L'OTAN à Strasbourg : l'affaiblissement du leadership américain

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Le premier week-end d’avril s’est tenu, de chaque côté du Rhin, le dernier sommet de l’Otan. Les dirigeants de cette organisation, véritables brigands impérialistes, Obama, Merckel et Sarkosy en tête, ont pu ainsi traverser sous l’œil des caméras complaisantes la passerelle qui relie Baden-Baden en Allemagne à la ville de Strasbourg en France. Une nouvelle fois, nous étions tous conviés à admirer la très grande cordialité et entente supposée régner entre tous ces requins. Ce sommet s’est en fait tenu soixante ans après la création de cet organisme international. Dans quel but et par qui a-t-il été créé ? A quoi a-t-il servi dans la réalité pendant toute cette période ? Depuis cette époque, le monde a bien évolué et les rapports impérialistes mondiaux se sont profondément modifiés. Cependant, l’Otan est toujours là. Mieux encore, un nombre croissant de pays demandent à y entrer. A quoi sert donc dans la période actuelle cet organisme vieux maintenant de plusieurs dizaines d’années ? Pour répondre à ces questions, il nous faut aller au-delà des apparences et des discours officiels relayés par l’ensemble des médias bourgeois.

Le nouveau président américain, le très démocrate Obama, a déclaré à ce sommet que la priorité des Etats-Unis en matière de politique étrangère ou anti-terroriste était de renforcer l’intervention militaire en Afghanistan. Il a donc décidé d’y envoyer 21 000 nouveaux soldats et, dans cette optique, l’Otan recherche quatre nouvelles brigades. Le jour de l’ouverture du sommet, le président américain avait donné le ton de la nouvelle tactique impérialiste américaine, ce qu’il appelle la “politique de la main tendue” ! Il y a ainsi affirmé haut et fort que l’Amérique n’entendait pas faire seule la guerre aux talibans et à la nébuleuse Al-Qaeda, demandant aux Européens notamment de faire un effort tout particulier. Mais à l’évidence, ceux-ci sont restés particulièrement discrets sur l’envoi de nouvelles troupes, préférant parler hypocritement d’aide à la reconstruction, à la police et à l’armée afghanes. Il y a bien que le seul Sarkozy pour y avoir manifesté sa décision d’y envoyer de nouvelles troupes françaises en échange d’un retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan., commandement qu’elle avait quitté en 1966 sous la présidence du général de Gaulle afin d’affirmer le désir de la France de ne pas subir passivement la tutelle américaine. En fait, ce retour de la France dans le commandement intégré se fait au moment même où les Etats-Unis se trouvent en pleine continuation du processus d’affaiblissement de leur leadership mondial. Ce sommet a d’ailleurs été une manifestation claire de cette perte d’influence, même pour cette organisation essentiellement militaire qui a toujours été un instrument de leur domination impérialiste.

Le rôle de l’Otan pendant la période de la guerre froide

A la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, les bourgeoisies de tous les pays les plus développés ont voulu faire croire à l’ensemble de la classe ouvrière, meurtrie par cinq années de conflits généralisés, que le monde allait rentrer dans une période de paix et de prospérité. Il suffisait de se retrousser les manches et de se mettre tous avec ardeur au travail. Seulement voilà, le monde rentrait au contraire dans une nouvelle période de développement des tensions impérialistes. Une fois achevé l’écrasement militaire de l’Allemagne et du Japon, l’opposition guerrière entre les puissances impérialistes fascistes et celles se réclamant de l’anti-fascisme et de la démocratie étaient closes. Mais instantanément en apparaissait une nouvelle qui allait constituer le cadre de vie du capitalisme mondial et des guerres incessantes qui ont émaillé toute la période jusqu’en 1989 avec l’effondrement du bloc soviétique. De fait, le monde allait se diviser en deux blocs impérialistes. D’un côté, se mettait en place le bloc occidental avec à sa tête la superpuissance américaine, secondée notamment par l’ensemble des pays d’Europe occidentale, de l’autre se construisait le bloc soviétique. Celui-ci était lui-même dirigé par l’URSS de Staline et la bourgeoisie russe, qui tenait sous sa coupe l’ensemble de l’Europe centrale et de l’Est. Pendant plus de quarante ans, ces deux blocs impérialistes allaient s’affronter par pays interposés ou fractions armées bourgeoises locales se disputant elles-même la direction de leur propre pays. Faire ici la liste des conflits qui ont pendant toute cette période ensanglantés toute une partie de la planète serait sans fin. Citons pour mémoire les guerres de Corée et du Vietnam mais aussi celles qui ont frappées de façon permanente des régions entières comme le Moyen-Orient ou l’Afrique, guerres et génocides utilisés, orchestrés et même parfois organisés directement par ces deux blocs. Tous ces conflits allaient faire en réalité plus de morts que la Seconde Guerre mondiale.

