“La République des mallettes” ou le retour de la Françafrique

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Le mois de septembre écoulé a été le théâtre de “révélations fracassantes” faites par l’un des acteurs de la “Françafrique”, Robert Bourgi, allant à la télévision française pour dire qu’il a été lui-même “porteur de valises” bourrées de billets et destinées au financement des partis politiques français. Comme l’ont dit certains médias, cette opération sent à la fois le règlement de comptes et la “fin de règne” du pouvoir en place.

Mais quelles que soient les motivations des véritables initiateurs de ce “déballage” à ciel ouvert, il ne reste pas moins que cette affaire est l’illustration d’un fait sordide et historique, à savoir la vraie “Françafrique” ou la “République des mallettes” (1) dans ses heures les plus abjectes, bref sous son manteau de “république bananière” à la française. Déjà laissons décrire le système par un de ses plus grands connaisseurs en l’occurrence le PDG de l’hebdomadaire Jeune Afrique, Béchir Ben Yahmed (2) :

Il (le système) se perpétue depuis plus d’un demi-siècle, car il a pris naissance quelques années après les indépendances des pays africains, au Nord et au Sud du Sahara.

Comme on le sait, ces indépendances ont été concédées par la France, bon gré mal gré, à partir de la fin des années 1950, et l’ancienne puissance métropole a tout naturellement voulu garder ces pays dans son orbite. Elle a alors instauré un système post-colonial de coopération et d’interdépendance, élaboré et régi pour l’Afrique subsaharienne, jusqu’à sa mort en 1997, par Jacques Foccart, choisi pour cette mission de confiance par le général de Gaulle.

Pour les périodes où les gaullistes n’ont pas été au pouvoir, sous Giscard et Mitterrand, les rênes de ce système ont été confiées par ces deux présidents à des exécutants qui ont tout bonnement chaussé les bottes de Foccart.

Baptisé “Françafrique”, entretenu par Charles Pasqua et d’autres, le système a réussi à survivre au xxe siècle ; il perdure à ce jour : de temps à autre affleure à la surface un incident de parcours qui montre que le “canard est toujours vivant”.

Du côté africain, les instigateurs du système qui en sont vite devenu s– au sens littéral du terme- les “parrains”– ont pour nom Houphouët, Mobutu et Bongo (père). Ils ont disposé de sommes colossales et en ont utilisé une bonne part pour “lubrifier” leurs relations politiques, principalement, mais pas uniquement, en France (et en Belgique).

Félix Houphoet-Boigny et Omar Bongo n’ont pas craint de dire ou de laisser entendre qu’ils avaient financé non seulement les hommes politiques français de droite et de gauche, mais aussi le leader de l’extrême-droite !

En Afrique du Nord, l’ancien roi du Maroc, Hassan II, et l’ancien “Guide” de la révolution libyenne se sont adonnés à ce jeu d’argent et y ont inclus eux aussi, l’extrême-droite française”.

Voilà la vraie “Françafrique”, implacablement décrite, avec ses acteurs les plus divers venant de tous les horizons de l’appareil politique de la bourgeoisie sous la Ve République française.

Un système mafieux institutionnalisé sous De Gaulle et perpétué par tous ses successeurs de droite et de gauche. En clair, tandis que les uns se font financer leurs campagnes électorales ou “safaris africains”, les autres s’achètent ou se font construire des palais et des appartements de luxe en Europe, d’où l’appellation désormais célèbre de “biens mal acquis” (appartenant aux Bongo et compagnie). Une république de malfrats gouvernée alternativement par la droite et la gauche, ceux-là mêmes qui nous donnent sans cesse des leçons de “droit”, de “démocratie exemplaire”. Ce sont là d’odieuses pratiques d’autant plus criminelles que pendant ce partage des “butins africains” entre dirigeants français et africains, les populations, elles, crèvent de faim et subissent quotidiennement la misère et la violence des régimes mis en place ou protégés par l’ancienne puissance coloniale.

Le cynisme et d’hypocrisie de l’équipe Sarkozy face à la “Françafrique”

Mais ce qui est plus sordide dans ce système politique “françafricain” est le fait que celui qui gouverne la France aujourd’hui se trouve dans une position d’un grand cynisme en dénonçant régulièrement la “Françafrique” en public tout l’appliquant parfaitement en pratique, comme le montre le journal le Monde du 13/09/11) :

Robert Bourgi a été formé à bonne école, celle de Jacques Foccart, grand architecte auprès du général de Gaulle, de ce système postcolonial dont il se prétend l’héritier. Son métier : vendre à des personnalités africaines des contacts auprès de hauts responsables français- ressemble à s’y méprendre à celui de ces “émissaires officieux qui n’ont d’autre mandat que celui qu’ils inventent’, ceux-là mêmes dont le candidat Sarkozy avait ainsi annoncé la fin à Cotonou (Bénin) en 2006.

