolés les participant à la lutte.

Tout cela révèle les difficultés et la position de faiblesse dont souffre encore la classe exploitée malgré les progrès indiscutables qu’elle est en train de réaliser. Au niveau mondial, il est clair que cette dynamique n’est pas encore homogène dans la mobilisation. Mais s’il n’y a effectivement pas une situation de simultanéité des luttes, nous ne devons pas sous-estimer l’inquiétude et la réflexion qui parcourent ce mouvement. Il faut ne pas perdre de vue la “spécificité” du 15-M : ce ne fut pas à proprement parler une lutte directe, en réponse à une attaque particulière de la classe capitaliste. Il s’agit en fait d’une première expression massive d’indignation avec, simultanément, une réelle avancée vers le terrain collectif, le débat fraternel, la solidarité et la créativité des masses.

Acción Proletaria
(22 octobre)

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