La "réforme" du système de santé aux États-Unis est une attaque contre toute la classe ouvrière

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Fin mars, la bourgeoisie américaine a finalement adopté la réforme du système de santé qui était au cœur des promesses du candidat Obama. Celui-ci n’a pas hésité à qualifier l’adoption de ce plan de réforme sociale d’équivalent au New Deal de Roosevelt dans les années 1930. Derrière cette “victoire personnelle”, il jouait en effet son crédit politique, déjà fort entamé par ses menées guerrières en Afghanistan, résolument à l’opposé de l’image qu’il voulait donner d’être un “homme de paix”. Pour la classe ouvrière, derrière ces beaux discours “d’accès à la santé pour tous” se cache en réalité une attaque brutale des conditions de vie et de soin comme le montrent les extraits publiés ci-dessous de l’article réalisé par Internationalism, section du CCI aux Etats-Unis.

Pourquoi la bourgeoisie réforme-t-elle le système de santé ?

Il y a, en réalité, deux versions de la crise du système de santé aux Etats-Unis : une pour la classe ouvrière et une autre pour la classe dominante. Pour la classe ouvrière, les attaques contre l’assurance maladie ont constitué un élément central dans pratiquement toutes les luttes sur le renouvellement des conventions collectives au cours de la dernière décennie. Par le passé, les grandes compagnies privées couvraient habituellement 100 % des cotisations d’assurance santé, mais le patronat a de plus en plus contraint les travailleurs à payer un pourcentage de ces coûts et, après avoir réussi à les faire payer, il a cherché, à l’occasion de chaque nouvelle convention, à augmenter cette part. En même temps, les ouvriers et leurs familles doivent faire face à la montée en flèche des frais médicaux ainsi qu’à une qualité de soins déclinante. De récentes décisions de justice permettent aux syndicats et aux compagnies d’écarter les retraités des systèmes d’assurance existants, les forçant ainsi à ne dépendre que de Medicare (système d’assurance maladie minimum pour les personnes âgées aux Etats-Unis) et à financer eux-mêmes la couverture des frais supplémentaires. Sans parler des quelque 50 millions de personnes qui n’ont aucune assurance pour les soins médicaux.

Pour la classe dominante, la crise du système de santé vient du fait que la classe dominante se trouve avec un système incroyablement inefficace et très coûteux qui affaiblit la compétitivité économique du capitalisme américain sur le marché mondial. Les coûts des assurances, les honoraires des médecins, les coûts dans les hôpitaux, les frais généraux et les dépenses administratives sont incontrôlables. Les Etats-Unis ont le système de santé le plus coûteux du monde ; les dépenses par tête se montent à plus du double de celles de la plupart des grandes nations industrialisées. Les dépenses de santé en pourcentage du PIB sont de 9,9% au Canada, 10,1 % en France et 8 % au Royaume Uni mais atteignent un 15,2% astronomique aux Etats-Unis. Et tout ce surplus de dépenses fournit une qualité de soins médicaux inférieure, qui fait que les Etats-Unis sont ridicules sur la scène internationale. Les résultats en termes de santé publique sont parmi les plus mauvais du monde industrialisé. En Australie, au Canada, en France, en Allemagne, au Japon, en Suède, et au Royaume Uni, l’espérance de vie est comprise entre 79,5 ans et 82,5 ans. Aux Etats-Unis, elle n’est que de 77 ans. Une étude de l’Organisation Mondiale de la Santé portant sur la qualité globale des systèmes de santé place les Etats-Unis au 37ème rang mondial, derrière la République dominicaine et le Costa Rica. “Les enfants nés aux Etats-Unis ont trois fois plus de chance de mourir dans leur premier mois que ceux nés au Japon et la mortalité des nouveaux nés est deux fois plus élevée aux Etats-Unis qu’en Finlande, en Islande ou en Norvège.”1

Avoir autant de gens sans assurance de santé nuit en plus à l’économie américaine, car les dépenses pour les soins d’urgence de ces patients sont couvertes par des fonds généraux provenant des impôts. Le besoin de «réformer» le système de santé et d’en contrôler les coûts croissants, en particulier avec la génération du «baby boom» qui arrive à la retraite, est considéré comme une nécessité politique urgente par les économistes et les politiciens de tout bord politique.

Pour la classe capitaliste, la réforme de la santé n’a pas pour but d’améliorer la santé des travailleurs mais de réduire les dépenses et d’améliorer sa compétitivité dans l’économie mondiale.

Une attaque contre toute la classe ouvrière

La loi ne va qu’aggraver la situation pour les travailleurs américains. Quel que soit le nombre de fois où l’administration Obama emploie le mot «réforme» dans sa propagande, cela ne peut masquer le fait que ce paquet de dispositions sur la santé est une attaque qui fait partie des mesures d’austérité prises contre la classe ouvrière. Certes, la propagande sur “l’assurance santé pour tous” a, pour la classe dominante, un pouvoir de mystification énorme. Pour ceux qui n’ont actuellement aucune assurance maladie, toute extension de la couverture santé peut sembler être mieux que rien, mais c’est une illusion. Pour la classe ouvrière dans son ensemble, ce qui se profile est une attaque contre l’assurance santé.

Bien sûr, plus de gens devraient être couverts par l’assurance santé, mais il y en aura toujours entre 26 et 32 millions sans assurance, selon la façon dont les dispositions prévues, par le Sénat ou par la Chambre, vont être intégrées dans la version finale de la loi. Dans tous les cas, ceux qui seront nouvellement couverts par l’assurance, seront forcés de la payer eux-mêmes. S’ils ne la paient pas, ils auront des amendes pouvant aller jusqu’à 2,5 % de leur revenu imposable. Certains ouvriers très mal payés pourront peut-être recevoir des subventions du gouvernement qui alimentera un fonds d’assurance, mais le financement de ce dernier sortira de la poche du reste de la classe ouvrière.