Mais le maintien d’une cohésion au niveau de chaque bloc nécessitait d’imposer la discipline en leur sein et donc l’alignement de chaque pays appartenant à l’un ou l’autre bloc derrière leur leader respectif. D’un côté, l’URSS imposa le Pacte de Varsovie dans tous les pays sur lesquels elle avait la main mise. De l’autre, les Etats-Unis, sortis victorieux et tout puissant de la guerre mondiale, en firent autant grâce à l’Otan. Cette dernière était une organisation politico-militaire qui se constitua officiellement en 1949 et compte actuellement 28 pays membres. Dans un premier temps, l’objectif affiché de cette organisation est exprimé clairement dans son article 3. Celui-ci permet aux Etats-Unis d’aider au développement militaire de l’Europe, comme il le fait par ailleurs au plan économique. Il s’agissait pour l’Amérique de dresser une barrière en Europe occidentale face au bloc soviétique. Mais le rôle de l’Otan va rapidement évoluer et, le 4 avril 1949, est signé le Traité de l’Atlantique Nord à Washington. Ce pacte militaire stipule que toute attaque contre un des membres de cette organisation entraînerait automatiquement une réaction de tous les Etats membres. Ce traité doit souder ces derniers derrière les Etats-Unis. L’URSS ne s’y trompe pas et va immédiatement affirmer “que le traité est un instrument de l’impérialisme américain”. Les principaux pays occidentaux sont signataires de ce traité qui fonde l’Alliance, y compris par l’Allemagne de l’Ouest en 1955. Pour faire face au bloc soviétique, des forces militaires massives vont être stationnées dans de très nombreuses régions du monde, forces terrestres, navales et aériennes, sans compter l’armement nucléaire massif pointé sur l’URSS. Tel est le sens exact de la présence très nombreuse de troupes militaires membres de l’Otan en Europe et surtout en Allemagne de l’Ouest. C’est donc en tant que bras armé du bloc occidental et sous commandement effectif américain que cette alliance a été formée et a existé jusqu’en 1989, date de l’effondrement de l’URSS et de tout le bloc soviétique.

L’évolution de l’Otan depuis la disparition des blocs

Face à la perte d’un ennemi commun, le bloc de l’Ouest allait lui-même éclater ; il n’avait en effet plus de raison d’exister. Comme son corollaire le Pacte de Varsovie, on pouvait donc s’attendre à la disparition pure et simple de l’Otan, son rôle étant révolu. Or, cette organisation s’est au contraire maintenue et plus encore, elle s’est renforcée d’anciens pays du bloc soviétique tels que la Pologne, la Hongrie ou la République Tchèque, ou de régions comme celle de l’ex-Allemagne de l’Est. En 2004, sept autres pays intègrent l’Otan : l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. Et aujourd’hui ce sont des pays comme la Géorgie, l’Ukraine, l’Albanie et la Croatie qui posent leur candidature. Bon nombre de ceux-ci sont, de fait, d’anciens vassaux de l’URSS disparue. Pour eux, il s’agit ainsi de tenter de se prémunir de la menace toujours pesante de l’ours russe, après l’expérience de plus de quarante ans de domination soviétique féroce. Mais l’évolution du rôle politico-militaire de l’Otan n’en a pas moins été spectaculaire et irréversible.

A partir de la deuxième guerre en Irak en 2003, l’affaiblissement du leadership des Etats-Unis s’étale au grand jour. La conséquence en sera que chaque puissance impérialiste va alors de plus en plus ouvertement contester les Etats-Unis et leur domination. Ce sera notamment le cas de la France et de l’Allemagne. Pour les Etats-Unis, maintenir leur contrôle sur l’Otan devient alors une nécessité, d’autant que leur autorité est clairement défiée régulièrement à l’ONU. Et ceci d’autant plus que la Chine, rivale potentielle, s’est considérablement renforcée ces dernières années au niveau impérialiste et que la Russie, tout en ne pouvant pas retrouver la puissance qui était la sienne du temps de l’URSS, n’en reste pas moins une puissance impérialiste non négligeable. Les Etats-Unis sont donc contraints de continuer de faire vivre l’Otan car c’est dans cette organisation qu’ils peuvent continuer à faire pression, notamment, sur les pays européens afin de les entraîner avec eux dans la guerre comme actuellement en Afghanistan.

Et pourtant, preuve de l’affaiblissement de leur leadership impérialiste, même le contrôle qu’ils effectuent sur cette organisation, créée pour eux et par eux (le “machin” américain comme l’appelait de Gaulle), est en train de s’affaiblir irrémédiablement ; de plus en plus, chaque puissance tente d’exploiter l’Otan à ses propres fin quitte à aller à l’encontre des intérêts américains. L’exemple le plus spectaculairement dramatique dans ce domaine, avant la guerre actuelle en Afghanistan, a été en 1999 l’intervention militaire de l’Otan dans les Balkans permettant ainsi à des pays comme les Etats-Unis, la France, l’Allemagne ou l’Angleterre d’y envoyer ces forces militaires pour y défendre chacun leur propre intérêt impérialiste.

Chacun de ces pays, y compris la puissance américaine, est allé ainsi s’enfoncer dans le bourbier des Balkans, sans aucune capacité réelle de stabilisation ou de reconstruction de cette région. Cette guerre, comme celle actuellement en Afghanistan, concrétise encore l’affaiblissement de l’Otan et du leadership américain. C’est ce processus qui s’est encore étalé au grand jour dans le sommet qui vient de se tenir par la difficulté de nommer le très pro-américain Ramussen, ancien président danois, en tant que secrétaire de l’Otan face à l’opposition de la Turquie. Cette dynamique générale ne peut que s’accélérer et s’approfondir dans l’avenir, conduisant cette organisation à devenir de plus en plus le théâtre de l’affrontement de tous les grands requins impérialistes et de la montée de la contestation de la domination impérialiste américaine.

Tino (23 avril)