90 ans après, l'écrasement de Cronstadt reste une tragédie toujours en débat au sein du camp révolutionnaire

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Ces dernières semaines, les discussions sur le forum du CCI ont été particulièrement animée et passionnées autour d’un événement tragique : l’écrasement, dans le sang, des insurgés de Cronstadt.

Il y a 90 ans, en 1921, des ouvriers se sont dressés face au Parti bolchevique, réclamant, entre autre, la restitution du pouvoir réel aux soviets et sans le Parti bolchevique. Le Parti communiste a alors pris la terrible décision de les réprimer.

Une participante à ce débat, prénommée Youhou, nous a envoyé la lettre que nous publions ci-dessous et que nous saluons chaleureusement. Elle y fait à la fois l’effort d’essayer de synthétiser les différents points de vue qui se sont fait jour au fil des interventions et de prendre clairement position.

Il ne s’agit pas là, en aucune manière, d‘une conclusion à la discussion. Au contraire, il nous semble que dans l’esprit de la camarade, son texte se veut être seulement une étape.

Enfin, nous nous joignons à elle quand, dans ses dernières lignes, elle lance : “Venez nous rejoindre dans ce débat passionnant  ! Le débat fraternel est notre meilleure arme face à l’idéologie bourgeoise” (1).

 Sur le forum du CCI se déroule actuellement, à l’occasion du 90e anniversaire de la répression de Cronstadt, une discussion très animée qui mérite d’être commentée. Elle est très intéressante car finalement très représentative des positions qui traversent la classe ouvrière sur ce sujet. L’écrasement de la classe ouvrière révoltée du soviet de Cronstadt, par l’armée révolutionnaire, sur ordre du parti bolchevique en 1921 est posé sans tabou et sans langue de bois sur le forum. La volonté de tirer les leçons de ce massacre, si importantes pour la révolution future, rassemblent tous les camarades sur ce forum et confirme ce que Rosa Luxemburg écrivait sur la Révolution russe : “il est clair que seule une critique approfondie, et non pas une apologie superficielle, peut tirer de tous ces événements les trésors d’enseignement qu’ils comportent.” Ce débat est marqué depuis des décennies par deux tendances diamétralement opposées : les trotskistes qui pensent que l’écrasement était une “tragique nécessité” et les anarchistes qui pensent que le Parti bolchevique en tant que parti contenait en lui les germes de cette dégénérescence et remettent en cause la nécessité même de l’existence d’un parti de la classe ouvrière.

Alors, est-ce une “erreur” ou “une nécessité” tragique  ? 1

Voici une des idées avancées par Jeannotrouge : “Le prolétariat ne peut se constituer en classe et donc ensuite, après la révolution, en classe dominante qu’à l’issu d’une lutte politique tenace en son sein, contre les influences bourgeoises portées par différentes institutions, organisations et partis prétendument “ouvriers”, lutte qui ne peut pas ne pas comporter d’épisode d’affrontement et de violence.”

Mouhamed, un peu plus nuancé, explique que les bolcheviques ne pouvaient pas faire autrement.

Mais sur ce point, je rejoins pleinement Tibo et Underthegun : l’écrasement de Cronstadt n’allait pas dans le sens de la révolution. Ce massacre n’était absolument pas nécessaire et a précipité la défaite de la révolution russe. Pourquoi  ? Ce sont des ouvriers qui ont été éliminés et massacrés et non des contre-révolutionnaires en col blanc comme Trotski le concédera lui-même : “Nous avons attendu aussi longtemps que possible pour que les matelots, nos camarades aveuglés, ouvrent les yeux et voient où la mutinerie les conduisait”. La société communiste ne peut pas naître de luttes fratricides : un tel massacre ne peut faire partie des armes des révolutionnaires. Tibo écrit avec raison : “Oui, nous avons un monde “enfin humain” à bâtir. Et celui-ci ne peut avoir pour fondation des cadavres des ouvriers tués par d’autres ouvriers”. Je rajouterai : et surtout de cette manière, en prenant leur famille en otage, en condamnant les soldats de l’armée de rouge s’ils refusaient de tirer... La violence de classe est nécessaire, certes, mais pour la classe ouvrière elle est déterminée par le but final qui est la libération de l’humanité du joug de l’exploitation. Les camarades, en désaccord sur ce point, ont rappelé, à juste titre, les apports des bolcheviques pour la classe ouvrière. Le Parti bolchevique sous l’impulsion de Lénine n’a jamais trahi les intérêts du prolétariat et en refusant toute politique d’alliance pour former un parti de masse, il a fait le choix de rester minoritaire parmi les ouvriers et de répéter inlassablement la nécessité de ne plus faire confiance au sociaux-démocrates. Ce parti a défendu l’internationalisme jusque dans sa chair. Les bolcheviques ont soutenu les ouvriers dans leur lutte en restant à leur côté même quand ils savaient qu’ils commettaient une erreur.