Les deux projets de financement, celui du Sénat et celui de la Chambre, proposent de réduire les aides Medicare et Medicaide, respectivement pour les retraités et les pauvres. Ce qui est prévu de plus onéreux, c’est une taxe spéciale (excise tax, sorte d’impôts indirects) sur les assurances santé appelées “Cadillac” - définies comme coûtant au moins 8500 $ par an et par personne ou 23 000 $ pour les familles- qui touchera environ 19 % des assurances santé existantes payées par les employeurs, y compris beaucoup de celles actuellement en vigueur pour les ouvriers des industries où les syndicats ont signé les conventions collectives. Cette proposition de taxe spéciale, indirecte, est soutenue par la Maison Blanche et les économistes. Elle sera prélevée auprès des compagnies d’assurance mais, par définition, sont coût sera répercuté sur les consommateurs, ce qui permettra aux compagnies d’assurance de récupérer leur argent. Les taxes indirectes sont généralement utilisées par l’Etat pour lutter contre certains comportements sociaux «indésirables» - comme les taxes sur l’alcool ou le tabac. Dans le cas qui nous intéresse, le «mal social» indésirable est ce que la bourgeoisie appelle les assurances santé «abusivement généreuses», que les économistes jugent trop coûteuses pour l’économie nationale. Cela va conduire soit à une brutale augmentation de la contribution des employés à l’assurance santé et des franchises, soit à une couverture santé sérieusement réduite. Comme l’a dit Beth Umland, directeur de la recherche sur la santé et les avantages de la compagnie consultante Mercer, “la majorité des employeurs réagira comme les politiciens l’espèrent, en réduisant les avantages”. Selon une récente étude des 465 plus grandes corporations, réalisée par les consultants de Mercer, 66 % des employeurs projettent de diminuer les remboursements ou d’augmenter les contributions des employés pour répondre à la législation, en supprimant les comptes flexibles de dépenses utilisés pour couvrir les frais médicaux non remboursés ou en supprimant la couverture pour les frais dentaires ou ophtalmologiques. Cela “tendrait à reporter plus de frais sur les travailleurs – mais pourrait aider à atteindre un des buts promus par les économistes et les politiciens qui soutiennent la taxe indirecte : diminuer les dépenses médicales”.

Pourquoi la droite et la gauche de la bourgeoisie se sont-elles si violemment affrontées ?

Si la réforme de la santé est de façon si évidente essentielle pour la bourgeoisie, comme le montre le fait que chaque candidat, démocrate ou républicain, aux primaires présidentielles de 2008 a fait des propositions pour réformer la politique de la santé, pourquoi les Républicains s’opposent-ils de façon si virulente à cette législation ? Pourquoi toutes ces déclarations ridicules sur le soi-disant «socialisme» d’Obama et ses «comités de la mort» ? Il y a plusieurs explications plausibles. La première, bien sûr, c’est la division politique du travail que la classe dominante utilise souvent pour renforcer les mystifications démocratiques, pour créer l’illusion d’un véritable débat politique. Avant l’élection du 19 janvier, avec 60 voix sous le contrôle des Démocrates, le passage de la réforme du système de santé, sous une forme ou une autre, était garanti et l’opposition républicaine ne menaçait en aucune manière de saper la mise en oeuvre de la rationalisation du système de santé nécessaire pour la bourgeoisie. Cependant, nous devons aussi reconnaître à cette opposition un aspect qui reflète l’impact de la décomposition sociale de la société capitaliste, affectant même les processus politiques au sein de la classe dominante. Ces dix dernières années, nous avons noté d’autres exemples des difficultés politiques de la bourgeoisie à agir de façon efficace et conforme à ses intérêts, comme dans le cas des élections ratées de 2000 et 2004, dans lesquelles la tendance au “chacun pour soi” a conduit les principaux partis politiques à rechercher leur avantage et la victoire électorale sans aucun souci de ce qu’étaient vraiment les meilleurs intérêts du capitalisme d’Etat américain. Dans ce contexte, sans aucun doute, le racisme qui imprègne l’extrême droite à l’égard du président afro-américain à la Maison Blanche, joue aussi un rôle. Ce racisme, profondément enraciné, anime les birthers (ceux pour qui on doit être né dans le pays) qui dénient la «légitimité» d’Obama parce qu’il n’est pas né aux Etats-Unis, ou ceux qui l’accusent d’être un «socialiste» ou un musulman caché. Même si Obama proposait que l’anniversaire de Ronald Reagan devienne une fête nationale, on peut imaginer que ces éléments dénonceraient la proposition comme étant un infâme complot socialo-islamique. Un autre aspect de cette décomposition peut se voir dans la résistance acharnée de l’industrie de l’assurance qui finance l’opposition de beaucoup de conservateurs de la Chambre et du Sénat. Nous y trouvons même les petites manœuvres ridicules des démocrates les plus conservateurs qui défendent des concessions spécifiques pour leur propre projet favori, ou pour leurs bailleurs de fonds. De telles difficultés à mettre en place une politique qui sert les intérêts vitaux du capitalisme américain ne sont pas des signes de bonne santé de la classe dominante.

Mais malgrè ces difficultés, la bourgeoisie est tout de même sur le point de “résoudre” sa crise du système de santé, d’imposer un changement qui ne sera pas une réforme, ni une extension de l’assurance maladie, ni une tentative d’améliorer la santé de la classe ouvrière, mais en fin de compte une mesure d’austérité supplémentaire prise contre la classe ouvrière dans son ensemble.

Jerry Grevin (23 janvier)

 

1) Selon l’ONG Save the Children, propos rapportés par CNN.