Elections régionales : idéologie démocratique et culpabilisation des abstentionnistes

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Les dernières élections qui viennent de se dérouler en France ont été marquées, une fois de plus, par une abstention massive (53% des inscrits1 au premier tour, 49% au second tour). Ce record relève sans aucun doute de l’intérêt limité que les élections régionales représentent chez les électeurs potentiels2. Mais il n’y a pas que cela. Il existe de façon évidente une tendance grandissante à l’indifférence de la population pour le processus électoral. L’alternance gauche-droite a l’avantage pour la bourgeoisie de simuler un enjeu pour les échéances électorales, mais elle a aussi l’inconvénient de montrer, sur le terrain, que droite et gauche gèrent peu ou prou les affaires de la même façon. De fait, depuis trente ans que la gauche et la droite se succèdent au pouvoir ou y cohabitent dans un sens et dans l’autre, la condition ouvrière n’a fait que se dégrader toujours plus.

Il n’y a pas que la France qui subit cette érosion de la participation aux élections. Toutes les grandes démocraties du monde sont touchées. Il s’agit d’une réelle tendance historique. Quand les partis de gouvernement se décrédibilisent, il lui faut trouver le moyen de cultiver un certain attrait envers les élections. C’est donc afin d’essayer d’envoyer un maximum de gens dans les isoloirs que la gauche et les gauchistes, de concert avec le FN, ont entretenu l’idée centrale que l’enjeu de ces dernières élections régionales étaient d’adresser un “message fort” à Sarkozy. On a vu le résultat. Même la cible privilégiée des officines de gauche et d’extrême-gauche, les “classes populaires” et les “jeunes “se détournent le plus des urnes. Ces deux dimanches de mars, l’abstention moyenne dans les quartiers ouvriers a atteint les 70%, tandis que les trois-quarts des moins de 35 ans étaient “partis à la pêche”, selon l’expression consacrée, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas allés voter3. Le fait est que cette chute constante de la participation tient d’un phénomène de fond et est liée au sentiment, manifestement de plus en plus répandu, que les élections ne changent rien. Et il n’a pu être qu’avivé par la situation d’attaques et de tension sociale ouverte au sein de la classe ouvrière qui a prévalu toute la période d’avant et pendant ces élections.

Cet abstentionnisme est le produit d’un écoeurement généralisé envers les “politiques”, de droite comme de gauche, qui exhibent leurs magouilles, leur volonté d’aller à la soupe sans respect pour qui que ce soit et quoi que ce soit, etc., mais il est en même temps l’occasion de la part de ces mêmes politiques, quelle que soit leur couleur, pour culpabiliser la population et surtout la classe ouvrière. Cette pression récurrente et ce discours sont toujours aussi forts sur ceux qui font le choix de ne pas participer au cirque électoral. Combien s’entendent dire qu’ils n’ont pas le droit de critiquer, puisqu’ils ne sont pas allés voter ? Combien se voient montrer du doigt parce que si le Front national fait de si bons résultats, si le « danger fasciste » nous guette, c’est à cause d’eux ? Combien encore, lorsqu’ils se plaignent des attaques du gouvernement, s’entendent répondre : « La prochaine fois, va voter contre eux ! »

L’idéologie démocratique reste encore aujourd’hui extrêmement forte, et ne subit pas la même érosion que la participation électorale. Son message est simple, mais encore efficace : “On a le droit de ne plus croire en la politique, mais on n’a pas le droit de bafouer un droit fondamental, le droit de vote, qui symbolise le mieux le fait qu’on vit dans un pays où on peut encore s’exprimer librement ; il faut continuer malgré tout à aller voter pour défendre cette fragile liberté d’expression”. C’est ainsi que bon nombre d’abstentionnistes n’en sont pas encore à remettre en cause l’élection en tant que telle, mais simplement ceux qui s’y présentent. C’est d’ailleurs pour cela que la bourgeoisie modifie régulièrement les formules de ses élections, en ajoutant un peu de proportionnelle par exemple, ce qui permet l’apparition de nouvelles formations, moins marquées par une participation à des gouvernements passés. Si pour le moment, ces tentatives n’ont pas permis d’inverser la tendance à une chute de la participation, elles permettent de maintenir vivante l’idée que le principe électoral n’est pas mort et qu’il est même, malgré toutes ses faiblesses, le meilleur reflet des positions politiques de la population.

En étant promue emblème officiel de la démocratie, l’élection reste une arme centrale de l’emprise idéologique de la bourgeoisie, même sur les abstentionnistes. Au-delà de sa compréhension croissante de la futilité et de la stérilité du processus électoral, la classe ouvrière doit prendre conscience que c’est avant tout la question de la démocratie bourgeoise qui constitue un obstacle de premier ordre contre la pleine expression de sa force politique révolutionnaire.

GD (24 mars)

 

1) L’INSEE évalue à 90% les personnes en capacité de voter qui se sont inscrites sur les listes électorales.

2) Il relève aussi du retour de la droite française à son statut, qu’on nous annonçait un temps perdu avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy, de “droite la plus bête du monde”. Il est clair que la stratégie de la droite pour ces élections, celle des listes uniques (et donc sans réserve de voix) a été désastreuse et n’a pas permis une forte mobilisation de ce camp. Ce qui a été évidemment renforcé par l’abstention maintenue d’un tour à l’autre. La défaite de la droite est une vraie claque, qui va affaiblir l’autorité de l’Elysée et de Matignon. La bourgeoisie va devoir, face à la colère croissante de la classe ouvrière, compenser en mettant plus en avant ses syndicats et la gauche. Une gauche du coup bien embarrassée face à de telles responsabilités, engluée qu’elle est dans ses divisions et ses guerres de clans.

3) Source streetpress.com et lefigaro.fr

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