Alors comment ce parti qui avait pleinement conscience du fait que le socialisme ne s’impose pas par la force sur la classe ouvrière, et que le devoir du parti est de combattre au côté de la classe, s’est-il retrouvé armé face à elle  ?

Comment le parti bolchevique en est-il arrivé à commettre un tel crime  ?

Le camarade Mouhamed écrit : “Pour moi, s’il y avait eu la révolution mondiale, il y aurait ni Cronstadt, ni rien du tout”. Il est vrai que l’enfermement de la Russie est une cause fondamentale de la débâcle de la révolution. Beaucoup d’ouvriers sont morts dans la guerre civile, les soviets se trouvent partiellement dépeuplés et se limitent pour beaucoup à des comités militaires de quelques membres qui décident des stratégies à adopter. Quand le président du Bund (parti communiste juif) demanda ce que faisait le comité central, lors du VIIe congrès des soviets, Trotsky répondit : “le CEC est sur le front  !”. S’ajoute à cela des rationnements alimentaires draconiens du fait de l’Ukraine, grenier à blé de la Russie, qui l’affame. L’entrée du prolétariat allemand en contaminant les autres prolétariats d’Europe puis du monde aurait apporté un second souffle à la révolution russe. Le CCI écrit dans sa brochure sur la période de transition : “Mais le pire danger de la contre-révolution n’est venu ni des “koulaks”, ni des ouvriers lamentablement massacrés de Cronstadt, ni des “complots des blancs” que les bolcheviques voyaient derrière cette révolte. C’est sur les cadavres des ouvriers allemands massacrés en 1919 que la contre-révolution a gagné et c’est à travers l’appareil bureaucratique de ce qui était supposé être le “semi-Etat” du prolétariat qu’elle s’est le plus puissamment exprimée.” En épuisant les soviets fondement de la dictature du prolétariat, en restant enfermé dans les frontières nationales de Russie, le Parti bolchevique s’est retrouvé face à des choix très lourds de conséquence et a commis le pire : éliminer physiquement leur frère de classe.

L’isolement de la Russie dans le processus de la révolution mondiale explique en partie l’attitude des bolcheviques mais n’explique pas pourquoi les soviets se sont retournés contre le parti : s’ils ne s’étaient pas révoltés, la question ne se serait même pas posée. Comme je le défends, ainsi qu’Underthegun, on voit très nettement, que ce soit dans les revendications du soviet de Cronstadt (“tout le pouvoir au soviet”), mais aussi dans les vagues de grèves qui avaient gagné Moscou ou Petrograd (3 régions à l’avant-garde de l’insurrection d’Octobre, soit dit en passant), qu’un fossé s’est creusé entre le parti et la classe ouvrière. Voici un message radio destiné “aux ouvriers du monde entier” enregistré le 6 mars 1921 : “Nous sommes partisans du pouvoir des soviets, non des partis. Nous sommes pour l’élection libre de représentants des masses travailleuses. Les soviets fantoches manipulés par le Parti communiste ont toujours été sourds à nos besoins et à nos revendications  ; nous n’avons reçu qu’une réponse : la mitraille [...]. Camarades  ! Non seulement ils vous trompent, mais ils travestissent délibérément la vérité et nous diffament de la façon la plus méprisable [...]. À Cronstadt, tout le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, soldats et ouvriers révolutionnaires [...]. Vive le prolétariat et la paysannerie révolutionnaire  ! Vive le pouvoir des soviets librement élus  !”. Que l’on soit d’accord ou pas avec ces revendications, il est incontestable que les soviets s’opposent directement au parti qu’il voit désormais comme un ennemi. Pour ma part, je pense que l’assimilation du parti dans l’Etat, organe par nature réactionnaire et conservateur, a entraîné les bolcheviques à s’éloigner de la classe. Finalement, c’est l’isolement dans l’isolement. Le parti fut à la fois juge et parti et ne pouvait donc comprendre la révolte de leur camarade des soviets. Underthegun écrit très justement : “le “gouvernement bolchevique” mais c’est bien là le problème de cette révolution isolée, assiégée de toutes parts. L’urgence de la situation, les dangers multiples, ont amené les bolcheviks dès 1918 avec Brestlitovsk à assurer l’exercice du pouvoir. Or […] la dictature du prolétariat n’est pas la dictature du parti.”. Si le parti ne représente pas les intérêts d’un soviet ou d’une partie de la classe ouvrière, il doit défendre les intérêts du prolétariat mondial, et c’est justement parce que le parti était confondu dans l’Etat qu’il a manqué de clairvoyance pour donner des orientations issues du mouvement ouvrier mondial. Pris au piège de perspective immédiate liée à l’organisation de la révolution il a perdu de vue le but final : la libération de l’humanité. C’est pourquoi il ne s’agit pas d’une erreur de parcours mais bien de comprendre que la dictature du prolétariat doit être exercée par les soviets et ce au sein d’une révolution mondiale. Voici ici présentées les causes matérielles et objectives de ce crime fratricide mais il est clair que contrairement à ce que pensent Prodigy, Jeannotrouge et Mouhamed, les conditions matérielles ainsi évoquées ne sont pas complètes si elles n’intègrent pas la dimension éthique.

