Confirmation de l’existence des neutrinos : le progrès scientifique est-il plus rapide que son ombre ?

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Dans le courant du mois de septembre, une découverte sans précédent a secoué le monde scientifique et s’est rapidement propagée à travers les médias du monde entier. Dans le laboratoire de Gran Sasso dans les Abruzzes, une équipe de scientifique a observé des particules élémentaires appelées “neutrinos” (1), envoyés depuis l’accélérateur de particules du CERN, un laboratoire proche de Genève, situé à près de 730 km de là (2). L’expérience OPERA, qui s’est déroulée sur une durée de plus de 3 ans, consistait à étudier la propagation de ces particules, ainsi qu’à mesurer leur vitesse avec une précision de l’ordre de la nanoseconde (3).

Une fois les résultats vérifiés et revérifiés, l’expérience reprise depuis le début, les scientifiques durent admettre la réalité des faits : ces particules se déplacent à une vitesse légèrement supérieure à celle de la lumière. Cette découverte vient bouleverser les lois fondamentales de la physique, telle que la loi de la relativité (mise en évidence par Einstein) qui définit la vitesse de la lumière comme une constante universelle infranchissable. L’annonce de cette découverte a immédiatement été la proie des médias qui ne reculent jamais devant rien pour se lancer dans la surenchère du “scoop”. “Le neutrino a-t-il tué Einstein ?” “Einstein est contredit !” “Einstein est enfoncé !” Nous en passons, “des pires et des meilleures”, comme disait Coluche.

Cette vision de la science dont les différentes théories sont essentiellement concurrentielles et prêtes à s’éliminer les unes les autres comme des prédateurs en lutte mortelle permanente est typique de l’idéologie bourgeoise et fondamentalement inhérente à son mode de fonctionnement social. Cette découverte implique effectivement de remettre en cause les fondements même de la physique moderne. Il s’agit là bien sûr d’une découverte aux conséquences difficilement imaginables à l’heure actuelle. Nous pourrions joyeusement nous hasarder à développer des théories sur ce que cela induira dans notre perception de l’univers. Mais en quelques lignes et avec une approche totalement empirique, cela reviendrait à écrire un fabuleux article de science-fiction. Tel n’est pas notre but. Ce qui apparaît tout de suite et de manière très claire, et que toute la propagande capitaliste s’efforce de dénaturer et d’oblitérer, c’est que dans toute démarche scientifique, aucune théorie n’est gravée dans le marbre de manière permanente et incontestable.

La perception de la réalité scientifique est éminemment historique, en constante évolution. Une telle découverte, vient nous obliger à revoir nos conceptions antérieures et à les confronter à cette nouvelle représentation de la réalité. C’est ainsi que le dépassement des conceptions passées nous amène à de nouvelles questions et de nouveaux progrès scientifiques et techniques. Et ces progrès, à leur tour, nous permettent de dépasser certaines problématiques et d’en apporter de nouvelles, sans toutefois nier l’apport des précédentes… C’est ce caractère dialectique de l’évolution qui rend chaque étape, chaque progrès (aussi infime qu’il puisse être), absolument nécessaire en tant que maillon de la chaîne dans notre processus d’évolution.

Cette vision, qui parait être la base de toute démarche scientifique honnête, ne fait pourtant pas partie de l’idéologie dominante. Du moins, c’est le constat que l’on peut faire lorsque l’on regarde les faits en face : à l’heure où l’on est parfaitement capable d’envoyer un engin robotisé pour explorer la surface de la planète Mars, les spécialistes de l’économie sont quasiment incapables de prévoir l’évolution de notre économie pour les quelques jours à venir… et par voie de conséquence, nous sommes incapables de subvenir aux besoins les plus élémentaires d’une partie croissante de la population mondiale ! Ceci pour une raison simple : selon l’idéologie de la classe dominante (l’idéologie capitaliste), le système actuel avec son idéal démocratique basé sur la réalisation de la plus-value, sur la concurrence et sur la compétition entre les individus, serait fondamentalement le système qui correspond le mieux aux caractères de l’espèce humaine, à la nature humaine, passée, présente et future. La pérennité du capitalisme seule est perçue comme une vérité absolue et incontestable. L’idéal politique de ce système : la démocratie capitaliste, serait la seule perspective vers laquelle l’humanité pourrait évoluer. Tout autre perspective étant automatiquement étiquetée “utopiste” voire même dangereuse, et pour cause ! Si la plus grosse partie de l’humanité, la classe exploitée, en venait à prendre conscience que les savantes équations des spécialistes de l’économie ont depuis bien longtemps cessé d’être un moteur pour le progrès humain… ; si aujourd’hui ces calculs de charlatans étaient dénoncés comme étant la base de l’extorsion de la plus-value qui justifie les immenses privilèges dont jouit une minorité d’exploiteurs ; si pour nous sauver nous-mêmes, nous parvenions à créer un monde sans Etats où l’activité de production serait organisée exclusivement en fonction des besoins humains et dans le respect des ressources naturelles… ; alors effectivement, la classe capitaliste serait complètement dépassée ; ses privilèges et son idéologie seraient profondément remis en cause. Dans une société fondée sur la solidarité et le progrès social, le rôle et la place des sciences seraient complètement différents de ceux que nous leur connaissons. Car ne nous y trompons pas : le monde scientifique n’échappe pas aux lois capitalistes et à son idéologie réactionnaire. Le milieu de la recherche est imprégné d’un esprit de concurrence féroce et permanent. La plupart du temps, les chercheurs sont en compétition les uns avec les autres, et les coopérations entre les différentes équipes trouvent rapidement leurs limites. La course pour les publications, la quête du prestige individuel, de la reconnaissance sociale et financière sont autant d’entraves qui freinent considérablement l’humanité dans sa marche vers la connaissance et le progrès.

Aujourd’hui, aucune découverte scientifique, aussi brillante qu’elle soit, ne pourra sortir l’humanité de la préhistoire obscure dans laquelle l’enferme un capitalisme à bout de souffle. La plus grande expérience qui se dresse désormais devant nous, n’est autre que la transformation en profondeur de la société, la seule alternative à la barbarie capitaliste qui puisse faire entrer l’humanité dans sa véritable histoire.

Maxime (23 octobre)


1) Il s’agit de la plus petite particule élémentaire connue à ce jour. Elle résulte de la collision entre deux protons, éléments qui constitue le noyau des atomes.

2) Cette distance représente la trajectoire la plus directe entre l’accélérateur du CERN et les détecteurs de Gran Sasso. La trajectoire des neutrinos traverse donc la croûte terrestre.

3) Soit un milliardième de seconde.