Crise de l'ultra-libéralisme ou faillite du capitalisme ? (réponse à un livre d'I. Joshua)

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Isaac Joshua est membre du “Conseil scientifique d’ATTAC”. Les livres qu’il écrit ne présentent donc pas seulement l’opinion d’un universitaire parmi d’autres, ils sont aussi et surtout représentatifs d’une organisation qui a obtenu une audience internationale à partir de la fin des années 1990. ATTAC prétend expliquer l’évolution du capitalisme contemporain et affirme, face à la misère et à la barbarie dans laquelle est en train de nous entraîner cette société, “qu’un autre monde est possible”.

Ainsi, le livre d’I. Joshua la Grande crise du xxie siècle porte comme sous-titre “Une analyse marxiste”. Contrairement à tous ces livres sur “la crise” qui pullulent aujourd’hui sur les étalages des librairies et qui ne font que décrire le terrible approfondissement de la crise que connaît le capitalisme depuis 2007, ce livre se propose, conformément à ce que Marx a fait en analysant les fondements de la vie du capitalisme, de comprendre les causes profondes tant de la crise dont les manifestations sont réapparues il y a quarante ans que de son aggravation actuelle.

 

Une explication de la crise des années 1970... qui n’explique rien

Et, effectivement, contrairement aux multiples analyses qui nous disent que tout le mal vient de la politique dite néo-libérale lancée au début des années 1980 par M. Thatcher et R. Reagan, ce livre commence par l’examen de la dégradation de la situation économique du monde qui est en fait apparue dès la fin des années 1960.

Mieux encore. Pour comprendre la crise du capitalisme, le livre commence même par proposer une explication de la période de forte croissance économique qui s’est étendue de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années 1960, les fameuses “Trente Glorieuses” : “Mon hypothèse est que les taux de profit élevés constatés à partir de 1946 en Europe et aux États-Unis s’expliquent comme étant, au premier chef, ceux d’une phase de rattrapage” (1). Que veut-il dire par “phase de rattrapage” ? Pour lui, l’expansion connue par le capitalisme jusqu’à la Première Guerre mondiale a subi une rupture du fait de cette dernière, cette rupture se poursuivant à cause de la crise de 1929 et de la Seconde Guerre mondiale. En conséquence, la croissance économique extraordinaire que va connaître le monde dans les années 1950 et 1960 représente, selon lui, la période pendant laquelle le capitalisme va “rattraper” le développement qu’il aurait eu si les événements des années 1914-1945 n’avaient pas eu lieu. Il faut le dire tout de suite, cela ne correspond en rien à l’analyse que Marx a fait du capitalisme : pour lui, l’essor du capital provient du fait que le profit que les capitalistes extraient de l’exploitation des ouvriers est investi, c’est-à-dire accumulé, que cette accumulation permet une plus grande production et que cette production est vendue ou comme le dit Marx, que sa valeur est “réalisée”. Cette idée de “rattrapage” ne nous dit pas pourquoi ces conditions étaient réunies à la fin de la Seconde Guerre mondiale alors qu’elles ne l’étaient ni en 1914, ni en 1929 ou à un quelconque moment de la période qui va de 1914 à 1945.

Poursuivant son analyse, I. Joshua explique que la dégradation de la situation économique à la fin des années 1960 serait due à la fin de ce rattrapage : “l’effet de rattrapage doit, par définition, s’épuiser. En Europe et aux États-Unis, la productivité du capital se dégrade au cours de la seconde moitié des années 1960” (2). Si “le rattrapage” ne nous expliquait rien, “la fin du rattrapage” ne nous éclaire pas plus.

Pour Marx et les marxistes, l’apparition de la crise économique n’est jamais vue comme la fin d’un quelconque rattrapage par rapport à une période de forte croissance. Dans le Manifeste communiste, Marx définit la crise de la manière suivante : “Une épidémie sociale éclate, qui à toute autre époque, eut semblé absurde : l’épidémie de la surproduction (...) la société a trop de civilisation, trop de vivres, trop d’industrie, trop de commerce” (3). L’idée de “l’épuisement”, de “l’effet de rattrapage”, ne nous dit pas du tout pourquoi il y aurait “trop de vivres, trop d’industrie, trop de commerce”. Pourquoi, comme lors des crises précédentes, la fin des années 1960 est marquée par une surproduction croissante qui se manifeste par une baisse du taux de profit de l’ensemble des capitaux, par une concurrence de plus en plus acharnée entre les entreprises des grands pays et par des crises monétaires qui touchent les États qui n’arrivent plus à écouler les marchandises sur le marché mondial ? I. Joshua est totalement incapable de l’expliquer.