La question : “a-t-on le droit de dresser un bilan moral de ce drame ?” a été longuement débattue

Underthegun insiste beaucoup sur le fait qu’il n’y a pas de déterminisme et que parmi les révolutionnaires au sein du parti, certains, dans des conditions identiques d’urgence, ont fait le choix de défendre leur frère à Cronstadt. Les Lénine et Trotski avaient le choix et ils ont fait celui de massacrer leurs camarades. A mon sens, la question mérite d’être posée mais les camarades Mouhamed et Prodigy objecteront dans leurs interventions : qu’“une analyse marxiste ne consiste pas à faire un bilan moral  ; mais faire un bilan objectif et matérialiste. Il ne s’agit pas de condamner, de dire que c’est immoral ou pas. Il s’agit de tirer les enseignements sans sentiments humanistes.”. Bilan moral et analyse contextuelle ne s’opposent pas mais se complètent. La morale n’est pas la morale manichéenne bourgeoise, c’est le fruit d’une longue évolution tout droit issu du fait que l’homme a sélectionné la civilisation et s’exprime dans la préservation de l’espèce par la solidarité : elle est, donc, inhérente aux conditions matérielles. Le Parti bolchevique a dégénéré et s’est trouvé dans des situations inédites pour lesquelles il n’y a pas de recette. Alors, oui, il a choisi la voie qui le mènera à sa perte et, non, l’écrasement de Cronstadt n’allait pas dans le sens de la révolution. Pouvait-il faire autrement  ? Peut-être. Aurait-il dû le faire  ? C’est une certitude  ! Pourquoi certains ont ordonné ce massacre et d’autres s’y sont opposés  ? Simplement parce que face à une même situation la conscience n’est pas homogène, le lien entre conscience et conditions matérielles n’est pas mécanique. C’est pourquoi nous ne devons pas jeter sur la répression de Cronstadt le regard d’une morale sans faille forgée durant 9 décennies de luttes prolétariennes. Les révolutionnaires seront face à des choix tout aussi essentiels dans les luttes futures et Cronstadt est un “sombre trésor d’enseignements” car elle apporte avec son lot de malheur une leçon essentielle : “pas de violence au sein de la classe ouvrière  !”. Si la fin ne justifie pas les moyens, elle les détermine  !

Nous n’avons pu débattre de cette question sans clarifier nos positions sur le marxisme mais aussi sur le trotskisme et l’anarchisme. Venez nous rejoindre dans ce débat passionnant  ! Le débat fraternel est notre meilleure arme face à l’idéologie bourgeoise.

Fraternellement, Youhou


1) C’est pourquoi nous ne répondons pas ici à la camarade Youhou. Non seulement nous partageons l’essentiel de son analyse mais le débat peut et doit se poursuivre. Pour connaître néanmoins la position du CCI sur cet événement tragique, nous renvoyons nos lecteurs à deux de nos articles :

a) “La répression de Cronstadt en mars 1921 : une erreur tragique du mouvement ouvrier”

b) “1921 : comprendre Cronstadt”, Revue internationale no 104