Pourtant, depuis l’arrivée au pouvoir de Sarkozy, les affaires de cet intermédiaire discret ont été florissantes. A peine élu, le président de la République lui a remis la Légion d’honneur, en l’engageant à “ participer à la politique étrangère de la France avec efficacité et discrétion’. M. Bourgi sera l’émissaire officieux du président, l’homme des missions trop sensibles pour être confiées à ces légalistes de diplomates, qui le détestent. Il organise la rencontre entre M. Sarkozy et le président ivoirien, Laurent Gbagbo, à New York fin 2007, et fait intervenir Omar Bongo auprès de Nelson Mandela pour que Carla et Nicolas Sarkozy puissent être pris en photo, en 2008, avec l’icône sud-africaine”.

Et pour justifier son revirement, ou plutôt son hypocrisie sans bornes, Sarkozy invoque la fameuse “raison d’Etat” en expliquant que certains pays sont des amis de la France et “ils contribuent à son influence, cela ne sert à rien de se fâcher avec des alliés ( !). Donc exit l’époque où il déclarait ne pas vouloir serrer la “main des dictateurs”.

La politique de la canonnière de la “Françafrique” en Côte d’Ivoire

Cerné de plus en plus étroitement par ses rivaux sur le continent noir, l’impérialisme français n’a plus d’autre politique que reprendre ses accents interventionnistes et c’est bien cela qui explique sa récente intervention en Côte-d’Ivoire qui s’est traduite par le reversement sanglant du régime Gbagbo (3).

En moins d’une décennie, le volume des échanges entre la Côte d’Ivoire et la Chine explose. D’une cinquantaine de millions d’euros en 2002, il oscille autour du demi-milliard d’euros en 2009. Favorisé par la crise économique en Occident et regorgeant de surplus commerciaux et de devises,, la Chine a supplanté la France et les Etats-Unis en Afrique. Le triomphe de la diplomatie économique chinoise, en Afrique de l’Ouest notamment, confirme la proximité géopolitique entre M. Gbagbo et la gérontocratie pékinoise. L’éviction de la France par la Chine en Côte-d’Ivoire et en Afrique est perçue par le Quai d’Orsay comme une gifle géopolitique inacceptable. Dès lors, la destitution de M. Gbagbo faisait partie des priorités stratégiques de la France”.

Donc, contrairement à la propagande véhiculée par les médias français, le renversement de Laurent Gbagbo n’avait aucun “objectif humanitaire”, mais avait pour seul but de défendre coûte que coûte les intérêts du capital français, gravement menacés par la Chine notamment. C’est d’ailleurs ce que confirme un autre organe de presse4 dénonçant au passage l’hypocrisie du président français :

Nicolas Sarkozy avait proclamé urbi et orbi la fin de la Françafrique, mais, pour beaucoup, son implication directe et active dans la crise ivoirienne rappelle une fâcheuse ingérence digne de cette époque où la cellule africaine de l’Elysée décidait de l’avenir politique des rois nègres. (…) Mais, quelles que soient les motivations réelles et cachées de cette intervention française, dans sa finalité, elle ne diffère en rien de la Françafrique originelle, c’est-à-dire celle conçue par le général de Gaulle et mise en œuvre par son bras séculier, Jacques Foccart. (…) Le prix à payer par Alassane Ouattara, “président élu”, mais installé par la force Licorne, sera le même que celui réglé par les nombreux dictateurs portés au pouvoir par le mercenaire (français) Bob Denard (décédé en 2007) : servir d’abord les intérêts français, qu’incarnent les multinationales comme Total, ­Bouygues, Bolloré, et nous en passons. La Françafrique reste la Françafrique : la France-à-fric”.