Les premiers chapitres du livre ne peuvent que nous convaincre que le qualificatif “d’analyse marxiste” qu’attribue I. Joshua à son livre est totalement usurpé car on n’y trouve pas, pour toute la période qui va des années 1950 à la fin des années 1970, les bases premières de l’analyse que Marx a fait de l’évolution du capitalisme et de ses crises. Pas plus que les alchimistes ne sont parvenus à transformer le plomb en or, I. Joshua ne peut transformer ses affirmations (qui ne sont même pas démontrées) en une réelle analyse des fondements du capitalisme et de ses crises.

Les années 1980-2009 : “une analyse marxiste” qui n’a rien de marxiste

Le début de l’analyse des années 1980-2009 paraît plus intéressant. Jo­shua explique que le démantèlement du l’État-providence et la baisse des salaires (qu’il appelle la “destruction de la régulation fordiste” (4)), rendus nécessaires par la fin du “rattrapage”, ont provoqué de nouveaux problèmes pour le capitalisme. La chute des revenus salariaux qu’a entraînée cette politique a obligé les États à “pousser à toute force les dépenses des ménages vers le haut par la réduction de l’épargne et l’accroissement de leur endettement” (5), ce dernier étant délibérément provoqué par les États au moyen d’une baisse des taux d’intérêts et toute une série de mesures incitatives. Par exemple, les ménages américains ont pu bénéficier de l’augmentation de la valeur de leur logement (du fait du développement du crédit qui permettait un nombre toujours plus important d’acheteurs) pour emprunter davantage pour leur consommation.

Mais après avoir fait tout ce développement sur l’accroissement de l’endettement des ménages américains (qui devrait aboutir au diagnostic du rôle central qu’a l’endettement pour le maintien d’un niveau de demande qui permette une croissance minimale de la production), Joshua change radicalement de démonstration. Ainsi, lorsqu’il pose le problème de la cause de cette crise, il nous dit que ce qui a maintenu la demande n’est pas la croissance de l’endettement mais, “surtout, (...) l’excès de consommation des plus riches, qui ne souffraient certainement pas d’une insuffisance de revenus” (6). Il faut tout d’abord noter le caractère trompeur et nauséabond de cette thèse. Joshua nous ressert ici la vieille recette des “200 familles” du PCF des années 1930 (qui accusait déjà à l’époque les plus riches de France, et leur luxe affiché, d’être la cause de tous les maux du “peuple français”) à la sauce ­anti-américaine ! Cet altermondialiste pointe en effet du doigt comme bouc émissaire les “20 % de la population [américaine qui] disposent des revenus les plus élevés”. Pour lui, ces “20 %”, en “surconsommant” pendant des décennies, ont engendré la profonde dépression actuelle. Oubliés les millions de tonnes de marchandises que le capitalisme ne parvient pas à vendre et qui l’étouffent ! Oubliés les milliers de milliards de dettes des ménages, des entreprises, des États du monde entier ! Quel rôle ces “20 %” peuvent t-ils donc bien avoir dans cette crise économique effroyable ? Aucun. Il ne s’agit là que d’un leurre, un piège idéologique pour détourner la colère du prolétariat mondial sur les “riches américains” cause de tous les maux et, in fine, épargner le système capitaliste comme un tout.

Mais surtout, par ses démonstrations sur le fait que l’accroissement de la construction immobilière ou l’augmentation de la consommation permis par l’endettement n’a pas été un élément important de l’accroissement de la demande entre 1982 et 2009, Joshua “oublie” ce qu’il nous affirmait quelques pages plus haut. I. Joshua avait dit que les États poussaient à l’accroissement de l’endettement et c’est vrai ! Entre les deux années que nous venons de mentionner, l’accroissement annuel moyen de l’endettement des ménages, des entreprises et de l’État exprimé en pourcentage du PIB est de 4,2 % tandis que l’accroissement du PIB lui-même sur la même période est d’environ 3 % par an (7). Autrement dit, pendant toute cette période, l’accroissement de l’endettement a représenté en moyenne annuelle une part de la production nationale plus élevée que l’augmentation elle-même de cette production ; et ce qui est vrai pour les États-Unis l’est aussi pour la plupart des pays développés. Alors, nous dire que, pendant cette période, l’endettement n’a pas constitué un élément essentiel de la demande aux États-Unis signifie que l’on est en train de nous faire prendre des vessies pour des lanternes !

