Le malaise dans les prisons est une expression du pourrissement du capitalisme

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Début mai, les gardiens de prison ont engagé un mouvement de grève pour exiger l’embauche de personnels, devant les conditions aggravées de travail qu’ils connaissent. 4000 des 24  300 surveillants de prison ont donc bloqué 120 des 194 prisons françaises, empêchant les transferts de détenus dans un premier temps puis les visites des parloirs. Au bout d’une semaine de blocage, agrémentée d’interventions musclées de la police, ils n’ont obtenu de leur ministre de tutelle Rachida Dati que des coups de matraque et la promesse d’embauche de 351 gardiens supplémentaires... pour 2010. Les grèves et les manifestations de matons sont de plus en plus récurrentes. Elles expriment le malaise d’une profession de gardiens de l’Etat bourgeois – qui explique, à l’instar de la police, leur corporatisme le plus étroit – soumise à des conditions de travail particulièrement dégradées, où la dangerosité est chaque jour accentuée par le remplissage délirant des cellules de prisonniers. Plus de 63  000 d’entre eux s’entassent dans les geôles de la République pour environ 52  000 lits. A la prison de Fleury-Mérogis, la plus importante d’Europe, 3700 “taulards” sont détenus dans des cellules prévues pour 2855 personnes, le “trop-plein” dormant le plus souvent sur des matelas par terre  ! La politique sécuritaire à tout crin que mène Sarkozy ne pourra que faire empirer une telle situation  ; et c’est d’ailleurs prévu : ainsi, dans la toute nouvelle prison de Lyon, prévue pour héberger 600 personnes, on a mis mille lits. Qui dira que la bourgeoisie ne pense pas à l’avenir  ?

En attendant, détenus et gardiens de prison survivent dans de véritables cocottes-minutes. La situation s’aggrave  ? Allons donc  ! On compte 10 suicides de “porte-clés” sur leur lieu de travail depuis le début de l’année, pour 6 sur l’ensemble de l’année 2008. Quant aux prisonniers, 52 ont déjà mis fin à leurs jours depuis janvier 2009, pour 115 l’année passée. Et il faut savoir que ces chiffres n’englobent surtout pas les tentatives de suicide –  on en dénombrait 950 graves en 2007, puis 1600 en 2008  –, pas plus que les décès à l’hôpital suite à ces tentatives de suicide  !

Si le mal-être gagne les gardiens, celui-ci ne frappe pas moins les détenus. Le taux de pathologie psychiatrique grave et avérée dans la population carcérale est vingt fois plus élevé que dans la population générale. Par exemple, 38 % des prisonniers sont atteints de syndrome dépressif, sans compter les 10 % de gens qui déclenchent des symptômes de psychoses graves. Ce pourcentage ne fait état que de ceux qui bénéficient de soins, donc manifestant des symptômes suffisamment explosifs pour être susceptibles d’être observés et retenus par des gardiens de prisons débordés par la massivité du phénomène. Et nous ne parlerons pas des nombreux autres troubles de santé mentale qui atteignent les détenus ou que la vie en prison renforce. Le phénomène a pris une telle ampleur depuis les années 1990 que le Comité national consultatif d’éthique de décembre 2006 parle de “déplacement de l’hôpital psychiatrique vers la prison”. En d’autres termes, la prison rend fou, tout comme cette société capitaliste décomposée qui pousse dans la misère ou au suicide des masses grandissantes d’êtres humains. Mais c’est la loi de la justice pour tous. Pour tous  ? Oui, pour tous les malheureux que ramasse cette société de misère et ses flics. Plus de 60 % n’ont pas un niveau d’instruction dépassant le niveau de l’école primaire et plus de 12 % sont illettrés. 57,7 % des détenus en maison d’arrêt sont dans des situations où ils vivent en-dessous du seuil de pauvreté et presque 20 % étaient SDF. Le rapport 2001 de l’Inspection générale de l’Assurance sociale (IGAS) notait : “Toutes les statistiques le prouvent, les plus démunis constituent la grande majorité de la population carcérale : en 1982, 35 % des personnes incarcérées étaient sans emploi contre 48,6 % en 1996.” Avec l’aggravation de la crise, on peut être certain que ces statistiques ne se sont pas améliorées.

Les bourgeois nous diront : “Evi­demment, ces fainéants profitent du système et viennent s’engraisser aux frais de la princesse”, c’est-à-dire de l’Etat, et de nos impôts. Ce discours sera renforcé d’ailleurs encore par la présence de 20 % de “taulards” appartenant à des nationalités étrangères, principalement africaines (au sens large du continent). Pourquoi ne pas ajouter qu’on passe finalement de quasi-vacances plutôt sympathiques dans ces prisons surpeuplées, surchauffées, avec la menace permanente du mitard, c’est-à-dire de l’isolement le plus strict plusieurs semaines, ce qui rendrait fou n’importe qui. D’ailleurs, les médias n’ont de cesse de nous asséner que, dans les prisons, il y a la télé, qu’on peut faire de la musculation, s’instruire et passer des licences et autres diplômes, etc. Une vie de rêve, en somme.

Au xixe siècle, l’écrivain Dos­toïevski disait : “On ne peut juger du degré d’une civilisation qu’en visitant ses prisons.” Au-delà des illusions qu’avait ce grand homme sur les possibilités de construire une société humanitaire sur les bases d’une société de classe, on peut en effet juger à l’aune de ses prisons ce qu’est l’Etat capitaliste “moderne”.

Wilma (27 mai)