Le problème est que les temps ont changé et que la France n’est plus en mesure de se faire obéir “au doigt et à l’œil” comme aux beaux jours de la France gaulliste et que le renversement du régime Gbagbo a laissé le chaos sanglant intact en Côte d’Ivoire. En effet, au lendemain du coup de force de la France en avril dernier, on constate que les mêmes bandes sont toujours armées et sèment terreur et massacres tous les jours, sans parler de l’état de déliquescence de l’armée officielle comme l’indique Jeune Afrique du 16/07/11 :

(Le problème d’Ouattar) : En cause, les hommes en armes paradant dans Abidjan et sillonnant l’ensemble du pays. D’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient… Parmi eux, les militaires de carrière, républicains et disciplinés ont perdu la main. Seigneurs de guerre, combattants recyclés en chefs de gangs, miliciens ou soldats pro-Ouattara de la 25e heure, eux, règnent en maîtres. Sans les patrouilles de l’Onuci et de l’opération Licorne, le pire serait à craindre. Sidéré par une défaite militaire éclair, le gros de la troupe (50 000 hommes) des ex-Forces de défense et de sécurité (FDS) de Gbagbo a déserté. Beaucoup sont partis avec armes et bagages. Dans ces rangs à présent disséminés figurait également la soldatesque de Gbagbo, en partie tribalisée. Elle peut être considérée, aujourd’hui, comme une sorte de cellule dormante potentiellement dangereuse et difficilement recyclable. Exils pour les uns, poursuites judiciaires ou allégeances forcées pour les autres... La matrice de l’ancienne armée a, de fait, disparu.

En face, les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), créées par Alassane Ouattara avant l’assaut final sur Abidjan sur la base des ex-rebelles, sont incapables, pour l’instant, de justifier leur appellation, rongées de l’intérieur par l’indiscipline et un défaut de commandement sur lesquels prospèrent les fameux comzones. Ils ont fait la loi dans la Nord du pays depuis 2002. Ils dupliquent, sans vergogne et sans entrave, à Abidjan, leurs méthodes qui n’ont rien à voir avec le bréviaire du parfait soldat”.

Autrement dit, Sarkozy a beau se vanter d’avoir remis la “démocratie ivoirienne” sur les rails, la réalité nous montre que tout reste à faire pour instaurer la “paix” en Côte d’Ivoire.

Le gangster Kadhafi liquidé par ses pairs et “anciens amis” (français)

Nous venons d’apprendre que le gangster libyen a été liquidé suite à une opération militaire téléguidée par les forces de l’OTAN impliquant notamment la France. Et tous les dirigeants des grandes capitales occidentales célèbrent hypocritement l’évènement en saluant la mort du “méchant dictateur libyen”.

Pourtant, Kadhafi a été un grand ami de la France jusqu’à tout récemment, comme le rappelle l’hebdomadaire le Canard enchaîné du 14/09/11 :

Le soutien de Paris aux flics de Kadhafi (…) Cette généreuse collaboration a surtout consisté, pour les techniciens de la DRM et de la DGSE, à superviser, de juillet 2008 à février 2011 –début de la rébellion–, la mise au point des équipements d’espionnage électronique vendus à Kadhafi par des sociétés françaises (Amesys), américaines, chinoises et sud-africaines. Un matériel haut de gamme destiné à surveiller et à intercepter les communications téléphoniques ainsi que tout ce qui circule sur Internet. En clair, un savoir-faire français et international qui a permis aux chefs libyens de détecter des opposants, de les espionner, de les torturer, voire de les envoyer au paradis”.

Quel cynisme extraordinaire, quelle duplicité de l’Etat français !

Voilà le pouvoir français qui célèbre publiquement la mort du “tyran libyen” en s’appropriant au passage le rôle du “sauveur du peuple libyen”, alors que, jusqu’au début de la guerre civile, dans ce pays, il mettait son “savoir-faire” répressif au service de Kadhafi en lui facilitant ainsi “l’envoi au paradis” de ses opposants. Il faut se rappeler aussi que le “Guide libyen” n’était pas seulement un gros client du capital français pour l’achat d’armements, il fut également membre du “club” des dirigeants africains qui se sont attachés à financer les partis politiques français. De ce fait on comprend mieux pourquoi les dirigeants français ont tant de mal à se débarrasser de la “Françafrique” et aussi pourquoi tous avaient intérêt à liquider Kadhafi à bout portant pour éviter qu’il ne parle à la barre d un tribunal international.

Amina (23 octobre)

 

1) Titre de l’ouvrage de Pierre Péan.

2) Jeune Afrique, 24 sept. 2011.

3) Wilson Saintelmy, le Monde, 16 mars 2011.

4) L’Observateur Paaga, in Courrier international du 21/04/11.