Mais les démonstrations falsificatrices ne s’arrêtent pas là. Si, pour Joshua, la demande n’est pas, contrairement à ce qu’a dit Marx, un des éléments essentiels qui font partie des causes des crises du capitalisme, on est obligé de poser la question : pour lui, dans “son analyse marxiste”, quelle est la cause de la crise dont nous sommes en train de subir les conséquences ? I. Joshua énonce plusieurs fois sa réponse : (...) La crise actuelle est clairement le prolongement de la crise de la nouvelle économie qui, elle-même, est indéniablement une crise de suraccumulation” (8). Que peut vouloir dire le terme de “suraccumulation” du capital dans le cadre des analyses que nous ont laissés depuis deux siècles Marx et les théoriciens qui ont poursuivi son œuvre, alors qu’eux-mêmes n’ont pas ou peu employé ce terme ? Fondamentalement, il n’y a que deux directions qui ont été montrées par les révolutionnaires marxistes pour expliquer l’inévitabilité des crises du capitalisme.

L’une des interprétations est celle que Rosa Luxemburg a développée à partir des travaux de Marx. Selon elle, la nécessité pour le capital d’obtenir un profit qui sera accumulé implique nécessairement que les salaires versés par les capitalistes aux ouvriers ne permettront pas à ces derniers l’achat de l’ensemble de la production qu’ils ont réalisé. En conséquence, en l’absence de débouchés extérieurs à la sphère capitaliste, cette dernière se retrouvera immanquablement dans une situation de surproduction. L’autre interprétation mise en avant par Marx et par de nombreux révolutionnaires à sa suite consiste dans la “loi de la baisse tendancielle du taux de profit”. Cette loi démontre que le taux de profit baisse au fur et à mesure que grandit la part du capital total représenté par la valeur des machines. Il faut noter que cette loi se traduit elle-même par la surproduction parce qu’elle implique que les capitalistes ne parviennent pas à vendre leurs marchandises avec un taux de profit suffisant.

Or Joshua récuse explicitement ces manières d’expliquer la crise actuelle. Il nous dit sans explication que la crise actuelle (pas plus que les précédentes) n’est “une crise des débouchés” (9), même s’il nous dit comme nous l’avons vu plus haut que l’endettement a été développé “pour pousser à toutes forces les dépenses des ménages vers le haut” ; comprenne qui pourra ! Il nous dit ensuite à propos de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit : “Cependant, pour Marx, cette loi est de long terme et il accorde beaucoup d’attention à cet aspect” (10), cela veut dire en clair que cette loi n’est pas une explication pour des phénomènes violents comme l’approfondissement actuel de la crise économique. Et c’est tout : on ne trouve aucune autre réfutation des causes des crises qui avaient été mises en avant par les révolutionnaires du passé.

“L’explication” de la crise selon I. Joshua

Mais alors, comment I. Joshua explique-t-il, en général, ce qui est pour lui la cause de la crise, à savoir la “suraccumulation” du capital ? La réponse est martelé sans ambiguïté : “(...) Résumons ce qui nous paraît essentiel pour comprendre l’origine de la crise actuelle. Elle est une manifestation de la foncière instabilité du capitalisme (...)” (11). Pour lui, c’est de cette manière qu’il faut comprendre que, dès la fin des années 1980, le capital américain a recouru, pour faire face à ses problèmes, à l’endettement massif, à la “surconsommation” des riches, ce qui a provoqué la dégradation de son commerce extérieur, la chute de la valeur du dollar, etc.

Marx et ceux qui ont continué son travail ont bien diagnostiqué que le capitalisme est “instable” ; Marx l’a démontré dès les premiers chapitres du Capital en indiquant que rien n’assure que n’importe quelle marchandise produite (et c’est donc vrai pour toutes les marchandises) sera vendue. Il est possible que Joshua se réfère à cette analyse de Marx. Mais, cette “instabilité” est une donnée permanente du capitalisme ; elle existe autant pendant les périodes de prospérité que pendant les crises. C’est pour cela qu’une grande partie des travaux des révolutionnaires marxistes sur les questions économiques a été consacrée à la recherche des raisons pour lesquelles cette instabilité débouchait sur des crises. C’est aussi pour cela qu’ils ont cherché à déterminer le plus clairement possible si cette crise du capitalisme n’était pas seulement possible du fait de son instabilité, mais si elle était inévitable.

Une telle démonstration fait partie intégrante de la méthode marxiste : la base du matérialisme historique est constituée par le fait que l’histoire de l’humanité a été une succession inévitable, jusqu’à présent, de modes de production. Chaque mode de production entre en crise, c’est-à-dire en déclin, après une période de développement. Tel a été le cas pour l’esclavagisme et le féodalisme. Il en sera de même pour le capitalisme qui va inévitablement périr et être remplacé soit par une barbarie sans nom, soit par le seul “autre monde possible”, le socialisme. En résumé, dire que la cause des crises du capitalisme est son “instabilité”, alors que cette instabilité existe depuis sa naissance, gomme cette alternative pour le moins essentielle.

C’est d’ailleurs pour cela que bien des économistes – en particulier Keynes – dont le but avoué était de sauver le capitalisme, ont constaté cette instabilité : il était nécessaire pour eux de trouver une ou des manières de “réguler” ce système et de le rendre plus “stable”.

Après nous avoir donné des mots (rattrapage, fin du rattrapage, suraccumulation, etc.) en guise d’explication, I. Joshua nous fait la description du déroulement de l’accélération de la crise actuelle qui est passée de l’impossibilité de remboursement par les ménages de la dette qu’ils ont contractée pour l’achat de leur logement (les fameux prêts subprimes) à la dépression économique. La description de ces mécanismes n’est ni mieux ni moins bien faite que celle que font tous les autres livres qui sont sur les étalages des librairies, mais cela fait sérieux et savant. En fait, I. Joshua prend ses lecteurs pour des pies : il les attire par des mots et des descriptions brillantes pour qu’ils pensent qu’il vient de leur livrer des pierres précieuses alors que ce n’est que de la vulgaire verroterie.

Alors, à quelles propositions concrètes aboutit cette marchandise frelatée. Quel “autre monde possible” nous promet-il ?

Quelle est la réelle perspective que propose Joshua pour l’humanité ?

On voit assez vite vers quel “autre monde” Joshua veut nous entraîner. Il donne d’abord les conditions que les Etats doivent respecter pour sauver le système bancaire. Or, dans une société qui produirait pour les besoins humains, c’est-à-dire le communisme qui est le seul qui puisse en finir avec les crises économiques, les banques seraient, comme les autres institutions du capitalisme, remisées au musée de l’histoire. La perspective que nous propose Joshua devient encore plus claire quand il fait des propositions plus précises :

– “la constitution d’un grand pôle bancaire public” qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la Gosbank de l’URSS,

– “une taxation renforcée des plus-values” et “la non-cessibilité des titres” ; en d’autres termes, la plus-value serait concentrée entre les mains de l’État et la propriété des entreprises serait entre les mains d’une minorité dirigeante inamovible,

“le bilan désastreux de l’URSS semble avoir condamné à tout jamais la notion de planification. Il serait temps d’affronter nos peurs et de mettre en œuvre une planification (...) concrétisée par des politiques de branches (12) ; en d’autres termes “le bilan désastreux” de l’URSS n’empêche pas Joshua de nous dire qu’il faut recommencer la même expérience d’une planification étatique avec des objectifs à réaliser par branche d’activités !

Il n’y a pas de doute sur le fait que ce que l’on nous présente là est le capitalisme d’État tel qu’il était pratiqué en URSS.

Bien sûr, à côté de cela, on trouve la démagogie habituelle sur “la stabilisation du marché du travail en rétablissant la prépondérance des CDI”, “un nouveau partage de la valeur ajoutée [pour] garantir le pouvoir d’achat des salariés” (13), etc. On sait ce que valent toutes ces promesses dans le capitalisme en crise ! Ce capitalisme, Joshua ne nous propose pas du tout de le détruire mais au contraire de l’aménager en semant l’illusion d’un retour possible à l’Etat-providence (dans lequel on remplacerait les directeurs d’entreprises par des commis de l’État).

De telles revendications sont lancées régulièrement par les partis d’extrême-gauche pour nous faire croire qu’ils peuvent réformer le système pour le rendre plus social. Joshua est membre du Conseil scientifique d’ATTAC et son livre nous permet de constater une fois de plus que, dès qu’on déchire le voile de la propagande sur “un autre monde est possible”, on voit poindre à nouveau le miroir aux alouettes du modèle étatique de la réorganisation stalinienne de la production pour régir la société capitaliste, tendu vers les ouvriers pour les empêcher de prendre conscience de la nécessité du renversement du capitalisme et de son appareil d’État.

Vitaz (20 avril)

 

1) Isaac Joshua, La Grande crise du xxie siècle, une analyse marxiste, Ed. La Découverte, mars 2009, p.17.

2Idem, p. 18

3) K. Marx et F. Engels, le Manifeste communiste, in “Œuvres”, T. 1, collection La Pléiade, Gallimard, p.167.

4) Nous n’examinerons pas la pertinence de ce qualificatif dans l’espace limité de cet article, mais certaines explications pourront être trouvées dans nos Revues internationales nos 133, 135, 136, 138,141.

5La Grande crise..., op.cit., p. 23.

6Idem, p. 51.

7) Pour ce qui est de l’accroissement de l’endettement, les chiffres proviennent de la Réserve fédérale, tandis que pour la production, on a utilisé des chiffres fournis par les conseillers du Président (Council of Economic Advisers).

8La Grande crise..., op.cit., p. 54.

9Idem, p. 48.

10Idem, p. 59.

11Idem, p. 40.

12Idem, p. 127.

13Ibidem.